• PENSÉE (ET ACTION) par ANDRE LORULOT

    Bien qu'elle soit rédigée en style lapidaire, la Déclaration des Droits de l'Homme est loin de définir d'une façon précise les conditions dans lesquelles pourra s'exercer la liberté de la pensée. A l'article 11, il est dit : « La libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l'homme, tout citoyen peut donc parler, écrire, imprimer librement, sauf à répondre de l'abus de cette liberté dans les cas déterminés par la loi. »

    Que doit-on entendre par abus ? Plus loin, au nombre des dispositions fondamentales garanties par la Constitution, il est répété : « la Constitution garantit pareillement comme droits naturels et civils : 5° la liberté à tout homme de parler, d'écrire, d'imprimer et publier ses pensées, sans que ses écrits puissent être soumis à aucune censure ou inspection avant leur publication... » Et, peu après : « comme la liberté ne consiste qu'à pouvoir taire tout ce qui ne nuit pas aux droits d'autrui, ni à la sûreté publique, la loi peut établir des peines contre les actes qui, attaquant la sécurité publique ou les droits d'autrui, seraient nuisibles à la société. » Les droits d'autrui, quand il est faible, ont toujours été fort mal préservés par la justice. Par contre, le vague des termes, sûreté publique, société, a laissé la porte ouverte à l'arbitraire, que l'on prétendait bannir de nos institutions.

    Ce n'est pas seulement, de ce fait, la possibilité d'expression de la pensée qui est mise en péril, mais la pensée même. Les préjugés spiritualistes de l’époque empêchaient de s'en rendre compte, et cette vérité est encore trop méconnue à notre époque. Ainsi, dans un récent article de Revue, nous lisons : « Soit dit en passant, sans paradoxe, dans toutes les sociétés, sous tous les régimes politiques, la liberté de pensée a régné, aucune société n'a véritablement violé la liberté de conscience, phénomène purement intérieur ; tous les régimes se sont montrés tolérants... parce qu'ils ne pouvaient faire autrement par la nature des choses. L'on n'a jamais violé que la liberté des manifestations extérieures : discours, cris, chansons, ports d'emblèmes, écrits, cortèges. Cette liberté-là, toutes les sociétés l'ont violée, tous les régimes la violeront. »

    Ces phrases expriment une erreur que l'examen des conditions du fonctionnement de l'esprit doit dissiper. Liberté de pensée et liberté de manifester sa pensée sont inséparables. Proudhon l'avait bien aperçu, lorsqu'il écrivait : « L'idée, avec ses catégories, naît de l'action et doit revenir à l'action, à peine de déchéance pour l'agent... contrairement à ce qu'enseignent l'orgueil philosophique et le spiritualisme religieux, qui font de l'idée une révélation gratuite, arrivée on ne sait comment, et dont l'industrie n'est plus ensuite qu'une application. »

    Tout être vivant est un faisceau de tendances. « Sans arrêt, depuis sa naissance, avant cela même, dans le développement du germe, la vie consiste en ces mouvements spontanés et dirigés, que le milieu extérieur ne fait que stimuler, qui aboutissent à le modifier aussi à quelque degré, mais toujours se suscitent l'un l'autre en vertu de nécessités intérieures ; on peut les nommer indifféremment, et selon les points de vue, fonctions, instincts ou tendances. » (D. Parodi.) En nous assimilant à l'être que nous voyons vivre sous nos yeux, nous pouvons dire que l'aspect intérieur qu'ont pour lui ces mouvements spontanés répondant aux stimulations extérieures qui libèrent son énergie propre, est l'élément primordial, la substance de sa pensée. Activité et pensée sont les deux faces complémentaires du comportement de l'être, les composantes de sa vie. « L'activité de l'esprit consiste dans la vie des idées ; les idées sont des êtres vivants, c'est-à-dire qu'elles ne s'épuisent ni dans leur apparition, ni même dans leurs transformations intérieures ; elles agissent ; même elles sont elles-mêmes une action extérieure, un mouvement. Concevoir une lettre adressée à un ami, c'est déjà commencer à lui écrire, réaliser les actes nécessaires pour faire ce qui est imaginé. L'action extérieure est la prolongation de l'idée, l'idée elle-même vue du dehors. » (L. Brunschvicg.)

    L'effet du stimulus extérieur est de provoquer l'attention corrélative à la sensation. Or, l'attention est la prise d'une attitude, la suspension de mouvements en cours, une nouvelle orientation de la tête et du regard, l'activation de certains muscles. A des mouvements presque imperceptibles, l'observateur exercé reconnaît l'éveil d'une pensée.

    On a dit que les tendances de l'être vivant inclinaient toutes également, en dernière analyse, à conquérir l'univers à multiplier sa formule individuelle, à imposer au milieu son propre rythme. C'est sans doute là l'aspect extérieur de la vie. Au dedans, l'activité se traduit par la recherche de l'équilibre avec le milieu, absorption et assimilation quand la chose est possible, harmonisation des rapports dans le cas le plus général, harmonie constamment compromise, constamment rétablie. Dans la vie psychique, cela se traduit par la persuasion d'autrui, la propagation de son idée ou l'assimilation de la pensée des autres, en un mot, par l'échange libre des pensées.

    Toute idée, aussitôt conçue, se manifeste-t-elle par un acte ? Ce qui caractérise les êtres les plus élevés en organisation, c'est la faculté de différer l'action, de freiner les mouvements instinctifs non rationnels pour les corriger en tenant compte de l'expérience passée. L'énergie activée par l'impression venue du dehors est tenue en réserve, associée à d'autres pour n'être libérée qu'au moment le plus favorable ; le geste automatique ne s'accomplit pas. « Brusquement, l'idée de l'acte se sépare du mouvement organique et attire l'attention de l'esprit. Au lieu d'être une source d'impulsion vers le dehors, elle revient en quelque sorte sur elle-même, et devient le point de départ de la réflexion. L'action à laquelle conduit la tendance est alors une action intellectuelle ; elle consiste à coordonner par rapport à l'idée initiale d'autres idées secondaires qui sont en relation avec elle... L'intervention de la réflexion a ainsi transformé et élargi le caractère de la tendance. A l'idée initiale est suspendue maintenant une série de mouvements successifs... » (L. B. déjà cité.)

    Ainsi, le freinage de l'acte impulsif, lorsqu'il a son point de départ dans l’individu impressionné lui-même, loin d'être un renoncement à l'activité, est, au con­ traire, la préparation à une activité extérieure plus intense et plus efficace. Que va-t-il advenir si l'arrêt vient de la rencontre d'une force extérieure prépondérante abolissant la tendance individuelle?

    Ce qui réalise le mieux la suppression de l'activité de l'homme, c'est son retranchement du milieu social où il vit normalement : la réclusion. Or « l'homme ne peut se suffire à lui-même en plein isolement. Son intelligence est incapable de se développer pleinement si, par les messages de la parole, de l'écriture, elle n'entretient correspondance avec les intelligences contemporaines et proches... » En cas de réclusion, « l'expérience a montré que c'était là une insigne cruauté et que les condamnés mouraient bientôt ou sombraient dans la démence » (Dr Desfosses).

    Plus l'individu est inculte, plus la séquestration le dégrade. Chez l'homme civilisé, le geste symbolique, le geste descriptif sont l'accompagnement ordinaire de la parole. Chez le primitif, ils sont l'essentiel du langage : sans mimique pas de compréhension réciproque. Bien plus, le langage tout entier est une action dramatique évoquée par la voix et le geste, devant l'interlocuteur. Un Boschiman est bien accueilli et embauché en qualité de pâtre par un blanc qui ensuite le maltraite. Il s'enfuit et est remplacé par un autre qui se sauve à son tour. Voici, d'après Wundt, comment il raconte le fait : « Boschiman-là-aller, ici-courir-vers-blanc, blanc-donner-tabac, Boschiman-aller-fumer, blanc-donner-viande, Boschiman-aller-manger-viande, se-lever-aller-maison, Boschiman-aller-faire-paître mouton blanc, blanc-aller-frapper-Boschiman, Boschiman-crier-fort-douleur, Bos­chiman-aller-courir-loin-blanc, Boschiman-ici-autre, lui-faire-paître-moutons, Boschiman-tout-à-fait-partir. » La phrase n'est qu'une suite de simulacres d'actions, une succession d'images concrètes, de faits vécus. Une foule se comporte comme un homme primitif ; pour qu'une pensée commune naisse chez elle aussi bien que pour qu'elle s'exprime, il faut les cris, les gesticulations, les manifestations d'ensemble. Faire obstacle à l'expression tumultueuse chez celle-là, c'est stériliser la pensée. Si, au contraire, chez l'homme cultivé, l'idée non productrice d'effets immédiats se réfléchit, se multiplie, le résultat, bien que différé, finit pourtant par être le même lorsque aucune voie ne s'ouvre à l'expansion du flot d'énergie mentale qui s'est accumulé. La déchéance intellectuelle est fatale.

    La suppression totale de l'activité n'est pas la seule manière de réduire la sphère intellectuelle ; c'est même la moins usitée. La coutume, la loi, l'opinion publique atteignent au même résultat, en imposant à l’homme des actes monotones, des gestes rituels qui, même s'ils ne sont pas en opposition avec ses tendances naturelles, envahissent le champ de la conscience, au détriment des autres aspirations. Religions, castes, Etats usent de ce procédé pour assurer leur empire.

    Obligation d'avoir une attitude respectueuse en présence de cérémonies publiques multipliées à dessein - c'est ainsi que sous l'Ordre Moral, on courait quelque risque à ne pas se découvrir au passage d'une procession -, application apportée dès l'enfance à la répétition fréquente des gestes et paroles rituels ; attention ramenée périodiquement sur des conceptions mystiques par des appels bruyants, telles sont les contraintes que les clergés ont toujours imposées à l’élargissement de l'horizon intellectuel. En milieu confiné, la pression d'un voisinage routinier achève de comprimer toute imagination novatrice.

    Tous les groupements autoritaires ont eu recours à l'exécution de manœuvres standardisées, de gestes mécaniques pour conduire la pensée dans une voie unique. La recherche de cette fixation fut le véritable motif pour lequel, contre tout bon sens, les dirigeants ont toujours réclamé la prolongation du service militaire. C'est à cet assujettissement auquel ont été soumises deux générations qu'il faut attribuer pour une large part l'affaissement intellectuel et moral des civilisés européens. Dans d'autres castes : administration, magistrature, des cérémonies mondaines au déroulement stéréotypé, détournaient leurs membres de l'étude et d'un développement original, et atteignaient le même but moins sûrement cependant.

    Ce qui agit dans le même sens sur la population ouvrière, c'est la rationalisation irrationnelle en vogue aujourd'hui, mais inaugurée dès l'introduction du machinisme. Ici encore nous sommes en présence d'une répétition automatique d'actes monotones qui ne tardent pas à perdre tout intérêt pour qui les accomplit. Les défenseurs de la rationalisation prétendent que précisément cet automatisme libère l'esprit qui peut vaguer à son aise. Erreur : une succession d'images n’est qu'un simulacre de pensée lorsqu'elle envahit un cerveau astreint à ne pas détourner son attention d'un mouvement ininterrompu.

    L'idée n'est nullement indépendante du jeu de l’appareil musculaire. Notons, en effet, que bon nombre de physiologistes contemporains admettent que l'énergie nerveuse, aliment de tout psychisme, s'élabore autant dans le muscle que dans le système nerveux qui serait avant tout un organe de concentration et de conduction. Même si ces vues ne représentaient pas encore toute la vérité, il reste que le fonctionnement du nerf et celui du muscle sont accordés quant à leur rythme

    A la contrainte de l'opinion, de la coutume, de la caste, de la pratique industrielle, vient s'ajouter celle de l'Etat et de sa législation répressive. Nous ne mentionnerons que les lois du 16 mars 1893, 12 décembre 1893 et 28 juillet 1894, dites lois scélérates. Il suffit de préciser qu'elles punissent la manifestation la plus discrète, la plus intime de la pensée : une simple conversation, dénoncée par un seul interlocuteur sans autre appui à cette unique déclaration qu"un ensemble de charges dont la nature et le poids sont laissés à l'appréciation du juge. La loi frappe des conceptions intellectuelles, apologie de certains actes en général, sans viser quiconque, alors que les opinions exprimées ne sont traduites ni par des actes ni par des faits dommageables à autrui. Oppressives pour la pensée, ces lois ne sont pas moins dangereuses pour la société. Exprimée, discutée, contredite, l'idée, si elle est fausse, est abandonnée par son auteur qui, tout au moins, perd confiance dans la possibilité de sa réalisation. Ruminée, dans la solitude par quelqu'un qui a plus de caractère que de jugement, elle aboutit à des conséquences désastreuses pour tous. La propagande, à notre avis, ne s'est pas assez obstinément appliquée à poursuivre l'abolition de ces lois. Jusqu'ici, les gouvernants n'ont pas osé en faire une application intégrale ; mais le fascisme est là, guettant l'occasion.

    Si l'action est le germe et l'accompagnement obligé de la pensée, il paraît tout aussi évident que l'action· sans la pensée est inconcevable. Cependant, cela n'a pas été aperçu de tout temps : « Dès l'abord, l'action de l'homme s'est, pour l'essentiel, appliquée au réel. » C'était, nous l'avons vu, la condition préalable de la manifestation de la pensée réfléchie. Mais l'erreur, à certaines époques, fut de regarder comme étrangers l'un à l'autre le domaine de la Pensée et celui de l'Action.

    Tout montre que, au contraire, la pensée s'est d'abord exercée de préférence sur le fictif et l'imaginaire... Les mots, les sens que l'homme leur a forgés... ont engendré bien des pseudo-problèmes, dont certains encom­brent encore de leur poids inutile, non seulement la philosophie, mais jusqu'à la science... Seule, la parole a permis à l'activité technique de se transmettre et d'assurer son progrès ; seul, le progrès des techniques a contraint la parole à abandonner ses illusions et à limiter le monde verbal à ce rôle de substitut, d'équivalent maniable du monde réel, dans lequel il est indispensable au libre et plein exercice de la pensée. » (Dr Ch. Blondel, mars 1931.)

    De nos jours, l'école pragmatiste a prôné encore le primat de l'action. Elle n'arrive qu'à justifier le succès obtenu par tous les moyens, l'odieux arrivisme. Contre elle maintenons notre conception, héritée de Proudhon, à la fois réaliste et idéaliste : pas de pensée qui n'ait son point d'appui dans l'action ; pas d'action qui ne puisse trouver sa justification dans la mise en œuvre d'une pensée logique et créatrice.

    C'est, d'ailleurs, d'un processus semblable que découle toute notre connaissance. Elle part d'une synthèse intuitive, perception d'un ensemble que notre esprit analyse pour reconstituer finalement l'objet, grâce à une nouvelle synthèse élaborée.

    Dans le champ de la perception, l'objet est saisi comme un ensemble, et d'autre part chez tout homme, et plus visiblement chez l'enfant, la perception est accompagnée d'un désir, d'une tendance, d'un mouvement de préhension. L'esprit décompose cet ensemble, découvre des similitudes entre les parties disjointes, aussi bien qu’avec les éléments analogues issus d'analyses précédentes. Il reconstitue enfin, par une ultime synthèse, l'objet primitif, en acquiert la compréhension, c'est-à-dire l'incorpore à sa personne aux fins d'utilisation d'instrument d'un acte ou immédiat ou différé.

    La contemplation que l'activité n'accompagne pas aboutit à l'anéantissement de l'être. Toutes les démarches de notre esprit peuvent se représenter par la même formule, symbole d'expansion, de mouvement et non de contrainte, d'immobilité.

     

    - G. GOUJON.

    PENSEE (LA LIBRE)

    Il existe, chez beaucoup de militants d'extrême avant-garde, une sorte de prévention contre la Libre Pensée. Non pas, certes, contre son idéal ou ses conceptions, mais contre le groupement en lui-même. On commence pourtant à s'apercevoir que l'organisation est nécessaire - et presque indispensable - dans tous les domaines de l'action. Sans organisation, il est bien difficile de coordonner les efforts, de les intensifier, de travailler avec méthode et d'obtenir des résultats durables et féconds. Pourquoi n'en serait-il pas de même pour la Libre Pensée, c'est-à-dire pour l'action anticléricale et antireligieuse ? Si le groupement a fait la preuve de son utilité sur les terrains coopératif, syndical, politique, pourquoi ne serait-il pas appelé à rendre également des services aux adversaires des Eglises ? Leur besoin de s'associer devrait être, au contraire, d'autant plus vif, qu'ils ont à combattre un adversaire très puissant, très riche et surtout très discipliné.

    L'Eglise romaine, en particulier, tire les trois quarts de sa force de son organisation autoritaire et de sa hiérarchie sévère. Ses dogmes puérils et ses légendes grossières se seraient écroulés depuis longtemps, si les croyants et les prêtres n'étaient aussi savamment embrigadés. Il est un peu enfantin d'imaginer que l'on pourra venir à bout d'un tel adversaire sans se grouper et sans s'organiser.

    Certains diront : « Je n'ai pas besoin des prêtres ! J'ai perdu la Foi. Je n'éprouve nul besoin de fréquenter les églises. Cela me suffit. A quoi bon « faire de la Libre Pensée » ? Je laisse le croyant libre, puisque je suis moi-même libre de ne pas croire... » Il faut se rappeler deux choses : 1° Nous ne prétendons nullement gêner ou amoindrir la liberté du croyant. Nous voulons le convaincre, l'éclairer et non le violenter ; 2° la liberté de l'incroyant (très relative au surplus !) restera précaire et menacée aussi longtemps que la société sera ce qu'elle est. Les incroyants ne doivent pas oublier que leur liberté est sans cesse limitée et combattue, que l'Eglise est intolérante par principe et par nécessité. Pendant des siècles, les athées et les penseurs libres n'ont-ils pas été contraints de se plier devant des dogmes et des coutumes que leur conscience avait rejetés ?

    Et puis, lorsqu'on a compris que la religion est fausse, que le fanatisme est malfaisant, comment ne pas éprouver le besoin de faire du prosélytisme et de répandre les vérités que l'on a découvertes, afin de les propager et d'en faire bénéficier son semblable ?

    Ce sont ces considérations qui ont conduit les libres­ penseurs à s'organiser. Les premières sociétés de Libre­ Pensée ont été fondées, en France, il y a une soixantaine d'années (c'est à la fin du Second Empire que le mouvement libre-penseur et anticlérical se développa sérieusement, dans la presse indépendante et plus tard par les groupements), au moment où la liberté d'association commença à ne plus être tout à fait un vain mot. A ce moment surtout, elles étaient nécessaires. L'un de leurs premiers soucis fut d'obtenir la liberté des funérailles (sanctionnée seulement par la loi de 1887) et d'organiser, dans des conditions parfois très difficiles, les premiers enterrements civils. Les sociétaires tenaient à honneur d'assister en nombre aux obsèques de leurs collègues décédés, résistant aux manœuvres de pression, d'intimidation et quelquefois même de violence et de persécution, que les cléricaux exerçaient sur les familles, particulièrement dans les campagnes.

    Les groupes de Libre Pensée ont rempli un rôle bienfaisant. Ils ont travaillé et préparé les esprits, très activement, pendant les trente années qui ont précédé la guerre. C'est, dans une large mesure, grâce à leur activité, que la superstition a perdu du terrain, que les lois laïques ont pu être votées, que la puissance de l'Eglise fut (trop légèrement, hélas !) battue en brèche.

    Je ne veux pas insinuer, en parlant ainsi, que l'action des Sociétés libres-penseuses ait toujours été intégralement admirable, et irréprochable. Comme tous les autres groupements, même les plus révolutionnaires, la Libre Pensée a servi souvent de tremplin électoral. Nombre d'arrivistes l'ont utilisée comme un marche­ pied - et se sont empressés de l'oublier, voire de la trahir, dès qu'ils eurent décroché la timbale ! L'un des plus illustres exemples à invoquer est celui de M. Henry Bérenger, collaborateur de Victor Charbonnel aux temps héroïques de la Raison et de l'Action, vigoureux et talentueux militant anticlérical, devenu un des plus cyniques caméléons du Sénat, associé aux trafiquants de la Haute Banque et acoquiné aux représentants de la pire réaction.

    Ainsi que notre regretté ami Brocher l'a exposé dans une précédente et substantielle étude, les groupes de Libre Pensée n'ont consenti que lentement, difficilement, à se rassembler dans une même fédération nationale. On se contentait de s'unir dans une localité, ou dans un canton, et l'on ne regardait guère plus loin, ni plus haut. Les réunions étaient rares, la propagande nulle. Un banquet de temps à autre, et particulièrement le vendredi dit saint, en guise de légitime protestation contre un usage inepte, quelques conférences publiques... Très peu de bibliothèques, très peu de propagande éducative par la brochure, le livre ou le tract (à part quelques exceptions).

    Il faut reconnaître que, depuis la guerre, la Libre Pensée a évolué d'une façon plutôt heureuse. Au lendemain de l'armistice, elle était complètement désorganisée, désagrégée. D'abord, parce que la plupart des militants avaient été mobilisés ou dispersés par les événements. Les Sociétés avaient cessé de se réunir et de fonctionner, et, quand la tuerie eut pris fin, il fut très difficile de regrouper les éléments épars. La difficulté fut d'autant plus grande que la Libre Pensée avait à lutter contre un préjugé tenace et dangereux. La guerre avait passé, avec son « Union Sacrée ». Les querelles religieuses paraissaient périmées. Le vent était à l'apaisement, à la concorde. Nul ne consentait à réveiller le combisme, en dépit des avertissements des rares libres penseurs qui n'avaient pas oublié les leçons de l'histoire.

    L'Eglise travaillait inlassablement à reconquérir ses privilèges. Elle noyautait l'enseignement avec ses infectes « Davidées ». Elle intriguait au Parlement pour la non-application des lois laïques, en attendant leur abrogation. Le rétablissement de l'ambassade au Vatican, le vote de la loi liberticide contre les néo-malthusiens, le retour des Congrégations (retour illégal, mais complaisamment toléré par les gouvernements complices), le maintien du régime concordataire et de l’enseignement confessionnel en Alsace, autant de succès pour la politique vaticanesque, laquelle s'évertuait, d'autre part, à leurrer les masses populaires et à désarmer les légitimes méfiances dont elle était l'objet, en jouant la comédie de la démocratie chrétienne, en condamnant l'Action française, en affirmant son amour de la Paix, de la Justice et de la Liberté et en créant la Jeunesse Ouvrière Chrétienne et les Syndicats Catholiques !

    Malgré tout cela, la plupart des politiciens persistaient à nier l'évidence et se refusaient à reprendre le salutaire et indispensable combat contre les exploitants de la crédulité. Lisez les professions de foi et les programmes des candidats, cette année encore, et vous pourrez constater que l'anticléricalisme (ou la « défense laïque, comme on dit aujourd'hui, afin de moins effrayer les timorés, sans doute) y tient fort peu de place ! La plupart des hommes politiques qui furent, avant la guerre, des militants bruyants de la Libre Pensée n'en font à présent même plus partie. Et les jeunes débutants se garderaient bien d'y venir, craignant de compromettre leur carrière.

    A quelque chose malheur est bon ! Le départ des habiles et des ambitieux a permis à la Libre Pensée de se consacrer à une œuvre plus profonde - et plus féconde. Au lendemain de la guerre, l'Union fédéraliste des Libres Penseurs de France et des Colonies (fondée en 1905) se réorganisait de son mieux, mais ne parvenait à grouper que de maigres effectifs.

    En 1921, nous avions fondé, à Lyon, une Fédération Nationale de Libre Pensée et d'Action Sociale, qui devint rapidement assez forte. Sans être inféodée à aucun parti, chapelle ou système, cette Fédération estimait que la question religieuse est inséparable du problème social et que la Libre Pensée doit œuvrer à l'édification d'un monde meilleur, pour la disparition des privilèges et des exploitations. En 1925, la fusion se fit entre l'Union fédérative et notre fédération d'Action Sociale et le nouvel organisme prit le nom de « Fédération Nationale des Libres Penseurs de France et des Colonies », adhérent à l'Internationale de la Libre Pensée.

    Grâce à la fusion, la Libre Pensée a pris un développement rapide. Elle possède aujourd'hui, en France, plus de 400 groupes en pleine activité et pénètre dans une soixantaine de départements. Elle publie un journal, dont je suis le rédacteur depuis la fondation, c'est­-à-dire depuis douze ans (il fut intitulé d'abord, l'Antireligieux, puis l'Action Antireligieuse et enfin La Libre Pensée).

    Assurément, il reste encore en dehors de la Fédération Nationale, un certain nombre de groupes autonomes. Ce ne sont pas généralement les plus actifs, tant s'en faut. Il subsiste également une fédération dissidente, la Libre Pensée prolétarienne, d'inspiration nettement communiste, qui essaie de concurrencer la Fédération Nationale, en la qualifiant avec dédain de Libre Pensée bourgeoise (?).

    En réalité, notre Fédération Nationale ne veut être asservie à aucun parti, quel qu'il soit. Elle ne demande à ses adhérents que d'être sincèrement et authentiquement libres penseurs, de ne participer à aucune cérémonie religieuse, sous peine de radiation immédiate et d'assurer le respect de la conscience de leurs enfants. Hors de la Libre Pensée, chaque adhérent peut librement participer à la propagande de son choix : communiste ou radicale, socialiste ou libertaire, etc., etc.

    Pour montrer que notre Fédération Nationale est loin de posséder une mentalité bourgeoise, il me suffira de reproduire la déclaration de principes qui figure en tête de nos statuts nationaux :

    Les membres déclarent accepter les principes suivants :

    « Les libres penseurs de France proclament la nécessité de raffermir et de réorganiser leurs groupements afin de donner un nouvel élan à la propagande antireligieuse, trop délaissée depuis la guerre. Ils tiennent à rappeler que la libre pensée n'est pas un parti, qu'elle n'apporte aucun dogme et qu'elle vise au contraire à développer chez tous les hommes l'esprit critique et l’amour du libre examen. Les religions restent le pire obstacle à l’émancipation de la pensée. Elles propagent une conception laide et étriquée de la vie : elles maintiennent l'humanité dans l'ignorance, dans la terreur abrutissante de l'au-delà, dans la résignation morale et la servitude.

    « Les libres penseurs réagissent contre les tyrannies quelles qu'elles soient, contre tout ce qui vise à subordonner ou à amoindrir l'individu. L'esprit de caste, l'appétit des oligarchies et les provocations nationalistes leur semblent aussi néfastes que l’obscurantisme religieux. La libération humaine doit être réalisée dans tous les domaines pour être vraiment efficace. Privilèges politiques, ambitions capitalistes, abus et crimes du militarisme et de l'impérialisme, toutes les injustices et toutes les iniquités doivent être combattues par la Libre Pensée, pour que la liberté de conscience cesse d'être un vain mot et que le règne de la laïcité soit assuré.

    « Indépendante de tous les partis et de toutes les tendances, la Libre Pensée tait appel à tous les hommes d'avant-garde sans exception. Fraternellement unis pour la lutte antireligieuse, associant leurs efforts con­tre les préjugés et les dogmes, contre l'alcoolisme qui dégrade et la superstition qui abêtit, ils auront surtout en vue de faire de l'éducation et de répandre une morale rationnelle, génératrice de bonheur, de dignité et de justice sociale.

    « La Libre Pensée, basée sur le libre examen et sur l'esprit scientifique, est une des méthodes les plus efficaces de perfectionnement individuel et de rénovation sociale, par la recherche et l'étude, par la tolérance et la fraternité. Elle s'attache à déjouer les visées dominatrices des Eglises et fait appel à la conscience et à la raison des hommes pour réaliser un idéal élevé, nullement dogmatique, basé sur l'évolution et sur le progrès continu de l'humanité, pour l'instauration d'une société libre, sans exploitations ni tyrannies d'aucune sorte. »

    Cette « déclaration » suffit à établir que le champ d'action de la Libre Pensée est illimité et que toutes les bonnes volontés peuvent y collaborer.

    En terminant, je dirai deux mots de la situation internationale. Sur ce terrain, les difficultés ont été peut-être plus grandes encore que sur le terrain national. Dans beaucoup de pays, l'action de la Libre Pensée, comme en Italie, est impossible et même interdite par les Lois. Dans d'autres pays, la Libre Pensée est sacrifiée aux préoccupations politiques. Et puis, la division a fait son œuvre mauvaise, là comme ailleurs.

    Il y a deux internationales. Celle de Bruxelles, à laquelle nous adhérons, et celle de Vienne (Libre Pensée prolétarienne). Mais, à Berlin, en 1931, une nou­velle organisation a été fondée, née de la fusion entre l’Internationale de Bruxelles et une très importante faction de celle de Vienne, qui s'est détachée de la Libre Pensée prolétarienne pour se joindre à la nôtre. Notre internationale a ainsi gagné de gros effectifs, en particulier en Allemagne, où la Libre Pensée groupe plusieurs centaines de milliers d'adhérents. Le président est toujours le docteur Terwagne, de Bruxelles, mais le siège du secrétariat est en Allemagne.

    La vieille Eglise ne veut pas mourir. Possédant de formidables richesses, une organisation unique avec des ramifications multiples dans tous les pays, triturant les cerveaux dans ses maisons d'enseignement, intriguant dans le monde politique et parlementaire, dominant la plupart des femmes par leur inconscience et un grand nombre d'hommes par leur veulerie, elle veut essayer, avec une audace inouïe, de dominer le monde et de l'assujettir à sa loi. Ce sera la tâche admirable de la Libre Pensée, dans les années qui viendront, de réveiller l'action anticléricale pour déjouer ce funeste dessein (beaucoup plus politique que religieux !) et pour écraser, enfin, l'infâme...

     

    - André LORULOT.


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  • Cent quatre ans. 22 mars 1905. 22 mars 2009. Sombre anniversaire. Le verdict du procès d’Amiens vient de tomber. Indulgence d’un jury qui n’aurait pas suivi les recommandations du ministère public ? Indulgence d’un jury qui accorde des circonstances atténuantes ?

    Pas sûr.

     

    Malgré les plaidoiries estimées brillantes de Mes Justal et Lagasse, le verdict est lourd malgré les atermoiements d’une presse qui, à l’image du numéro de Gil Blas en date du jeudi 23 mars, le trouve « plutôt bienveillant ». Malgré les sept acquittements, force est restée à la loi. Le lecteur peut être rassuré. Ce sont de belles condamnations à mort sans utilisation de guillotine. Pas d’Abbaye de Monte-en-l’air pour les Travailleurs de la  Nuit. Le couperet de la mécanique à Deibler ne tranchera pas de tête cette fois-ci. Horizon vert et équatorial pour neuf des vingt-quatre accusés qui ont fait sensation pendant la session des assises picardes. Horizon sombre plutôt. La mort assurée en moins de cinq ans selon la statistique officieuse. La prison métropolitaine pour les autres et pour Marie Jacob en particulier. Rose Roux, la compagne de l’honnête cambrioleur, y laisse sa peau en 1907. Malheur aux vaincus ! Seul, le sort de Jacques Sautarel, littérateur, bijoutier,palais de justice d\'Amiens anarchiste et receleur, semblent quelque peu émouvoir journalistes et avocats. Sept sortent pourtant libres des mains d’une justice forcément de classe. Chasse aux pauvres et à l’anarchiste sous couvert de lutte contre l’insécurité galopante. 22 mars 1905. Le procès est terminé. Justice est faite. La presse parisienne est repartie. La Picardie peut dormir tranquille. Alexandre le voleur est devenue Jacob le bagnard. Attila a revêtu la livrée d’infamie de Barrabas. La matricule 34777 doit expier. La journée est narrée dans les colonnes de L’Abbevillois le lendemain, dans celles de la Gazette des Tribunaux deux jours plus tard. Le rapport du brigadier Doyen à la Sûreté Générale de Paris (23 mars) rend pourtant compte d’un capital de sympathie accumulé par le voleur anarchiste et les autres Travailleurs de la Nuit. Une foule de plus de deux mille personnes assiste en effet à la sortie des accusés condamnés. Les cris fusent. Et la presse ne peut s’empêcher de signaler avec une certaine mauvaise foi que les « Vive Jacob ! » sont bien vite étouffés par ceux de « A mort ! ». 22 mars 1905 : le spectacle judiciaire amiénois est clos. Happy Birthday ?

     

    manchette de L\'AbbevilloisL’Abbevillois

    Jeudi 23 mars 1905

    Cours d’Assises de la Somme

    Les cambrioleurs meurtriers

    Audience du 22 mars

    L’audience est ouverte à 10h05. Les expulsés ne sont toujours pas là.

    Monsieur le Président ayant fait remettre à chacun des jurés un exemplaire de l’acte d’accusation, « Bonnefoy » demande la parole « pour relever les ereurs qui se sont glissées dans cet acte d’accusation ».

    « Je vous prie, dit-il aux jurés, de prendre des notes. C’est pour moi un droit de me défendre, c’est pour vous un devoir de m’écouter ».

    Et, pendant près d’une demi-heure, Bonnefoy répète ses explications sur les fausses pièces d’identité dont il était possesseurs, sur son séjour rue de la clef, sur ses antécédents, sur l’affaire Bernard (lequel, dit-il, n’était pas son patron mais son associé et qui ne s’est pas suicidé sous ses yeux mais pendant son sommeil), sur sa vie toute de travail, sur ses rapports avec Clarenson et sur son rôle dans l’affaire de la rue Quincampoix.

    « Partout où vous verrez mon nom, dit-il en terminant, consultez le dossier et vous trouverez une pièce démentant l’acte d’accusation.

    « Augain, à son tour, fait de nouveau remarquer que plusieurs témoins l’ont reconnu comme étant à Angers, alors qu’il était en prison, et il s’en remet avec confiance aux jurés.

    Les débats sont clos et, avec le cérémonial accoutumé, les jurés sont reconduits dans leur salle de délibération où ils auront à répondre à 696 questions.

    La délibération du jury

    Le jury est entré en délibération un peu après 10h1/2 du matin est sorti à 8h45 du soir de la salle spéciale où il était réuni et gardé par la force armée.

    La délibération a donc demandé 10h15.

    Pendant ce temps ceux des jurés qu’un besoin pressant appelait hors de la salle étaient conduits à l’endroit où ils pouvaient y satisfaire par un chasseur à pied ou un soldat du 72e , qui les accompagnait, baïonnette au canon … jusqu’à la porte.

    Le juré supplémentaire, pendant ce temps, était claquemuré seul dans une salle avec un gendarme à la porte : dix heures de prison cellulaire !

    La plupart des jurés semblent encore assez dispos. En rentrant, pourtant, l’un d’eux, trahit le sentiment général de ses collègues en disant à mi-voix : « Je m’en souviendrai toute ma vie ».

    Le verdictpalais de justice d\'Amiens

    A 9h10 du soir, les accusés sont introduits dans la salle d’audience.

    Monsieur le greffier leur donne lecture des réponses du jury.

    Monsieur le procureur général requiert l’application des articles relevés dans l’arrêt de renvoi.

    Me Fabiani demande l’application de la loi de sursis pour la femme Ferré et le minimum de la peine pour Ferré.

    Me Grad demande la loi de sursis pour Brunus.

    Me Lagasse s’étonne qu’on n’ait pas accordé les circonstances atténuantes à Sautarel. Il développe les conclusions prises au cours des débats tendant à demander acte à la Cour de la façon dont il a été procédé au tirage au sort du jury.

    Me Pierre Dubos demande la loi de sursis pour Charles.

    Me Caumartin demande la confusion de la peine pour Ferrand et Vaillant avec celle qu’ils subissent à la suite d’un arrêt de la cour de Nevers.

    Acquittements

    La Cour, avant de se retirer pour délibérer, rend un arrêt acquittant :

    Ader Alcide, Apport Georges, Augain Emile, Chalus Louis, Westermann Henri, Limonier Emile, et Tissandier Léontine pour lesquels le jury a rendu un verdict négatif.

    Les condamnations

    A 10h50 la Cour rend son arrêt. Elle rejette les conclusions de Mes Hesse et Lagasse concernant la façon dont il a été procédé au tirage du jury.

    Elle condamne contradictoirement :

    Jacob Alexandre, aux travaux forcés à perpétuité,

    Bour Félix, aux travaux forcés à perpétuité,

    Ferrand Joseph, à 20 ans de travaux forcés,

    Pélissart Léon, à 8 ans de travaux forcés,

    Bonnefoy Honoré, à 8 ans de travaux forcés,

    Clarenson Jules, à 5 ans de travaux forcés

    Sautarel Jacques, à 5 ans de travaux forcés,

    Ferré Léon, 10 ans de réclusion,

    Vaillant François, 10 ans de réclusion,

    Baudy Marius, 10 ans de réclusion,

    Charles Siméon, 5 ans de réclusion,

    Brunus François, 5 ans de réclusion,

    Blondel Noël, 5 ans de réclusion,

    Roux Lazarine, 5 ans de réclusions,

    La Veuve Jacob, 5 ans de prison,

    La femme Ferré, 5 ans de prison.

    Ferrand, Vaillant et Baudy sont de plus frappés de la relégation.

    M. le Président remercie M.M. les jurés du concours dévoués qu’ils ont apporté à l’administration de la justice pendant les longs débats qui viennent de se terminer, puis il déclara la session extraordinaire close.

    La séance est levée à 11h1/4.

    Quelques minutés plus tard, les condamnés ont été reconduits à la prison.

    Une foule immense assistait à leur dernier départ. Place Saint Denis quelques cris de : « Vive Jacob » aussitôt couverts par ceux de « A mort ! ».

     

    la justiceLa Gazette des Tribunaux

    Vendredi 24 mars 1905

    Somme (Amiens, 22 mars)

    Les débats de l’affaire dite des cambrioleurs d’Abbeville ont été clos ce matin à dix heures et demie et le jury est aussitôt entré dans las la salle des délibérations pour n’en ressortir qu’à 8h45 du soir. Le verdict est affirmatif pour Jacob, Pélissard, Bour, Rose Roux, Ferré, Bonnefoy, Clarenson, Brunus, Ferrand, Blondel, Vaillant, Sautarel, Baudy, Vve Jacob, femme Ferré, Charles.

    L’accusation de participation à une association de malfaiteurs est retenue à l’encontre de Jacob, Pélissard, Bour, Ferré, Brunus, Ferrand, Vaillant et Baudy.

    Jacob, Bour, Ferré, Roux (Lazarine), la Vve Jacob, la femme Ferré, Brunus, Blondel, Vaillant, Baudy et Charles bénéficient de circonstances atténuantes.

    Le verdict est négatif touchant la question d’incendie concernant Ferré, affirmatif pour le meurtre et tentative de meurtre reproché à Bour et Jacob mais avec circonstances atténuantes.

    Le verdict est négatif pour Ader, Apport, Augain, Charles, Westermann, Limonier, Tissandier (Léontine).

    La cour prononce l’acquittement de ces derniers et se retire pour délibérer. Enfin l’audience est reprise à 10h50 et la cour rend son arrêt condamnant

    Alexandre Jacob aux travaux forcés à perpétuité,

    Félix Bour aux travaux forcés à perpétuité,

    Léon Pélissard à huit ans de travaux forcés,

    Léon Ferré à dix ans de réclusion,

    Joseph Ferrand à vingt de travaux forcés et à la relégation,

    Lazarine Roux à cinq ans de réclusion

    La Vve Jacob à cinq ans de prison,

    La femme Ferré à cinq ans de prison,

    Honoré Bonnefoy à huit ans de travaux forcés,

    Jules Clarenson à cinq ans de travaux forcés,

    François Brunus à cinq ans de réclusion,

    Noël Blondel à cinq ans de réclusion,

    François Vaillant à dix ans de réclusion et relégation,

    Jacques Sautarel à cinq ans de travaux forcés,

    Marius Baudy à dix ans de réclusion et relégation.

    Les poursuites contre Antoine Deschamps, qui s’est constitué prisonnier au cours des débats, sont disjointes du procès actuel.

     

    La police voit tout, la poice sait toutBrigadier Doyen

    Rapport à la Sûreté Générale de Paris

    Jeudi 23 mars 1905

    Monsieur le Commissaire,

     Copie d’une lettre adressée à monsieur le commissaire de police, chef de la 3e brigade de recherches, par le brigadier Doyen, en mission a Amiens, à l’occasion du procès des anarchistes.

    J’ai l’honneur de vous transmettre quelques renseignements complémentaires au sujet de la dernière audience du procès d’Amiens.

    L’audience a été ouverte a 10 heures du matin.

    L’accusé Bonnefoy a demandé à présenter quelques réfutations des dires de l’acte d’accusation le concernant.

    Augain a également protesté contre certains passages de l’acte d’accusation. A 10 h 30, le président a clos les débats et les jurés se sont retirés pour délibérer. Le public de la salle s’est retiré et la salle d’audience n’a été occupée toute la journée que par les avocats et les officiers de service.

    La délibération du jury a été terminée à 8 h 30 du soir, et l’audience a été reprise à cette heure.

    Apres la lecture des réponses du jury, l’audience a été suspendue de nouveau et reprise à 9h10.

    Les avocats ont parlé chacun pour son client sur l’application des peines et demandé le minimum. Me Lagasse a développé des conclusions concernant l’inci­dent relatif au tirage au sort des jurés; il a ajouté en terminant que cette journée était la plus mauvaise de sa carrière.

    La cour s’est ensuite retirée pour délibérer et est rentrée à 10 h 35 pour la lec­ture du verdict.

    Les avocats et les journalistes qui se trouvaient à l’audience ont commente la délibération du jury en ce qui concerne Sautarel; tous s’accordaient à la trouver trop sévère et estimaient que c’était surtout l’anarchiste qu’on avait voulu punir.

    Au debut de l’audience, le frère de Limonier s’est présenté au palais, demandant à y pénétrer. Le commissaire central nous a fait demander si on ne voyait pas d’in­convénient à lui accorder cette faveur; sur notre reponse négative, il a été admis à entrer à l’audience et s’est mêlé au public; il a été spécialement surveillé.

    Pendant toute la journée, une grande animation régnait aux alentours du palais. Un groupe composé de la plupart des anarchistes d’Amiens a été surveillé pendant toute la soirée d’une façon plus particulière.

    A la sortie de l’audience, le service d’ordre a refoulé les curieux dans les rues avoi­sinant la place Saint-Denis; le groupe d’anarchistes dont il est parlé plus haut s’est maintenu compact et nous avons été prévenus à ce moment que ces individus proje­taient de lancer des pétards dans l’escorte au moment du passage des prisonniers.

    Nous nous sommes mis alors en contact immédiat avec eux, ce qui les a fait quelque peu protester, mais les a empêchés de se livrer à des manifestations.

    Apres le passage des prisonniers, le groupe a remonté la rue des Trois-Cailloux, toujours surveillé par nous; un petard absolument inoffensif a été alors jeté, mais nous n’avons pu distinguer l’auteur de cette fumisterie car plus de 2000 personnes se trouvaient à cet endroit.

    Le groupe s’est ensuite dirigé en chantant l’lnternationale vers la rue Saint Roch, où il est entré au local du journal anarchiste Germinal.palais de justice d\'Amiens

    Lorsque nous avons été certains qu’aucune manifestation n’était plus à redouter, nous avons levé la surveillance; il etait alors 1 heure du matin.

    Les acquittés, au nombre de cinq, ont quitté Amiens par le train de 4 h 09 ; ils avaient manqué le précédent.

    Doyen


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  • L\'illégaliste est-il notre camarade ?Vieux militant de l’anarchisme, Emile Armand professe tout au long de sa vie ses théories individualistes après un bout de chemin à l’Armée du Salut, du côté des anarcho-chrétiens et des communistes libertaires. Mais, dès le début du XXe siècle, il reprend à son compte et développe les préceptes de Libertad, l’anarchie se vivant au présent et dans l’immédiateté. Ardent défenseur de la camaraderie amoureuse et de l’amour libre, il s’est aussi maintes fois prononcé sur le problème de la jouissance immédiate des richesses et de la reprise individuelle. La réponse à la question qu’il pose, en 1927 (ou 1923), dans sa brochure L’illégaliste est-il notre camarade ? ne pouvait être qu’affirmative. A cette époque, Ernest Lucien Juin, de son vrai nom, a repris depuis 1922 l’En Dehors de Zo d’Axa, qu’il fait paraître pendant dix sept ans. Et, s’il ne se déclare pas totalement enthousiaste  vis-à-vis de l’illégalisme, force est de constater que, quelques années après la bande à Bonnot, il ne condamne pas pour autant le vol et la violence en politique. Bien au contraire, le verdict est même plutôt clément vis-à-vis des cambrioleurs et autres libertaires fraudeurs. “Le droit de vivre” d’Alexandre Jacob en 1905 rejoint finalement l’argumentaire de la brochure d’Armand en 1927. La question d’un rapport entre les deux hommes nous apparaît ainsi d’autant plus logique que ceux-ci ont très bien pu se fréquenter aux Causeries Populaires qu’animaient Libertad et ses amis à Paris. Jacob est mentionné dans la note n°3 de la brochure. Armand explique que les propos de Jacob lors du procès d’Amiens ont pu créer un net courant de sympathie en faveur de ses actes illégaux. Quoi qu’il en soit, le rapport est réel après le second conflit mondial. C’est Armand, dans son journal L’Unique, qui fait publier à titre posthume en 1954 la lettre du cambrioleur à la retraite Jacob au procureur de Marseille dans laquelle l’ancien bagnard dénonce les gains illégaux des trop-perçus dans les greffes de France et de Navarre. L’illégaliste est  bien l’ami d’Armand et des anarchistes.

     

     

    Emile ArmandL’illégaliste anarchiste est-il notre camarade ?

    Emile Armand

    Editions de l’En-dehors

    Paris et Orléans, 1927 ( ?)

    Lorsque nous considérons le voleur en soi, nous ne pouvons dire que nous le trouvons moins humain que les autres classes de la société. Les composants des grandes bandes de voleurs ont entre eux des relations fortement entachées de communisme. S’ils représentent une survivance d’un âge antérieur, on peut aussi les considérer comme les précurseurs d’un âge meilleur dans l’avenir. Ils savent, dans toutes les villes, où s’adresser pour être accueillis et cachés, Ils se montrent, jusqu’à un certain point, généreux et prodigues à l’égard de ceux de leur milieu. S’ils considèrent les riches comme leurs ennemis naturels, comme une proie légitime, point de vue assez difficile à contredire, un grand nombre d’entre eux sont animés de l’esprit de Robin des Bois: à l’égard des pauvres, maints voleurs font preuve de bon cœur.
    (Edward Carpenter: Civilisation, its Cause and Cure.)

    Je ne suis pas un enthousiaste de l’illégalisme. Je suis un alégal. L’illégalisme est, à tout prendre, un pis aller dangereux pour celui qui s’y adonne même temporairement, un pis aller qui n’est ni à prôner ni à préconiser. Mais la question que je me propose d’étudier n’est pas de se demander si la pratique d’un métier illégal est périlleux ou non, mais si l’anarchiste qui se procure son pain quotidien en recourant à des métiers réprouvés par la police ou des tribunaux a raison ou tort de s’attendre à ce que l’anarchiste qui accepte de travailler au compte d’un patron le traite en camarade. En camarade dont on défend le point de vue au grand jour et qu’on ne renie pas quand il tombe dans les griffes des policiers ou sous la coupe des jugeurs. (A moins qu’il ne demande qu’on fasse le silence sur son cas).

    L’anarchiste qui fait de l’illégalisme ne veut pas en effet qu’on le traite en «parent pauvre» qu’on n’ose pas avouer publiquement parce que cela ferait tort à la cause anarchiste — parce que ne pas se séparer de lui quand les représentants de la vindicte capitaliste s’acharnent sur lui risquerait d’éloigner du mouvement anarchiste la sympathie des syndicalistes ou la clientèle des anarchisants petits-bourgeois.

    C’est à dessein que l’anarchiste illégaliste s’adresse à son camarade exploité par le patron, c’est-à-dire qui se sent exploité. Il ne s’attend que peu ou prou à être compris par ceux qui font un travail qui est de leur goût. parmi ceux-là, il range le doctrinaire et le propagandiste anarchistes qui répandent, défendent, exposent des idées qui répondent à leurs opinions, — c’est à souhaiter du moins. Quand même ils ne retireraient de leur labeur qu’un maigre, très maigre salaire, leur situation morale n’est pas comparable à la position d’un anarchiste travaillant sous la surveillance d’un contremaître et obligé de subir toute la journée la promiscuité d’humanités dont la fréquentation lui est antagoniste. Voilà pourquoi l’anarchiste illégaliste dénie à celui qui fait un travail qui lui plaît de porter un jugement sur sa profession en marge de la loi.

    Tous ceux qui font une propagande écrite ou orale à leur goût, tous ceux qui exercent une profession qui leur convient, oublient trop souvent qu’ils sont des privilégiés par rapport à la grande masse des autres, leurs camarades, ceux qui sont contraints de s’atteler du matin au soir, et du premier janvier à la Saint-Sylvestre, à des tâches pour lesquelles ils ne se sentent aucun goût. (1)

    L’anarchiste illégaliste prétend qu’il est tout autant un camarade que le petit commerçant, le secrétaire de mairie ou le maître de danse qui ne modifient en rien et pas plus que lui les conditions de vie économique du milieu social actuel. Un avocat, un médecin, un instituteur peuvent envoyer des articles à un journal anarchiste et faire des causeries dans de petits cercles libertaires, ils n’en restent pas moins les soutiens et les soutenus du système archiste, qui leur a délivré le monopole leur permettant d’exercer leur profession et aux réglementations duquel ils sont obligés de se soumettre s’ils veulent continuer leur métier.

    Il n’est pas exagéré de dire que tout anarchiste qui accepte d’être exploité au compte d’un patron particulier ou du patron-État, commet un acte de traîtrise à l’égard des idées anarchistes. En effet, dans tous les cas, il renforce la domination et l’exploitation, il contribue à maintenir l’archisme en existence. Sans doute, prenant conscience de ses inconséquences, il s’efforce de racheter ou de réparer sa façon de se conduire en faisant de la propagande; mais quelle que soit la propagande que fasse un exploité, il demeure toujours  un complice de l’exploiteur, un coopérateur au système d’exploitation qui régit les conditions dans lesquelles a lieu la production.

     Voilà pourquoi il n’est pas exact de dire que l’anarchiste «qui travaille», qui se soumet au système de domination et d’exploitation en vigueur est une victime. Il  est un complice tout autant qu’une victime. Tout exploité, légal ou illégal, coopère à l’état d’exploitation; tout dominé, légalement ou illégalement, coopère à l’état de domination. Il n’y a pas de différence entre l’ouvrier anarchiste qui a gagné 175.000 ou 200.000 francs en trente ans de travail et, sur ses économies, s’est acheté une bicoque à la campagne, et l’anarchiste illégaliste qui s’empare d’un coffre-fort contenant deux cent mille francs et acquiert avec cette somme une maison sur le bord de la mer. L’un et l’autre ne sont des anarchistes que verbalement, il est vrai, mais la différence qui existe entre eux est que l’anarchiste ouvrier se soumet aux termes du contrat économique que les dirigeants du milieu social lui imposent, tandis que l’anarchiste cambrioleur ne s’y soumet pas.

    La loi protège autant l’exploité que l’exploiteur, le dominé autant que le dominateur dans les rapports sociaux qu’ils ont entre eux, et, dès lors qu’il se soumet, l’anarchiste est aussi bien protégé dans ses biens et dans sa personne que l’archiste; la loi ne fait pas de distinction entre l’archiste et l’anarchiste si tous les  deux obtempèrent aux injonctions du contrat social. Qu’ils le veuillent ou non, les anarchistes qui se soumettent, patrons, ouvriers, employés, fonctionnaires, ont de leur côté la force publique, les tribunaux, les conventions sociales, les éducateurs officiels. C’est la récompense de leur soumission; quand elles contraignent, par la persuasion morale, ou par la force de la loi, l’employeur archiste à payer son employé anarchiste, les forces de conservation sociale se soucient peu qu’en son for intime ou extérieurement même le salarié soit hostile au système du salariat…

    Au contraire, l’insoumis, le réfractaire au contrat social, l’anarchiste illégal a contre lui toute l’organisation sociale, quand il se met, pour «vivre sa vie» à brûler les étapes pour arriver tout de suite au but que n’atteindra que plus tard ou jamais l’anarchiste soumis. Il court un risque énorme et il est équitable que ce risque soit compensé par un résultat immédiat; si résultat il y a.

    Le recours à la ruse que pratique constamment l’anarchiste illégaliste est un procédé qu’emploient tous les révolutionnaires. Les sociétés secrètes sont un aspect de la ruse. Pour afficher des placards subversifs, on attend que les agents déambulent dans un autre secteur. Un anarchiste qui s’en va en Amérique cèle son point de vue moral, politique, philosophique. Quel qu’il soit, apparemment soumis ou franchement insoumis, l’anarchiste est toujours un illégal par rapport à la loi; lorsqu’il propage ses idées anarchistes, il contrevient à la loi spéciale qui réprime la propagande anarchiste, plus encore, de par sa mentalité anarchiste, il s’oppose à la loi écrite elle-même considérée en son essence, car la loi est la concrétion de l’archisme (2).

    A l’anarchiste soumis qui sent qu’il est soumis, l’anarchiste insoumis ne peut manquer d’être sympathique ; dans son attitude illégale, l’anarchiste qui n’a pu ou voulu rompre avec la légalité se reconnaît, réalisé logiquement. Le tempérament, les réflexions de l’anarchiste soumis peuvent le mener à désapprouver certains gestes accomplis par les insoumis, jamais à lui rendre l’insoumis personnellement antipathique. (3)

    A l’anarchiste révolutionnaire qui lui reproche de chercher tout de suite son bien-être au point de vue économique, l’illÈgaliste rétorque que lui, révolutionnaire, ne fait pas autre chose. Le révolutionnaire économique attend de la révolution une amélioration de sa situation économique personnelle; sinon, il ne serait pas révolutionnaire; la révolution lui donnera ce qu’il espérait ou ne le lui donnera pas, comme une opération illégale fournit ou ne fournit pas à celui qui l’exécute ce qu’il en escomptait. C’est une question de date, tout simplement. Même quand la question économique n’entre pas en jeu, on ne fait une révolution que parce que l’on s’attend  personnellement à un bénéfice, à un avantage religieux, politique, intellectuel, éthique peut-être. Tout révolutionnaire est un égoïste.

     

    L’explication des actes de  reprise commis par les illégalistes a-t-elle une influence défavorable sur la propagande anarchiste, en général et en particulier ?

    Pour répondre à cette objection, qui est la plus importante de toutes, il faut ne pas
    perdre de vue un seul instant que l’unité humaine trouve en venant au monde ou en pénétrant dans un pays quelconque, des conditions de vie économique qui lui sont imposées. Quelles que soient ses opinions, il lui faut se soumettre, pour vivre
    tranquillement (ou mourir), à une contrainte. Là où il y a contrainte, le contrat
    n’est plus valide, puisqu’il est unilatéral, et les codes bourgeois reconnaissent eux-mêmes qu’un engagement souscrit sous l’empire de la menace est sans valeur légale. L’anarchiste donc se trouve constamment en situation de légitime défense contre les exécutifs ou les partisans du contrat économique imposé. On n’a jamais entendu un anarchiste exerçant un métier illégal préconiser une société basée sur le banditisme universel, par exemple. Sa situation, ses gestes sont uniquement relatifs au contrat économique que les capitalistes ou les unilatéraux imposent même à ceux que ses clauses révoltent. L’illégalisme des anarchistes n’est que transitoire: un pis aller.

    Si le milieu social concédait aux anarchistes la possession inaliénable du moyen de production personnel, s’ils pouvaient disposer librement et sans aucune restriction fiscale (impôt, douanes, octrois), de leur produit, s’il les laissait employer entre eux une valeur d’échange que ne frapperait aucune taxe, tout cela à leur risques et périls, l’illégalisme, à mon sens, ne se  comprendrait plus (l’illégalisme économique, s’entend) L’illégalisme économique est donc purement accidentel (4).

    D’ailleurs économique ou autre, l’illégalisme est fonction du légalisme. Le jour où l’autorité aura disparu, — l’autorité politique, intellectuelle, économique — les illégalistes auront disparu également.

    C’est dans cette voie qu’il faut s’orienter pour que l’explication des gestes illégalistes profite à la propagande anarchiste.

    Tout anarchiste, soumis ou non, considère comme un camarade celui d’entre les siens qui refuse d’accepter la servitude militaire. On ne s’explique pas que son attitude change quand il s’agit du refus de servir, économiquement parlant.

    On conçoit fort bien que des anarchistes ne veuillent pas contribuer à la vie économique d’un pays qui ne leur accorde pas la possibilité de s’exprimer par la plume ou par la parole, qui limite leurs facultés ou leurs possibilités de réalisation ou d’association, dans quelque domaine que ce soit. Alors qu’eux ils entendraient laisser les non anarchistes se comporter à leur guise. Les anarchistes qui consentent à participer au fonctionnement économique des sociétés où ils ne peuvent vivre à leur gré sont des inconséquents. On ne comprend pas qu’ils objectent à ceux qui se rebellent contre cet état de choses.

    Le réfractaire à la servitude économique se trouve obligé par l’instinct de conservation, par le besoin et la volonté de vivre, de s’approprier la production d’autrui. Non seulement cet instinct est primordial, mais il est légitime, affirment les illégalistes, comparé à l’accumulation capitaliste, accumulation dont le capitaliste, pris personnellement, n’a pas besoin pour exister, accumulation qui est une superfluité. Maintenant, qui est cet «autrui», auquel l’illÈgaliste raisonné s’attaque, — l’anarchiste qui exerce une profession illégale ? Cet «autrui», mais ce sont ceux qui veulent que les majorités dominent ou oppriment les minorités, ce sont les partisans de la domination ou de la dictature d’une classe ou d’une caste sur une autre, ce sont les électeurs, les soutiens de l’État, des monopoles et des privilèges qu’il implique. Cet autrui en réalité est un ennemi pour l’anarchiste — un irréconciliable adversaire. Au moment où, économiquement, il s’en prend à lui, l’anarchiste illégaliste ne voit plus en lui, ne peut plus voir en lui qu’un instrument du régime archiste.

    Ces explications fournies, on ne saurait donner tort à l’anarchiste illégaliste qui se  considère comme trahi lorsque l’abandonnent ou s’insoucient d’expliquer son attitude les anarchistes qui ont préféré suivre  un chemin moins périlleux que celui sur lequel il s’est engagé.

     

    Je répète que j’ai dit en commençant ces lignes; puisque pis aller il y a, celui offert par l’illégalisme est dangereux au plus haut point et il faudrait démontrer qu’il rapporte plus qu’il ne coûte, ce qui est un cas tout à fait exceptionnel. L’anarchiste illégaliste qui est jeté en prison n’a aucune faveur à espérer, au point de vue libération conditionnelle ou réduction de peine; son dossier, comme on dit est marqué à l’encre rouge. Mais cette mise en garde faite, il faut encore signaler que l’illégalisme exige, pour être pratiqué sérieusement, un tempérament exceptionnellement trempé, un sang-froid, une sûreté de soi qui ne sont pas l’apanage de tous. Comme pour toutes les expériences de la vie anarchiste qui ne cadrent pas avec la routine de l’existence quotidienne, il est à redouter que la pratique illégaliste s’empare à un point tel de la volonté et de la pensée de l’illÈgaliste qu’elle le rende insensible à toute autre activité, à toute autre attitude. Il en est d’ailleurs de même pour certains petits métiers légaux qui épargnent à celui qui les exerce la présence à l’usine ou au bureau.

    CONCLUSIONS

    Les anarchistes économiques, les dirigeants et les gouvernants économiques imposent aux travailleurs des conditions de  travail incompatibles avec la notion anarchiste de la vie, c’est-à-dire avec l’absence d’exploitation de l’homme par l’homme. En principe, un anarchiste refuse de se laisser imposer des conditions de travail, de se laisser exploiter: il n’accepte qu’à la condition d’abdiquer, de se soumettre.

    Et il n’y a pas de différence entre se soumettre à payer l’impôt, se soumettre à l’exploitation et se soumettre au service militaire.

    Que la majeure partie des anarchistes  se soumettent, c’est entendu. «On obtient davantage de la légalité en rusant avec elle, en la trompant, qu’en la bravant de front.»  C’est exact. Mais l’anarchiste qui ruse avec la loi n’a à faire ni le fier ni le mariole, Ainsi faisant, il échappe aux dangereuses conséquences de l’insoumission, aux bagnes, au «plus abject des esclavages». Mais s’il n’a pas à subir tout cela, l’anarchiste soumis a à compter avec la «déformation professionnelle»; à force d’être extérieurement conformes à la loi, nombre d’anarchistes finissent par ne plus réagir du tout et passer de l’autre côté de la barricade. Il faut un tempérament exceptionnel pour ruser avec la loi sans se laisser prendre dans le filet de la légalité !

    Quant à l’anarchiste-producteur dans le milieu économique actuel, c’est un mythe. Où sont les anarchistes qui produisent des valeurs antiautoritaires ? Presque tous les anarchistes concourent par leur production à maintenir l’état de choses économique. On ne me fera jamais croire que l’anarchiste qui construit prisons, casernes, églises; fabrique armes, munitions, uniformes; imprime codes, journaux politiques, livres religieux, les manutentionne, les transporte, les vend, fait de la production anti-autoritaire. Même l’anarchiste qui confectionne des objets de première nécessité à l’usage des électeurs et des élus ment à ses convictions.

    Il n’échet pas non plus à des propagandistes verbaux ou hommes de plume d’accuser les individualistes obscurs de retirer du bénéfice matériel de leurs idées. Ne comptent-ils pour rien le bénéfice «moral» et parfois pécuniaire que leur procurent leurs efforts ? La renommée colporte leurs noms «d’un bout du monde à l’autre bout» ; ils ont des disciples, des traducteurs, des diffamateurs, des persécuteurs. Pourquoi donc comptent-ils tout  cela ?

    Je trouve équitable que toute peine reçoive salaire, dans tous les domaines ; il est équitable que si on pâtit de ses opinions, on en retire aussi du profit. Ce qui importe, c’est que par violence, tromperie, ruse, vol, fraude, ou imposition d’aucune sorte, ce profit ne se réalise pas au détriment ni aux griefs et torts de ses camarades, de ceux de «son monde».

    Dans le milieu social actuel, l’anarchie s’étend de Tolstoï à Bonnot: Warren, Proudhon, Kropotkine, Ravachol, Caserio, Louise Michel, Libertad, Pierre Chardon, Tchorny, les tendances qu’ils représentaient ou que représentent certains animateurs ou impulseurs vivants, dont les noms importent peu, sont comme les nuances d’un arc-en-ciel où chaque individualité  choisit la teinte qui plaît davantage à sa vision.

    En se plaçant au point de vue strictement individualiste anarchiste — et c’est par là que je conclurai, le critérium de la camaraderie ne réside pas dans le fait qu’on est employé de bureau, ouvrier d’usine, fonctionnaire, camelot, contrebandier ou cambrioleur — il réside en ceci que légal ou illégal, MON camarade cherchera d’abord à sculpter son individualité propre, à diffuser les idées anti-autoritaires partout où il le pourra, enfin — en se rendant la vie entre affinitaires la plus agréable qui soit — à réduire à un minimum de plus en plus faible la souffrance inutile et évitable. 

    Notes

    (1) Un jour, à Bruxelles, je discutai la question avec Élisée Reclus. Il me dit, en forme de conclusion: «Je fais un travail qui me plaît, je ne me reconnais pas le droit de porter un jugement sur ceux qui ne veulent pas faire un travail qui ne leur plaît pas.»
    (2) Bien que je ne possède pas les statistiques voulues, la lecture des journaux anarchistes indique que le chiffre des condamnés à tort au à raison — à la prison, au bagne, à l’échafaud, ou tués sur-le-champ — pour faits d’agitation anarchiste révolutionnaire (dont la «propagande par le fait») laisse loin derrière lui le nombre des condamnés, à tort ou raison, ou tués sur-le-champ, pour illégalisme. Dans ces condamnations, les théoriciens de l’anarchisme révolutionnaire ont une large responsabilité, car ils n’ont jamais entouré  la propagande en faveur du geste révolutionnaire des réserves qu’opposent à la pratique de l’illégalisme les «explicateurs» sérieux du geste illégaliste.
    (3) L’anarchiste dont l’illégalisme s’attaque à l’État ou à des exploiteurs reconnus n’a jamais indisposé «l’ouvrier»  à l’égard de l’anarchisme. Je me trouvais à Amiens lors du procès Jacob, qui s’en prit souvent à des officiers coloniaux ; grâce aux explications de Germinal, les ouvriers amiénois étaient très  sympathiques à Jacob et aux idées de reprise individuelle. Même non anarchiste, l’illégal qui s’en prend à un banquier, à un usinier, à un manufacturier, à une trésorerie, à un fourgon postal, etc., est sympathique aux exploités qui considèrent comme des valets ou des mouchards les salariés qui défendent les écus ou le papier-monnaie de leur patron, particulier ou État. Des centaines de fois, il m’a été donné de le constater.
    (4) Socialement parlant, le jour où les frais de garde de la propriété seront supérieurs à ce qu’elle rapporte, la propriété fille de l’exploitation aura disparu.


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  • Rabelais, ce grand maître, avait écrit au fronton de l’abbaye de Thélème : « Fais ce que tu veux. » C’était là affirmation libertaire, puisqu’elle voulait signifier que les habitants de l’abbaye entendaient ne vouloir être ni maîtres, ni esclaves. Étendue, cette affirmation pouvait signifier que le milieu qui allait s’instaurer éliminerait toute prescription, toute interdiction qui s’exerceraient par voie de contrainte ou de répression.

    Ni chef qui commande, ni soldat qui obéit ; l’autorité qu’on exerce et celle qu’on supporte étaient tenues en égale horreur.

    Cela veut dire aussi que l’anarchiste n’accepte aucune violence et entend n’en pratiquer soi-même sur personne.

    La violence n’est pas anarchiste. Cette négation, il faut la réhabiliter au sein de l’anarchisme, car trop d’aigris, de mécontents, de révoltés d’une heure se sont abrités sous l’égide de cet idéal pour couvrir des gestes ou des actes qui n’avaient rien à voir avec les idées libertaires.

    Je n’entends cependant point jeter la pierre à ceux qui, acculés par une société criminelle, se virent dans l’obligation d’user de moyens violents pour se défendre. Je comprends leur déterminisme. Produits d’un milieu dont ils étaient les victimes, il était normal qu’ils se décident d’user des moyens que la société n’avait cessé de faire prévaloir et d’utiliser trop souvent pour les mater. L’exemple venait de haut, il fut utilisé par ceux qui, las d’être sacrifiés, se jurèrent de retourner ces mêmes méthodes contre leurs oppresseurs.

    Le coupable est mal venu de protester de nos jours puisque son imprévoyance, son égoïsme, sa soif de pouvoir et d’autorité ont fait qu’il a donné naissance à des sentiments discutables sans doute, mais justifiables par certains côtés. Que les maîtres s’en prennent à eux-mêmes avant tout lorsqu’il leur arrive d’être quelque peu secoués par les révoltés de tout un monde indigné de tant de bassesse, de lâcheté et d’orgueil !

    Mais déjà pointe sur vos lèvres cette question pressante qui se devine aisément :

    Les anarchistes n’ont-ils jamais jeté des bombes ?

    Certes, les anarchistes ont jeté des bombes. L’époque de « la propagande par le fait » n’est pas une légende inventée de toutes pièces par ceux-là même qui devaient en déformer ou en triturer les mobiles, qui poussèrent certains anarchistes à ces actes désespérés.

    Les lanceurs de bombes eurent leurs apologistes. Des écrivains tels que Paul Adam et Laurent Tailhade n’hésitèrent point à exalter leurs faits et gestes, tandis que toute une meute se ruait à leurs chausses pour les accabler et les vouer aux gémonies.

    Avec le recul du temps, comme ces bombes paraissent puériles et inoffensives à côté des engins puissants utilisés par les armées modernes ! Songez aux bombes atomiques, voyez Hiroshima et, si vous en avez l’envie, jugez ! Où est le criminel ?

    Mais si les uns furent exécutés et voués au mépris, les autres furent glorifiés et décorés ; ainsi le veut une certaine civilisation.

    D’ailleurs, ce n’est pas parce qu’il y eut quelques lanceurs de bombes anarchistes que, nécessairement, l’on doit formuler à l’encontre de l’anarchisme l’accusation de violence, et de prétendre qu’il n’est rien que violence.

    Je ne porterai point de jugement pour ou contre les tyrannicides, mais il me sera permis cependant de faire remarquer que bon nombre d’actes individuels de violence politique, mis au compte des anarchistes, n’eurent point des anarchistes pour auteurs.

    Il fut une époque où l’anarchisme avait bon dos. Dès qu’un attentat était perpétré, on ne devait point chercher plus loin : le coupable avait signé lui-même son acte, c’était un anarchiste. La légende a perduré et, de nos jours, les plumitifs de la presse bien pensante ont tellement déformé l’information que l’opinion publique reste convaincue que seuls les anarchistes sont capables de tels gestes.

    Pourtant, qu’on relise l’histoire, elle est toute jonchée de crimes et d’assassinats : princes et rois, grands de la cour et de l’Église, meurtres religieux. Voyez les martyrs immolés pour le prestige et les ambitions, les meurtres politiques d’hier et d’aujourd’hui, depuis Brutus jusqu’à Staline, sans oublier Mussolini et Hitler.

    Quelle hécatombe et combien infinitésimaux se révèlent alors les attentats anarchistes par rapport à la multitude de ceux commis par tout un monde aux idées et opinions les plus diamétralement opposées !

    Il faut le redire afin d’extirper cette pensée courante qui s’est ancrée chez beaucoup : les anarchistes n’ont pas le monopole de la violence.

    Sans doute, les anarchistes ne sont pas de bois ; hommes tout comme le reste des humains, ils opposent une sensibilité souvent plus grande que certains au mal et à l’injustice. Plus que d’autres, ils ressentent l’oppression, et leurs réflexes plus vifs les conduisent à formuler leurs protestations plus violemment parfois.

    Affaire de tempérament individuel et qui n’est pas exclusif lui non plus à l’anarchiste, mais ceci n’est point l’expression de la théorie anarchiste en particulier.

    Situant admirablement le problème dans son A.B.C. de l’anarchisme, mon ami Alexandre Berkman écrivait à ce sujet :

    « Vous demanderez peut-être si le fait de professer des idées révolutionnaires n’influence pas naturellement quelqu’un dans le sens de l’acte violent. Je ne le crois pas ; les méthodes violentes sont aussi employées par des gens d’opinion très conservatrice. Si des personnes d’opinion politique directement opposées commettent des actes semblables, il n’est guère raisonnable de dire que leurs idées sont la cause de tels actes.

    « Des résultats semblables doivent avoir une cause semblable, mais cette cause, ce n’est pas dans les convictions politiques qu’il faut la découvrir, mais bien plutôt dans le tempérament individuel et le sentiment général au sujet de la violence.

    « — Vous avez peut-être raison quand vous parlez de tempérament, direz-vous. Je vois bien que les idées révolutionnaires ne sont pas la cause des actes politiques de violence, sinon tout révolutionnaire commettrait de tels actes. Mais ces vues révolutionnaires ne justifient-elles pas dans une certaine mesure ceux qui commettent de tels actes ?

    « — Cela peut sembler vrai à première vue. Mais, si vous y réfléchissez, vous verrez que c’est une idée entièrement inexacte. La meilleure preuve en est que les anarchistes qui ont exactement les mêmes idées au sujet du gouvernement et de la nécessité de son abolition sont souvent d’opinion différente sur la question de la violence. Ainsi les anarchistes tolstoïens et la plupart des individualistes condamnent la violence politique, tandis que d’autres anarchistes l’approuvent, du moins la justifient ou l’expliquent.

    « De plus, beaucoup d’anarchistes qui croyaient autrefois à la violence, comme moyen de propagande, ont changé d’opinion à ce sujet et n’approuvent plus de telles méthodes.

    « Il y eut une époque, par exemple, où les anarchistes préconisaient les actes de violence individuelle connus sous le nom de « propagande par le fait ». Ils ne s’attendaient pas à changer, par de tels actes, le système gouvernemental et capitaliste en un système anarchiste et ne pensaient pas non plus que la suppression d’un despote abolirait le despotisme. Non, le terrorisme était considéré comme un moyen de venger les maux dont souffrait le peuple, d’inspirer la crainte à l’ennemi et d’attirer l’attention sur le mal contre lequel l’acte de terreur était dirigé. Mais la plupart des anarchistes ne croient plus aujourd’hui à la « propagande par le fait » et n’approuvent pas des actes de cette nature.

    « L’expérience leur a appris que, bien que de telles méthodes aient pu être justifiées et utiles autrefois, les conditions de la vie moderne les rendent inutiles et même dangereuses pour la diffusion de leurs idées. Mais leurs idées restent les mêmes, ce qui signifie bien que ce n’est pas l’anarchisme qui leur avait inspiré leur attitude de violence. Cela prouve que ce ne sont pas certaines idées ou certains « ismes » qui conduisent à la violence, mais que ce sont d’autres causes.

    « Il nous faut donc regarder ailleurs pour trouver l’explication convenable. Comme nous l’avons vu, des actes de violence politique ont été commis non seulement par des anarchistes, des socialistes et des révolutionnaires de tout genre, mais aussi par des patriotes et des nationalistes, des démocrates et des républicains, des suffragettes, des conservateurs et des réactionnaires, par des monarchistes et des royalistes et même par des hommes aux opinions religieuses et des chrétiens dévots. »

    ―O―

    Mais je voudrais mieux encore faire comprendre la véritable signification de l’anarchisme.

    N’a-t-on pas écrit les pires insanités sur cet idéal en affirmant qu’il n’est que désordre, alors que le désordre et la violence sont engendrés par le capitalisme et les États ?

    On ne le dira jamais assez, l’anarchisme, c’est l’ordre sans gouvernement ; c’est la paix sans violence. C’est le contraire précisément de tout ce qu’on lui reproche, soit par ignorance, soit par mauvaise foi.

    Il est difficile d’empêcher quelqu’un d’être de mauvaise foi, mais il n’est pas impossible, lorsqu’on a éclairé ceux qui ignoraient ce qu’est l’anarchie, que les gens de mauvaise foi soient mis dans l’impossibilité de continuer à nier par les mensonges qu’ils débitent sachant que ce qu’ils disent est faux et erroné.

    Nous allons éclairer la lanterne de certains et, pour ce faire, cueillir dans les écrits des principaux théoriciens de l’anarchisme tout ce qui se rapporte à la violence et à la non-violence, ainsi ferons-nous oeuvre utile.

    Ces critériums n’ont point la prétention de faire apparaître l’anarchisme sous un aspect bon enfant qui servirait l’idée que je me suis proposé d’exprimer. Ils ne visent qu’à montrer, comme l’écrivait Zencker, que « la violence et la propagande par le fait ne sont pas inséparablement liées à l’anarchisme », tandis que Mackay, lui, est plus affirmatif, puisqu’il n’hésite pas à écrire dans les Anarchistes : « L’anarchisme rejette la violence et la propagande par le fait. »

    W. Godwin, s’il n’appelle pas anarchisme sa doctrine sur le droit, l’État et la propriété, n’en fut pas moins amené à considérer l’État comme une institution juridique contraire au bien-être universel, et la propriété le plus grand obstacle au bien-être de tous.

    « Le vrai sage, écrira-t-il dans Recherches sur la justice en politique et sur son influence sur la vertu et le bonheur de tous, ne recherche que le bien-être universel. Ni égoïsme, ni ambition ne le poussent, ni la recherche des honneurs, ni celle de la gloire. Il ne connaît pas la jalousie. Ce qui lui ravit le repos de l’âme, c’est le fait de considérer ce qu’il atteint relativement à ce qu’il a à atteindre et non à ce que les autres ont atteint.

    « Mais le bien est un but absolu ; s’il est accompli par quelqu’un d’autre, le sage n’en est pas déçu. Il considère chacun comme un collaborateur, personne comme un rival » (page 361).

    Pour réaliser ce changement qui sera le bien-être de tous, W. Godwin veut convaincre les hommes et il pense que tout autre moyen doit être rejeté.

    « La force des armes sera toujours suspecte à notre entendement, car les deux partis peuvent l’utiliser avec la même chance de succès. C’est pourquoi il nous faut abhorrer la force. En descendant dans l’arène, nous quittons le sûr terrain de la vérité et nous abandonnons le résultat au caprice et au hasard. La phalange de la raison est invulnérable : elle avance à pas lents et sûrs et rien ne peut lui résister. Mais si nous laissons de côté nos thèses et si nous prenons les armes, notre situation change. Qui donc, au milieu du bruit et du tumulte de la guerre civile, peut présager du succès ou de l’insuccès de la cause ? Il faut donc bien distinguer entre instruction et excitation du peuple. Loin de nous l’irritation, la haine, la passion ; il nous faut la réflexion calme, le jugement sobre, la discussion loyale » (page 203).

    Voici maintenant P.-J. Proudhon, considéré par beaucoup comme le père de l’anarchisme. Qu’écrit-il dans son livre De la Justice ?

    « Se faire justice à soi-même et par l’effusion du sang est une extrémité qui existe peut-être chez les Californiens, rassemblés d’hier pour la recherche de l’or, mais dont la fortune de la France nous préserve » (page 466).

    Et il ajoute :

    « Malgré les violences dont nous sommes témoins, je ne crois pas que la liberté ait besoin désormais, pour revendiquer ses droits et venger ses outrages, d’employer la force, la raison nous servira mieux ; la patience, comme la Révolution, est invincible ! » (pages 470-471).

    L’auteur de L’Unique et sa propriété, l’individualiste Max Stirner, n’a pas hésité d’affirmer, avec beaucoup de pertinence, que la loi suprême pour chacun de nous est le bien-être individuel. Pour y arriver, la transformation intérieure de l’individu est la condition sine qua non. Il ne nie pas la valeur de la force puisqu’il la trouve une belle chose, utile dans bien des cas, et il écrit : « On va plus loin avec une main pleine de force qu’avec un sac plein de droit. » Sans doute, mais encore y aurait-il lieu de préciser ce que Stirner entend par force, cette force au-dessus des lois qui semble effrayer tant de gens légaux, car le stirnérisme est l’irrespect même de tout ce qui est droit et État.

    Restons en compagnie des individualistes anarchistes, et voyons ce qu’ils ont écrit sur la violence et la non-violence afin que chacun puisse ainsi se faire une idée d’ensemble de ce que les anarchistes de toutes les écoles, de toutes tendances ont formulé sur la violence.

    Benjamin R. Tucker n’hésite pas à affirmer que la violence se justifie si la liberté de parole et celle de la presse sont supprimées ; mais il ajoutera qu’« il ne faut user de la violence que dans des cas extrêmes ». La révolution sociale, il l’entrevoit par l’opposition d’une résistance passive, ce qu’il appelle plus communément le refus d’obéissance.

    « La résistance passive est l’arme la plus puissante que l’homme ait jamais maniée dans la lutte contre la tyrannie. »

    Plus loin il dira, entre autres choses : « La violence vit de rapines, elle meurt si ses victimes ne se laissent plus dérober. »

    André Lorulot, dans les Théories anarchistes, écrit : « Ce n’est pas en violentant et en frappant les hommes que nous voulons affranchir, que ce but rénovateur sera atteint. Ils croiront davantage au contraire à la nécessité du despotisme et approuveront toutes les entreprises liberticides dirigées par des meneurs d’hommes contre les indisciplinés. »

    Cependant il ajoutait :

    « Il est impossible de blâmer et de juger qui que ce soit, car la lutte est souvent une nécessité douloureuse. Qu’elle soit cela, puisque l’heure n’est pas encore venue où les choses vont se modifier. Frappez, mais n’en faites pas un système, ni un principe. Frappez, quand c’est utile et quand vous ne pouvez pas l’éviter, partisans de la vie libre et de la rénovation humaine. Regrettons toujours d’en venir à cette nécessité et n’oublions pas que la haine injustifiée ne peut que contrarier l’oeuvre des pionniers de l’harmonie sociale » (page 241).

    E. Armand, dans son Initiation individualiste anarchiste, abordant le geste révolutionnaire et l’esprit de révolte, montre ce qui différencie l’individualisme antiautoritaire de l’organisation révolutionnaire, l’acte de l’individu et celui des manifestations révolutionnaires, émeutes ou guerres civiles. L’individualiste veut savoir pour qui et pour quoi il marche. S’il ne nourrit pas une hostilité préjudiciable contre la force, « ce n’est pas à la force qu’il en a, c’est à l’autorité, à la contrainte, à l’obligation, dont la violence est un aspect, ce qui est tout différent » (page 117).

    Stephen T. Byington, anarchiste individualiste cité par E. Armand au chapitre XI du livre précité, a exprimé ces pensées au sujet de la violence :

    « Employer la menace ou la violence contre quelqu’un de paisible, c’est ainsi qu’agissent les gouvernements et c’est un crime mais employer la violence contre un criminel, pour réprimer son usage criminel de la violence, est tout autre chose. D’une façon générale les anarchistes considèrent la spoliation et la fraude brutale comme équivalentes à la violence et justifiant de violentes représailles. »

    Stephen T. Byington poursuit son exposé en montrant que la violence contre les personnes paisibles est contraire aux principes de l’anarchisme et il affirme que l’anarchiste qui y a recours ne connaît rien à l’anarchisme.

    « Mais jamais cet emploi de la violence n’a été préconisé par les principes anarchistes, car il n’est pas un seul anarchiste qui se sente obligé de répondre à la violence par la violence sauf s’il y voit une utilité quelconque. »

    Point n’est besoin d’invoquer Tolstoï, l’apôtre de la non-violence par excellence, et qui, incontestablement, a développé dans la partie philosophique de son oeuvre, un idéal essentiellement anarchiste. S’il n’appelle pas anarchisme sa doctrine sur le droit, l’État et la propriété, il la considère comme devant être une vie libérée de toute emprise gouvernementale.

    Tolstoï répudie la violence comme moyen et la dénonce même comme contraire à toute possibilité de libération.

    « Il y a des hommes qui prétendent que la disparition de la violence ou du moins sa diminution pourrait s’effectuer si les opprimés secouaient violemment le gouvernement qui les opprime, et quelques uns d’entre eux agissent même de cette façon. Mais ils se trompent comme ceux qui les écoutent, leur activité ne fait que renforcer le despotisme des gouvernements et ces essais de libération sont à ceux-ci un prétexte favorable à l’augmentation de leur puissance. »

    L’ensemble des théoriciens anarchistes qui ont écrit sur la violence reconnaissent qu’elle n’a rien à voir avec les principes mêmes de l’anarchisme. Certains reconnaissent qu’elle peut ou doit être utilisée dans la lutte libératrice comme moyen d’action, sans jamais en faire on principe intangible.

    ―O―

    Je m’en voudrais d’omettre pour la clarté de cet examen les considérations émises par certains propagandistes anarchistes.

    Errico Malatesta, cet indomptable militant, écrivit jadis :

    « La violence n’est que trop nécessaire pour résister à la violence adverse et nous devons la prêcher et la préparer si nous ne voulons pas que les conditions actuelles d’esclavage déguisé où se trouve la grande majorité de l’humanité persistent et empirent. Mais elle contient en elle-même le péril de transformer la révolution en une mêlée brutale, sans lumière d’idéal et sans possibilité de résultats bienfaisants. C’est pourquoi il faut insister sur les buts moraux du mouvement et sur la nécessité, sur le devoir de contenir la violence dans les limites de la stricte nécessité.

    « Nous ne disons pas que la violence est bonne quand c’est nous qui l’employons et mauvaise quand les autres l’emploient contre nous. Nous disons que la violence est justifiable, est bonne, est morale, est un devoir quand elle est employée pour la défense de soi-même et des autres contre les prétentions des violents et qu’elle est mauvaise, qu’elle est « immorale » si elle sert à violer la liberté d’autrui.

    « Nous considérons que la violence est une nécessité et un devoir pour la défense, mais pour la seule défense. Naturellement, il ne s’agit pas seulement de la défense contre l’attaque matérielle directe, immédiate, mais contre toutes les institutions qui par la violence tiennent les hommes en esclavage.

    « Nous sommes contre le fascisme et nous voudrions qu’on le vainquît en opposant à ses violences de plus grandes violences. Et nous sommes avant tout contre tout gouvernement qui est la violence permanente.

    « Mais notre violence doit être résistance d’hommes contre des brutes et non lutte féroce de bêtes contre des bêtes.

    « Toute la violence nécessaire pour vaincre, mais rien de plus ni de pis. » (Le Réveil de Genève, n° 602.)

    Sébastien Faure, dans son article, Il y a violence et… violence. (Libertaire du 21 octobre 1937), étayait la justification d’une certaine violence qu’il rattachait en tant qu’anarchiste au cas de légitime, défense.

    Son article n’était autre que la réponse faite jadis à F. Elosu (La Revue anarchiste, novembre 1922), où, là aussi, il citait un texte d’André Colomer au sujet de la justification d’une certaine violence.

    « Si la violence devait seulement. nous servir à repousser la violence, si nous ne devions pas lui assigner des buts positifs, autant vaudrait renoncer à participer en anarchiste au mouvement social ; autant vaudrait, se livrer à sa besogne d’éducationniste ou se rallier aux principes autoritaires d’une période transitoire. Car je ne confonds pas la violence anarchiste avec la force publique. La violence anarchiste ne se justifie pas par un droit ; elle ne crée pas de lois ; elle ne condamne pas juridiquement ; elle n’a pas de représentants réguliers ; elle n’est exercée ni par des agents ni par des commissaires, fussent-ils du peuple ; elle ne se fait pas respecter ni dans les écoles, ni par les tribunaux ; elle ne s’établit pas, elle se déchaîne ; elle n’arrête pas la Révolution, elle la fait marcher sans cesse, elle ne défend pas la société contre les attaques de l’individu ; elle est l’acte de l’individu affirmant sa volonté de vivre dans le bien-être, dans la liberté. »

    Mon intention n’est pas de polémiquer, mais d’exposer sans prétendre voguer sur les nuages de l’absolu.

    Je concède, volontiers, qu’il est délicat de rejeter dans son intégralité la violence, mais force m’est de constater que chez certains anarchistes partisans de la violence on veut la limiter, lui assigner une tâche toute spéciale, momentanée, car tous reconnaissent la parenté de cette violence avec l’autorité.

    Ces considérations s’expliquent, se justifient, puisque la violence gouvernementale ou étatique incarne l’autorité dont je combats la persistance. Nul ne peut prévoir dans l’évolution des choses ce que sera cette libération que certains supposent violente et d’autres pacifique.

    La synthèse évolution-révolution, jadis entrevue par Élisée Reclus la fin de son livre L’Évolution, la révolution et l’idéal anarchique, peut se réaliser à l’encontre de bien des prophéties.

    « … Cette vie dans un organisme sain, celui d’un homme ou celui d’un monde, n’est pas chose impossible et puisqu’il s’est avéré en théorie que la violence ne saurait être érigée en principe, l’effort anarchiste peut consister en tout lieu et cause à n’utiliser cette violence que dans certains buts, jusqu’à certaines limites, voire dans quel esprit. Cette violence anarchiste, Sébastien Faure la reconnaît, et il veut en indiquer la nature, les nécessités des luttes engagées, l’inébranlable déterminisme qui en fait l’obligation de l’envisager comme une fatalité regrettable, mais inéluctable. »

    Je le redis une fois de plus, ce qui a été fatalité inéluctable hier peut ne plus l’être demain. Les nécessités de réalisation d’un idéal peuvent faire envisager d’autres moyens de lutte que ceux employés jusqu’ici, et, en ce domaine, il serait puéril de rester conservateur d’une technique qui s’avérerait impuissante face à l’évolution de nouvelles méthodes de répression.

    C’est ce que mon ami Barthélemy de Ligt avait réalisé déjà. Anarchiste, il avait entrevu, après la guerre civile d’Espagne, les effroyables hécatombes que nécessiteraient les luttes pour la libération humaine.

    Nous avions eu ensemble nombre de conversations, surtout après mon retour d’Espagne et utilisant de son mieux l’apport de cette expérience, il consigna dans une brochure, Le Problème de la guerre civile, ce que lui inspiraient les besoins et les méthodes de lutte de l’heure.

    Voici ce qu’il écrivait :

    « La violence est partie intégrante du capitalisme, de l’impérialisme et du colonialisme, et ceux-ci sont par leur nature même violents, tout comme la brume par sa nature est humide. L’exploitation et l’oppression de classes et de races, la concurrence internationale pour les matières premières, etc., ne sont possibles que par l’application systématique d’une violence toujours croissante. Éliminez la violence, et toute la structure sociale actuelle s’effondrera. D’autre part, nous pouvons dire en toute sûreté, que plus la violence est employée dans la lutte de classes révolutionnaire, moins cette dernière a de chances d’arriver à un succès réel.

    « Nous acceptons la lutte pour un nouvel ordre social. Nous acceptons la lutte de classes pour autant qu’elle soit une lutte pour la justice et la liberté, et qu’elle soit menée selon des méthodes réellement humaines. Nous participons énergiquement au mouvement d’émancipation de tous les hommes et groupes opprimés. Mais nous essayons d’y introduire et d’y appliquer des méthodes de lutte en accord avec notre but. Parce que nous savons par d’amères expériences personnelles aussi bien que sociales, que lorsque dans n’importe quel domaine nous faisons usage des moyens qui sont essentiellement en contradiction avec le but poursuivi, ces moyens nous détournerons inévitablement de celui-ci, même s’ils sont appliqués avec la meilleure. intention. »

    Il nous restera à rechercher quelles seront les méthodes qui pourraient remplacer avec efficacité la lutte nécessaire et indispensable pour le renversement de l’iniquité sociale présente, méthode pacifistes et non violentes qui liquideraient la guerre, toutes les guerres.

                                                                            Hem Day


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  • Bref survol de l'œuvre rynérienne

    L'œuvre de Han Ryner est forte de plus de cinquante ouvrages, livres et brochures. Elle est extrêmement variée quant à la forme. Je tente de donner dans la suite de ce texte un aperçu de cette diversité.

    Romans "première manière"

    Après deux romans de jeunesse restés inédits, Pauvre petit orgueilleux et Printemps fané, le premier ouvrage paru de Henri Ner s'intitule Chair vaincue (1889). Ces trois textes s'inspirent assez largement d'éléments autobiographiques.

    Un deuxième cycle plus sombre et plus "social" s'ouvre avec La Folie de misère (édité en 1895 mais écrit en 1889), inspiré d'un fait divers et dans lequel une mère, étranglée par la misère, finit par étrangler ses enfants. Ce qui meurt (1893) narre les tourments d'un jeune aristocrate dont les enfants s'épuisent et meurent de faiblesse consanguine. Ce livre contient un chapitre composé de petites pièces en prose à la mémoire de l'enfant perdu, délicates miniatures qui constituent le Livre de Pierre, paru en édition indépendante en 1917. Moins triste, L'Humeur inquiète (1894) est l'histoire d'un homme partagé entre deux femmes. Franchement romanesque cette fois, L'Aventurier d'amour raconte les errances amoureuses d'un héros passionné. Ecrit à la même époque que les précédents, ce livre ne paraîtra qu'en 1927.

    Ce n'est qu'en 1898 qu'Henri Ner prend le pseudonyme de Han Ryner. Deux ouvrages plus tardifs peuvent cependant se rattacher au cycle précédent. Tous deux, assez hardis pour l'époque, abordent franchement le thème de la sexualité. Le Soupçon (1900) est l'étude clinique d'un cas de jalousie obsessionnelle, et La Fille manquée (1903) s'attache aux difficultés d'un jeune homosexuel.

    Les personnages de ces romans ne sont certes pas dénués d'individualité, mais ils semblent complètement pris au piège dans leur position sociale ou leurs liens affectifs. Ner/Ryner les laisse se débattre et les observe à distance.

    Cela n'est plus du tous le cas dans les deux "romans individualistes" datant de cet époque : Le Crime d'obéir (écrit en 1895 et paru en 1900) et Le Sphinx rouge (1905). Ryner y crée un nouveau type de héros : l'individualiste réfractaire à l'ordre social qui s'insoucie de l'époque et du milieu pour vivre selon sa conscience, quelqu'en soit le prix.

    D'autres romans contemporains

    D'autres romans contemporains verront le jour après 1910. Le Père Diogène (1920) rapporte les tribulations comiques d'une sorte de Don Quichotte qui s'essaye à vivre à la manière des cyniques antiques. Amusant lui aussi, La Soutane et la veston (1932) fait le récit d'une conversion croisée au cours de laquelle un abbé et un libre-penseur s'échangeront leurs habits, leurs fonctions, et l'amour d'une femme... Ryner se moque des dogmes, quels qu'ils soient. Dans la lignée de L'Aventurier d'amour, mais avec des traits plus spécifiquement "rynériens", on trouve L'Amour plural (1927), où un Orphée moderne se partage entre de multiples bacchantes, et Prenez-moi tous ! (1932), où les mêmes personnages forment une assez grotesque "Fraternité d'amour", caricature de l'amour libre lorsque l'on prétend l'imposer. L'Orphée mythologique est quant à lui le héros d'une très curieuse "prose érotique" : Les Orgies sur la montagne (1935).

    Merveilleux, fantastique, science-fiction et épopée

    Mêlant le merveilleux à l'entomologie, L'Homme-Fourmi (1901) est l'histoire d'un homme qui pendant un an se voit métamorphosé en insecte dans la fourmilière qu'il étudiait. Une joli et fort imaginative leçon de relativisme. Touchant à la science-fiction, L'Autodidacte (1926) est la biographie de l'inventeur du "vol orthogonal" - une occasion de s'interroger sur les rapports ambigus de l'homme et de la technique. Les Pacifiques (1914) décrit une utopie non-violente dans une moderne Atlantide : un livre remarquable à une époque où l'action gandhienne n'avait pas encore donné sa pleine mesure. Avec un certain sens de l'"hénaurme", Ryner se laisse aller au délire prophétique dans Les Surhommes (1929), vision d'un lointain futur. Une autre épopée, protohistorique cette fois, reprend le mythe de la Tour de Babel, qui devient La Tour des peuples (1919), ou quand les humains se déchirent au nom de l'Amour et de la Justice. De toutes les époques et par là même intemporel, La Vie éternelle (1924) évoque les réincarnations successives de la bien-aimée du narrateur.

    Fictions biographiques ou historiques

    Bon nombre de livres de Ryner sont des biographies romancées de personnages historiques. Amant ou tyran (1939) est un journal attribuée à Marie Dorval, amante d'Alfred de Vigny, qui pose le problème de la fidélité et de la jalousie. Vigny est par ailleurs l'objet d'une brochure parue en 1909.

    L'Ingénieux hidalgo Miguel Cervantès (1926), comme son nom l'indique, se rapporte au créateur de Don Quichotte.

    Han Ryner, comme beaucoup d'autres, s'est intéressé à la figure de Jeanne d'Arc, dans des brochures de critique historique d'une part, et dans deux fictions biographiques : Jeanne d'Arc et sa mère (1950) où il relate son enfance et son adolescence, et La Pucelle au jour le jour (inédit en volume, mais paru dans les Cahiers des Amis de Han Ryner entre 1988 et 1990), journal attribué à Juvénal des Ursins, compagnon d'armes de ladite pucelle. Un autre récit est consacrée à une fausse Jeanne d'Arc, la dame des Armoises : Chère Pucelle de France ! (1930).

    Dans un registre un peu différent, Les Grandes fleurs du désert (1963) est une réécriture des Fioretti, faits et gestes édifiants et plus ou moins légendaires de François d'Assise. Après le saint, le Christ lui-même. A la suite des quatre évangélistes, Ryner écrit un Cinquième évangile (1910), où de Jésus, fils de Dieu et fils de l'Homme, il fait avant tout un homme, ni plus, ni moins.

    L'antiquité, romaine mais surtout hellénistique, est un sujet d'inspiration important pour Ryner. Il compose ainsi une vie de Pythagore, Le Fils du silence (1911), peut-être le plus ardu de ses ouvrages, et une vie de Dion Chrysostome, Bouche d'Or, patron des pacifistes (1934). Une pièce de théâtre, Le Manœuvre (1931), est consacrée au stoïcien Cléanthe, et un feuilleton, Mon frère l'empereur (paru en 1937 dans "La Patrie humaine") à l'empereur romain Othon. Un inédit, Les Singes qui dansent, est quant à lui construit autour du personnage de Pérégrinus, un cynique dont l'auteur antique Lucien de Samosate a relaté la mort. Une petite synthèse éditée en 1924, L'Individualisme dans l'Antiquité, fait le point sur ce que peuvent avoir d'individualiste, selon Ryner, certains philosophes antiques. Parmi eux : Epictète et Socrate, qu'on retrouve respectivement dans Les Chrétiens et les philosophes (1906) et Les Véritables entretiens de Socrate (1922), qui sont deux livres de dialogues.

    Dialogues

    Le dialogue est une forme prisée par Ryner . Outre les deux ouvrages précédemment cités, on peut s'en convaincre dans Les Apparitions d'Ahasvérus (1920), où est repris le mythe du Juif errant, et dans les Dialogues de la guerre, écrits durant la première guerre mondiale mais inédits en volume (un certain nombre de ces dialogues ont cependant été publiés dans les Cahiers des Amis de Han Ryner). N'oublions pas le Dialogue du mariage philosophique, opuscule ambigu paru en 1920.

    Nouvelles, paraboles et autres contes

    La seule distinction littéraire jamais obtenue de son vivant par Ryner est le titre de "Prince des Conteurs". On aura un aperçu de son art en lisant les trois recueils composant une "trilogie de diamant des philosophes" : Songes perdus (1929), Crépuscules (1930) et Dans le mortier (1932), qui racontent respectivement les rêves, la mort et le martyr d'une bonne cinquantaine de personnages de toutes les époques. Dans Les Voyages de Psychodore (1903) et Les Paraboles cyniques (1912), Ryner s'imagine un alter ego, le philosophe cynique Psychodore, héros de petits contes symboliques. Une compilation posthume puise dans ces livres : il s'agit du Florilège de paraboles et de songes (1942). Des textes inédits ou parus dans divers périodiques ont été rassemblés en 1968 dans un recueil de Contes.

    Théâtre

    Ryner a écrit plusieurs petites pièces de théâtre. Outre Le Manœuvre déjà cité, on lui doit Jusqu'à l'âme, Vive le Roy ! et Les Esclaves (toutes trois éditées en 1910) ; Le Poison (1920) ; La Beauté (1938). Un autre drame, La Vipère, fut représenté en 1918, mais reste inédit.

    Poésie

    En revanche, on ne trouve qu'un seul recueil de poésie, datant d'ailleurs de l'époque où Han Ryner signait encore du nom de Henri Ner. Il s'agit des Chants du divorce (1892). Ryner a cependant donné à des revues quelques poèmes - dont certains sont en provençal.

    Feuilletons et critique littéraire

    Ryner a écrit deux feuilletons : Mon frère l'empereur, déjà cité, et Les Mains de Dieu, roman d'aventures moyennâgeuses paru dans l'Humanité en 1917.

    Il a par ailleurs tenu la rubrique littéraire de plusieurs périodiques. Mais on doit surtout mentionner Le Massacre des Amazones (1899) et Prostitués (1904). Plus que de simples recueils d'études, il s'agit là de violents pamphlets contre la littérature alimentaire et son corollaire : l'insincérité dans l'écriture.

    Œuvres oratoires et brochures

    Ryner a prononcé un nombre important de conférences, participé à de nombreuses causeries et débats contradictoires. Ceux qui l'ont connu le décrivent comme bon orateur. Un recueil partiel de ses œuvres oratoires pour la période 1901-1919 est disponible sous le titre Face au public (1947).
    D'autres causeries ont été publiées sous forme de brochures, sur des sujets variés : littéraires (Jules Renard ou De l'humorisme à l'art classique (1910) et Un grand humoriste : Claude Tillier (1922)), philosophiques (Contre les dogmes (1903), La philosophie d'Ibsen (1904) Les premiers stoïciens (1906), Les Artisans de l'Avenir (1921), Petite causerie sur la sagesse, suivie d'une Allocution à la jeunesse (1921), Des diverses sortes d'individualisme (1922), Liberté ou déterminisme ( controverse avec A. Lorulot - 1923)), sur des personnalités (Banville d'Hostel (1924), André Ibels (1927), Elisée Reclus (1928))...
    Ryner est aussi l'auteur d'une brochure de soutien à Gaston Rolland, objecteur de conscience pendant la guerre (Une conscience pendant la guerre - l'affaire Gaston Rolland, 1923).
    N'oublions pas les brochures anticléricales ou rationalistes de l'Idée Libre (souvent des controverses) : Dieu existe-t-il ? (controverse avec l'Abbé Viollet - 1924), La vérité sur Jésus (controverse avec le Dr Couchoud - 1926), La vérité sur le supplice de Jeanne d'Arc (avec André Bourrier et Grillot de Givry - 1925), Jeanne d'Arc fut-elle victime de l'Eglise ? (1927), Credo quia absurdum (1932). Enfin, la conférence Cléricalisme et liberté (1927), parue en brochure, aurait également été gravée sur 78-tours.

    Souvenirs

    Ryner n'a pas délaissé le genre autobiographique. Deux livres posthumes sont consacrés à ses souvenirs d'enfance et d'adolescence : il s'agit respectivement de J'ai nom Eliacin (1956) et ...Aux orties (1957). Dans Le Sillage parfumé (1958), il fait revivre la mémoire de Jacques Fréhel (pseudonyme littéraire d'Alice Télot), qui fut le grand amour de sa vie. D'autres écrits autobiographiques, qui devaient former un volume intitulé Haussements d'épaules, peuvent être lus dans les Cahiers des Amis de Han Ryner. On peut aussi mentionner un tiré à part des CAHR qui reprend les lettres de Ryner au poète provençal Prosper Estieu (Une Amitié ! Prosper Estieu et Han Ryner, 1957).

    Essais divers

    Avant de se reconnaître "individualiste", Han Ryner était socialiste. En témoigne un gros volume, écrit en collaboration avec Emile Saint-Lanne : La Paix pour la vie (1892), étude sociologique où les auteurs font quelques propositions politiques, comme le pain gratuit pour tous. Après une petite anthologie parue en 1928 (Les laideurs de la religion), un livre de critique anticléricale fait le point sur les crimes de l'Eglise : L'Eglise devant ses juges (1937). Le Drame d'être deux (1924) est un essai par lettres composé avec Aurel, et s'intéresse aux problèmes de l'amour et du couple. On peut aussi mentionner une petite brochure écrite avec Georges Lanoë sur le peintre Le Marcis (Un artiste ignoré : le peintre Le Marcis, 1901)

    Essais philosophiques

    Enfin, certains essais sont purement philosophiques. Les Synthèses suprêmes (1925) donne un aperçu de la métaphysique "rêvée" par Ryner. Côté éthique, Le Petit manuel individualiste (1905), Le Subjectivisme (1909) et La Sagesse qui rit (1928) sont des exposés de plus en plus détaillés de la sagesse rynérienne. Il est à noter qu'une suite à La Sagesse qui rit, intitulée Le Rire du sage, n'a été éditée qu'en 1959 (le tirage du Rire du sage, précédé de La Sagesse qui rit a été repris en 1968 sous couverture de relais avec pour titre Un Art de vivre).

    Collaborations, réponses à des enquêtes, préfaces, traduction

    Outre sa collaboration à de nombreux périodiques, Ryner a apporté son concours à plusieurs ouvrages collectifs, en particulier à la monumentale Encyclopédie Anarchiste (1925-1933), où il signa 23 articles. On trouve aussi sa contribution à quelques livres ou brochures d'enquêtes : Peut-on vivre sans autorité ? (1923), Le communisme et la liberté (1924), mais aussi L'Outrage aux moeurs (Lionel d'Autrec, 1923)... Il préfaça encore une bonne quarantaine d'ouvrages, et rédigea des notices pour la collection "Les meilleurs livres" de chez Fayard. Enfin, il traduisit avec Alphonse Daudet le livre de Batisto Bonnet : Vie d'enfant (1895) et sa suite Le valet de ferme (1898). Il ne fut pas cité dans la préface de ce second ouvrage, ce dont il prit ombrage et se vengea dans une brochure intitulée Un plagiat posthume (1899).
    Des livres de Ryner ont été traduits en allemand, en anglais, en italien, en portugais, en roumain, sans doute en bulgare, en tout cas en esperanto et en ido, en japonais même et surtout en espagnol (plus d'une vingtaine de titres).

    A ce jour, la bibliographie la plus exhaustive est celle établie par Hem Day dans Han Ryner — Visage d'un centenaire (éd. Pensée et Action). Elle reste cependant à compléter.

    C. Arnoult
    Dernière mise à jour le 29/04/08


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