• Les paroles d'une croyante

    J'ai reçu la lettre suivante:

    Lyon, 14 octobre 1901

    Monsieur Sébastien Faure,

    Je n'ai pas l'avantage de vous connaître, mais j'ai beaucoup entendu parler de vous.

    Votre journal, le Quotidien, que j'ai lu afin de me rendre compte personnellement des idées que vous soutenez, des opinions que vous émettez, m'a convaincue encore plus de tout ce qu’il y a de coupable dans la campagne que vous dirigez contre tout ce qui s'appelle religion, armée, discipline, patron.

    Je suis protestante, j'aime ma religion, mais je ne suis pas une dévote: si mes principes religieux sont fermement ancrés dans mon âme, et assez pour que vos doutes, vos réfutations de l'existence même de Dieu ne puissent les ébranler, je sais cependant respecter ceux des autres. Que vous niiez vis-à-vis de vous-même toute idée de religion, vous êtes libre : seulement, Monsieur, avez-vous jamais pensé au mal que vous faites à l'humanité, en cherchant à détruire toute croyance, et en ne conservant pas vos convictions pour vous ?

    Vous allez prêchant le néant, notre solitude sur la terre, jetés là, pauvres êtres comme au hasard... sans âme, probablement ! Et dans ces jours tristes où l'homme pleure un deuil, par la loi commune de l'humanité, vous lui enlevez la suprême ressource de consolation ! le revoir et l'au-delà ! Vous niez la miséricorde divine ; savons-nous les intentions de Dieu à notre égard, connaissons-nous ses voies mystérieuses ?

    Obéissons à sa volonté sainte, soumettons-nous à notre sort. Avec nos révoltes et nos colères, à quoi aboutissons-nous, si ce n'est à nous rendre très malheureux et, ce qui est pire, à rendre aux autres l'existence intolérable ?

    Vous voulez, selon vos principes socialistes (beaux dans l'énoncé quelquefois, mais qui ne se peuvent réaliser), améliorer le sort du genre humain. Comment pourriez-vous donc le faire si vous détruisez en lui son principe même de bonheur : la foi ? Et je n'entends pas ici seulement la question de religion dans ce mot. J'entends l'amour de son pays, le respect dû à notre armée, à ceux qui nous dirigent, aux patrons, l'attachement à la famille. Combien de fois je me suis révoltée en entendant les conversations de jeunes gens, de jeunes filles, même de mon âge. Il semble qu'avant d'avoir vécu, ils soient déjà las de la vie, déjà tous imbus de principes faux, déjà tous découragés, révoltés : c'est scepticisme, c'est manque de respect pour tout ce qui est grand et noble, c'est athéisme, c'est antipatriotisme ! Oh ! le vilain chant que votre Internationale ! J'aime les autres nations autant que la France, en tant qu'elles sont amies avec notre pays, et je souhaite vivement la paix, la paix générale.

    Mais laisseriez-vous envahir votre pays par les cohortes étrangères, et si n'importe quel peuple voulait s'établir sur notre sol natal, ne lui disputeriez-vous pas, pied à pied, ce terrain aimé qui est nôtre ? Notre France, que ses fils aiment bien peu maintenant, a toujours tenu une place respectable dans le monde ; ne venez pas détruire son harmonie en soulevant Français contre Français, ouvriers contre patrons et, plus que cela, hommes contre Dieu !

    On m'a dit qu'un journal se fondait dans le but d'encourager les soldats à se révolter contre leurs chefs, et à ne pas obéir aux ordres donnés !

    Que voulez-vous donc faire sans discipline ? Que deviendrait une armée où chaque soldat irait à sa fantaisie ? Vous ne voulez pas d'armée ? Il y a quelquefois des abus, j'en conviens ; quelques chefs qui se laissent aller à traiter le soldat comme ils ne devraient pas le faire, mais c'est là une exception. Voudriez-vous laisser notre pays sans défensive possible, en cas d'incidents diplomatiques ?

    Vous préconisez aussi les mariages non pas même civils, mais libres sans autorisation ni légalisation devant témoins à la mairie ! Ne voyez-vous donc pas assez de femmes abandonnées par leur mari, ou de maris trompés par leur femme, avec notre régime actuel ? Que deviendraient les revendications naturelles de l'un ou de l'autre dans le cas d'abandon ou d'infidélité, il n'y aurait aucune preuve. Et les enfants ? Notre pays déjà si dépeuplé le serait encore bien davantage si les mères pouvaient craindre de se voir un jour seules avec de petits êtres mourant de faim et de froid !

    Ne voyez-vous pas un rapprochement, Monsieur, avec notre pauvre pays, bien vivace encore, mais que vous enverrez à la mort, par la destruction du cœur de ses enfants ? Voulez-vous recommencer ce moment de la Terreur, vous réjouissez-vous donc de voir couler des flots de sang, et Français contre Français s'entre-tuer, égarés, rendus fous par vos principes ?

    Vous allez de ville en ville, les inculquer à la jeunesse française, tuant en elle la vitalité de ses bons sentiments pour faire naître, à la place, pensées de vengeance, révoltes, indifférence et mépris pour tout ce qui est patrie, famille, honneur ; chaos tumultueux et bouillants de mauvais ferments ! Où est la politesse française si renommée autrefois à l’étranger, la galanterie pour les dames, le respect pour la vieillesse ? Tout cela a disparu ! Certains de vos principes sont fort beaux à leur base, mais assimilés dans le cerveau de gens incultes, qui prennent à la lettre ce qu'on leur dit sans se donner la peine de réfléchir et de développer la pensée émise, ils deviennent néfastes et nuisibles. Au lieu de leur faire du bien, vous les lancez dans un tourbillon sans issue pour eux.

    Tout le monde n'a pas, comme vous, Monsieur, une noblesse de caractère, une conception haute de ses devoirs personnels dans le monde. Tous ne sont pas capables de se bien conduire et, honnêtement, s'ils ne sentent derrière eux une loi qui leur parle d'une façon beaucoup plus explicite que ne pourraient le faire, chez eux, des sentiments d'honneur, souvent bien endormis et quelquefois totalement nuls. Vous allez penser peut-être que, avec mon titre de «jeune fille», je parle au point de vue féminin ; ce n'est pas là mon mobile, attendu que je sais fort bien que beaucoup de mes pareilles sont volages et ne savent pas ce que c'est que la fidélité. Pour elles, aussi bien que pour le sexe masculin, il faut une loi qui les maintienne dans leur droit chemin s'il leur prenait fantaisie de s'en écarter.

    On parle de grèves probables, de soulèvements d'ouvriers, de maux de toutes sortes ! Et c'est vous, socialistes, qui êtes cause de tout cela ! Vous devez connaître le troisième acte de Ruy Blas, alors que celui-ci met à nu, devant de misérables ministres, toute la misère et la plaie saignante de l'Espagne.

    Je connais, d'après ce que l'on m'a dit de vous, Monsieur, toute votre supériorité intellectuelle, et je sais que vous patronnez de belles œuvres comme celle des enfants à la Montagne. Mais, Monsieur, puisque vous savez quelquefois faire tant de bien, pourquoi ne mettez-vous pas à contribution les talents incontestables que vous avez reçus de Dieu pour le faire toujours ?

    Vous avez abattu, troublé certains cerveaux, anéanti les croyances de quelques cœurs rendus beaucoup malheureux par l'irritation qu'ils ont conçue pour la société en général, pourquoi ne chercheriez-vous pas à calmer ces maux, que vous et d'autres de vos disciples avez soulevés ? Vous pourriez faire tant de bien avec votre éloquence et votre parole persuasive, et vous faites tant de mal !

    Pardonnez-moi, Monsieur, d'avoir pris la liberté, moi inconnue, de vous écrire une lettre pareille, mais je suis si désolée de l'état actuel de notre société, je suis tellement triste chaque fois que j'entends des propos de scepticisme et d'irréligion autour de moi (et c'est souvent !), j'aime tellement notre chère France, son armée, qui en est l'image vivante, notre cher drapeau que vos disciples dédaignent de saluer à son passage, j'ai tant de respect pour Dieu et toutes les religions, que je n'ai pas craint de m'adresser à vous, Monsieur. Je vous sais si intelligent, et doué de cœur que, au nom de notre pays, je vous en supplie : cessez cette campagne hardie contre tout ce qui fait la force et le bonheur de l'humanité : la foi.

    Si vous avez quelques instants et si vous ne craignez pas, Monsieur, de répondre à une jeune fille révoltée de vos principes, je serais bien heureuse de recevoir une lettre de vous. Veuillez excuser ce que ma lettre peut avoir de naïf, j'ai toujours l'habitude de dire les choses comme je les pense, franchement.

    Veuillez agréer, Monsieur, etc.
     
     
     
    Fernande Ganeval, 5, rue Louis, à Villeurbanne.

     

    Il n'y a, dans cette lettre, rien de particulièrement original. Elle est, pourtant, intéressante à plus d'un titre ; d'abord, parce qu'elle reflète un état d'âme très fréquent, ensuite parce qu'elle soulève plusieurs questions sur lesquelles il n'est jamais inutile de revenir.

    Pour ces divers motifs, j'ai jugé à propos de la publier, après en avoir obtenu l'autorisation de Mlle F. Ganeval.

    Pour les mêmes motifs, je me propose d'y répondre incessamment.

    Réponse à une croyante





    Lyon, ce 20 octobre 1901

    Mademoiselle,

    Votre lettre m'a fait en même temps du plaisir et de la peine.

    Elle m'a fait plaisir, parce qu'elle m'a appris que, quelque précaution que vous preniez d'affirmer le contraire, la propagande antireligieuse, anticapitaliste, antimilitariste et anticonjugale que je fais n’a pas été sans faire trembler sur leurs bases vos croyances les plus fermes, vos sentiments les plus vivaces.

    Elle m'a fait de la peine, parce qu'elle dénote chez vous un état d’inquiétude, de malaise, de tristesse, dont ma propagande serait cause ; et je vous prie de croire, Mademoiselle, que je suis toujours peiné de la souffrance d'autrui, à plus forte raison de celle dont — fût-ce à mon insu, voire malgré moi — je serais l'auteur.

    Mais, si votre lettre m'a procuré cette étrange impression de joie et d'affliction combinées, elle ne m'a inspiré, je vous le déclare, aucune hésitation, aucun regret.

    C'est le propre de l'homme convaincu de ne se point sentir troublé par le spectacle, d'ordinaire en soi douloureux, des perplexités qu'il détermine ; et c'est pour lui un avantage précieux que cette inaltérable sérénité, dont la perte l'arrêterait ou le ferait hésiter dans la voie que sa conscience lui a tracée.

    Mais vous avez sollicité, et je vous dois, Mademoiselle, quelques explications. Fussiez-vous seule à les réclamer, je vous les fournirais. Je ne cacherai pas, toutefois, que je mets à vous les donner un empressement d’autant plus vif que votre cas est celui d'une foule considérable de personnes: hommes ou femmes, jeunes gens ou jeunes filles, que l'obscurité même des problèmes qui agitent les générations de ce temps plonge dans une angoissante anxiété, à laquelle ils espèrent échapper — pauvres fous ! — en se réfugiant derrière les barricades, qu'ils croient infranchissables, des croyances et des idées qui ont bercé les générations éteintes.

    Lisez ces lignes, Mademoiselle, mais pour les lire et les bien lire, et vous en pénétrer, n'ouvrez pas seulement vos yeux ; appliquez-y également votre intelligence et votre cœur. N'ayez cure que d'y discerner la vérité.

    La Vérité !

    Vous croyez en Dieu, Mademoiselle. S'il existait, c'est Lui qui serait la Vérité, c'est la Vérité qui serait Dieu ! En appliquant à l'étude de la Vérité toutes vos facultés de compréhension, c'est donc à comprendre Dieu lui-même que vous vous efforcerez.
     
     

    * * *




    Vous me reprochez tout d'abord de manquer de foi religieuse.

    A vos yeux, cette irréligion est une faute.

    Cette faute, je le confesse, Mademoiselle, je la commets : je ne crois pas en Dieu; et de l'univers et de l'ensemble des phénomènes qui le constituent, et des lois qui régissent les rapports du tout et de la partie, je possède une conception qui, pour être hésitante sur certains points encore enveloppés d'incertitude, n'en est pas moins nettement matérialiste.

    Il est compréhensible que, croyant à la création et au créateur, à la législation et au législateur divins, à la révélation et au révélateur infaillibles, aux voies insondables et aux desseins mystérieux de la Providence, vous considériez comme une faute, comme un impardonnable péché l'acte de nier création et créateur, législation et législateur impeccables, révélation et révélateur suprêmes, Providence juste et miséricordieuse.

    S'il y a faute à cela, Mademoiselle, s'il y a péché, je proclame hautement que cette faute, ce péché sont les miens. Mais je ne suis pas coupable.

    J'ai cru en Dieu, je l'ai aimé. Quelque ardente que soit votre foi, quelque profonde et pure que soit votre adoration, ma foi et mon adoration furent, je vous l'affirme, à l’égal des vôtres.

    Mais quand, le jour où j'ai voulu voir Dieu de plus près, je l'ai cherché, quand je l'ai cherché, non plus avec le stupide fanatisme du primitif, non plus avec la crédulité naïve et confiante de l'enfant, non plus avec la sottise de l'ignorant, mais avec l'âpre désir d'attacher ma foi à un point solide, avec la volonté formelle d'aller, dans le champ des investigations, aussi loin que pourraient me porter mes pas, ce jour-là, j'ai cherché le Créateur, le Législateur, le Révélateur, la Providence, j'ai cherché Dieu en vain, je ne l'ai plus trouvé.

    Est-ce ma faute ? Fallait-il faire violence à ma raison, incliner ma conscience devant ce qui m'apparaissait comme l'absurde ? Eût-il été loyal de condamner mes genoux à se ployer encore, mes mains à frapper encore ma poitrine, mes lèvres à murmurer encore des prières ?

    Là eût été la faute, Mademoiselle, parce que là eût été l’hypocrisie.
     
     

    * * *




    Au surplus, vous voulez bien reconnaître que de ne pas croire en Dieu, et de nier son existence, je suis libre et que c'est mon affaire.

    Voilà qui est fort heureux ! d'autant plus heureux que, voulussiez-vous me priver de cette faculté, vous ne le pourriez pas.

    Mais ce que vous me reprochez, non plus seulement comme une faute, mais comme un crime, c'est de ne pas étouffer en moi la négation qui s'impose à mon esprit, c'est d'exposer publiquement les raisons qui font de moi un athée, c'est de consacrer mon talent (si j'en ai, pourquoi Dieu le laisse-t-il à un être qui en fait un aussi détestable usage?) à propager les convictions antireligieuses qui m'animent.

    Pouvez-vous, Mademoiselle, dire raisonnablement de telles choses, et faut-il, pour que vous vous laissiez aller à les écrire, que la foi vous aveugle ?

    Eh quoi ! Les Pères de l'Église et, depuis la Réforme, tous les pasteurs ne vous ont-ils pas enseigné, après et avec la Bible, que la foi qui n'agit pas n'est pas la foi ?

    Votre conscience ne protesterait-elle point si vous ne faisiez rien pour faire partager à votre prochain les ardeurs religieuses qui vous dévorent ?

    Ne vous semble-t-il pas que vous manqueriez aux plus impérieux et aux plus sacrés de vos devoirs si vous ne travailliez pas à amener aux pieds de Celui que vous adorez, les âmes qui s'en éloignent et ne songent pas à leur salut éternel ?

    Et c'est ce péché — mortel entre tous, n'est-ce pas ? —, ce péché dont vous ne voudriez pas souiller, charger, accabler votre conscience, que vous me conseillez de commettre ?

    Ce que, à aucun prix, vous ne consentiriez à faire : garder le silence, étouffer en vous vos convictions, c'est ce que vous voudriez que je fisse, et c'est parce que je n'y consens pas que vous me traitez de criminel ?

    Ah ! Mademoiselle ! vous imaginez-vous donc que celui qui ne croit pas en Dieu cesse d'être un homme et d'avoir une conscience ?
     
     

    * * *




    Mais, j'entends bien pour quelles raisons vous me conjurez de ne rien tenter dans le but d'arracher les autres, mes frères en humanité, aux croyances religieuses.

    Nous allons étudier vos raisons et examiner ce qu'elles valent.
     
     

    La foi ne console pas




    Vous voyez notre pauvre humanité accablée de souffrances, exposée aux privations, condamnée à la maladie, en proie à toutes les misères, et vous considérez que lui arracher la foi, c'est faire œuvre cruelle, parce que c'est la priver de la seule consolation qui ne lui fasse pas défaut.

    Comme vous, Mademoiselle, j'aperçois la douleur qui étreint notre espèce infortunée et, comme vous, j'en suis désolé et j'y compatis. Mais, tandis que vous ne cherchez qu'à endormir la souffrance, je travaille à la conjurer ; tandis que vous vous bornez à vous pencher sur le chevet du patient pour murmurer à son oreille des paroles d'encouragement, je me préoccupe de le guérir ; tandis que vous croyez à la fatalité des maux qui courbent les humains sous l'implacable loi de la douleur, j'ai la conviction que cette fatalité tient à des circonstances historiques qui disparaîtront, et mes efforts tendent à écarter le plus tôt possible ces circonstances.

    Aussi, logique vous êtes — logique avec vous-même — quand, faisant de la souffrance une inéluctable nécessité, vous érigez la résignation en devoir impérieux ; mais logique je suis également lorsque, considérant la douleur — je mets à part cette catégorie d'afflictions qui reste attachée à la nature — comme la conséquence d'une civilisation criminelle, je m'applique de mon mieux à dénoncer les vices de cette civilisation ; et logique je suis encore, lorsque je consacre mes forces à soulever contre ces vices la conscience universelle et à provoquer ainsi la révolte des cerveaux et des cœurs.

    On ne doit se résigner, c'est-à-dire subir l'adversité en silence, et j'ajoute : on ne s'y résigne qu'à la condition de la croire invincible.

    Toutefois l'être résigné n'est pas l'être consolé.

    La consolation ne procède que de la disparition du mal, de l'oubli, ou de l'espoir de le conjurer ou de l'oublier.

    S'apitoyer sur l'infortune de l'aveugle, lui dire, lui redire, lui rabâcher qu'il est bien à plaindre d'être ainsi constamment plongé dans les ténèbres, mais que, puisqu'il est privé de la joie d'y voir et qu'il n'y a rien à faire pour le rendre à la lumière, il faut qu'il ait la sagesse de prendre son mal en patience et de s'y résigner, ce n'est pas le consoler.

    Le consoler c'est, après avoir étudié avec soin les causes de sa cécité et après avoir acquis la certitude que son infirmité n'est pas incurable, lui faire entrevoir la possibilité de la guérison, lui enseigner le traitement à suivre, l’opération à pratiquer et, par l’évocation des beautés qu'il aura le bonheur, une fois guéri, de contempler, lui inspirer la volonté de se soumettre à l’opération nécessaire.

    C'est ainsi que, en affirmant — comme c'est ma conviction — aux malheureuses victimes de nos détestables arrangements sociaux que la maladie dont elles souffrent n'est pas incurable, en leur enseignant les causes de cette maladie, en leur indiquant le traitement à suivre, en glissant dans leur cœur la douce pensée d'une prochaine délivrance, je les fortifie, je les console.

    Donc, Mademoiselle, la véritable consolation, ce n'est pas vous qui l'apportez, avec vos conseils de résignation aux «intentions de Dieu et aux voies mystérieuses de la Providence», avec vos promesses d'une fallacieuse et éternelle félicité qui serait le prix de cette aveugle soumission à la volonté suprême.

    Depuis des siècles, les ministres de tous les cultes, les représentants de tous les Dieux prodiguent ces exhortations aux affligés, ces promesses aux «sans espoir». Et cependant la douleur continue aussi implacablement son œuvre désolante, et l'espoir en des béatitudes infinies dans l'autre monde n'empêche pas l'humanité de gémir dans la prostration, dans l'abattement.

    Vous voyez bien que la foi ne console pas !
     
     

    * * *




    Et puis, croyez-vous réellement, Mademoiselle, que les tristes, les désespérés peuvent être consolés par qui les trompe ?

    Or vous les trompez, Mademoiselle.

    Vous les trompez de bonne foi, je me plais à le penser, parce que vous êtes vous-même dans l'erreur ; mais vous ne les trompez pas moins, car, leur dire que «le principe même du bonheur, pour l'humanité, c'est la foi», leur dire cela, c'est les abuser.

    Vous aurait-on, Mademoiselle, si exclusivement mise au courant des choses de la religion, qu'on en aurait négligé de vous enseigner l'Histoire ?

    Ignoreriez-vous le mal que les religions — toutes les religions — ont fait à l'humanité, et les supplices dont elles ont peuplé la Terre ?

    C'est vraisemblable ; et il est à croire que vous ne connaissez de l'Histoire que ce qu'il a plu à vos éducateurs de vous enseigner, à vous comme à tant d'autres.

    Eh bien! lisez, Mademoiselle, ce que, il y a quelques années déjà, dans une brochure intitulée les Crimes de Dieu, j'ai écrit, et si ces lignes vous paraissent contraires à la vérité historique, vous aurez toujours la faculté de rectifier les erreurs que vous m'imputerez.

    Je cite textuellement:

    Dieu, c'est la religion.

    Or, la religion, c'est la pensée enchaînée. Le croyant a des yeux et il ne doit pas voir ; il a des oreilles et il ne doit pas entendre ; il a des mains et il ne doit pas toucher ; il a un cerveau et il ne doit pas raisonner. Il ne doit pas s'en rapporter à ses mains, à ses oreilles, à ses yeux, à son intellect. En toutes choses, il a pour devoir d'interroger la révélation, de s'incliner devant les textes, de conformer sa pensée aux enseignements de l'orthodoxie. L'évidence, il la traite d'impudence blasphématoire, quand elle se pose en adversaire de sa foi. La fiction et le mensonge, il les proclame vérité et réalité, quand ils servent les intérêts de son Dieu. Ne tentez pas de lui faire toucher du doigt l'ineptie de ses superstitions, il vous répliquera en vous fermant la bouche s'il en a la force, en vous injuriant lâchement par derrière, s'il est impuissant.

    La religion prend l'intelligence à peine éveillée de l'enfant, la façonne à des procédés irrationnels, l'acclimate à des méthodes erronées et la laisse désarmée en face de la raison, révoltée contre l'exactitude. L'attentat que le dogme cherche à accomplir contre l'enfant d'aujourd'hui, il l'a consommé durant des siècles contre l'humanité enfant. Profitant, abusant de la crédulité, de l'ignorance, de l'esprit craintif de nos pères, les religions — toutes les religions — ont obscurci la pensée, enchaîné le cerveau des générations disparues.

    La religion, c'est encore le progrès retardé.

    Pour celui qu'abêtit la stupide attente d'une éternité de joies ou de souffrances, la vie n'est rien.

    Comme durée, elle est d'une extrême fugitivité, vingt, cinquante, cent ans, n'étant rien auprès des siècles sans fin que comporte l'éternité. L'individu courbé sous le joug des religions va-t-il afficher quelque importance à cette courte traversée, à ce voyage d'un instant ? Il ne le doit pas.

    À ses yeux, la vie n'est que la préface de l'éternité qu'il attend ; la terre n'est que le vestibule qui y conduit.

    Dès lors, pourquoi lutter, chercher, comprendre, savoir ?

    Pourquoi tant s'occuper d'améliorer les conditions d'un si court voyage ? Pourquoi s'ingénier à rendre plus spacieux, plus aéré, plus éclairé ce vestibule, ce couloir où l'on ne stationne qu'une minute ?

    Une seule chose importe : faire le salut de son âme, se soumettre à Dieu.

    Or, le progrès n'est obtenu que par un effort opiniâtre, celui-ci n'est réalisé que par qui en éprouve le besoin. Et puisque bien vivre, satisfaire ses appétits, diminuer sa peine, accroître son bien-être, sont choses de peu de prix aux regards de l'homme de foi, peu lui importe le progrès !

    Que les religions aient pour conséquence l'enchaînement de la pensée et la mise en échec du progrès, ce sont des vérités que l'histoire se charge de mettre en lumière, les faits venant ici confirmer en foule les données du raisonnement.

    Peut-on concevoir des crimes plus affreux ?

    Et les guerres sanglantes qui, au nom et pour le compte des divers cultes, ont mis aux prises des centaines, des milliers de générations, des millions de combattants ! Qui énumérera les conflits dont les religions ont été la source ?

    Qui formulera le total des meurtres, des assassinats, des hécatombes, des fusillades, des crimes dont le sectarisme religieux et le mysticisme intolérant ont ensanglanté le sol sur lequel se traîne l'humanité écrasée par le tyran sanguinaire que les castes sacerdotales se sont donné la sinistre mission de nous faire adorer?

    Quel incomparable artiste saura jamais retracer, avec la richesse de coloris suffisante et l'exactitude de détail nécessaire, les tragiques péripéties de ce drame dont l'épouvante terrifia durant six siècles les civilisations assez déshéritées pour gémir sous la domination de l'Église catholique, drame que l'histoire a flétri du nom terrible d'«Inquisition» ?

    La religion c'est la haine semée entre les humains, c'est la servilité lâche et résignée des millions de soumis ; c'est la férocité arrogante des papes, des pontifes, des prêtres.

    C'est encore le triomphe de la morale compressive qui aboutit à la mutilation de l'être : morale de macération de la chair et de l'esprit, morale de mortification, d'abnégation, de sacrifice ; morale qui fait à l'individu une obligation de réprimer ses plus généreux élans, de comprimer ses impulsions instinctives, de mâter ses passions, d'étouffer ses aspirations ; morale qui peuple l'esprit de préjugés ineptes et bourrelle la conscience de remords et de craintes ; morale qui engendre la résignation, brise les ressorts puissants de l'énergie, étrangle l'effort libérateur de la révolte et perpétue le despotisme des maîtres, l'exploitation des riches et la louche puissance des curés.

    L'ignorance dans le cerveau, la haine dans le cœur, la lâcheté dans la volonté, voilà les crimes que j'impute à l'idée de Dieu et à son fatal corollaire: la religion.

    Tous ces crimes dont j'accuse publiquement, au grand jour de la libre discussion, les imposteurs qui parlent et agissent au nom d'un Dieu qui n'existe pas, voilà ce que j'appelle «les crimes de Dieu», parce que c'est en son nom qu'ils ont été et sont encore commis, parce qu'ils ont été et sont encore engendrés par l'idée de Dieu.
     
     

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    Et maintenant, osez soutenir, Mademoiselle, que Dieu, la religion, la foi, c'est pour l'humanité, le principe même du bonheur !

    Mais, vous l'avez dit: à vos yeux, la foi n'est pas seulement la religion, c'est encore le respect et l'amour de tout ce qui est le fondement de la société: la Patrie, le Drapeau, l'Armée, la Morale, le Patron.
     
     

    Nouveau dogme, nouveaux prêtres




    Reprenons maintenant la discussion au point où nous l'avons laissée.

    J'ai consacré mes deux premiers articles à l'examen des tristesses que vous cause ma propagande antireligieuse. Je vais étudier maintenant la réprobation que vous inspire mon irrévérence à l’égard de l'Armée, du Drapeau, de tout ce qui touche à la foi patriotique.

    Car vous avez formulé, Mademoiselle, une pensée d'une justesse frappante quand, après avoir écrit, «pour l'humanité, le principe même du bonheur, c'est la foi», vous avez ajouté: « Et je n'entends pas ici seulement la question de religion. Dans ce mot, j'entends l'amour de son pays, le respect dû à notre armée, à ceux qui nous dirigent, aux patrons, l'attachement à la famille.»

    Oui, vous avez eu raison de comprendre toutes ces choses : famille, patronat, gouvernement, armée, dans ce seul mot : la foi. Le respect et l'attachement à ces diverses institutions sont, en effet, des actes de foi ; ils sont les formes contemporaines du sentiment religieux et, pour être fidèle à lui-même, celui qui croit en Dieu doit croire également à l'essence providentielle et à la nécessité de ces institutions qui sont à la base de notre société profondément christianisée.

    Aussi longtemps que j'ai eu la foi, je me suis respectueusement incliné devant tout cela. Ceux qui, au collège, m'ont enseigné l'Histoire, m'avaient inculqué l'opinion que celle-ci n'est que le développement, parfois obscur, mais constamment régulier, des peuples et des races, en conformité d'un plan,éternellement conçu par l’Infinie Sagesse et la Souveraine Volonté de la Providence. Aussi pensais-je naïvement que toutes ces institutions : propriété, famille, gouvernement, religion étant de source divine, étaient aussi impérissables, aussi indestructibles que Dieu lui-même.

    Et je n'ai cessé définitivement de penser de la sorte que le jour où j'ai cessé définitivement de croire en Dieu.

    Tout se tient, tout se soude dans la chaîne des idées et des sentiments.

    Quand les curés affirment que l'athéisme conduit nécessairement à l'action révolutionnaire et, pour me servir de leur vocabulaire, au «chambardement de tout ce que nos aïeux respectaient et de tout ce qui soutient encore sur ses bases, déjà chancelantes, la vieille masure sociale», il n'est pas utile d'avoir le sens de l'observation très développé pour percer à jour les intentions de chantage qui les animent. Mais il n'en est pas moins vrai que, pour une fois, ces messieurs ne mentent point.

    Et je m'étonne qu'il y ait des socialistes — des socialistes qui volontiers se targuent de ne rien affirmer en dehors de l'étude des faits eux-mêmes — pour oser prétendre que la lutte contre les religions est sans valeur et qu'il importe peu et même pas du tout qu'un individu croie ou ne croie pas.

    Ce n'est pas le moment de discuter sérieusement cette manière de voir. Je me bornerai donc à noter que si la propagande contre la foi est sans effet utile au point de vue socialiste, la conséquence de cela, c'est que, croyant ou irréligieux, déiste ou athée, l'un comme l'autre, et celui-ci tout aussi facilement et rapidement que celui-là, peuvent arriver à la conception du socialisme.

    Or, dans le monde socialiste, où sont-ils, ceux qui fréquentent l'église, le temple ou la synagogue ? Et, dans le monde religieux, où sont-ils, ceux qui veulent «chambarder : Patronat, Gouvernement, Armée, Famille» ?

    Mais, nous voici un peu loin de l'objet même de notre conversation. J'y reviens et je ne vais plus m'attacher qu'à vous démontrer, Mademoiselle, que le dogme patriotique et les prêtres qui le propagent ne valent pas mieux que les autres prêtres et l'autre dogme dont, au surplus, ils continuent la tradition.

    Tout gouvernement implique la nécessité d'une religion. Longtemps, en France, le christianisme a suffi. À l'exception de quelques esprits supérieurs, la totalité des individus s'inclinait devant le dogme chrétien, se résignait au Décalogue, se conformait aux rites et cérémonies du culte.

    Un jour, le doute engendra l'indifférence, puis la négation, enfin l'hostilité. Aujourd'hui, sans qu'on puisse affirmer que le nombre des infidèles l'emporte, d'ores et déjà, sur celui des croyants, il n'est pas téméraire d'avancer que le premier s'accroît chaque jour et ne tardera pas à dépasser le second.

    La foi s'est réfugiée dans quelques intelligences obtuses, dans quelques consciences timorées. Elle a fui les régions de l'intellectualité, déserté les cerveaux où s'épanouit la fleur du savoir et de la réflexion.

    Les libres penseurs au pouvoir n'ont pas tardé à comprendre qu'une religion est l'auxiliaire indispensable de l'autorité. Réhabiliter devant l'opinion publique ce Dieu qu'ils avaient tant traîné aux gémonies, offrir au respect des foules ces porte-soutane que tant ils avaient couverts d'opprobre, ramener le peuple au pied des autels pour y participer à ces cérémonies qu'ils avaient tant ridiculisées, leur parut, à juste titre, impossible : on fracture une fois la porte d'un cerveau pour y glisser furtivement le fanatisme religieux mais quand celui-ci en a été expulsé honteusement, on ne réussit plus à l'y réintégrer.

    C'est alors que, insensiblement, se substitua au dogme, aux i ministres, aux simulacres frappés de déchéance, une religion nouvelle: le patriotisme.
     
     

    * * *




    Le patriotisme est un produit chimique qui, pour, 100 grammes, donne à l'analyse: 40 grammes d'amour et 60 grammes de haine. L'amour est limité aux habitants d'une même nation constituant pour chacun d'eux la patrie ; la haine s'étend à tout ce qui se trouve au-delà des artificielles limites, tracées par la géographie du moment, sous le nom de frontières.

    Un patriote qui se respecte ne se borne pas à devoir son amour aux nationaux, sa haine aux autres ; ses affections et ses antipathies doivent également s'appliquer aussi aux choses : de ce côté de la frontière, riantes sont les prairies, brillant le soleil, étincelant l'azur, étoilées les nuits, parfumées les fleurs, nobles les caractères, élevées les intelligences ; tout est beau, bon, juste et vrai. De l'autre côté, tout est faux, inique, méchant et laid ; pas de génie, de talent ; la langue est barbare, l'industrie inférieure, les caractères vils, le ciel gris, le sol désolé.

    Et notez que, dans chaque patrie, ces absurdités se retrouvent. Ici, Un Français vaut deux Allemands, trois Anglais, quatre Italiens, cinq Espagnols, etc.; sur les bords de la Tamise, un Anglais vaut deux Français, trois Allemands, quatre Espagnols, etc.; à Moscou, Un Russe vaut deux Prussiens, trois Belges, quatre Portugais, etc.

    Ce qu'il y a de bizarre — mais quand il s'agit de religion, rien n'est étrange, puisque le miracle est non seulement admis, mais de rigueur — c'est que, à chaque remaniement de la carte, à chaque retouche des frontières, doit correspondre pour l'adepte du patriotisme un revirement dans ses exécrations et dans ses tendresses. Il doit changer de sentiment comme de nationalité.

    De tous ces phénomènes d'amour et de haine, de cette valeur respective d'un Français, d'un Russe, d'un Autrichien, d'un Anglais, ne demandez pas la cause à un patriote ; il ne s'est jamais interrogé lui-même sur ces points divers, il croit ; quand il était enfant, on lui a inculqué ces inepties, elles ont grandi avec lui ; elles font partie de son «moi», il croit, vous dis-je, et le croyant ne raisonne pas, il ne doit pas raisonner.

    Il est attaché à une véritable religion, le patriotisme.

    Cette religion a son dogme: la patrie ; ses symboles : le drapeau, les trophées ; ses ministres : les chefs civils et militaires ; ses temples : les casernes ; ses cérémonies : les revues, les manœuvres, les parades ; ses cantiques : les élucubrations de Déroulède ; ses sacrifices : les batailles, les expéditions ; ses devoirs : les vingt-cinq années de service, les campagnes contre l'ennemi ; sa morale : l'obéissance passive ; sa juridiction : les conseils de guerre ; son enfer : Biribi, le peloton d'exécution ; son paradis : les galons, l’avancement, la croix d'honneur, la gloire.
     
     

    Les batailles fécondes




    Si l'on s'explique difficilement que le dogme patriotique puisse recruter des fervents parmi ceux — les prolétaires — qui ne connaissent de la patrie que les immolations, on comprend aisément au contraire tout le bénéfice qu'en peuvent retirer les gouvernants, les propriétaires, les industriels, les commerçants, les financiers et les professionnels.

    Tous ces gens qui, contrairement au cliché bien connu, parlent toujours de la patrie sans y penser jamais ont un intérêt primordial à semer et cultiver dans les cœurs le patriotisme :

    Intérêt économique, parce que les guerres et les expéditions cachent toutes combinaisons industrielles, commerciales et financières : les traités de paix, qui stipulent des rançons formidables et des clauses commerciales favorables aux vainqueurs, mettent cette vérité en évidence.

    Intérêt politique, parce que la révolte peut être individuelle ou collective. Lorsque l'infraction à la loi est individuelle, la police et la gendarmerie suffissent ; quand elle a un caractère collectif : grève, manifestation tumultueuse, insurrection, gendarmes et policiers sont débordés, et les soldats interviennent : les événements démontrent cette réalité.

    Intérêt moral, parce que, à une société autoritaire, il faut des maîtres et des esclaves, et non des hommes libres : la caserne, la discipline, hiérarchie, l'amour du galon développent merveilleusement l'insolence et le despotisme chez ceux qui commandent, la soumission et la platitude chez ceux qui obéissent.

    Ajoutez à cela que les maîtres chanteurs du patriotisme savent en jouer habilement pour détourner opportunistement les regards de la masse des spectacles sur lesquels il serait dangereux — pour les dirigeants — qu'ils se fixassent trop longtemps : concussions, scandales, abus de pouvoir, misère publique, etc.
     
     

    Pendant que nos pères étaient absorbés dans la contemplation des choses célestes, les prêtres fouillaient dans leurs poches et les dévalisaient ; les ministres du nouveau culte vident nos goussets par l'impôt et, pour que nous nous en apercevions moins, nous exhortent à ne pas perdre de vue la trouée des Vosges.

    Sans compter que si, malgré les précautions prises, la sève de la révolte bouillonne trop ardente dans les artères et menace par trop, les diplomates sont là pour ménager, aux peuples «sur le point de s'insurger et de renverser leur gouvernement respectif» une saignée intelligente qui, pour quelque temps, anémie ces insubordonnés.

    Ainsi: agiotages et spéculations, étouffement des grèves, répression des insurrections, développement des instincts autoritaires chez les uns, rampants et lâches chez les autres, diversions opportunes, spoliation des contribuables, saignées intelligentes, telles sont les marchandises, avariées que couvre ce pavillon: le patriotisme.
     
     

    * * *




    Mais il y a «la Revanche».

    D'aimables chauvins nous disent sans sourciller: «Nous ne pouvons rester sous le coup de l'humiliation qui, il y a trente ans, nous fut infligée. Administrons aux Prussiens une raclée dans le genre de celle que nous avons essuyée et restons-en là.»

    Mais, malheureux, vous ne comprenez pas qu'à la suite de cette «raclée», les Allemands voudront prendre à leur tour leur revanche ; qu'ensuite ce sera à vous d'exiger la vôtre, et qu'ainsi, de revanche en revanche, l'interminable partie engagée durerait jusqu'à la consommation des siècles ? Ne comprenez-vous pas que l'armement devenant de plus en plus formidable, et le nombre des soldats, croissant sans cesse, la vie des hommes s'écoulerait entre une gamelle et un fusil ; que, de plus en plus nombreux, les milliards s'engouffreraient dans les budgets de la guerre, que le total des victimes de ces tueries périodiques irait en atteignant des chiffres de plus en plus effrayants ?

    Pourtant, ils ont une revanche à prendre, les jeunes gens qu'appelle la conscription. Le vainqueur ne leur a pas seulement enlevé deux provinces, il leur a ravi leur patrie tout entière.

    Ce triomphateur des luttes séculaires, c'est celui qui les a spoliés de leur part d'héritage commun ; c'est celui qui, gouvernant, patron, propriétaire, policier, magistrat, prêtre, les a dépouillés de leur bien-être physique, intellectuel et moral et s'est arrogé — à l'aide précisément des soldats — le droit de les courber sous le joug de ses lois, de les réduire à la famine, de les jeter hors des maisons, de les arrêter, de les envoyer en prison, au bagne, à l’échafaud.

    L'ennemi véritable et le seul, le voilà !

    La patrie que ces jeunes gens ont à conquérir — sublime et féconde revanche ! — c'est le sol de la France sur lequel ils vivent, les richesses qui s'y trouvent et tout l'outillage qui y existe.

    Il est de leur droit, il est de leur devoir et, quand ils le voudront, il sera en leur pouvoir de reprendre ces trésors à l'envahisseur, non pour l'asservir ni l'expulser à son tour, mais pour vivre en paix, en amour avec lui, sur la terre cultivée par la collaboration de tous.

    Les deux provinces que le peuple doit se faire restituer sont: le bien-être et la liberté.

    Quand ce grand acte de justice sera parachevé, alors, plus de guerres ineptes, plus de carnages stupides. Définitivement réconciliés, tous les hommes livreront bataille aux maladies, aux fléaux, aux éléments ligués contre eux, à la douleur sous quelque aspect qu'elle se présente.

    Ils trouveront, ouvert devant leur native combativité, un champ glorieux, fécond et sans limites.
     
     

    La liberté de l'amour




    Nous voici arrivés, Mademoiselle, au point le plus délicat.

    En amour, je préconise l'abolition de toute cérémonie légale, de toute réglementation officielle.

    L'amour, ce sentiment et cette force aussi universels qu'impérissables, naît et vit au sein des embûches, de la contrainte et du mensonge. Je voudrais le mettre à l'abri des pièges, le libérer de la servitude et de l'hypocrisie.

    Et vous me reprochez la propagande que je fais en ce sens !

    Le sujet, Mademoiselle, bien que sévère et grave, est trop aimable, trop gracieux, trop poétique et trop émouvant pour que j'emploie à vous répondre le genre lourd et quelque peu prétentieux de la dissertation.

    Mes procédés de défense s'inspireront de vos procédés d'attaque. Et je vais travailler à faire entrer dans le cadre un peu étroit de vos reproches, la riposte qu'un sujet aussi vaste demanderait plus étendue, sans doute, sinon plus précise.

    Je vous cite d'abord:

    «Vous préconisez aussi les mariages non pas même civils, mais libres, sans autorisation ni légalisation devant témoins à la mairie ! Ne voyez-vous donc pas assez de femmes abandonnées par leur mari, ou de maris trompés par leur femme, avec notre régime actuel ? Que deviendraient les revendications naturelles de l'un ou de l'autre dans le cas d'abandon ou d'infidélité ; il n'y aurait aucune preuve. Et les enfants ? Notre pays déjà si dépeuplé, le serait encore bien davantage si les mères pouvaient craindre de se voir un jour seules avec de petits êtres mourant de faim, et de froid !»

    Et maintenant, j'entre dans la discussion.

    Mais souffrez, Mademoiselle, que je prenne des ciseaux et découpe en petites, toutes petites tranches, votre accusation.

    Analyse d'abord, récapitulation et synthèse ensuite: c'est le moyen de nous livrer à une étude vraiment sérieuse.

    «Vous préconisez aussi les mariages non pas même civils, mais libres, sans autorisation ni légalisation devant témoins à la mairie !»

    Oui, Mademoiselle, je préconise ce qui vous paraît d'une audace si inconcevable, d'un irrespect si stupéfiant à l'égard de l'institution sacro-sainte du mariage, que vous ponctuez votre indignation d'un point exclamatif.

    Seulement, veuillez observer que je ne profane jamais de l'appellation scandaleuse que vous lui donnez, l'union libre, sainte, sublime — parce qu'elle est conforme à la nature — de deux êtres qui s'aiment et n'éprouvent le besoin de solliciter aucune autorisation et de n'appeler à leur aide aucune sanction légale, pour se l'oser dire et s'en prodiguer mutuellement les preuves les plus douces et les plus convaincantes.

    Tout frémissants de vie et de passion, deux êtres ne soumettent pas leur amour à l'épreuve ridicule et vaine du «mariage», ils se donnent l'un à l'autre dans l'entraînement impétueux de leur esprit, de leur cœur et de leur chair et laissent à d'autres la honte d'appeler au secours de leurs désirs défaillants les obligations et les défenses du Code, les lunettes du notaire, la soutane du curé, l'écharpe du maire, le paraphe des témoins et les beuveries de la noce.

    Je dis qu'ils font bien.

    Et de quelle autorisation auraient-ils besoin, je vous, prie, l'homme et la femme qu'une passion réciproque jette dans les bras l'un de l'autre ? Qui donc mieux qu'eux, au-dessus d'eux, en dehors d'eux, possède qualité pour donner un consentement quelconque à l'accomplissement d'un acte qui, somme toute, ne regarde, ne lie et n'engage qu'eux-mêmes ?

    Vous oubliez, Mademoiselle, qu'il ne s'agit pas, ici, de deux enfants, mais de deux êtres parvenus à l'âge du discernement. Vous oubliez qu'il n'est pas question de deux mignons oiselets à qui les ailes n'ont pas encore suffisamment poussé et qui ne sauraient, sans danger grave, s'essayer à perdre de vue le nid maternel, mais de deux aiglons, avides d’espace, ayant bec et serres pour se nourrir et se défendre, et que réclament les sommets et l'immensité.

    Il est déjà révoltant que, quand il y a lieu de fixer l'effort de leur cerveau et de choisir une carrière, les jeunes gens ne soient pas consultés et que la volonté paternelle pousse le despotisme jusqu'à se substituer aux aptitudes et aux aspirations des fils et des filles. Mais il est infiniment plus révoltant encore que les sympathies, les préférences des vieux se substituent à celles des jeunes, quand il s'agit des destinées affectives de ceux-ci ; et il est inadmissible que, dans les invincibles et délicieuses poussées de désir, passionnel qu'ils subissent, les jeunes gens soient contraints par la loi à tenir compte des goûts, des convenances des projets et des combinaisons plus ou moins malpropres des familles.

    La loi, que vient-elle faire ici ? Son empire n'est-il pas trop étendu déjà ? Ses États ne sont-ils pas déjà trop vastes ? Ne lui suffit-il pas de guetter notre naissance et notre trépas pour tenir à jour et en ordre ses registres d'état-civil? N'est-elle pas satisfaite des longues années durant lesquelles elle peut, au gré de ses intérêts et de ses caprices, nous exposer à l'abrutissement des casernes et à la boucherie des champs de bataille ?

    N'a-t-elle point assez de tracasseries, des inquisitions, des surveillances, des vexations par lesquelles elle se glisse sans discontinuité dans tous nos actes, dans toutes nos pensées, tous nos mouvements ?

    Faut-il encore qu'elle pénètre dans les profondeurs mystérieuses de notre cœur, et qu'elle promène l'insolence, la stupidité et la tyrannie de ses prescriptions dans le secret des mouvements amoureux qui nous agitent ?
     
     

    Chaîne à briser




    Qu'on mette le travail en servitude, qu'on codifie la propriété, qu'on rétablisse entre les citoyens des lignes de démarcation théoriquement supprimées par la Révolution de 1789, que la pensée soit captive, et l'art en tutelle, que la science et la richesse soient accaparées par quelques privilégiés, c'est déjà chose incroyable.

    Mais ce qui dépasse les bornes de l'entendement, c'est que, au nom de principes dont le plus rudimentaire raisonnement peut renverser l’échafaudage, au nom d'une morale reposant sur une métaphysique puérile, au nom de traditions et d'habitudes portant l'empreinte de cette morale et de cette métaphysique, on ait osé soumettre à une réglementation uniforme et invariable les mouvements capricieux et innombrables de la force d'irrésistible attirance des sexes entre eux.

    Imposer au cœur une façon d'aimer, à la chair une manière de se donner, introduire dans ces phénomènes, qui le plus souvent sont inanalysables, des questions de durée, de situation, de consultation familiale, de consentement préalable, de formalités nécessaires et de consécration officielle, cela semble impossible, et cependant cela est.

    En vérité, il faut avoir l'arrogance du législateur et posséder la dose de suffisance qui fait de cet individu dans l'humanité, un être à part, pour pousser l'inconscience à ce point. Cette catégorisation des choses de l'amour en licites et illicites, en permises et défendues, en honnêtes et déshonnêtes, est le point de départ d'une infinité de souffrances physiques et de tortures morales chez tous : chez les riches comme chez les pauvres, chez les femmes comme chez les hommes, pour les enfants comme pour les parents.

    Nul n'y échappe. Depuis des siècles, l'histoire, la poésie, le roman, le théâtre se mettent en frais pour nous retracer les émouvantes péripéties des odyssées amoureuses. Les cœurs se navrent, les paupières se mouillent au récit de ces drames tissés de contraintes, de déceptions, de remords, de vengeances, de malédictions, de crimes.
     

    Ici, ce sont deux jeunes gens que la nature semble avoir pétris l'un pour l'autre, afin qu'ils goûtent, l'un par l'autre, toutes les voluptés amoureuses, et entre lesquels se dressent, barrières infranchissables, les conventions mondaines, les haines ou rivalités de famille, les préjugés de caste, le veto paternel ; là, par contre, ce sont deux êtres qui ne s'affectionnent point, ne se sont jamais aimés, ne se chériront jamais, et que des combinaisons plus ou moins ignobles ont rivés l'un à l'autre : forçats du mariage ; ailleurs encore, c'est une pauvre enfant qu'ont séduite des lèvres fleuries de fallacieuses promesses, et que la sublime loi de fécondité fait, par l'injustice du monde et l'hypocrisie des conventions, rejeter au rang des flétries, des stigmatisées !

    La troisième page de nos quotidiens est souillée de ces drames de l'abandon, de l'adultère, de la jalousie, qui s'achèvent en suicides, en meurtres, en assassinats.

    Toutes ces horreurs, pourtant, ne sont rien, comparées à la multitude des pleurs tombés silencieusement, des scènes intimes, des tourments subis sans murmure, des plaies au cœur que connaissent les seules victimes.
     
     

    * * *




    Oserez-vous dire, Mademoiselle, que ce tableau est trop noir, que mon pinceau s'est chargé de couleurs trop sombres ?

    Peut-être, l'oserez-vous, et votre jeunesse sera votre heureuse mais unique excuse. Car, il n'y pas d'expressions, du moins je me sens incapable de les trouver, qui puissent traduire d'assez saisissante façon les misères, les souffrances, les hontes que je signale un peu plus haut.

    Eh bien ! réfléchissez.

    Songez d'abord que ces cœurs sont abominablement crucifiés, en dépit des consentements, législations et formalités qui escortent le mariage. Et commencez par vous demander une bonne fois — et appliquez-y longuement votre pensée — de quoi servent toutes ces prétendues garanties, puisqu'elles aboutissent à des résultats si contraires à ceux qu'elles ont mission d'assurer.

    Je ne doute pas que ces méditations ne parviennent à ébranler votre foi dans les «vertus» du mariage, et que vous n'arriviez à estimer que, si le mariage cesse d'être pour les conjoints le gage de repos et de félicité qu'on s'imagine, il n'est plus qu'une insupportable chaîne, un esclavage d'autant plus haïssable qu'il est de ceux — bien rares — auxquels la civilisation contemporaine nous laisse la faculté de ne pas nous exposer.

    Et quand votre raison, ayant réalisé le premier effort nécessaire, poussera plus avant ses recherches, daignez creuser cette seconde question : «S'il est vrai que le mariage ne comporte pas la tranquillité et le bonheur en amour ; s'il est, tout au contraire, si fréquemment suivi de larmes versées, de sang répandu, ne serait-il pas à supposer qu'il est lui-même la source de ces larmes, la cause de ce sang ?»

    Je me flatte, Mademoiselle, que lorsque vous voudrez bien tendre de ce côté toutes vos forces de compréhension, l'heure ne tardera pas à sonner où vous reconnaîtrez que le mariage, les consentements, les légalisations, le notaire, le curé, le maire, la signature des témoins et «tout le tremblement comme dirait l'autre», n'ont jamais véritablement uni deux êtres que l'amour ne rapproche pas et qu'ils n'ont jamais empêché de souffrir terriblement, l'un par l'autre, deux êtres qui ne s'affectionnent point.

    Toujours inutile dans le cas où le désir et la tendresse accouplent deux jeunes gens ; toujours dangereux et intolérable dans le cas où ceux-ci ne s'aiment point ou cessent de s'aimer : voilà ce qu'est le mariage.

    Or, une chaîne qui est toujours inutile et, le plus souvent, dangereuse et intolérable, DOIT ÊTRE BRISÉE.

    M'en voulez-vous encore, Mademoiselle, de ce que je m'efforce à en débarrasser notre pauvre humanité, accablée déjà sous le poids et la meurtrissure de tant d'autres chaînes ?
     
     

    * * *




    Mais il y a les enfants ! Que vont-ils devenir, les innocents ? Qu'adviendra-t-il de ces chers petits si, le mariage étant supprimé, plus rien n'oblige l'homme à rester auprès de sa femme, le père auprès de ses enfants ?

    Ah ! les malheureux abandonnés !
     
     

    Place à la grande famille




    Dans l'esprit des personnes sensées et réfléchies, le mariage — cette préface de la famille juridique — est jugé et condamné. Il n'est pas d'institution qui soit plus et mieux atteinte, chaque jour, par la critique et la satire.

    Une seule considération lui assure quelque crédit dans l'opinion : les enfants.

    On a peur que ceux-ci ne soient frappés par la dislocation du groupement familial dont ils font partie ; on craint qu'ils n'aient à en souffrir.

    Mademoiselle, je vais émettre une proposition qui va vous faire crier au paradoxe et, pour peu que vous soyez nerveuse, sursauter.

    Je prends la précaution de vous en avertir pour que vous ne soyez pas tentée de me considérer comme un vulgaire mystificateur et de planter là votre lecture.

    Je dis que le plus grand service qu'on pourrait rendre aux enfants, ce serait d'abolir la famille actuelle, parce que tous en sont victimes : les uns parce qu'ils n'ont pas de famille, les autres parce qu'ils en ont une.

    Je m'explique :

    Par ceux qui sont sans famille, j'entends tous les petits infortunés, qui, soit qu'ils aient eu le malheur de perdre leurs parents, soit qu'ils aient été abandonnés, soit encore que leur naissance ait été frappée d'irrégularité, se trouvent les uns réellement sans famille, les autres comme s'ils n'en avaient pas.

    Les abandonnés et ceux qui n'ont plus leurs ascendants souffrent de la famille, parce que, persuadés qu'il leur suffit de ne laisser manquer de rien leurs propres enfants pour être en règle avec leur conscience, convaincus même qu'ils se rendraient coupables d'une sorte de mauvaise action s'ils augmentaient, par l'adoption d'un «sans famille», le nombre de petites bouches qu'ils ont à nourrir et des parts qu'ils auront à faire plus tard, dans l'héritage, les pères et mères se consacrent uniquement au développement des moutards qui portent leur nom et ne se préoccupent en rien des abandonnés et des orphelins.

    Et tandis que les enfants qui ont une famille sont entourés de soins et comblés de caresses, il n'y a pour les autres, ni tendresse, ni moyens d'existence.

    Quant à ceux que les registres de l’état-civil traitent d'enfants illégitimes et que le langage courant qualifie de «bâtards», je n'ai pas besoin d'insister sur ce qu'ils ont à endurer d'humiliations, de froissements et de misères, par suite de ce seul fait, auquel cependant ils sont forcément étrangers, que leur mère ne fut pas légalement unie à l'homme dont ils sont issus.

    Ces trois catégories d'enfants : les orphelins, les abandonnés, les illégitimes, ne sont pas, Mademoiselle, quantité négligeable. Leur nombre est considérable et l'on ne saurait nier qu'ils n'aient à souffrir cruellement et injustement de l'institution familiale, précisément parce qu'ils sont sans famille.
     
     

    * * *




    Mais ce serait une grossière erreur de croire que, en revanche, les enfants qui ont une famille ne souffrent pas d'en avoir une. Ceux-là aussi sont victimes de l'institution. Sans doute, ils n'en pâtissent pas de la même façon que leurs petits compagnons : orphelins, abandonnés ou bâtards ; mais ils en pâtissent quand même.

    Chaque famille a ses traditions, ses coutumes, ses croyances, ses relations, sa situation sociale. L'enfant est dans la nécessité de s'y conformer et, le plus souvent, au mépris de sa nature, de son caractère, de ses aptitudes et de ses aspirations personnelles.

    La famille est pour lui une sorte de cellule hérissée de pointes aiguës auxquelles se meurtrissent, à chaque mouvement qu'il fait, une partie de sa chair, de son cerveau ou de son cœur. Vivre, penser, aimer comme il lui plairait, comme il serait conforme à son tempérament ? Il ne faut pas qu'il y songe. Dans cette atmosphère étouffante, dans ce milieu étriqué, fermé, déprimant, il végète, il dépérit.

    Il n'est pas lui, il est «la chose» de la famille.

    Tout petit, il est la cire molle destinée à recevoir toutes les empreintes qu'il plaira au père et à la mère de lui donner et, devenu adulte, lorsqu'il sera question pour lui — garçon ou fille — de choisir une carrière, lorsqu'il en sera arrivé à ce carrefour de la vie où s'ouvrent devant lui les multiples avenues qui doivent le conduire aux multiples horizons, ce ne sont pas ses goûts, ses forces, ses tendances, ses prédispositions, qu'il pourra consulter, mais la volonté et les projets de la famille.

    Il mangera à sa faim, oui. Il sera confortablement logé, oui. Il sera mis à l'école, au lycée ou en apprentissage, oui. Il sera malade, il sera soigné, oui. Son père et sa mère le dévoreront de baisers, lui prodigueront les caresses, oui. Mais à la condition qu'il renonce à ses goûts, à tout ce qui l'attire et le réclame, si d'écouter ses goûts, et d'aller à ce qui le sollicite n'entre pas dans les plans de la famille.

    Et si la malchance veut qu'il tombe sur un père et une mère qui ne vivent pas en bonne intelligence, pour qui le foyer est un enfer et qui vont chercher, l'un et l'autre, ailleurs, les consolations dont ils ont besoin, l'enfant grandit tristement au milieu de l'indifférence, entre un père et une mère qui le négligent et pour lesquels il sent, d'instinct, qu'il est une charge, un ennui.

    Incalculable est le nombre des petits êtres qui se développent ainsi et telle est la cause de la hâte avec laquelle jeunes gens désertent la demeure familiale et jeunes filles sont impatientes de s'en évader.

    Vous voyez bien, Mademoiselle, que pour ceux qui ont une famille comme pour ceux qui n'en ont pas, la famille est une détestable institution !
     
     

    * * *




    Donc, plus de ces petits groupements basés sur le mariage, et dont les liens sont consacrés par les consentements, les légalisations et les cérémonies officielles qui vous paraissent si désirables !

    Une seule chose peut et doit obliger l'homme à rester auprès de sa compagne, le père à veiller sur ses enfants. Cette chose n'est pas une obligation émanant de la loi, mais un sentiment procédant de la nature : c'est l'amour.

    L'amour se moque du Code et des tribunaux, du magistrat et du gendarme, aussi impuissants les uns que les autres à provoquer qu'à empêcher l'éclosion de cette fleur magnifique.

    Et, quand auront disparu ces groupements exigus, fermés, où l'on étouffe : les petites familles, alors naîtra et se développera, dans un irrésistible élan de fraternité et de mansuétude, l’humanité tout entière qui assurera, par voie d'affinités naturelles et d'impulsions sans calcul, le libre et fécond exercice de la loi d'attraction des sexes entre eux.

    Alors, plus de bâtards : tous les enfants seront légitimes.

    Alors, plus d'orphelins, ni d'abandonnés. Les cœurs s'ouvriront pour la tendresse si facile à prodiguer aux petits ; car l'enfance est aimable, elle est gracieuse, elle est reconnaissante et affectueuse. Alors, plus de gosses mal nourris, mal vêtus, sans soins, sans culture !

    Aujourd'hui, tous les enfants souffrent des petites familles limitées à quelques-uns groupés par l'intérêt plus que par l'affection.

    Alors, tous les enfants seront heureux par la famille étendue à l'humanité tout entière définitivement réconciliée dans l'harmonisation des intérêts individuels et collectifs
     
     

    * * *




    Mais la liberté de l'amour, Mademoiselle, fait partie d'un tout dont nulle portion ne peut être distraite.

    Elle fait partie du faisceau de libertés à conquérir et sur l'ensemble desquelles, pour finir, je vous dirai, demain, ma pensée.
     
     

    Le communisme libertaire




    Vous ne pensiez pas, Mademoiselle, quand j'ai exprimé l'intention de vous répondre, que je le ferais aussi longuement.

    Je ne le pensais pas non plus.

    Mais vous avez abordé tant de sujets et de si graves, de si complexes, et de si délicats, que j'avais à choisir entre deux dangers : celui d'être trop laconique et celui d'être trop prolixe.

    J'ai préféré courir le dernier.

    Veuillez m'excuser et me prêter encore quelques minutes de votre complaisante attention.

    Ne convient-il pas que je reprenne, en les résumant, toutes les questions que, au cours de cette réponse, j'ai dû examiner ?

    Au spectacle des misères qui accablent l'humanité, des perplexités et des vicissitudes qui la tourmentent, votre cœur est pris de pitié et de tristesse.

    Le mien l'est aussi.

    Alors, que faites-vous, Mademoiselle ?

    Comme toutes les personnes qui croient à la nécessité et à la fatalité des institutions qui nous régissent, vous ne songez pas à rechercher si cet ensemble de maux, sous le poids desquels gémissent les humains, est imputable à ces institutions et, sans étude, sans réflexion, vous vous adressez à ceux qui les combattent, qui les flétrissent et travaillent à leur substituer d'autres arrangements sociaux, et vous les conjurez de renoncer à la mauvaise besogne qu'ils accomplissent. Je suis, Mademoiselle, au nombre de ces mauvais ouvriers, et je vous ai répondu en donnant, de la propagande à laquelle je me livre, des raisons que j'ai la prétention de regarder comme décisives.

    J'ai dit :

    Dieu, c'est l'erreur, et je n'y crois plus ; Dieu, c'est le mensonge et l'hypocrisie, et je le combats ; Dieu, c'est la religion, et non seulement celle-ci ne console pas, mais elle afflige ; non seulement elle n'apporte pas à l'humanité la tranquillité et la joie, mais elle a écrit les pages les plus douloureuses et les plus sanglantes de l'histoire, voilà pourquoi je lutte contre la religion.

    J'ai dit :

    Le patriotisme, c'est le dogme nouveau; c'est, sur les ruines des anciens credo qui s'écroulent, la foi nouvelle, nécessaire aux maîtres pour qu'ils conservent les chaînes qu'ils ont forgées contre les esclaves.

    Le patriotisme, c'est une haine irraisonnée et stupide contre tout ce qui ne fait pas partie de la patrie.

    Le patriotisme, c'est la caserne, c'est l'armée, c'est le prolétariat en uniforme massacrant, pour le compte et sur l'ordre de la classe capitaliste, le prolétariat en blouse.

    Le patriotisme, c'est la nécessité de la revanche s'imposant tour à tour aux nations vaincues et convertissant notre planète en un gigantesque champ de bataille où jamais le combat ne prendrait fin.

    Voilà pourquoi je fais la guerre à la guerre, voilà pourquoi, ouvrier de vie et non de mort, je suis internationaliste, réclamant le licenciement des armées et prêchant, la paix universelle.

    J'ai dit :

    L'amour est de nature fantasque, capricieuse, éclectique : c'est folie de le vouloir soumettre à des règles fixes et applicables à tous. La liberté est le seul régime auquel, philosophiquement, il s'adapte.

    Dans la pratique, le mariage donne de déplorables résultats. Loin d'être un gage de concorde et de bonheur, il enfante les pires hypocrisies et les situations les plus désolantes.

    Chaîne toujours inutile et dangereuse, chaîne toujours intolérable, elle doit être brisée.

    Tous les enfants souffrent de la famille, tous : les uns parce qu'ils en ont une, les autres parce qu'ils n'en ont pas.

    Pour ces motifs, je stigmatise le mariage et les vaines formalités qui l'entourent, je voue aux destructions prochaines et nécessaires la famille juridique basée sur la cupidité, et que doit remplacer la grande famille humaine reposant sur la solidarisation de tous les intérêts particuliers.

    A chacune de ces considérations, j'ai donné le développement qui m'a paru nécessaire.
     
     

    * * *




    Et maintenant, Mademoiselle, je conclus. Triste, bien triste est la vie que mènent les générations actuelles. Et pourtant, le mobile de toutes les actions humaines, c'est la recherche d'une satisfaction quelconque, et l'idéal de la civilisation, c'est la réalisation de la plus grande somme de bonheur pour tous.

    Religion, propriété, patrie, famille — croyances et institutions procédant toutes du principe d'autorité — ont fait et font de l'Histoire un drame séculairement douloureux et sanguinaire.

    Ce drame, en perpétuant l'ignorance qui, seule, l'engendre, vous voulez, à votre insu, le prolonger.

    Ce drame, je veux, de toutes les ardeurs de ma volonté, y mettre au plus tôt un terme.

    Et, dans ce but, j'emploie mes forces, toutes mes forces, à la démolition de toutes les Bastilles autoritaires : Gouvernement, Capitalisme, Religion, Armée, Parlement, Magistrature, Police, Famille.

    C'est la première partie de ma tâche.

    Mais l'homme n'est pas fait pour vivre au sein des décombres ; son esprit ne se nourrit pas seulement de négations, son cœur n'est pas fait uniquement pour la haine.

    Et c'est ici qu'apparaît la nécessité de l'édification qui doit suivre les ruines : affirmations découlant des négations mêmes, amours surgissant des haines ressenties.

    Le corps social souffre dans toutes ses parties : dans l'estomac, dans le cerveau, dans le cœur. Il agonise de misère. Misère des ventres : c'est la faim; misère des esprits : c'est l'ignorance ; misère des cœurs: c'est la haine.

    Il est urgent de terrasser cette triple misère.

    Le remède est trouvé: c'est le communisme libertaire.

    Par lui, chacun trouvera dans l'immense trésor matériel, entretenu par l'effort commun, de quoi satisfaire tous ses besoins physiques.

    Par lui, chacun trouvera dans l'inépuisable trésor intellectuel, alimenté par l'incessante recherche des esprits en travail, de quoi contenter tous ses appétits scientifiques, tous ses goûts artistiques.

    Par lui, chacun trouvera dans l'intarissable trésor affectif, constamment enrichi par le besoin d'aimer, de quoi calmer toutes les soifs de tendresse.

    Le communisme libertaire, par lequel tous les estomacs, tous les cerveaux et tous les cœurs peuvent être et seront un jour libérés, voilà le remède.

    Ce remède est applicable, mais il n'est pas encore suffisamment connu. Il est donc nécessaire de le vulgariser. Je suis un de ses vulgarisateurs ; je ne suis pas autre chose ; et cela suffit amplement à mon activité, à mon ambition.
     
     
     
    Sébastien Faure


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  • Sébastien FAURE - ÉLECTEUR, ÉCOUTE - Bureau Anti-Parlementaire 1919
    Groupe de propagande par la brochure - Réédité 1924

        Chaque fois que les pouvoirs de la Chambre des Députés arrivent à expiration, c'est un cri unanime : «Enfin ! Elle va donc disparaître, cette Chambre infâme ! Le pays va donc être débarrassé de ce Parlement maudit !»

        Ce langage traduit expressément les sentiments successifs : déception, lassitude, écœurement qu'ont fait naître, dans l'esprit public, au cours de la législature qui prend fin, l'incapacité, la corruption, l'incohérence et la lâcheté des Parlementaires.

        Pourquoi faut-il que l'engouement irréfléchi du populaire, son ignorance et son inobservation le poussent à espérer que la Chambre qui va naître vaudra mieux que celle qui va mourir ?

        Il est inconcevable que, périodiquement trompée, constamment abusée, la confiance de l'électeur survive aux déceptions dont il souffre et dont il se lamente ; et, pour l'être raisonnable et pensant, c'est une stupeur que de constater que les législatures se succèdent, chacune laissant derrière elle le même désenchantement, la même réprobation et que, néanmoins l'électeur persiste à considérer comme un devoir de voter.

        La période électorale s'ouvre, elle est ouverte. C'est la crise qui, périodiquement, convulsionne la multitude. Elle dure officiellement quelques semaines et, si l'on tient compte de l'effervescence qui précède et du bouillonnement qui suit cette crise, on peut dire qu'elle dure trois mois.

        Trois mois durant lesquels, peuplé d'agités, le pays semble frappé de démence : candidats, comités et courtiers électoraux, tour à tour confiants dans le succès ou désespérant d'y atteindre, vont et viennent, avancent et reculent, crient et se taisent, affirment et nient, implorent et menacent, acquiescent et protestent, attaquent et se défendent.

        C'est un spectacle fou : drame, comédie, vaudeville, bouffonnerie, farce, pantomime, tous les genres, du tragique au burlesque, s'y donnent rendez-vous et s'y rencontrent, associés, confondus.

        Le malheur est que c'est aux frais du spectateur que la farce se joue et que, quels que soient les acteurs, c'est toujours lui qui paie, et qu'il paie de son travail, de sa liberté, de son sang.

        Eh bien ! électeur, avant de passer au guichet pour solder ta place, écoute-moi.

        Ou plutôt écoute ce que te disent les Anarchistes ; écoute attentivement et réfléchis.
        Voter, c'est accepter la Servitude.

        Les Anarchistes n'ont jamais eu de représentants siégeant dans les assemblées parlementaires. Tu as parfois entendu traiter d'anarchistes MM. Clemenceau, Briand et d'autres parlementaires. Ils ne le sont pas ; ils ne l'ont jamais été.

        Les anarchistes n'ont pas de candidat. Au surplus un candidat qui se présenterait comme anarchiste n'aurait pas une seule voix, puisque les anarchistes s'abstiennent de voter.

        Ils refusent de se servir du bulletin de vote que la Constitution met entre leurs mains.

        Ne suppose pas que ce soit pour ne pas faire comme les autres, pour se singulariser. Sache que les raisons pour lesquelles les anarchistes s'abstiennent sont multiples et graves.

        Ces raisons, les voici brièvement exposées.

        L'anarchiste est et veut rester un homme libre. Il est clair que, comme tous ses frères en humanité, il est astreint à subir la loi ; mais c'est à son corps défendant et quand il s'y soumet, ce n'est pas qu'il la respecte, ni qu'il estime équitable de s'incliner devant elle ; c'est parce qu'il lui est impossible de s'y soustraire.

        Toutefois, il n'en accepte ni l'origine, ni le caractère, ni les fins. Tout au contraire il en proclame et se fait fort d'en démontrer l'iniquité.

        A ses yeux, la loi n'est, à ce moment de l'histoire que nous vivons, que la reconnaissance et la consécration d'un régime social issu des usurpations et des spoliations passées et basé sur la domination d'une caste et l'exploitation d'une classe.

        Ce régime ne peut vivre et continuer qu'en empruntant son apparente et temporaire légitimité au consentement populaire.

        Il est dans l'obligation de s'appuyer sur l'adhésion bénévole de ceux qui en sont les victimes : dans l'ordre politique, les citoyens ; dans l'ordre économique, les travailleurs.

        C'est pourquoi, tous les quatre ans, le peuple est appelé à désigner par ses suffrages les individus à qui il entend confier le mandat de se prononcer sur toutes les questions que soulève l'existence même de la nation.

        Ces questions sont réglées par un ensemble de prescriptions et de défenses qui ont force de loi et la loi dispose, contre quiconque tente d'agir contre elle et, à plus forte raison, contre quiconque la viole, d'une telle puissance de répression que tout geste de révolte par lequel un homme proteste contre l'injustice de la loi et tente de s'y dérober est passible des plus dures pénalités.

        Or le Parlement est l'assemblée des individus à qui le suffrage dit universel a délégué le pouvoir d'édicter la loi et le devoir d'en assurer l'application. Le député et le sénateur sont avant tout des législateurs.

        Comprends-tu, maintenant, électeur, l'exactitude de cette affirmation formulée par Élisée Reclus : «Voter, c'est se donner un maître».

        Eh oui ! Un maître ; puisque voter c'est désigner un député, c'est confier à un élu le mandat de formuler la règle, et lui attribuer le pouvoir, pis encore, lui imposer le devoir de la faire respecter par la force.

        Un maître, puisque voter, c'est renoncer à sa propre liberté et l'abdiquer en faveur de l'élu.

        Toi qui votes, ne m'objecte pas que tu conserves quand même le droit de t'insurger. Mets-toi bien dans la tête que s'il t'arrive d'entrer en révolte contre l'Autorité, tu renies la signature que tu as donnée, tu violes l'engagement que tu as contracté, tu retires à ton représentant le mandat que tu lui as librement consenti.

        Tu l'as envoyé au Parlement avec la mission précise d'y participer, d'y collaborer à la discussion, au vote, à la promulgation de la loi et de veiller à la scrupuleuse application de celle-ci.

        C'est le Parlement qui a la charge de modifier ou d'abroger les lois ; par ton suffrage exprimé, tu as participé à la composition de ce parlement ; par ton vote, tu lui as donné pleins pouvoirs ; le parti auquel tu appartiens a des représentants au sein de cette assemblée ; le programme que tu as affirmé par ton bulletin a des porte-parole à la Chambre. Il leur appartient — tu l'as voulu — d'amender, de corriger ou d'abroger les lois qui entravent ton indépendance politique et consacrent ta servitude économique.

        Enrage, proteste, indigne-toi, tu en as le droit. Mais c'est tout ce qu'il t'est permis de faire. Ne perds pas de vue que, en votant, tu as renoncé, ipso facto,à ton droit à la révolte, que tu as abdiqué en faveur des représentants de ton parti, que, pour tout dire en un mot, tu as cessé d'être libre.

        Celui qui a compris cette élémentaire vérité : l'anarchiste, ne vote pas, parce qu'il veut être un homme libre, parce qu'il refuse d'enchaîner sa conscience, de ligoter sa volonté, parce qu'il entend garder, à tout instant, et en toutes circonstances son droit à la révolte, à l'insurrection, à la révolution.
        
        L'État, c'est l'ennemi !

        Écoute encore. En régime représentatif, le Parlement, c'est l'État.

        Théoriquement, il n'en est qu'une partie ; car en principe, il n'est nanti que du pouvoir législatif. Mais c'est le Parlement (Chambre et Sénat réunis) qui élit le Président de la République, entre les mains de qui est centralisé le pouvoir exécutif ; et si, théoriquement, c'est la Magistrature qui détient le pouvoir judiciaire, comme c'est le Parlement qui confectionne les lois et que le pouvoir judiciaire n'a que le mandat d'en appliquer les dispositions, on voit que, somme toute, directement ou indirectement, le Parlement est, en dernière analyse, omnipotent. C'est donc lui qui est l'État.

        Or, l'État, disent les Anarchistes, c'est la prise de possession du Pouvoir par la classe dominante, au détriment de la classe dominée. C'est, actuellement, l'ensemble des institutions qui régissent la nation entre les mains des chargés d'affaires de la classe capitaliste et, plus spécialement de la haute finance, de la puissante industrie, du grand commerce et de la vaste propriété terrienne.

        C'est la citadelle d'où partent les ordres qui courbent la multitude ; c'est la gigantesque forteresse où siège la force armée : troupe, gendarmerie, police, dont la fonction est de persécuter, d'arrêter, d'emprisonner et, en cas de révolte collective, de massacrer qui s'insurge.

        C'est le monstre qui, insatiablement, se repaît du sang et des os de tous ceux qui, par leur travail, alimentent un budget qui s'enfle démesurément.

        L'État, c'est l'ennemi contre lequel il faut lutter, lutter encore, lutter toujours, jusqu'à ce qu'il soit définitivement abattu.

        En démocratie, l'État se flatte d'être l'émanation du Peuple souverain.Les partisans du système représentatif affirment que, en démocratie, c'est le peuple qui, par ses représentants, gouverne ; ils déclarent que, déléguant ses pouvoirs aux hommes de son choix, ce sont ses aspirations, ses besoins et ses intérêts, qu'il affirme par ses mandataires.

        Ces Messieurs mentent et ils le savent bien ; mais ils répètent inlassablement cette imposture, dans l'espoir — hélas ! trop fondé — qu'un mensonge quotidiennement répété finit par acquérir la force d'une indiscutable vérité.

        Entre l'assertion mensongère de ces théoriciens du démocratisme, assertion que dément la simple observation des réalités, et les affirmations des anarchistes, affirmations que justifient l'histoire et l'expérience, j'espère, électeur, qu'il n'est pas malaisé de fixer ton choix.

        Ce n'est pas seulement de l'État dans les civilisations antiques, de l'État au moyen âge, de l'État incarnant le Pouvoir personnel absolu, mais bien de l'État sans exception et, par conséquent de l'État démocratique comme des autres que M. Clemenceau, qui s'y connaît, a dit au Sénat, il y a quelques années :

        «Messieurs, nous connaissons l'État : nous savons ce qu'il est et ce qu'il vaut. L'histoire de l'État est toute de sang et de boue !»

        Il ne s'agit pas de s'emparer de l'État, mais de l'anéantir.

        Introduire des représentants de son parti dans les Assemblées législatives, c'est y glisser une fraction de soi-même, c'est apporter à ces Assemblées l'appui de son parti ; c'est leur infuser un sang nouveau ; c'est consolider le crédit de ses Assemblées, c'est fortifier leur puissance ; c'est — puisque le Parlement et l'État ne font qu'un — servir la cause de l'État au lieu de le combattre ; c'est donc tourner le dos au but à atteindre ; c'est paralyser l'effort révolutionnaire ; c'est retarder la libération.

        L'État est le gardien des fortunes acquises : il est le défenseur des privilèges usurpés ; il est le rempart qui se dresse entre la minorité gouvernante et la foule gouvernée ; il est la digue haute et large qui met une poignée de millionnaires à l'abri des assauts que lui livre le flot tumultueux des spoliés.

        Dès lors, il est naturel, logique et fatal que les détenteurs des privilèges et de la fortune votent avec entrain et conviction, qu'ils poussent avec ardeur aux urnes, qu'ils proclament que voter c'est accomplir un devoir sacré.

        Mais déconcertante et insensée serait l'attitude de ceux qui, se proclamant en faveur d'un bouleversement social qui implique la disparition de l'État, ferait usage du bulletin de vote dont la conséquence serait, qu'on le veuille ou non, de légitimer les origines de l'État, de confirmer ses pouvoirs, de fortifier sa puissance et, par ricochet, de se faire le complice de ses forfaits.
        De qui est composée la Chambre.

        Électeur, aurais-tu la naïveté de croire que le Parlement rassemble l'élite de la nation ? Penses-tu que la Chambre réunit les gloires de la Science et de l'Art, les illustrations de la Pensée, les compétences de l'Industrie, du Commerce et de l'Agriculture, les probités (?) de la Finance ? Estimes-tu que le redoutable pouvoir de gouverner un peuple de quarante millions d'habitants est dévolu aux plus honnêtes et aux plus méritants ?

        Si oui, détrompe-toi. Promène tes regards sur les travées de la Chambre et vois par quels gens elles sont occupées : avocats sans cause, médecins sans clientèle, commerçants douteux, industriels sans connaissances spéciales, journalistes sans talent, financiers sans scrupules, désœuvrés et riches sans occupations définies.

        Tout ce monde intrigue, bavarde, marchande, agiote, fait des affaires, se démène, se bouscule et court à la recherche des plaisirs, de la richesse et des sinécures grassement rétribuées.

        Cela t'étonne, électeur candide ? Une minute de réflexion dissipera ta surprise. Demande-toi comment il se fait que X, Y ou Z soient députés.

        Leur siège est-il la récompense des mérites manifestes, des actions d'éclat, du bien accompli, des services rendus, qui les ont recommandés à l'estime et à la confiance publiques ?

        Est-il le salaire équitable des connaissances spéciales qu'ils ont acquises, des hautes études dont ils ont parcouru le cycle brillant, de l'expérience que leur vaut une existence toute de labeur ?

        A-t-on exigé d'eux, comme des professeurs, des pharmaciens, des ingénieurs, des examens, des diplômes, l'admission dans certaines écoles, le stage réglementaire ?

        Regarde : celui-ci doit son mandat à l'argent ; celui-là à l'intrigue ; ce troisième à une candidature officielle ; ce quatrième à l'appui d'un journal dont il a engraissé le caisse ; cet autre au vin, au cidre, à la bière ou à l'alcool dont il a empli le gosier de ses mandants ; ce vieux aux coquetteries complaisantes de sa jeune femme ; ce jeune aux promesses éblouissantes qu'il a prodiguées de palmes, de bureaux de tabacs, de places et de recommandations ; tous à des procédés plus ou moins louches qui n'ont aucun rapport avec le mérite ou le talent ; tous, de toutes façons, au nombre de suffrages qu'ils ont obtenus.

        Et le nombre n'a rien à voir avec le mérite, le courage, la probité, le caractère, l'intelligence, le savoir, les services rendus, les actions d'éclat. La majorité des suffrages ne consacre ni la valeur morale, ni la supériorité intellectuelle, ni la Justice, ni la Raison.

        On serait autorisé à dire que c'est plutôt le contraire.

        Soyons justes : quelques hommes supérieurs se sont, de temps à autre, fourvoyés dans ces mauvais lieux ; mais c'est le très petit nombre ; ils n'ont pas tardé à s'y trouver dépaysés et mal à l'aise et, à moins qu'ils n'aient insensiblement condescendu à jouer leur rôle dans le choc des coteries, à s'inspirer des passions des partis, à tenir leur place dans les intrigues de couloir, ils ont été rapidement mis en quarantaine et réduits à l'impuissance.
        
        Parlementarisme est synonyme d'incompétence, d'irresponsabilité, d'impuissance, de corruption.

        Au surplus, quel que soit l'homme, l'incompétence du parlementaire est une Fatalité.

        Étant donné, d'une part, la complexité des rouages sociaux et, d'autre part, le développement des connaissances humaines, il n'est personne qui soit à même de faire face aux exigences du mandat législatif.

        A notre époque, on ne peut être compétent qu'à la condition de se spécialiser. Nul ne peut tout connaître : il n'y a pas de cerveau qui puisse tout embrasser.

        Et pourtant, un député devrait être marin, guerrier, diplomate, juriste, hygiéniste, éducateur, commerçant, industriel, financier, agriculteur, administrateur, puisqu'il est appelé à formuler son sentiment et à se prononcer par un vote précis sur toutes les questions : marine, guerre, affaires étrangères, législation, santé publique, enseignement, commerce, industrie, finance, agriculture, administration, etc., etc., etc.

        S'il connaît bien une ou deux de ces questions — et ce serait déjà beaucoup — il ignore certainement toutes les autres. Il en résulte que neuf fois sur dix, il vote à l'aveuglette, au doigt mouillé.

        Parlement est donc synonyme d'incompétence.

        Synonyme aussi d'irresponsabilité.

        Ici, la démonstration n'est plus à faire. Dire que le Parlement est irresponsable, c'est une proposition devenue si évidente qu'elle a cessé d'être en discussion.

        Synonyme encore d'impuissance ; car, obligé de se cantonner dans les limites étroites d'une Constitution politique et d'un régime économique déterminés, le Parlement est l'image exacte d'un lac entouré de montagnes qui peut, de temps à autre, être agité et même tempétueux, mais qui reste toujours enfermé dans le cadre que les hauteurs environnantes tracent autour de lui.

        Les bouillantes colères, les explosions d'indignation, les enthousiasmes délirants, les serments solennels, les engagements sacrés ont tout juste, au Parlement, la valeur de ces agitations périodiques d'une vaste mare stagnante qui font remonter la vase à la surface et empuant(iss)ent l'air, mais qui ne tardent pas à laisser retomber la boue et la puanteur dont la minuscule tempête a révélé l'accumulation dans les profondeurs.

        Synonyme, enfin, de corruption. Les brigandages avérés et, plus encore, les scandales à demi étouffés ont fixé l'opinion à tel point qu'il est banal de dire d'un Parlement qu'il est pourri !

        Les meilleurs se putréfient en un tel milieu, à moins qu'ils n'en sortent à temps et le plus vilain tour qu'on puisse jouer à un ami, c'est de l'y envoyer.

        Aussi, électeur, si tu as un bon camarade, garde-toi de l'inciter à être candidat ; s'il le devient, garde-toi de favoriser sa candidature et, si tu veux conserver aux idées qui sont les tiennes et qu'il prétend vouloir défendre à la Chambre, un caractère, une intelligence, un dévouement, refuse-lui ton suffrage.
        
        Voter, c'est faire le jeu de la Réaction

        Électeur, encore un mot encore : ce sera le dernier.

        On ne manquera pas de te dire que de ne pas voter, c'est faire le jeu de la réaction.

        Rien n'est plus faux. Je pourrais te faire observer que si les deux millions de travailleurs qui adhèrent à la C. G. T., si le million d'électeurs dont s'enorgueillit le Parti socialiste, si le million d'autres citoyens qui, sans être affiliés au Parti socialiste ou à la C. G. T. n'en sont pas moins les adversaires du régime capitaliste : en tout, quatre millions d'électeurs, refusaient hautement de prendre part au scrutin, cette abstention ouvertement annoncée et expliquée durant toute la période électorale et vaillamment pratiquée le jour du scrutin, porterait un coup mortel au prestige et à l'autorité du régime qu'il faut abattre. Je pourrais te dire que, en face de l'attitude de ces quatre millions d'abstentionnistes aussi conscients que résolus, le Gouvernement perdrait tout son lustre et le plus clair de sa force.

        Je pourrais te dire que, étroitement unis dans une réprobation aussi catégorique du système social actuel, ces quatre millions d'hommes pourraient organiser, dans le pays, grâce aux ramifications qu'ils possèdent partout, une formidable coalition contre laquelle rien ne saurait prévaloir. Je pourrais affirmer que cette coalition dans laquelle ne tarderaient pas à entrer tous ceux que toucherait une aussi puissante propagande et même une partie des forces dont le Gouvernement dispose, serait de taille à oser, à entreprendre et à réaliser les plus vastes desseins et la transformation la plus profonde.

        Que resterait-il, alors, du spectre de la réaction qu'on agite devant toi pour te pousser aux urnes ?...

        Mais voici qui te paraîtra sans doute plus décisif encore.

        La Chambre qui s'en va comptait en nombre imposant des éléments de gauche. Plus de trois cents députés radicaux et radicaux socialistes, plus cent députés socialistes. Ils constituaient indubitablement une majorité écrasante.

        Qu'a fait cette Chambre ? Qu'ont fait ces quatre cents Députés ?

        Ils ont acclamé la guerre, ils ont adhéré avec enthousiasme à l'abominable duperie qu'on a appelée «l'Union Sacrée» ; ils ont voté tous les crédits de guerre ; ils ont apporté au Gouvernement dit «de défense nationale» leur étroite et constante collaboration ; ils n'ont rien tenté pour abréger le massacre ; ils n'ont pris aucune mesure efficace contre la vie chère, contre l'accaparement, contre la spéculation, contre l'enrichissement scandaleux des brasseurs d'affaires ; ils ont accepté passivement la suppression de nos maigres libertés ; ils ont applaudi à l'écrasement de la révolution hongroise ; ils ont approuvé l'envoi des soldats, des marins, des munitions et des milliards destinés à étouffer, par la famine et par les armes, la Russie révolutionnaire ; ils ont lâchement courbé la tête, tout accepté, tout subi ; ils ont passé l'éponge sur toutes les turpitudes et sur tous les crimes.

        Ils sont allés jusqu'au bout de la servilité, de la honte et de la sauvagerie.

        A peine ont-ils osé ouvrir la bouche et, quand ils ont parlé, ce ne fut jamais pour faire entendre les vérités qu'il fallait dire, les imprécations sanglantes et les malédictions vengeresses qui auraient opposé la douleur des deuils, la souffrance des ruines et l'horreur des batailles à la stérilité des sacrifices et à la hideur des Impérialismes déchaînés.

        Au terme de sa carrière, cette Chambre odieuse vient de ratifier un traité de paix qui laisse debout, plus insolents et plus guerriers que jamais tous les militarismes, qui favorise les plus atroces brigandages, qui stimule les plus détestables convoitises, qui avive les haines entre peuples et qui porte dans ses flancs la guerre de demain.

        Voilà ce qu'a fait cette Chambre dont la naissance avait pourtant suscité les plus folles espérances et provoqué tous les optimismes.

        ET MAINTENANT, ÉLECTEUR, VOTE ENCORE SI TU L'OSES.

        Sébastien FAURE.


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  • GUY DEBORD

     

     

     

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    SUR LA SOCIÉTÉ DU SPECTACLE

     

     

     

     

     

    1988

     

     

    ÉDITIONS GÉRARD LEBOVICI

     

     

    À la mémoire de Gérard Lebovici,

    assassiné à Paris, le 5 mars 1984,

    dans un guet-apens resté mystérieux.

     

     

    « Quelque critiques que puissent être la situation et les circonstances où vous vous trouvez, ne désespérez de rien ; c’est dans les occasions où tout est à craindre, qu’il ne faut rien craindre ; c’est lorsqu’on est environné de tous les dangers, qu’il n’en faut redouter aucun ; c’est lorsqu’on est sans aucune ressource, qu’il faut compter sur toutes ; c’est lorsqu’on est surpris, qu’il faut surprendre l’ennemi lui-même. »

    Sun Tse  (L’Art de la guerre)

     

     

    Ces Commentaires sont assurés d’être promptement connus de cinquante ou soixante personnes ; autant dire beaucoup dans les jours que nous vivons, et quand on traite de questions si graves. Mais aussi c’est parce que j’ai, dans certains milieux, la réputation d’être un connaisseur. Il faut également considérer que, de cette élite qui va s’y intéresser, la moitié, ou un nombre qui s’en approche de très près, est composée de gens qui s’emploient à maintenir le système de domination spectaculaire, et l’autre moitié de gens qui s’obstineront à faire tout le contraire. Ayant ainsi à tenir compte de lecteurs très attentifs et diversement influents, je ne peux évidemment parler en toute liberté. Je dois surtout prendre garde à ne pas trop instruire n’importe qui.

     

    Le malheur des temps m’obligera donc à écrire, encore une fois, d’une façon nouvelle. Certains éléments seront volontairement omis ; et le plan devra rester assez peu clair. On pourra y rencontrer, comme la signature même de l’époque, quelques leurres. À condition d’intercaler çà et là plusieurs autres pages, le sens total peut apparaître : ainsi, bien souvent, des articles secrets ont été ajoutés à ce que des traités stipulaient ouvertement, et de même il arrive que des agents chimiques ne révèlent une part inconnue de leurs propriétés que lorsqu’ils se trouvent associés à d’autres. Il n’y aura, d’ailleurs, dans ce bref ouvrage, que trop de choses qui seront, hélas, faciles à comprendre.

     

    II

     

    En 1967, j’ai montré dans un livre, La Société du Spectacle, ce que le spectacle moderne était déjà essentiellement : le règne autocratique de l’économie marchande ayant accédé à un statut de souveraineté irresponsable, et l’ensemble des nouvelles techniques de gouvernement qui accompagnent ce règne. Les troubles de 1968, qui se sont prolongés dans divers pays au cours des années suivantes, n’ayant en aucun lieu abattu l’organisation existante de la société, dont il sourd comme spontanément, le spectacle a donc continué partout de se renforcer, c’est-à-dire à la fois de s’étendre aux extrêmes par tous les côtés, et d’augmenter sa densité au centre. Il a même appris de nouveaux procédés défensifs, comme il arrive ordinairement aux pouvoirs attaqués. Quand j’ai commencé la critique de la société spectaculaire, on a surtout remarqué, vu le moment, le contenu révolutionnaire que l’on pouvait découvrir dans cette critique, et on l’a ressenti, naturellement, comme son élément le plus fâcheux. Quant à la chose même, on m’a parfois accusé de l’avoir inventée de toutes pièces, et toujours de m’être complu dans l’outrance en évaluant la profondeur et l’unité de ce spectacle et de son action réelle. Je dois convenir que les autres, après, faisant paraître de nouveaux livres autour du même sujet, ont parfaitement démontré que l’on pouvait éviter d’en dire tant. Ils n’ont eu qu’à remplacer l’ensemble et son mouvement par un seul détail statique de la surface du phénomène, l’originalité de chaque auteur se plaisant à le choisir différent, et par là d’autant moins inquiétant. Aucun n’a voulu altérer la modestie scientifique de son interprétation personnelle en y mêlant de téméraires jugements historiques.

     

    Mais enfin la société du spectacle n’en a pas moins continué sa marche. Elle va vite car, en 1967, elle n’avait guère plus d’une quarantaine d’années derrière elle ; mais pleinement employées. Et de son propre mouvement, que personne ne prenait plus la peine d’étudier, elle a montré depuis, par d’étonnants exploits, que sa nature effective était bien ce que j’avais dit. Ce point établi n’a pas seulement une valeur académique ; parce qu’il est sans doute indispensable d’avoir reconnu l’unité et l’articulation de la force agissante qu’est le spectacle, pour être à partir de là capable de rechercher dans quelles directions cette force a pu se déplacer, étant ce qu’elle était. Ces questions sont d’un grand intérêt : c’est nécessairement dans de telles conditions que se jouera la suite du conflit dans la société. Puisque le spectacle, à ce jour, est assurément plus puissant qu’il l’était auparavant, que fait-il de cette puissance supplémentaire ? Jusqu’où s’est-il avancé, où il n’était pas précédemment ? Quelles sont, en somme, ses lignes d’opérations en ce moment ? Le sentiment vague qu’il s’agit d’une sorte d’invasion rapide, qui oblige les gens à mener une vie très différente, est désormais largement répandu ; mais on ressent cela plutôt comme une modification inexpliquée du climat ou d’un autre équilibre naturel, modification devant laquelle l’ignorance sait seulement qu’elle n’a rien à dire. De plus, beaucoup admettent que c’est une invasion civilisatrice, au demeurant inévitable, et ont même envie d’y collaborer. Ceux-là aiment mieux ne pas savoir à quoi sert précisément cette conquête, et comment elle chemine.

     

    Je vais évoquer quelques conséquences pratiques, encore peu connues, qui résultent de ce déploiement rapide du spectacle durant les vingt dernières années. Je ne me propose, sur aucun aspect de la question, d’en venir à des polémiques, désormais trop faciles et trop inutiles ; pas davantage de convaincre. Les présents commentaires ne se soucient pas de moraliser. Ils n’envisagent pas ce qui est souhaitable, ou seulement préférable. Ils s’en tiendront à noter ce qui est.

     

    III

     

    Maintenant que personne ne peut raisonnablement douter de l’existence et de la puissance du spectacle, on peut par contre douter qu’il soit raisonnable d’ajouter quelque chose sur une question que l’expérience a tranchée d’une manière aussi draconienne. Le Monde du 19 septembre 1987 illustrait avec bonheur la formule « Ce qui existe, on n’a donc plus besoin d’en parler », véritable loi fondamentale de ces temps spectaculaires qui, à cet égard au moins, n’ont laissé en retard aucun pays : « Que la société contemporaine soit une société de spectacle, c’est une affaire entendue. Il faudra bientôt remarquer ceux qui ne se font pas remarquer. On ne compte plus les ouvrages décrivant un phénomène qui en vient à caractériser les nations industrielles sans épargner les pays en retard sur leur temps. Mais en notant cette cocasserie que les livres qui analysent, en général pour le déplorer, ce phénomène doivent, eux aussi, sacrifier au spectacle pour se faire connaître. » Il est vrai que cette critique spectaculaire du spectacle, venue tard et qui pour comble voudrait « se faire connaître » sur le même terrain, s’en tiendra forcément à des généralités vaines ou à d’hypocrites regrets ; comme aussi paraît vaine cette sagesse désabusée qui bouffonne dans un journal.

     

    La discussion creuse sur le spectacle, c’est-à-dire sur ce que font les propriétaires du monde, est ainsi organisée par lui-même : on insiste sur les grands moyens du spectacle, afin de ne rien dire de leur grand emploi. On préfère souvent l’appeler, plutôt que spectacle, le médiatique. Et par là, on veut désigner un simple instrument, une sorte de service public qui gérerait avec un impartial « professionnalisme » la nouvelle richesse de la communication de tous par mass media, communication enfin parvenue à la pureté unilatérale, où se fait paisiblement admirer la décision déjà prise. Ce qui est communiqué, ce sont des ordres ; et, fort harmonieusement, ceux qui les ont donnés sont également ceux qui diront ce qu’ils en pensent.

     

    Le pouvoir du spectacle, qui est si essentiellement unitaire, centralisateur par la force même des choses, et parfaitement despotique dans son esprit, s’indigne assez souvent de voir se constituer, sous son règne, une politique-spectacle, une justice-spectacle, une médecine-spectacle, ou tant d’aussi surprenants « excès médiatiques ». Ainsi le spectacle ne serait rien d’autre que l’excès du médiatique, dont la nature, indiscutablement bonne puisqu’il sert à communiquer, est parfois portée aux excès. Assez fréquemment, les maîtres de la société se déclarent mal servis par leurs employés médiatiques ; plus souvent ils reprochent à la plèbe des spectateurs sa tendance à s’adonner sans retenue, et presque bestialement, aux plaisirs médiatiques. On dissimulera ainsi, derrière une multitude virtuellement infinie de prétendues divergences médiatiques, ce qui est tout au contraire le résultat d’une convergence spectaculaire voulue avec une remarquable ténacité. De même que la logique de la marchandise prime sur les diverses ambitions concurrentielles de tous les commerçants, ou que la logique de la guerre domine toujours les fréquentes modifications de l’armement, de même la logique sévère du spectacle commande partout la foisonnante diversité des extravagances médiatiques.

     

    Le changement qui a le plus d’importance, dans tout ce qui s’est passé depuis vingt ans, réside dans la continuité même du spectacle. Cette importance ne tient pas au perfectionnement de son instrumentation médiatique, qui avait déjà auparavant atteint un stade de développement très avancé : c’est tout simplement que la domination spectaculaire ait pu élever une génération pliée à ses lois. Les conditions extraordinairement neuves dans lesquelles cette génération, dans l’ensemble, a effectivement vécu, constituent un résumé exact et suffisant de tout ce que désormais le spectacle empêche ; et aussi de tout ce qu’il permet.

     

    IV

     

    Sur le plan simplement théorique, il ne me faudra ajouter à ce que j’avais formulé antérieurement qu’un détail, mais qui va loin. En 1967, je distinguais deux formes, successives et rivales, du pouvoir spectaculaire, la concentrée et la diffuse. L’une et l’autre planaient au-dessus de la société réelle, comme son but et son mensonge. La première, mettant en avant l’idéologie résumée autour d’une personnalité dictatoriale, avait accompagné la contre-révolution totalitaire, la nazie aussi bien que la stalinienne. L’autre, incitant les salariés à opérer librement leur choix entre une grande variété de marchandises nouvelles qui s’affrontaient, avait représenté cette américanisation du monde, qui effrayait par quelques aspects, mais aussi bien séduisait les pays où avaient pu se maintenir plus longtemps les conditions des démocraties bourgeoises de type traditionnel. Une troisième forme s’est constituée depuis, par la combinaison raisonnée des deux précédentes, et sur la base générale d’une victoire de celle qui s’était montrée la plus forte, la forme diffuse. Il s’agit du spectaculaire intégré, qui désormais tend à s’imposer mondialement.

     

    La place prédominante qu’ont tenue la Russie et l’Allemagne dans la formation du spectaculaire concentré, et les États-Unis dans celle du spectaculaire diffus, semble avoir appartenu à la France et à l’Italie au moment de la mise en place du spectaculaire intégré, par le jeu d’une série de facteurs historiques communs : rôle important des parti et syndicat staliniens dans la vie politique et intellectuelle, faible tradition démocratique, longue monopolisation du pouvoir par un seul parti de gouvernement, nécessité d’en finir avec une contestation révolutionnaire apparue par surprise.

     

    Le spectaculaire intégré se manifeste à la fois comme concentré et comme diffus, et depuis cette unification fructueuse il a su employer plus grandement l’une et l’autre qualités. Leur mode d’application antérieur a beaucoup changé. À considérer le côté concentré, le centre directeur en est maintenant devenu occulte : on n’y place jamais plus un chef connu, ni une idéologie claire. Et à considérer le côté diffus, l’influence spectaculaire n’avait jamais marqué à ce point la presque totalité des conduites et des objets qui sont produits socialement. Car le sens final du spectaculaire intégré, c’est qu’il s’est intégré dans la réalité même à mesure qu’il en parlait ; et qu’il la reconstruisait comme il en parlait. De sorte que cette réalité maintenant ne se tient plus en face de lui comme quelque chose d’étranger. Quand le spectaculaire était concentré la plus grande part de la société périphérique lui échappait ; et quand il était diffus, une faible part ; aujourd’hui rien. Le spectacle s’est mélangé à toute réalité, en l’irradiant. Comme on pouvait facilement le prévoir en théorie, l’expérience pratique de l’accomplissement sans frein des volontés de la raison marchande aura montré vite et sans exceptions que le devenir-monde de la falsification était aussi un devenir-falsification du monde. Hormis un héritage encore important, mais destiné à se réduire toujours, de livres et de bâtiments anciens, qui du reste sont de plus en plus souvent sélectionnés et mis en perspective selon les convenances du spectacle, il n’existe plus rien, dans la culture et dans la nature, qui n’ait été transformé, et pollué, selon les moyens et les intérêts de l’industrie moderne. La génétique même est devenue pleinement accessible aux forces dominantes de la société.

     

    Le gouvernement du spectacle, qui à présent détient tous les moyens de falsifier l’ensemble de la production aussi bien que de la perception, est maître absolu des souvenirs comme il est maître incontrôlé des projets qui façonnent le plus lointain avenir. Il règne seul partout ; il exécute ses jugements sommaires.

     

    C’est dans de telles conditions que l’on peut voir se déchaîner soudainement, avec une allégresse carnavalesque, une fin parodique de la division du travail ; d’autant mieux venue qu’elle coïncide avec le mouvement général de disparition de toute vraie compétence. Un financier va chanter, un avocat va se faire indicateur de police, un boulanger va exposer ses préférences littéraires, un acteur va gouverner, un cuisinier va philosopher sur les moments de cuisson comme jalons dans l’histoire universelle. Chacun peut surgir dans le spectacle afin de s’adonner publiquement, ou parfois pour s’être livré secrètement, à une activité complètement autre que la spécialité par laquelle il s’était d’abord fait connaître. Là où la possession d’un « statut médiatique » a pris une importance infiniment plus grande que la valeur de ce que l’on a été capable de faire réellement, il est normal que ce statut soit aisément transférable, et confère le droit de briller, de la même façon, n’importe où ailleurs. Le plus souvent, ces particules médiatiques accélérées poursuivent leur simple carrière dans l’admirable statutairement garanti. Mais il arrive que la transition médiatique fasse la couverture entre beaucoup d’entreprises, officiellement indépendantes, mais en fait secrètement reliées par différents réseaux ad hoc. De sorte que, parfois, la division sociale du travail, ainsi que la solidarité couramment prévisible de son emploi, reparaissent sous des formes tout à fait nouvelles : par exemple, on peut désormais publier un roman pour préparer un assassinat. Ces pittoresques exemples veulent dire aussi que l’on ne peut plus se fier à personne sur son métier.

     

    Mais l’ambition la plus haute du spectaculaire intégré, c’est encore que les agents secrets deviennent des révolutionnaires, et que les révolutionnaires deviennent des agents secrets.

     

    V

     

    La société modernisée jusqu’au stade du spectaculaire intégré se caractérise par l’effet combiné de cinq traits principaux, qui sont : le renouvellement technologique incessant ; la fusion économico-étatique ; le secret généralisé ; le faux sans réplique ; un présent perpétuel.

     

    Le mouvement d’innovation technologique dure depuis longtemps, et il est constitutif de la société capitaliste, dite parfois industrielle ou post-industrielle. Mais depuis qu’il a pris sa plus récente accélération (au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale), il renforce d’autant mieux l’autorité spectaculaire, puisque par lui chacun se découvre entièrement livré à l’ensemble des spécialistes, à leurs calculs et à leurs jugements toujours satisfaits sur ces calculs. La fusion économico-étatique est la tendance la plus manifeste de ce siècle ; et elle y est pour le moins devenue le moteur du développement économique le plus récent. L’alliance défensive et offensive conclue entre ces deux puissances, l’économie et l’État, leur a assuré les plus grands bénéfices communs, dans tous les domaines : on peut dire de chacune qu’elle possède l’autre ; il est absurde de les opposer, ou de distinguer leurs raisons et leurs déraisons. Cette union s’est aussi montrée extrêmement favorable au développement de la domination spectaculaire, qui précisément, dès sa formation, n’était pas autre chose. Les trois derniers traits sont les effets directs de cette domination, à son stade intégré.

     

    Le secret généralisé se tient derrière le spectacle, comme le complément décisif de ce qu’il montre et, si l’on descend au fond des choses, comme sa plus importante opération.

     

    Le seul fait d’être désormais sans réplique a donné au faux une qualité toute nouvelle. C’est du même coup le vrai qui a cessé d’exister presque partout, ou dans le meilleur cas s’est vu réduit à l’état d’une hypothèse qui ne peut jamais être démontrée. Le faux sans réplique a achevé de faire disparaître l’opinion publique, qui d’abord s’était trouvée incapable de se faire entendre ; puis, très vite par la suite, de seulement se former. Cela entraîne évidemment d’importantes conséquences dans la politique, les sciences appliquées, la justice, la connaissance artistique.

     

    La construction d’un présent où la mode elle-même, de l’habillement aux chanteurs, s’est immobilisée, qui veut oublier le passé et qui ne donne plus l’impression de croire à un avenir, est obtenue par l’incessant passage circulaire de l’information, revenant à tout instant sur une liste très succincte des mêmes vétilles, annoncées passionnément comme d’importantes nouvelles ; alors que ne passent que rarement, et par brèves saccades, les nouvelles véritablement importantes, sur ce qui change effectivement. Elles concernent toujours la condamnation que ce monde semble avoir prononcée contre son existence, les étapes de son auto-destruction programmée.

     

    VI

     

    La première intention de la domination spectaculaire était de faire disparaître la connaissance historique en général ; et d’abord presque toutes les informations et tous les commentaires raisonnables sur le plus récent passé. Une si flagrante évidence n’a pas besoin d’être expliquée. Le spectacle organise avec maîtrise l’ignorance de ce qui advient et, tout de suite après, l’oubli de ce qui a pu quand même en être connu. Le plus important est le plus caché. Rien, depuis vingt ans, n’a été recouvert de tant de mensonges commandés que l’histoire de mai 1968. D’utiles leçons ont pourtant été tirées de quelques études démystifiées sur ces journées et leurs origines ; mais c’est le secret de l’État.

     

    En France, il y a déjà une dizaine d’années, un président de la République, oublié depuis mais flottant alors à la surface du spectacle, exprimait naïvement la joie qu’il ressentait, « sachant que nous vivrons désormais dans un monde sans mémoire, où, comme sur la surface de l’eau, l’image chasse indéfiniment l’image ». C’est en effet commode pour qui est aux affaires ; et sait y rester. La fin de l’histoire est un plaisant repos pour tout pouvoir présent. Elle lui garantit absolument le succès de l’ensemble de ses entreprises, ou du moins le bruit du succès.

     

    Un pouvoir absolu supprime d’autant plus radicalement l’histoire qu’il a pour ce faire des intérêts ou des obligations plus impérieux, et surtout selon qu’il a trouvé de plus ou moins grandes facilités pratiques d’exécution. Ts’in Che-houang-ti a fait brûler les livres, mais il n’a pas réussi à les faire disparaître tous. Staline avait poussé plus loin la réalisation d’un tel projet dans notre siècle mais, malgré les complicités de toutes sortes qu’il a pu trouver hors des frontières de son empire, il restait une vaste zone du monde inaccessible à sa police, où l’on riait de ses impostures. Le spectaculaire intégré a fait mieux, avec de très nouveaux procédés, et en opérant cette fois mondialement. L’ineptie qui se fait respecter partout, il n’est plus permis d’en rire ; en tout cas il est devenu impossible de faire savoir qu’on en rit.

     

    Le domaine de l’histoire était le mémorable, la totalité des événements dont les conséquences se manifesteraient longtemps. C’était inséparablement la connaissance qui devrait durer, et aiderait à comprendre, au moins partiellement, ce qu’il adviendrait de nouveau : « une acquisition pour toujours », dit Thucydide. Par là l’histoire était la mesure d’une nouveauté véritable ; et qui vend la nouveauté a tout intérêt à faire disparaître le moyen de la mesurer. Quand l’important se fait socialement reconnaître comme ce qui est instantané, et va l’être encore l’instant d’après, autre et même, et que remplacera toujours une autre importance instantanée, on peut aussi bien dire que le moyen employé garantit une sorte d’éternité de cette non-importance, qui parle si haut.

     

    Le précieux avantage que le spectacle a retiré de cette mise hors la loi de l’histoire, d’avoir déjà condamné toute l’histoire récente à passer à la clandestinité, et d’avoir réussi à faire oublier très généralement l’esprit historique dans la société, c’est d’abord de couvrir sa propre histoire : le mouvement même de sa récente conquête du monde. Son pouvoir apparaît déjà familier, comme s’il avait depuis toujours été là. Tous les usurpateurs ont voulu faire oublier qu’ils viennent d’arriver.

     

    VII

     

    Avec la destruction de l’histoire, c’est l’événement contemporain lui-même qui s’éloigne aussitôt dans une distance fabuleuse, parmi ses récits invérifiables, ses statistiques incontrôlables, ses explications invraisemblables et ses raisonnements intenables. À toutes les sottises qui sont avancées spectaculairement, il n’y a jamais que des médiatiques qui pourraient répondre, par quelques respectueuses rectifications ou remontrances, et encore en sont-ils avares car, outre leur extrême ignorance, leur solidarité, de métier et de cœur, avec l’autorité générale du spectacle, et avec la société qu’il exprime, leur fait un devoir, et aussi un plaisir, de ne jamais s’écarter de cette autorité, dont la majesté ne doit pas être lésée. Il ne faut pas oublier que tout médiatique, et par salaire et par autres récompenses ou soultes, a toujours un maître, parfois plusieurs ; et que tout médiatique se sait remplaçable.

     

    Tous les experts sont médiatiques-étatiques, et ne sont reconnus experts que par là. Tout expert sert son maître, car chacune des anciennes possibilités d’indépendance a été à peu près réduite à rien par les conditions d’organisation de la société présente. L’expert qui sert le mieux, c’est, bien sûr, l’expert qui ment. Ceux qui ont besoin de l’expert, ce sont, pour des motifs différents, le falsificateur et l’ignorant. Là où l’individu n’y reconnaît plus rien par lui-même, il sera formellement rassuré par l’expert. Il était auparavant normal qu’il y ait des experts de l’art des Étrusques ; et ils étaient toujours compétents, car l’art étrusque n’est pas sur le marché. Mais, par exemple, une époque qui trouve rentable de falsifier chimiquement nombre de vins célèbres, ne pourra les vendre que si elle a formé des experts en vins qui entraîneront les caves à aimer leurs nouveaux parfums, plus reconnaissables. Cervantès remarque que « sous un mauvais manteau, on trouve souvent un bon buveur ». Celui qui connaît le vin ignore souvent les règles de l’industrie nucléaire ; mais la domination spectaculaire estime que, puisqu’un expert s’est moqué de lui à propos d’industrie nucléaire, un autre expert pourra bien s’en moquer à propos du vin. Et on sait, par exemple, combien l’expert en météorologie médiatique, qui annonce les températures ou les pluies prévues pour les quarante-huit heures à venir, est tenu à beaucoup de réserves par l’obligation de maintenir des équilibres économiques, touristiques et régionaux, quand tant de gens circulent si souvent sur tant de routes, entre des lieux également désolés ; de sorte qu’il aura plutôt à réussir comme amuseur.

     

    Un aspect de la disparition de toute connaissance historique objective se manifeste à propos de n’importe quelle réputation personnelle, qui est devenue malléable et rectifiable à volonté par ceux qui contrôlent toute l’information, celle que l’on recueille et aussi celle, bien différente, que l’on diffuse ; ils ont donc toute licence pour falsifier. Car une évidence historique dont on ne veut rien savoir dans le spectacle n’est plus une évidence. Là où personne n’a plus que la renommée qui lui a été attribuée comme une faveur par la bienveillance d’une Cour spectaculaire, la disgrâce peut suivre instantanément. Une notoriété anti-spectaculaire est devenue quelque chose d’extrêmement rare. Je suis moi-même l’un des derniers vivants à en posséder une ; à n’en avoir jamais eu d’autre. Mais c’est aussi devenu extraordinairement suspect. La société s’est officiellement proclamée spectaculaire. Être connu en dehors des relations spectaculaires, cela équivaut déjà à être connu comme ennemi de la société.

     

    Il est permis de changer du tout au tout le passé de quelqu’un, de le modifier radicalement, de le recréer dans le style des procès de Moscou ; et sans qu’il soit même nécessaire de recourir aux lourdeurs d’un procès. On peut tuer à moindres frais. Les faux témoins, peut-être maladroits — mais quelle capacité de sentir cette maladresse pourrait-elle rester aux spectateurs qui seront témoins des exploits de ces faux témoins ? — et les faux documents, toujours excellents, ne peuvent manquer à ceux qui gouvernent le spectaculaire intégré, ou à leurs amis. Il n’est donc plus possible de croire, sur personne, rien de ce qui n’a pas été connu par soi-même, et directement. Mais, en fait, on n’a même plus très souvent besoin d’accuser faussement quelqu’un. Dès lors que l’on détient le mécanisme commandant la seule vérification sociale qui se fait pleinement et universellement reconnaître, on dit ce qu’on veut. Le mouvement de la démonstration spectaculaire se prouve simplement en marchant en rond : en revenant, en se répétant, en continuant d’affirmer sur l’unique terrain où réside désormais ce qui peut s’affirmer publiquement, et se faire croire, puisque c’est de cela seulement que tout le monde sera témoin. L’autorité spectaculaire peut également nier n’importe quoi, une fois, trois fois, et dire qu’elle n’en parlera plus, et parler d’autre chose ; sachant bien qu’elle ne risque plus aucune autre riposte sur son propre terrain, ni sur un autre. Car il n’existe plus d’agora, de communauté générale ; ni même de communautés restreintes à des corps intermédiaires ou à des institutions autonomes, à des salons ou des cafés, aux travailleurs d’une seule entreprise ; nulle place où le débat sur les vérités qui concernent ceux qui sont là puisse s’affranchir durablement de l’écrasante présence du discours médiatique, et des différentes forces organisées pour le relayer. Il n’existe plus maintenant de jugement, garanti relativement indépendant, de ceux qui constituaient le monde savant ; de ceux par exemple qui, autrefois, plaçaient leur fierté dans une capacité de vérification, permettant d’approcher ce qu’on appelait l’histoire impartiale des faits, de croire au moins qu’elle méritait d’être connue. Il n’y a même plus de vérité bibliographique incontestable, et les résumés informatisés des fichiers des bibliothèques nationales pourront en supprimer d’autant mieux les traces. On s’égarerait en pensant à ce que furent naguère des magistrats, des médecins, des historiens, et aux obligations impératives qu’ils se reconnaissaient, souvent, dans les limites de leurs compétences : les hommes ressemblent plus à leur temps qu’à leur père.

     

    Ce dont le spectacle peut cesser de parler pendant trois jours est comme ce qui n’existe pas. Car il parle alors de quelque chose d’autre, et c’est donc cela qui, dès lors, en somme, existe. Les conséquences pratiques, on le voit, en sont immenses.

     

    On croyait savoir que l’histoire était apparue, en Grèce, avec la démocratie. On peut vérifier qu’elle disparaît du monde avec elle.

     

    Il faut pourtant ajouter, à cette liste des triomphes du pouvoir, un résultat pour lui négatif : un État, dans la gestion duquel s’installe durablement un grand déficit de connaissances historiques, ne peut plus être conduit stratégiquement.

     

    VIII

     

    La société qui s’annonce démocratique, quand elle est parvenue au stade du spectaculaire intégré, semble être admise partout comme étant la réalisation d’une perfection fragile. De sorte qu’elle ne doit plus être exposée à des attaques, puisqu’elle est fragile ; et du reste n’est plus attaquable, puisque parfaite comme jamais société ne fut. C’est une société fragile parce qu’elle a grand mal à maîtriser sa dangereuse expansion technologique. Mais c’est une société parfaite pour être gouvernée ; et la preuve, c’est que tous ceux qui aspirent à gouverner veulent gouverner celle-là, par les mêmes procédés, et la maintenir presque exactement comme elle est. C’est la première fois, dans l’Europe contemporaine, qu’aucun parti ou fragment de parti n’essaie plus de seulement prétendre qu’il tenterait de changer quelque chose d’important. La marchandise ne peut plus être critiquée par personne : ni en tant que système général, ni même en tant que cette pacotille déterminée qu’il aura convenu aux chefs d’entreprises de mettre pour l’instant sur le marché.

     

    Partout où règne le spectacle, les seules forces organisées sont celles qui veulent le spectacle. Aucune ne peut donc plus être ennemie de ce qui existe, ni transgresser l’omertà qui concerne tout. On en a fini avec cette inquiétante conception, qui avait dominé durant plus de deux cents ans, selon laquelle une société pouvait être critiquable et transformable, réformée ou révolutionnée. Et cela n’a pas été obtenu par l’apparition d’arguments nouveaux, mais tout simplement parce que les arguments sont devenus inutiles. À ce résultat, on mesurera, plutôt que le bonheur général, la force redoutable des réseaux de la tyrannie.

     

    Jamais censure n’a été plus parfaite. Jamais l’opinion de ceux à qui l’on fait croire encore, dans quelques pays, qu’ils sont restés des citoyens libres, n’a été moins autorisée à se faire connaître, chaque fois qu’il s’agit d’un choix qui affectera leur vie réelle. Jamais il n’a été permis de leur mentir avec une si parfaite absence de conséquence. Le spectateur est seulement censé ignorer tout, ne mériter rien. Qui regarde toujours, pour savoir la suite, n’agira jamais : et tel doit bien être le spectateur. On entend citer fréquemment l’exception des États-Unis, où Nixon avait fini par pâtir un jour d’une série de dénégations trop cyniquement maladroites ; mais cette exception toute locale, qui avait quelques vieilles causes historiques, n’est manifestement plus vraie, puisque Reagan a pu faire récemment la même chose avec impunité. Tout ce qui n’est jamais sanctionné est véritablement permis. Il est donc archaïque de parler de scandale. On prête à un homme d’État italien de premier plan, ayant siégé simultanément dans le ministère et dans le gouvernement parallèle appelé P. 2, Potere Due, un mot qui résume le plus profondément la période où, un peu après l’Italie et les États-Unis, est entré le monde entier : « Il y avait des scandales, mais il n’y en a plus. »

     

    Dans Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte, Marx décrivait le rôle envahissant de l’État dans la France du second Empire, riche alors d’un demi-million de fonctionnaires : « Tout devint ainsi un objet de l’activité gouvernementale, depuis le pont, la maison d’école, la propriété communale d’un village jusqu’aux chemins de fer, aux propriétés nationales et aux universités provinciales. » La fameuse question du financement des partis politiques se posait déjà à l’époque, puisque Marx note que « les partis qui, à tour de rôle, luttaient pour la suprématie, voyaient dans la prise de possession de cet édifice énorme la proie principale du vainqueur ». Voilà qui sonne tout de même un peu bucolique et, comme on dit, dépassé, puisque les spéculations de l’État d’aujourd’hui concernent plutôt les villes nouvelles et les autoroutes, la circulation souterraine et la production d’énergie électro-nucléaire, la recherche pétrolière et les ordinateurs, l’administration des banques et les centres socio-culturels, les modifications du « paysage audiovisuel » et les exportations clandestines d’armes, la promotion immobilière et l’industrie pharmaceutique, l’agro-alimentaire et la gestion des hôpitaux, les crédits militaires et les fonds secrets du département, à toute heure grandissant, qui doit gérer les nombreux services de protection de la société. Et pourtant Marx est malheureusement resté trop longtemps actuel, qui évoque dans le même livre ce gouvernement « qui ne prend pas la nuit des décisions qu’il veut exécuter dans la journée, mais décide le jour et exécute la nuit ».

     

    IX

     

    Cette démocratie si parfaite fabrique elle-même son inconcevable ennemi, le terrorisme. Elle veut, en effet, être jugée sur ses ennemis plutôt que sur ses résultats. L’histoire du terrorisme est écrite par l’État ; elle est donc éducative. Les populations spectatrices ne peuvent certes pas tout savoir du terrorisme, mais elles peuvent toujours en savoir assez pour être persuadées que, par rapport à ce terrorisme, tout le reste devra leur sembler plutôt acceptable, en tout cas plus rationnel et plus démocratique.

     

    La modernisation de la répression a fini par mettre au point, d’abord dans l’expérience-pilote de l’Italie sous le nom de « repentis », des accusateurs professionnels assermentés ; ce qu’à leur première apparition au XVIIe siècle, lors des troubles de la Fronde, on avait appelé des « témoins à brevet ». Ce progrès spectaculaire de la Justice a peuplé les prisons italiennes de plusieurs milliers de condamnés qui expient une guerre civile qui n’a pas eu lieu, une sorte de vaste insurrection armée qui par hasard n’a jamais vu venir son heure, un putschisme tissé de l’étoffe dont sont faits les rêves.

     

    On peut remarquer que l’interprétation des mystères du terrorisme paraît avoir introduit une symétrie entre des opinions contradictoires ; comme s’il s’agissait de deux écoles philosophiques professant des constructions métaphysiques absolument antagonistes. Certains ne verraient dans le terrorisme rien de plus que quelques évidentes manipulations par des services secrets ; d’autres estimeraient qu’au contraire il ne faut reprocher aux terroristes que leur manque total de sens historique. L’emploi d’un peu de logique historique permettrait de conclure assez vite qu’il n’y a rien de contradictoire à considérer que des gens qui manquent de tout sens historique peuvent également être manipulés ; et même encore plus facilement que d’autres. Il est aussi plus facile d’amener à « se repentir » quelqu’un à qui l’on peut montrer que l’on savait tout, d’avance, de ce qu’il a cru faire librement. C’est un effet inévitable des formes organisationnelles clandestines de type militaire, qu’il suffit d’infiltrer peu de gens en certains points du réseau pour en faire marcher, et tomber, beaucoup. La critique, dans ces questions d’évaluation des luttes armées, doit analyser quelquefois une de ces opérations en particulier, sans se laisser égarer par la ressemblance générale que toutes auraient éventuellement revêtue. On devrait d’ailleurs s’attendre, comme logiquement probable, à ce que les services de protection de l’État pensent à utiliser tous les avantages qu’ils rencontrent sur le terrain du spectacle, lequel justement a été de longue date organisé pour cela ; c’est au contraire la difficulté de s’en aviser qui est étonnante, et ne sonne pas juste.

     

    L’intérêt actuel de la justice répressive dans ce domaine consiste bien sûr à généraliser au plus vite. L’important dans cette sorte de marchandise, c’est l’emballage, ou l’étiquette : les barres de codage. Tout ennemi de la démocratie spectaculaire en vaut un autre, comme se valent toutes les démocraties spectaculaires. Ainsi, il ne peut plus y avoir de droit d’asile pour les terroristes, et même si l’on ne leur reproche pas de l’avoir été, ils vont certainement le devenir, et l’extradition s’impose. En novembre 1978, sur le cas de Gabor Winter, jeune ouvrier typographe accusé principalement, par le gouvernement de la République Fédérale Allemande, d’avoir rédigé quelques tracts révolutionnaires, Mlle Nicole Pradain, représentant du ministère public devant la Chambre d’accusation de la Cour d’appel de Paris, a vite démontré que « les motivations politiques », seule cause de refus d’extradition prévue par la convention franco-allemande du 29 novembre 1951, ne pouvaient être invoquées :

     

    « Gabor Winter n’est pas un délinquant politique, mais social. Il refuse les contraintes sociales. Un vrai délinquant politique n’a pas de sentiment de rejet devant la société. Il s’attaque aux structures politiques et non, comme Gabor Winter, aux structures sociales. » La notion du délit politique respectable ne s’est vue reconnaître en Europe qu’à partir du moment où la bourgeoisie avait attaqué avec succès les structures sociales antérieurement établies. La qualité de délit politique ne pouvait se disjoindre des diverses intentions de la critique sociale. C’était vrai pour Blanqui, Varlin, Durruti. On affecte donc maintenant de vouloir garder, comme un luxe peu coûteux, un délit purement politique, que personne sans doute n’aura plus jamais l’occasion de commettre, puisque personne ne s’intéresse plus au sujet ; hormis les professionnels de la politique eux-mêmes, dont les délits ne sont presque jamais poursuivis, et ne s’appellent pas non plus politiques. Tous les délits et les crimes sont effectivement sociaux. Mais de tous les crimes sociaux, aucun ne devra être regardé comme pire que l’impertinente prétention de vouloir encore changer quelque chose dans cette société, qui pense qu’elle n’a été jusqu’ici que trop patiente et trop bonne ; mais qui ne veut plus être blâmée.

     

    X

     

    La dissolution de la logique a été poursuivie, selon les intérêts fondamentaux du nouveau système de domination, par différents moyens qui ont opéré en se prêtant toujours un soutien réciproque. Plusieurs de ces moyens tiennent à l’instrumentation technique qu’a expérimentée et popularisée le spectacle ; mais quelques-uns sont plutôt liés à la psychologie de masse de la soumission.

     

    Sur le plan des techniques, quand l’image construite et choisie par quelqu’un d’autre est devenue le principal rapport de l’individu au monde qu’auparavant il regardait par lui-même, de chaque endroit où il pouvait aller, on n’ignore évidemment pas que l’image va supporter tout ; parce qu’à l’intérieur d’une même image on peut juxtaposer sans contradiction n’importe quoi. Le flux des images emporte tout, et c’est également quelqu’un d’autre qui gouverne à son gré ce résumé simplifié du monde sensible ; qui choisit où ira ce courant, et aussi le rythme de ce qui devra s’y manifester, comme perpétuelle surprise arbitraire, ne voulant laisser nul temps à la réflexion, et tout à fait indépendamment de ce que le spectateur peut en comprendre ou en penser. Dans cette expérience concrète de la soumission permanente, se trouve la racine psychologique de l’adhésion si générale à ce qui est là ; qui en vient à lui reconnaître ipso facto une valeur suffisante. Le discours spectaculaire tait évidemment, outre ce qui est proprement secret, tout ce qui ne lui convient pas. Il isole toujours, de ce qu’il montre, l’entourage, le passé, les intentions, les conséquences. Il est donc totalement illogique. Puisque personne ne peut plus le contredire, le spectacle a le droit de se contredire lui-même, de rectifier son passé. La hautaine attitude de ses serviteurs quand ils ont à faire savoir une version nouvelle, et peut-être plus mensongère encore, de certains faits, est de rectifier rudement l’ignorance et les mauvaises interprétations attribuées à leur public, alors qu’ils sont ceux-là mêmes qui s’empressaient la veille de répandre cette erreur, avec leur assurance coutumière. Ainsi, l’enseignement du spectacle et l’ignorance des spectateurs passent indûment pour des facteurs antagoniques alors qu’ils naissent l’un de l’autre. Le langage binaire de l’ordinateur est également une irrésistible incitation à admettre dans chaque instant, sans réserve, ce qui a été programmé comme l’a bien voulu quelqu’un d’autre, et qui se fait passer pour la source intemporelle d’une logique supérieure, impartiale et totale. Quel gain de vitesse, et de vocabulaire, pour juger de tout ! Politique ? Social ? Il faut choisir. Ce qui est l’un ne peut être l’autre. Mon choix s’impose. On nous siffle, et l’on sait pour qui sont ces structures. Il n’est donc pas surprenant que, dès l’enfance, les écoliers aillent facilement commencer, et avec enthousiasme, par le Savoir Absolu de l’informatique : tandis qu’ils ignorent toujours davantage la lecture, qui exige un véritable jugement à toutes les lignes ; et qui seule aussi peu donner accès à la vaste expérience humaine antéspectaculaire. Car la conversation est presque morte, et bientôt le seront beaucoup de ceux qui savaient parler.

     

    Sur le plan des moyens de la pensée des populations contemporaines, la première cause de la décadence tient clairement au fait que tout discours montré dans le spectacle ne laisse aucune place à la réponse ; et la logique ne s’était socialement formée que dans le dialogue. Mais aussi, quand s’est répandu le respect de ce qui parle dans le spectacle, qui est censé être important, riche, prestigieux, qui est l’autorité même, la tendance se répand aussi parmi les spectateurs de vouloir être aussi illogiques que le spectacle, pour afficher un reflet individuel de cette autorité. Enfin, la logique n’est pas facile, et personne n’a souhaité la leur enseigner. Aucun drogué n’étudie la logique ; parce qu’il n’en a plus besoin, et parce qu’il n’en a plus la possibilité. Cette paresse du spectateur est aussi celle de n’importe quel cadre intellectuel, du spécialiste vite formé, qui essaiera dans tous les cas de cacher les étroites limites de ses connaissances par la répétition dogmatique de quelque argument d’autorité illogique.

     

    XI

     

    On croit généralement que ceux qui ont montré la plus grande incapacité en matière de logique sont précisément ceux qui se sont proclamés révolutionnaires. Ce reproche injustifié vient d’une époque antérieure, où presque tout le monde pensait avec un minimum de logique, à l’éclatante exception des crétins et des militants ; et chez ceux-ci la mauvaise foi souvent s’y mêlait, voulue parce que crue efficace. Mais il n’est pas possible aujourd’hui de négliger le fait que l’usage intensif du spectacle a, comme il fallait s’y attendre, rendu idéologue la majorité des contemporains, quoique seulement par saccades et par fragments. Le manque de logique, c’est-à-dire la perte de la possibilité de reconnaître instantanément ce qui est important et ce qui est mineur ou hors de la question ; ce qui est incompatible ou inversement pourrait bien être complémentaire ; tout ce qu’implique telle conséquence et ce que, du même coup, elle interdit ; cette maladie a été volontairement injectée à haute dose dans la population par les anesthésistes-réanimateurs du spectacle. Les contestataires n’ont été d’aucune manière plus irrationnels que les gens soumis. C’est seulement que, chez eux, cette irrationalité générale se voit plus intensément, parce qu’en affichant leur projet, ils ont essayé de mener une opération pratique ; ne serait-ce que lire certains textes en montrant qu’ils en comprennent le sens. Ils se sont donné diverses obligations de dominer la logique, et jusqu’à la stratégie, qui est très exactement le champ complet du déploiement de la logique dialectique des conflits ; alors que, tout comme les autres, ils sont même fort dépourvus de la simple capacité de se guider sur les vieux instruments imparfaits de la logique formelle. On n’en doute pas à propos d’eux ; alors que l’on n’y pense guère à propos des autres.

     

    L’individu que cette pensée spectaculaire appauvrie a marqué en profondeur, et plus que tout autre élément de sa formation, se place ainsi d’entrée de jeu au service de l’ordre établi, alors que son intention subjective a pu être complètement contraire à ce résultat. Il suivra pour l’essentiel le langage du spectacle, car c’est le seul qui lui est familier : celui dans lequel on lui a appris à parler. Il voudra sans doute se montrer ennemi de sa rhétorique ; mais il emploiera sa syntaxe. C’est un des points les plus importants de la réussite obtenue par la domination spectaculaire.

     

    La disparition si rapide du vocabulaire préexistant n’est qu’un moment de cette opération. Elle la sert.

     

    XII

     

    L’effacement de la personnalité accompagne fatalement les conditions de l’existence concrètement soumise aux normes spectaculaires, et ainsi toujours plus séparée des possibilités de connaître des expériences qui soient authentiques, et par là de découvrir ses préférences individuelles. L’individu, paradoxalement, devra se renier en permanence, s’il tient à être un peu considéré dans une telle société. Cette existence postule en effet une fidélité toujours changeante, une suite d’adhésions constamment décevantes à des produits fallacieux. Il s’agit de courir vite derrière l’inflation des signes dépréciés de la vie. La drogue aide à se conformer à cette organisation des choses ; la folie aide à la fuir.

     

    Dans toutes sortes d’affaires de cette société, où la distribution des biens s’est centralisée de telle manière qu’elle est devenue maîtresse, à la fois d’une façon notoire et d’une façon secrète, de la définition même de ce que pourra être le bien, il arrive que l’on attribue à certaines personnes des qualités, ou des connaissances, ou quelquefois même des vices, parfaitement imaginaires, pour expliquer par de telles causes le développement satisfaisant de certaines entreprises ; et cela à seule fin de cacher, ou du moins de dissimuler autant que possible, la fonction de diverses ententes qui décident de tout.

     

    Cependant, malgré ses fréquentes intentions, et ses lourds moyens, de mettre en lumière la pleine dimension de nombreuses personnalités supposées remarquables, la société actuelle, et pas seulement par tout ce qui a remplacé aujourd’hui les arts, ou par les discours à ce propos, montre beaucoup plus souvent le contraire : l’incapacité complète se heurte à une autre incapacité comparable ; elles s’affolent, et c’est à qui se mettra en déroute avant l’autre. Il arrive qu’un avocat, oubliant qu’il ne figure dans un procès que pour y être l’homme d’une cause, se laisse sincèrement influencer par un raisonnement de l’avocat adverse ; et même alors que ce raisonnement a pu être tout aussi peu rigoureux que le sien propre. Il arrive aussi qu’un suspect, innocent, avoue momentanément ce crime qu’il n’a pas commis ; pour la seule raison qu’il avait été impressionné par la logique de l’hypothèse d’un délateur qui voulait le croire coupable (cas du docteur Archambeau, à Poitiers, en 1984).

     

    McLuhan lui-même, le premier apologiste du spectacle, qui paraissait l’imbécile le plus convaincu de son siècle, a changé d’avis en découvrant enfin, en 1976, que « la pression des mass media pousse vers l’irrationnel », et qu’il deviendrait urgent d’en modérer l’emploi. Le penseur de Toronto avait auparavant passé plusieurs décennies à s’émerveiller des multiples libertés qu’apportait ce « village planétaire » si instantanément accessible à tous sans fatigue. Les villages, contrairement aux villes, ont toujours été dominés par le conformisme, l’isolement, la surveillance mesquine, l’ennui, les ragots toujours répétés sur quelques mêmes familles. Et c’est bien ainsi que se présente désormais la vulgarité de la planète spectaculaire, où il n’est plus possible de distinguer la dynastie des Grimaldi-Monaco, ou des Bourbons-Franco, de celle qui avait remplacé les Stuart. Pourtant d’ingrats disciples essaient aujourd’hui de faire oublier McLuhan, et de rajeunir ses premières trouvailles, visant à leur tour une carrière dans l’éloge médiatique de toutes ces nouvelles libertés qui seraient à « choisir » aléatoirement dans l’éphémère. Et probablement ils se renieront plus vite que leur inspirateur.

     

    XIII

     

    Le spectacle ne cache pas que quelques dangers environnent l’ordre merveilleux qu’il a établi. La pollution des océans et la destruction des forêts équatoriales menacent le renouvellement de l’oxygène de la Terre ; sa couche d’ozone résiste mal au progrès industriel ; les radiations d’origine nucléaire s’accumulent irréversiblement. Le spectacle conclut seulement que c’est sans importance. Il ne veut discuter que sur les dates et les doses. Et en ceci seulement, il parvient à rassurer ; ce qu’un esprit pré-spectaculaire aurait tenu pour impossible.

     

    Les méthodes de la démocratie spectaculaire sont d’une grande souplesse, contrairement à la simple brutalité du diktat totalitaire. On peut garder le nom quand la chose a été secrètement changée (de la bière, du bœuf, un philosophe). On peut aussi bien changer le nom quand la chose a été secrètement continuée : par exemple en Angleterre l’usine de retraitement des déchets nucléaires de Windscale a été amenée à faire appeler sa localité Sellafield afin de mieux égarer les soupçons, après un désastreux incendie en 1957, mais ce retraitement toponymique n’a pas empêché l’augmentation de la mortalité par cancer et leucémie dans ses alentours. Le gouvernement anglais, on l’apprend démocratiquement trente ans plus tard, avait alors décidé de garder secret un rapport sur la catastrophe qu’il jugeait, et non sans raison, de nature à ébranler la confiance que le public accordait au nucléaire.

     

    Les pratiques nucléaires, militaires ou civiles, nécessitent une dose de secret plus forte que partout ailleurs ; où comme on sait il en faut déjà beaucoup. Pour faciliter la vie, c’est-à-dire les mensonges, des savants élus par les maîtres de ce système, on a découvert l’utilité de changer aussi les mesures, de les varier selon un plus grand nombre de points de vue, les raffiner, afin de pouvoir jongler, selon les cas, avec plusieurs de ces chiffres difficilement convertibles. C’est ainsi que l’on peut disposer, pour évaluer la radioactivité, des unités de mesure suivantes : le curie, le becquerel, le röntgen, le rad, alias centigray, le rem, sans oublier le facile millirad et le sivert, qui n’est autre qu’une pièce de 100 rems. Cela évoque le souvenir des subdivisions de la monnaie anglaise, dont les étrangers ne maîtrisaient pas vite la complexité, au temps où Sellafield s’appelait encore Windscale.

     

    On conçoit la rigueur et la précision qu’auraient pu atteindre, au XIXe siècle, l’histoire des guerres et, par conséquent, les théoriciens de la stratégie si, afin de ne pas donner d’informations trop confidentielles aux commentateurs neutres ou aux historiens ennemis, on s’en était habituellement tenu à rendre compte d’une campagne en ces termes : « La phase préliminaire comporte une série d’engagements où, de notre côté, une solide avant-garde, constituée par quatre généraux et les unités placées sous leur commandement, se heurte à un corps ennemi comptant 13 000 baïonnettes. Dans la phase ultérieure se développe une bataille rangée, longuement disputée, où s’est portée la totalité de notre armée, avec ses 290 canons et sa cavalerie forte de 18 000 sabres ; tandis que l’adversaire lui a opposé des troupes qui n’alignaient pas moins de 3 600 lieutenants d’infanterie, quarante capitaines de hussards et vingt-quatre de cuirassiers. Après des alternances d’échecs et de succès de part et d’autre, la bataille peut être considérée finalement comme indécise. Nos pertes, plutôt au-dessous du chiffre moyen que l’on constate habituellement dans des combats d’une durée et d’une intensité comparables, sont sensiblement supérieures à celles des Grecs à Marathon, mais restent inférieures à celles des Prussiens à Iéna. » D’après cet exemple, il n’est pas impossible à un spécialiste de se faire une idée vague des forces engagées. Mais la conduite des opérations est assurée de rester au-dessus de tout jugement.

     

    En juin 1987, Pierre Bacher, directeur adjoint de l’équipement à l’E.D.F., a exposé la dernière doctrine de la sécurité des centrales nucléaires. En les dotant de vannes et de filtres, il devient beaucoup plus facile d’éviter les catastrophes majeures, la fissuration ou l’explosion de l’enceinte, qui toucheraient l’ensemble d’une « région ». C’est ce que l’on obtient à trop vouloir confiner. Il vaut mieux, chaque fois que la machine fait mine de s’emballer, décompresser doucement, en arrosant un étroit voisinage de quelques kilomètres, voisinage qui sera chaque fois très différemment et aléatoirement prolongé par le caprice des vents. Il révèle que, dans les deux années précédentes, les discrets essais menés à Cadarache, dans la Drôme, « ont concrètement montré que les rejets — essentiellement des gaz — ne dépassent pas quelques pour mille, au pire un pour cent de la radioactivité régnant dans l’enceinte ». Ce pire reste donc très modéré : un pour cent. Auparavant on était sûrs qu’il n’y avait aucun risque, sauf dans le cas d’accident, logiquement impossible. Les premières années d’expérience ont changé ce raisonnement ainsi : puisque l’accident est toujours possible, ce qu’il faut éviter, c’est qu’il atteigne un seuil catastrophique, et c’est aisé. Il suffit de contaminer coup par coup avec modération. Qui ne sent qu’il est infiniment plus sain de se borner pendant quelques années à boire 140 centilitres de vodka par jour, au lieu de commencer tout de suite à s’enivrer comme des Polonais ?

     

    Il est assurément dommage que la société humaine rencontre de si brûlants problèmes au moment où il est devenu matériellement impossible de faire entendre la moindre objection au discours marchand ; au moment où la domination, justement parce qu’elle est abritée par le spectacle de toute réponse à ses décisions et justifications fragmentaires ou délirantes, croit qu’elle n’a plus besoin de penser ; et véritablement ne sait plus penser. Aussi ferme que soit le démocrate, ne préférerait-il pas qu’on lui ait choisi des maîtres plus intelligents ?

     

    À la conférence internationale d’experts tenue à Genève en décembre 1986, il était tout simplement question d’une interdiction mondiale de la production de chlorofluorocarbone, le gaz qui fait disparaître depuis peu, mais à très vive allure, la mince couche d’ozone qui protégeait cette planète — on s’en souviendra — contre les effets nocifs du rayonnement cosmique. Daniel Verilhe, représentant de la filiale de produits chimiques d’Elf-Aquitaine, et siégeant à ce titre dans une délégation française fermement opposée à cette interdiction, faisait une remarque pleine de sens : « Il faut bien trois ans pour mettre au point d’éventuels substituts et les coûts peuvent être multipliés par quatre. » On sait que cette fugitive couche d’ozone, à une telle altitude, n’appartient à personne, et n’a aucune valeur marchande. Le stratège industriel a donc pu faire mesurer à ses contradicteurs toute leur inexplicable insouciance économique, par ce rappel à la réalité : « Il est très hasardeux de baser une stratégie industrielle sur des impératifs en matière d’environnement. »

     

    Ceux qui avaient, il y a déjà bien longtemps, commencé à critiquer l’économie politique en la définissant comme « le reniement achevé de l’homme », ne s’étaient pas trompés. On la reconnaîtra à ce trait.

     

    XIV

     

    On entend dire que la science est maintenant soumise à des impératifs de rentabilité économique ; cela a toujours été vrai. Ce qui est nouveau, c’est que l’économie en soit venue à faire ouvertement la guerre aux humains ; non plus seulement aux possibilités de leur vie, mais à celles de leur survie. C’est alors que la pensée scientifique a choisi, contre une grande part de son propre passé anti-esclavagiste, de servir la domination spectaculaire. La science possédait, avant d’en venir là, une autonomie relative. Elle savait donc penser sa parcelle de réalité ; et ainsi elle avait pu immensément contribuer à augmenter les moyens de l’économie. Quand l’économie toute-puissante est devenue folle, et les temps spectaculaires ne sont rien d’autre, elle a supprimé les dernières traces de l’autonomie scientifique, inséparablement sur le plan méthodologique et sur le plan des conditions pratiques de l’activité des « chercheurs ». On ne demande plus à la science de comprendre le monde, ou d’y améliorer quelque chose. On lui demande de justifier instantanément tout ce qui se fait. Aussi stupide sur ce terrain que sur tous les autres, qu’elle exploite avec la plus ruineuse irréflexion, la domination spectaculaire a fait abattre l’arbre gigantesque de la connaissance scientifique à seule fin de s’y faire tailler une matraque. Pour obéir à cette ultime demande sociale d’une justification manifestement impossible, il vaut mieux ne plus trop savoir penser, mais être au contraire assez bien exercé aux commodités du discours spectaculaire. Et c’est en effet dans cette carrière qu’a lestement trouvé sa plus récente spécialisation, avec beaucoup de bonne volonté, la science prostituée de ces jours méprisables.

     

    La science de la justification mensongère était naturellement apparue dès les premiers symptômes de la décadence de la société bourgeoise, avec la prolifération cancéreuse des pseudo-sciences dites « de l’homme » ; mais par exemple la médecine moderne avait pu, un temps, se faire passer pour utile, et ceux qui avaient vaincu la variole ou la lèpre étaient autres que ceux qui ont bassement capitulé devant les radiations nucléaires ou la chimie agro-alimentaire. On remarque vite que la médecine aujourd’hui n’a, bien sûr, plus le droit de défendre la santé de la population contre l’environnement pathogène, car ce serait s’opposer à l’État, ou seulement à l’industrie pharmaceutique.

     

    Mais ce n’est pas seulement par cela qu’elle est obligée de taire, que l’activité scientifique présente avoue ce qu’elle est devenue. C’est aussi par ce que, très souvent, elle a la simplicité de dire. Annonçant en novembre 1985, après une expérimentation de huit jours sur quatre malades, qu’ils avaient peut-être découvert un remède efficace contre le S.I.D.A., les professeurs Even et Andrieu, de l’hôpital Laënnec, soulevèrent deux jours après, les malades étant morts, quelques réserves de la part de plusieurs médecins, moins avancés ou peut-être jaloux, pour leur façon assez précipitée de courir faire enregistrer ce qui n’était qu’une trompeuse apparence de victoire ; quelques heures avant l’écroulement. Et ceux-là s’en défendirent sans se troubler, en affirmant qu’« après tout, mieux vaut de faux espoirs que pas d’espoir du tout ». Ils étaient même trop ignorants pour reconnaître que cet argument, à lui seul, était un complet reniement de l’esprit scientifique ; et qu’il avait historiquement toujours servi à couvrir les profitables rêveries des charlatans et des sorciers, dans les temps où on ne leur confiait pas la direction des hôpitaux.

     

    Quand la science officielle en vient à être conduite de la sorte, comme tout le reste du spectacle social qui, sous une présentation matériellement modernisée et enrichie, n’a fait que reprendre les très anciennes techniques des tréteaux forains illusionnistes, aboyeurs et barons —, on ne peut être surpris de voir quelle grande autorité reprennent parallèlement, un peu partout, les mages et les sectes, le zen emballé sous vide ou la théologie des Mormons. L’ignorance, qui a bien servi les puissances établies, a été en surplus toujours exploitée par d’ingénieuses entreprises qui se tenaient en marge des lois. Quel moment plus favorable que celui où l’analphabétisme a tant progressé ? Mais cette réalité est niée à son tour par une autre démonstration de sorcellerie. L’U.N.E.S.C.O., lors de sa fondation, avait adopté une définition scientifique, très précise, de l’analphabétisme qu’elle se donnait pour tâche de combattre dans les pays arriérés. Quand on a vu revenir inopinément le même fait, mais cette fois du côté des pays dits avancés, comme un autre, attendant Grouchy, vit surgir Blücher dans sa bataille, il a suffi de faire donner la Garde des experts ; et ils ont vite enlevé la formule d’un seul assaut irrésistible, en remplaçant le terme analphabétisme par celui d’illettrisme : comme un « faux patriotique » peut paraître opportunément pour soutenir une bonne cause nationale. Et pour fonder sur le roc, entre pédagogues, la pertinence du néologisme, on fait vite passer une nouvelle définition, comme si elle était admise depuis toujours, et selon laquelle, tandis que l’analphabète était, on sait, celui qui n’avait jamais appris à lire, l’illettré au sens moderne est, tout au contraire, celui qui a appris la lecture (et l’a même mieux apprise qu’avant, peuvent du coup témoigner froidement les plus doués des théoriciens et historiens officiels de la pédagogie), mais qui l’a par hasard aussitôt oubliée. Cette surprenante explication risquerait d’être moins apaisante qu’inquiétante, si elle n’avait l’art d’éviter, en parlant à côté et comme si elle ne la voyait pas, la première conséquence qui serait venue à l’esprit de tous dans des époques plus scientifiques : à savoir que ce dernier phénomène mériterait lui-même d’être expliqué, et combattu, puisqu’il n’avait jamais pu être observé, ni même imaginé, où que ce soit, avant les récents progrès de la pensée avariée ; quand la décadence de l’explication accompagne d’un pas égal la décadence de la pratique.

     

    XV

     

    Il y a plus de cent ans, le Nouveau Dictionnaire des Synonymes français d’A.-L. Sardou définissait les nuances qu’il faut saisir entre : fallacieux, trompeur, imposteur, séducteur, insidieux, captieux ; et qui ensemble constituent aujourd’hui une sorte de palette des couleurs qui conviennent à un portrait de la société du spectacle. Il n’appartenait pas à son temps, ni à son expérience de spécialiste, d’exposer aussi clairement les sens voisins, mais très différents, des périls que doit normalement s’attendre à affronter tout groupe qui s’adonne à la subversion, et suivant par exemple cette gradation : égaré, provoqué, infiltré, manipulé, usurpé, retourné. Ces nuances considérables ne sont jamais apparues, en tout cas, aux doctrinaires de la « lutte armée ».

     

    « Fallacieux, du latin fallaciosus, habile ou habitué à tromper, plein de fourberie : la terminaison de cet adjectif équivaut au superlatif de trompeur. Ce qui trompe ou induit à erreur de quelque manière que ce soit, est trompeur : ce qui est fait pour tromper, abuser, jeter dans l’erreur par un dessein formé de tromper avec l’artifice et l’appareil imposant le plus propre pour abuser, est fallacieux. Trompeur est un mot générique et vague ; tous les genres de signes et d’apparences incertaines sont trompeurs : fallacieux désigne la fausseté, la fourberie, l’imposture étudiée ; des discours, des protestations, des raisonnements sophistiques, sont fallacieux. Ce mot a des rapports avec ceux d’imposteur, de séducteur, d’insidieux, de captieux, mais sans équivalent. Imposteur désigne tous les genres de fausses apparences, ou de trames concertées pour abuser ou pour nuire ; l’hypocrisie, par exemple, la calomnie, etc. Séducteur exprime l’action propre de s’emparer de quelqu’un, de l’égarer par des moyens adroits et insinuants. Insidieux ne marque que l’action de tendre adroitement des pièges et d’y faire tomber. Captieux se borne à l’action subtile de surprendre quelqu’un et de le faire tomber dans l’erreur. Fallacieux rassemble la plupart de ces caractères. »

     

    XVI

     

    Le concept, encore jeune, de désinformation a été récemment importé de Russie, avec beaucoup d’autres inventions utiles à la gestion des États modernes. Il est toujours hautement employé par un pouvoir, ou corollairement par des gens qui détiennent un fragment d’autorité économique ou politique, pour maintenir ce qui est établi ; et toujours en attribuant à cet emploi une fonction contre-offensive. Ce qui peut s’opposer à une seule vérité officielle doit être forcément une désinformation émanant de puissances hostiles, ou au moins de rivaux, et elle aurait été intentionnellement faussée par la malveillance. La désinformation ne serait pas la simple négation d’un fait qui convient aux autorités, ou la simple affirmation d’un fait qui ne leur convient pas : on appelle cela psychose. Contrairement au pur mensonge, la désinformation, et voilà en quoi le concept est intéressant pour les défenseurs de la société dominante, doit fatalement contenir une certaine part de vérité, mais délibérément manipulée par un habile ennemi. Le pouvoir qui parle de désinformation ne croit pas être lui-même absolument sans défauts, mais il sait qu’il pourra attribuer à toute critique précise cette excessive insignifiance qui est dans la nature de la désinformation ; et que de la sorte il n’aura jamais à convenir d’un défaut particulier.

     

    En somme, la désinformation serait le mauvais usage de la vérité. Qui la lance est coupable, et qui la croit, imbécile. Mais qui serait donc l’habile ennemi ? Ici, ce ne peut pas être le terrorisme, qui ne risque de « désinformer » personne, puisqu’il est chargé de représenter ontologiquement l’erreur la plus balourde et la moins admissible. Grâce à son étymologie, et aux souvenirs contemporains des affrontements limités qui, vers le milieu du siècle, opposèrent brièvement l’Est et l’Ouest, spectaculaire concentré et spectaculaire diffus, aujourd’hui encore le capitalisme du spectaculaire intégré fait semblant de croire que le capitalisme de bureaucratie totalitaire — présenté même parfois comme la base arrière ou l’inspiration des terroristes — reste son ennemi essentiel, comme aussi bien l’autre dira la même chose du premier ; malgré les preuves innombrables de leur alliance et solidarité profondes. En fait tous les pouvoirs qui sont installés, en dépit de quelques réelles rivalités locales, et sans vouloir le dire jamais, pensent continuellement ce qu’avait su rappeler un jour, du côté de la subversion et sans grand succès sur l’instant, un des rares internationalistes allemands après qu’eut commencé la guerre de 1914 : « L’ennemi principal est dans notre pays. » La désinformation est finalement l’équivalent de ce que représentaient, dans le discours de la guerre sociale du XIXe siècle, « les mauvaises passions ». C’est tout ce qui est obscur et risquerait de vouloir s’opposer à l’extraordinaire bonheur dont cette société, on le sait bien, fait bénéficier ceux qui lui ont fait confiance ; bonheur qui ne saurait être trop payé par différents risques ou déboires insignifiants. Et tous ceux qui voient ce bonheur dans le spectacle admettent qu’il n’y a pas à lésiner sur son coût ; tandis que les autres désinforment.

     

    L’autre avantage que l’on trouve à dénoncer, en l’expliquant ainsi, une désinformation bien particulière, c’est qu’en conséquence le discours global du spectacle ne saurait être soupçonné d’en contenir, puisqu’il peut désigner, avec la plus scientifique assurance, le terrain où se reconnaît la seule désinformation : c’est tout ce qu’on peut dire et qui ne lui plaira pas.

     

    C’est sans doute par erreur — à moins plutôt que ce ne soit un leurre délibéré — qu’a été agité récemment en France le projet d’attribuer officiellement une sorte de label à du médiatique « garanti sans désinformation » : ceci blessait quelques professionnels des media, qui voudraient encore croire, ou plus modestement faire croire, qu’ils ne sont pas effectivement censurés dès à présent. Mais surtout le concept de désinformation n’a évidemment pas à être employé défensivement, et encore moins dans une défensive statique, en garnissant une Muraille de Chine, une ligne Maginot, qui devrait couvrir absolument un espace censé être interdit à la désinformation. Il faut qu’il y ait de la désinformation, et qu’elle reste fluide, pouvant passer partout. Là où le discours spectaculaire n’est pas attaqué, il serait stupide de le défendre ; et ce concept s’userait extrêmement vite à le défendre, contre l’évidence, sur des points qui doivent au contraire éviter de mobiliser l’attention. De plus, les autorités n’ont aucun besoin réel de garantir qu’une information précise ne contiendrait pas de désinformation. Et elles n’en ont pas les moyens : elles ne sont pas si respectées, et ne feraient qu’attirer la suspicion sur l’information en cause. Le concept de désinformation n’est bon que dans la contre-attaque. Il faut le maintenir en deuxième ligne, puis le jeter instantanément en avant pour repousser toute vérité qui viendrait à surgir.

     

    Si parfois une sorte de désinformation désordonnée risque d’apparaître, au service de quelques intérêts particuliers passagèrement en conflit, et d’être crue elle aussi, devenant incontrôlable et s’opposant par là au travail d’ensemble d’une désinformation moins irresponsable, ce n’est pas qu’il y ait lieu de craindre que dans celle-là ne se trouvent engagés d’autres manipulateurs plus experts ou plus subtils : c’est simplement parce que la désinformation se déploie maintenant dans un monde où il n’y a plus de place pour aucune vérification.

     

    Le concept confusionniste de désinformation est mis en vedette pour réfuter instantanément, par le seul bruit de son nom, toute critique que n’auraient pas suffi à faire disparaître les diverses agences de l’organisation du silence. Par exemple, on pourrait dire un jour, si cela paraissait souhaitable, que cet écrit est une entreprise de désinformation sur le spectacle ; ou bien, c’est la même chose, de désinformation au détriment de la démocratie.

     

    Contrairement à ce qu’affirme son concept spectaculaire inversé, la pratique de la désinformation ne peut que servir l’État ici et maintenant, sous sa conduite directe, ou à l’initiative de ceux qui défendent les mêmes valeurs. En fait, la désinformation réside dans toute l’information existante ; et comme son caractère principal. On ne la nomme que là où il faut maintenir, par l’intimidation, la passivité. Là où la désinformation est nommée, elle n’existe pas. Là où elle existe, on ne la nomme pas.

     

    Quand il y avait encore des idéologies qui s’affrontaient, qui se proclamaient pour ou contre tel aspect connu de la réalité, il y avait des fanatiques, et des menteurs, mais pas de « désinformateurs ».

     

    Quand il n’est plus permis, par le respect du consensus spectaculaire, ou au moins par une volonté de gloriole spectaculaire, de dire vraiment ce à quoi l’on s’oppose, ou aussi bien ce que l’on approuve dans toutes ses conséquences ; mais où l’on rencontre souvent l’obligation de dissimuler un côté que l’on considère, pour quelque raison, comme dangereux dans ce que l’on est censé admettre, alors on pratique la désinformation ; comme par étourderie, ou comme par oubli, ou par prétendu faux raisonnement. Et par exemple, sur le terrain de la contestation après 1968, les récupérateurs incapables qui furent appelés « pro-situs » ont été les premiers désinformateurs, parce qu’ils dissimulaient autant que possible les manifestations pratiques à travers lesquelles s’était affirmée la critique qu’ils se flattaient d’adopter ; et, point gênés d’en affaiblir l’expression, ils ne citaient jamais rien ni personne, pour avoir l’air d’avoir eux-mêmes trouvé quelque chose.

     

    XVII

     

    Renversant une formule fameuse de Hegel, je notais déjà en 1967 que « dans le monde réellement renversé, le vrai est un moment du faux ». Les années passées depuis lors ont montré les progrès de ce principe dans chaque domaine particulier, sans exception.

    Ainsi, dans une époque où ne peut plus exister d’art contemporain, il devient difficile de juger des arts classiques. Ici comme ailleurs, l’ignorance n’est produite que pour être exploitée. En même temps que se perdent ensemble le sens de l’histoire et le goût, on organise des réseaux de falsification. Il suffit de tenir les experts et les commissaires-priseurs, et c’est assez facile, pour tout faire passer puisque dans les affaires de cette nature, comme finalement dans les autres, c’est la vente qui authentifie toute valeur. Après, ce sont les collectionneurs ou les musées, notamment américains, qui, gorgés de faux, auront intérêt à en maintenir la bonne réputation, tout comme le Fonds Monétaire International maintient la fiction de la valeur positive des immenses dettes de cent nations.

     

    Le faux forme le goût, et soutient le faux, en faisant sciemment disparaître la possibilité de référence à l’authentique. On refait même le vrai, dès que c’est possible, pour le faire ressembler au faux. Les Américains, étant les plus riches et les plus modernes, ont été les principales dupes de ce commerce du faux en art. Et ce sont justement les mêmes qui financent les travaux de restauration de Versailles ou de la Chapelle Sixtine. C’est pourquoi les fresques de Michel-Ange devront prendre des couleurs ravivées de bande dessinée, et les meubles authentiques de Versailles acquérir ce vif éclat de la dorure qui les fera ressembler beaucoup au faux mobilier d’époque Louis XIV importé à grands frais au Texas.

     

    Le jugement de Feuerbach, sur le fait que son temps préférait « l’image à la chose, la copie à l’original, la représentation à la réalité », a été entièrement confirmé par le siècle du spectacle, et cela dans plusieurs domaines où le XIXe siècle avait voulu rester à l’écart de ce qui était déjà sa nature profonde : la production industrielle capitaliste. C’est ainsi que la bourgeoisie avait beaucoup répandu l’esprit rigoureux du musée, de l’objet original, de la critique historique exacte, du document authentique. Mais aujourd’hui, c’est partout que le factice a tendance à remplacer le vrai. À ce point, c’est très opportunément que la pollution due à la circulation des automobiles oblige à remplacer par des répliques en plastique les chevaux de Marly ou les statues romanes du portail de Saint-Trophime. Tout sera en somme plus beau qu’avant, pour être photographié par des touristes.

     

    Le point culminant est sans doute atteint par le risible faux bureaucratique chinois des grandes statues de la vaste armée industrielle du Premier Empereur, que tant d’hommes d’État en voyage ont été conviés à admirer in situ. Cela prouve donc, puisque l’on a pu se moquer d’eux si cruellement, qu’aucun ne disposait, dans la masse de tous leurs conseillers, d’un seul individu qui connaisse l’histoire de l’art, en Chine ou hors de Chine. On sait que leur instruction a été tout autre : « L’ordinateur de Votre Excellence n’en a pas été informé. » Cette constatation que, pour la première fois, on peut gouverner sans avoir aucune connaissance artistique ni aucun sens de l’authentique ou de l’impossible, pourrait à elle seule suffire à conjecturer que tous ces naïfs jobards de l’économie et de l’administration vont probablement conduire le monde à quelque grande catastrophe ; si leur pratique effective ne l’avait pas déjà montré.

     

    XVIII

     

    Notre société est bâtie sur le secret, depuis les « sociétés-écrans » qui mettent à l’abri de toute lumière les biens concentrés des possédants jusqu’au « secret-défense » qui couvre aujourd’hui un immense domaine de pleine liberté extrajudiciaire de l’État ; depuis les secrets, souvent effrayants, de la fabrication pauvre, qui sont cachés derrière la publicité, jusqu’aux projections des variantes de l’avenir extrapolé, sur lesquelles la domination lit seule le cheminement le plus probable de ce qu’elle affirme n’avoir aucune sorte d’existence, tout en calculant les réponses qu’elle y apportera mystérieusement. On peut faire à ce propos quelques observations.

     

    Il y a toujours un plus grand nombre de lieux, dans les grandes villes comme dans quelques espaces réservés de la campagne, qui sont inaccessibles, c’est-à-dire gardés et protégés de tout regard ; qui sont mis hors de portée de la curiosité innocente, et fortement abrités de l’espionnage. Sans être tous proprement militaires, ils sont sur ce modèle placés au-delà de tout risque de contrôle par des passants ou des habitants ; ou même par la police, qui a vu depuis longtemps ses fonctions ramenées aux seules surveillance et répression de la délinquance la plus commune. Et c’est ainsi qu’en Italie, lorsque Aldo Moro était prisonnier de Potere Due, il n’a pas été détenu dans un bâtiment plus ou moins introuvable, mais simplement dans un bâtiment impénétrable.

     

    Il y a toujours un plus grand nombre d’hommes formés pour agir dans le secret ; instruits et exercés à ne faire que cela. Ce sont des détachements spéciaux d’hommes armés d’archives réservées, c’est-à-dire d’observations et d’analyses secrètes. Et d’autres sont armés de diverses techniques pour l’exploitation et la manipulation de ces affaires secrètes. Enfin, quand il s’agit de leurs branches « Action », ils peuvent également être équipés d’autres capacités de simplification des problèmes étudiés.

     

    Tandis que les moyens attribués à ces hommes spécialisés dans la surveillance et l’influence deviennent plus grands, ils rencontrent aussi des circonstances générales qui leur sont chaque année plus favorables. Quand par exemple les nouvelles conditions de la société du spectaculaire intégré ont forcé sa critique à rester réellement clandestine, non parce qu’elle se cache mais puisqu’elle est cachée par la pesante mise en scène de la pensée du divertissement, ceux qui sont pourtant chargés de surveiller cette critique, et au besoin de la démentir, peuvent finalement employer contre elle les recours traditionnels dans le milieu de la clandestinité : provocation, infiltrations, et diverses formes d’élimination de la critique authentique au profit d’une fausse qui aura pu être mise en place à cet effet. L’incertitude grandit, à tout propos, quand l’imposture générale du spectacle s’enrichit d’une possibilité de recours à mille impostures particulières. Un crime inexpliqué peut aussi être dit suicide, en prison comme ailleurs ; et la dissolution de la logique permet des enquêtes et des procès qui décollent verticalement dans le déraisonnable, et qui sont fréquemment faussés dès l’origine par d’extravagantes autopsies, que pratiquent de singuliers experts.

     

    Depuis longtemps, on s’est habitué partout à voir exécuter sommairement toutes sortes de gens. Les terroristes connus, ou considérés comme tels, sont combattus ouvertement d’une manière terroriste. Le Mossad va tuer au loin Abou Jihad, ou les S.A.S. anglais des Irlandais, ou la police parallèle du « G.A.L. » des Basques. Ceux que l’on fait tuer par de supposés terroristes ne sont pas eux-mêmes choisis sans raison ; mais il est généralement impossible d’être assuré de connaître ces raisons. On peut savoir que la gare de Bologne a sauté pour que l’Italie continue d’être bien gouvernée ; et ce que sont les « Escadrons de la mort » au Brésil ; et que la Mafia peut incendier un hôtel aux États-Unis pour appuyer un racket. Mais comment savoir à quoi ont pu servir, au fond, les « tueurs fous du Brabant » ? Il est difficile d’appliquer le principe Cui prodest ? dans un monde où tant d’intérêts agissants sont si bien cachés. De sorte que, sous le spectaculaire intégré, on vit et on meurt au point de confluence d’un très grand nombre de mystères.

     

    Des rumeurs médiatiques-policières prennent à l’instant, ou au pire après avoir été répétées trois ou quatre fois, le poids indiscuté de preuves historiques séculaires. Selon l’autorité légendaire du spectacle du jour, d’étranges personnages éliminés dans le silence reparaissent comme survivants fictifs, dont le retour pourra toujours être évoqué ou supputé, et prouvé par le plus simple on-dit des spécialistes. Ils sont quelque part entre l’Achéron et le Léthé, ces morts qui n’ont pas été régulièrement enterrés par le spectacle, ils sont censés dormir en attendant qu’on veuille les réveiller, tous, le terroriste redescendu des collines et le pirate revenu de la mer ; et le voleur qui n’a plus besoin de voler.

     

    L’incertitude est ainsi organisée partout. La protection de la domination procède très souvent par fausses attaques, dont le traitement médiatique fera perdre de vue la véritable opération : tel le bizarre coup de force de Tejero et de ses gardes civils aux Cortès en 1981, dont l’échec devait cacher un autre pronunciamiento plus moderne, c’est-à-dire masqué, qui a réussi. Également voyant, l’échec d’un sabotage par les services spéciaux français, en 1985, en Nouvelle-Zélande, a été parfois considéré comme un stratagème, peut-être destiné à détourner l’attention des nombreux nouveaux emplois de ces services, en faisant croire à leur caricaturale maladresse dans le choix des objectifs comme dans les modalités de l’exécution. Et plus assurément il a été presque partout estimé que les recherches géologiques d’un gisement pétrolier dans le sous-sol de la ville de Paris, qui ont été bruyamment menées à l’automne de 1986, n’avaient pas d’autre intention sérieuse que celle de mesurer le point qu’avait pu atteindre la capacité d’hébétude et de soumission des habitants ; en leur montrant une prétendue recherche si parfaitement démentielle sur le plan économique.

     

    Le pouvoir est devenu si mystérieux qu’après l’affaire des ventes illégales d’armes à l’Iran par la présidence des États-Unis, on a pu se demander qui commandait vraiment aux États-Unis, la plus forte puissance du monde dit démocratique ? Et donc qui diable peut commander le monde démocratique ?

     

    Plus profondément, dans ce monde officiellement si plein de respect pour toutes les nécessités économiques, personne ne sait jamais ce que coûte véritablement n’importe quelle chose produite : en effet, la part la plus importante du coût réel n’est jamais calculée ; et le reste est tenu secret.

     

    XIX

     

    Le général Noriega s’est fait un instant connaître mondialement au début de l’année 1988. Il était dictateur sans titre du Panama, pays sans armée, où il commandait la Garde Nationale. Car le Panama n’est pas vraiment un État souverain : il a été creusé pour son canal, et non l’inverse. Le dollar est sa monnaie, et la véritable armée qui y stationne est pareillement étrangère. Noriega avait donc fait toute sa carrière, ici parfaitement identique à celle de Jaruzelski en Pologne, comme général-policier, au service de l’occupant. Il était importateur de drogue aux États-Unis, car le Panama ne rapporte pas assez, et il exportait en Suisse ses capitaux « panaméens ». Il avait travaillé avec la C.I.A. contre Cuba et, pour avoir la couverture adéquate à ses activités économiques, il avait aussi dénoncé aux autorités américaines, si obsédées par ce problème, un certain nombre de ses rivaux dans l’importation. Son principal conseiller en matière de sécurité, qui donnait de la jalousie à Washington, était le meilleur sur le marché, Michael Harari, ancien officier du Mossad, le service secret d’Israël. Quand les Américains ont voulu se défaire du personnage, parce que certains de leurs tribunaux l’avaient imprudemment condamné, Noriega s’est déclaré prêt à se défendre pendant mille ans, par patriotisme panaméen, à la fois contre son peuple en révolte et contre l’étranger ; il a reçu aussitôt l’approbation publique des dictateurs bureaucratiques plus austères de Cuba et du Nicaragua, au nom de l’anti-impérialisme.

     

    Loin d’être une étrangeté étroitement panaméenne, ce général Noriega, qui vend tout et simule tout dans un monde qui partout fait de même, était, de part en part, comme sorte d’homme d’une sorte d’État, comme sorte de général, comme capitaliste, parfaitement représentatif du spectaculaire intégré ; et des réussites qu’il autorise dans les directions les plus variées de sa politique intérieure et internationale. C’est un modèle du prince de notre temps ; et parmi ceux qui se destinent à venir et à rester au pouvoir où que ce puisse être, les plus capables lui ressemblent beaucoup. Ce n’est pas le Panama qui produit de telles merveilles, c’est cette époque.

     

    XX

     

    Pour tout service de renseignements, sur ce point en accord avec la juste théorie clausewitzienne de la guerre, un savoir doit devenir un pouvoir. De là ce service tire à présent son prestige, son espèce de poésie spéciale. Tandis que l’intelligence a été si absolument chassée du spectacle, qui ne permet pas d’agir et ne dit pas grand-chose de vrai sur l’action des autres, elle semble presque s’être réfugiée parmi ceux qui analysent des réalités, et agissent secrètement sur des réalités. Récemment, des révélations que Margaret Thatcher a tout fait pour étouffer, mais en vain, les authentifiant de la sorte, ont montré qu’en Angleterre ces services avaient déjà été capables d’amener la chute d’un ministère dont ils jugeaient la politique dangereuse. Le mépris général que suscite le spectacle redonne ainsi, pour de nouvelles raisons, une attirance à ce qui a pu être appelé, au temps de Kipling, « le grand jeu ».

     

    La « conception policière de l’histoire » était au XIXe siècle une explication réactionnaire, et ridicule, alors que tant de puissants mouvements sociaux agitaient les masses. Les pseudo-contestataires d’aujourd’hui savent bien cela, par ouï-dire ou par quelques livres, et croient que cette conclusion est restée vraie pour l’éternité ; ils ne veulent jamais voir la pratique réelle de leur temps ; parce qu’elle est trop triste pour leurs froides espérances. L’État ne l’ignore pas, et en joue.

     

    Au moment où presque tous les aspects de la vie politique internationale, et un nombre grandissant de ceux qui comptent dans la politique intérieure, sont conduits et montrés dans le style des services secrets, avec leurres, désinformation, double explication — celle qui peut en cacher une autre, ou seulement en avoir l’air — le spectacle se borne à faire connaître le monde fatigant de l’incompréhensible obligatoire, une ennuyeuse série de romans policiers privés de vie et où toujours manque la conclusion. C’est là que la mise en scène réaliste d’un combat de nègres, la nuit, dans un tunnel, doit passer pour un ressort dramatique suffisant.

     

    L’imbécillité croit que tout est clair, quand la télévision a montré une belle image, et l’a commentée d’un hardi mensonge. La demi-élite se contente de savoir que presque tout est obscur, ambivalent, « monté » en fonction de codes inconnus. Une élite plus fermée voudrait savoir le vrai, très malaisé à distinguer clairement dans chaque cas singulier, malgré toutes les données réservées et les confidences dont elle peut disposer. C’est pourquoi elle aimerait connaître la méthode de la vérité, quoique chez elle cet amour reste généralement malheureux.

     

    XXI

     

    Le secret domine ce monde, et d’abord comme secret de la domination. Selon le spectacle, le secret ne serait qu’une nécessaire exception à la règle de l’information abondamment offerte sur toute la surface de la société, de même que la domination, dans ce « monde libre » du spectaculaire intégré, se serait réduite à n’être qu’un Département exécutif au service de la démocratie. Mais personne ne croit vraiment le spectacle. Comment les spectateurs acceptent-ils l’existence du secret qui, à lui seul, garantit qu’ils ne pourraient gérer un monde dont ils ignorent les principales réalités, si par extraordinaire on leur demandait vraiment leur avis sur la manière de s’y prendre ? C’est un fait que le secret n’apparaît à presque personne dans sa pureté inaccessible, et dans sa généralité fonctionnelle. Tous admettent qu’il y ait inévitablement une petite zone de secret réservée à des spécialistes ; et pour la généralité des choses, beaucoup croient être dans le secret.

     

    La Boétie a montré, dans le Discours sur la servitude volontaire, comment le pouvoir d’un tyran doit rencontrer de nombreux appuis parmi les cercles concentriques des individus qui y trouvent, ou croient y trouver, leur avantage. Et de même beaucoup de gens, parmi les politiques ou médiatiques qui sont flattés qu’on ne puisse les soupçonner d’être des irresponsables connaissent beaucoup de choses par relations et par confidences. Celui qui est content d’être dans la confidence n’est guère porté à la critiquer ; ni donc à remarquer que, dans toutes les confidences, la part principale de réalité lui sera toujours cachée. Il connaît, par la bienveillante protection des tricheurs, un peu plus de cartes, mais qui peuvent être fausses ; et jamais la méthode qui dirige et explique le jeu. Il s’identifie donc tout de suite aux manipulateurs, et méprise l’ignorance qu’au fond il partage. Car les bribes d’information que l’on offre à ces familiers de la tyrannie mensongère sont normalement infectées de mensonge, incontrôlables, manipulées. Elles font plaisir pourtant à ceux qui y accèdent, car ils se sentent supérieurs à tous ceux qui ne savent rien. Elles ne valent du reste que pour faire mieux approuver la domination, et jamais pour la comprendre effectivement. Elles constituent le privilège des spectateurs de première classe : ceux qui ont la sottise de croire qu’ils peuvent comprendre quelque chose, non en se servant de ce qu’on leur cache, mais en croyant ce qu’on leur révèle !

     

    La domination est lucide au moins en ceci qu’elle attend de sa propre gestion, libre et sans entraves, un assez grand nombre de catastrophes de première grandeur pour très bientôt ; et cela tant sur les terrains écologiques, chimique par exemple, que sur les terrains économiques, bancaire par exemple. Elle s’est mise, depuis quelque temps déjà, en situation de traiter ces malheurs exceptionnels autrement que par le maniement habituel de la douce désinformation.

     

     

    XXII

     

    Quant aux assassinats, en nombre croissant depuis plus de deux décennies, qui sont restés entièrement inexpliqués — car si l’on a parfois sacrifié quelque comparse jamais il n’a été question de remonter aux commanditaires — leur caractère de production en série a sa marque : les mensonges patents, et changeants, des déclarations officielles ; Kennedy, Aldo Moro, Olaf Palme, des ministres ou financiers, un ou deux papes, d’autres qui valaient mieux qu’eux. Ce syndrome d’une maladie sociale récemment acquise s’est vite répandu un peu partout, comme si, à partir des premiers cas observés, il descendait des sommets des États, sphère traditionnelle de ce genre d’attentats, et comme si, en même temps, il remontait des bas-fonds, autre lieu traditionnel des trafics illégaux et protections, où s’est toujours déroulé ce genre de guerre, entre professionnels. Ces pratiques tendent à se rencontrer au milieu de toutes les affaires de la société, comme si en effet l’État ne dédaignait pas de s’y mêler, et la Mafia parvenait à s’y élever ; une sorte de jonction s’opérant par là.

     

    On a tout entendu dire pour tenter d’expliquer accidentellement ce nouveau genre de mystères : incompétence des polices, sottise des juges d’instruction, inopportunes révélations de la presse, crise de croissance des services secrets, malveillance des témoins, grève catégorielle des délateurs. Edgar Poe pourtant avait déjà trouvé la direction certaine de la vérité, par son célèbre raisonnement du Double assassinat dans la rue Morgue :

     

    « Il me semble que le mystère est considéré comme insoluble, par la raison même qui devrait le faire regarder comme facile à résoudre —je veux parler du caractère excessif sous lequel il apparaît… Dans des investigations du genre de celle qui nous occupe, il ne faut pas tant se demander comment les choses se sont passées, qu’étudier en quoi elles se distinguent de tout ce qui est arrivé jusqu’à présent. »

     

    XXIII

     

    En janvier 1988, la Mafia colombienne de la drogue publiait un communiqué destiné à rectifier l’opinion du public sur sa prétendue existence. La plus grande exigence d’une Mafia, où qu’elle puisse être constituée, est naturellement d’établir qu’elle n’existe pas, ou qu’elle a été victime de calomnies peu scientifiques ; et c’est son premier point de ressemblance avec le capitalisme. Mais en la circonstance, cette Mafia irritée d’être seule mise en vedette, est allée jusqu’à évoquer les autres groupements qui voudraient se faire oublier en la prenant abusivement comme bouc émissaire. Elle déclare : « Nous n’appartenons pas, nous, à la mafia bureaucratique et politicienne, ni à celle des banquiers et des financiers, ni à celle des millionnaires, ni à la mafia des grands contrats frauduleux, à celle des monopoles ou à celle du pétrole, ni à celle des grands moyens de communication. »

     

    On peut sans doute estimer que les auteurs de cette déclaration ont intérêt à déverser, tout comme les autres, leurs propres pratiques dans le vaste fleuve des eaux troubles de la criminalité, et des illégalités plus banales, qui arrose dans toute son étendue la société actuelle ; mais aussi il est juste de convenir que voilà des gens qui savent mieux que d’autres, par profession, de quoi ils parlent. La Mafia vient partout au mieux sur le sol de la société moderne. Elle est en croissance aussi rapide que les autres produits du travail par lequel la société du spectaculaire intégré façonne son monde. La Mafia grandit avec les immenses progrès des ordinateurs et de l’alimentation industrielle, de la complète reconstruction urbaine et du bidonville, des services spéciaux et de l’analphabétisme.

     

    XXIV

     

    La Mafia n’était qu’un archaïsme transplanté, quand elle commençait à se manifester au début du siècle aux États-Unis, avec l’immigration de travailleurs siciliens ; comme au même instant apparaissaient sur la côte ouest des guerres de gangs entre les sociétés secrètes chinoises. Fondée sur l’obscurantisme et la misère, la Mafia ne pouvait alors même pas s’implanter dans l’Italie du Nord. Elle semblait condamnée à s’effacer partout devant l’État moderne. C’était une forme de crime organisé qui ne pouvait prospérer que sur la « protection » de minorités attardées, en dehors du monde des villes, là où ne pouvait pas pénétrer le contrôle d’une police rationnelle et des lois de la bourgeoisie. La tactique défensive de la Mafia ne pouvait jamais être que la suppression des témoignages, pour neutraliser la police et la justice, et faire régner dans sa sphère d’activité le secret qui lui est nécessaire. Elle a par la suite trouvé un champ nouveau dans le nouvel obscurantisme de la société du spectaculaire diffus, puis intégré : avec la victoire totale du secret, la démission générale des citoyens, la perte complète de la logique, et les progrès de la vénalité et de la lâcheté universelles, toutes les conditions favorables furent réunies pour qu’elle devînt une puissance moderne, et offensive.

     

    La Prohibition américaine — grand exemple des prétentions des États du siècle au contrôle autoritaire de tout, et des résultats qui en découlent — a laissé au crime organisé, pendant plus d’une décennie, la gestion du commerce de l’alcool. La Mafia, à partir de là enrichie et exercée, s’est liée à la politique électorale, aux affaires, au développement du marché des tueurs professionnels, à certains détails de la politique internationale. Ainsi, elle fut favorisée par le gouvernement de Washington pendant la Deuxième Guerre mondiale, pour aider à l’invasion de la Sicile. L’alcool redevenu légal a été remplacé par les stupéfiants, qui ont alors constitué la marchandise-vedette des consommations illégales. Puis elle a pris une importance considérable dans l’immobilier, les banques, la grande politique et les grandes affaires de l’État, puis les industries du spectacle : télévision, cinéma, édition. C’est aussi vrai déjà, aux États-Unis en tout cas, pour l’industrie même du disque, comme partout où la publicité d’un produit dépend d’un nombre assez concentré de gens. On peut donc facilement faire pression sur eux, en les achetant ou en les intimidant, puisque l’on dispose évidemment de bien assez de capitaux, ou d’hommes de main qui ne peuvent être reconnus ni punis. En corrompant les disc jockeys, on décide donc de ce qui devra être le succès, parmi des marchandises si également misérables.

     

    C’est sans doute en Italie que la Mafia, au retour de ses expériences et conquêtes américaines, a acquis la plus grande force : depuis l’époque de son compromis historique avec le gouvernement parallèle, elle s’est trouvée en situation de faire tuer des juges d’instruction ou des chefs de police : pratique qu’elle avait pu inaugurer dans sa participation aux montages du « terrorisme » politique. Dans des conditions relativement indépendantes, l’évolution similaire de l’équivalent japonais de la Mafia prouve bien l’unité de l’époque.

     

    On se trompe chaque fois que l’on veut expliquer quelque chose en opposant la Mafia à l’État : ils ne sont jamais en rivalité. La théorie vérifie avec facilité ce que toutes les rumeurs de la vie pratique avaient trop facilement montré. La Mafia n’est pas étrangère dans ce monde ; elle y est parfaitement chez elle. Au moment du spectaculaire intégré, elle règne en fait comme le modèle de toutes les entreprises commerciales avancées.

     

    XXV

     

    Avec les nouvelles conditions qui prédominent actuellement dans la société écrasée sous le talon de fer du spectacle, on sait que, par exemple, un assassinat politique se trouve placé dans une autre lumière ; en quelque sorte tamisée. Il y a partout beaucoup plus de fous qu’autrefois, mais ce qui est infiniment plus commode, c’est que l’on peut en parler follement. Et ce n’est pas une quelconque terreur régnante qui imposerait de telles explications médiatiques. Au contraire, c’est l’existence paisible de telles explications qui doit causer de la terreur.

     

    Quand en 1914, la guerre étant imminente, Villain assassina Jaurès, personne n’a douté que Villain, individu sans doute assez peu équilibré, avait cru devoir tuer Jaurès parce que celui-ci paraissait, aux yeux d’extrémistes de la droite patriotique qui avaient profondément influencé Villain, quelqu’un qui serait certainement nuisible pour la défense du pays. Ces extrémistes avaient seulement sous-estimé l’immense force du consentement patriotique dans le parti socialiste, qui devait le pousser instantanément à « l’union sacrée » ; que Jaurès fût assassiné ou qu’au contraire on lui laissât l’occasion de tenir ferme sur sa position internationaliste en refusant la guerre. Aujourd’hui, en présence d’un tel événement, des journalistes-policiers, experts notoires en « faits de société » et en « terrorisme », diraient tout de suite que Villain était bien connu pour avoir à plusieurs reprises esquissé des tentatives de meurtre, la pulsion visant chaque fois des hommes, qui pouvaient professer des opinions politiques très diverses, mais qui tous avaient par hasard une ressemblance physique ou vestimentaire avec Jaurès. Des psychiatres l’attesteraient, et les media, rien qu’en attestant qu’ils l’ont dit, attesteraient par le fait même leur compétence et leur impartialité d’experts incomparablement autorisés. Puis l’enquête policière officielle pourrait établir dès le lendemain que l’on vient de découvrir plusieurs personnes honorables qui sont prêtes à témoigner du fait que ce même Villain, s’estimant un jour mal servi à la « Chope du Croissant », avait, en leur présence, abondamment menacé de se venger prochainement du cafetier, en abattant devant tout le monde, et sur place, un de ses meilleurs clients.

     

    Ce n’est pas dire que, dans le passé, la vérité s’imposait souvent et tout de suite ; puisque Villain a été finalement acquitté par la Justice française. Il n’a été fusillé qu’en 1936, quand éclata la révolution espagnole, car il avait commis l’imprudence de résider aux îles Baléares.

     

    XXVI

     

    C’est parce que les nouvelles conditions d’un maniement profitable des affaires économiques, au moment où l’État détient une part hégémonique dans l’orientation de la production et où la demande pour toutes les marchandises dépend étroitement de la centralisation réalisée dans l’information-incitation spectaculaire, à laquelle devront aussi s’adapter les formes de la distribution, l’exigent impérativement que l’on voit se constituer partout des réseaux d’influence ou des sociétés secrètes. Ce n’est donc qu’un produit naturel du mouvement de concentration des capitaux, de la production, de la distribution. Ce qui, en cette matière, ne s’étend pas, doit disparaître ; et aucune entreprise ne peut s’étendre qu’avec les valeurs, les techniques, les moyens, de ce que sont aujourd’hui l’industrie, le spectacle, l’État. C’est, en dernière analyse, le développement particulier qui a été choisi par l’économie de notre époque, qui en vient à imposer partout la formation de nouveaux liens personnels de dépendance et de protection.

     

    C’est justement en ce point que réside la profonde vérité de cette formule, si bien comprise dans l’Italie entière, qu’emploie la Mafia sicilienne : « Quand on a de l’argent et des amis, on se rit de la Justice. » Dans le spectaculaire intégré, les lois dorment ; parce qu’elles n’avaient pas été faites pour les nouvelles techniques de production, et parce qu’elles sont tournées dans la distribution par des ententes d’un type nouveau. Ce que pense, ou ce que préfère, le public, n’a plus d’importance. Voilà ce qui est caché par le spectacle de tant de sondages d’opinions, d’élections, de restructurations modernisantes. Quels que soient les gagnants, le moins bon sera enlevé par l’aimable clientèle : puisque ce sera exactement ce qui aura été produit pour elle.

     

    On ne parle à tout instant d’« État de droit » que depuis le moment où l’État moderne dit démocratique a généralement cessé d’en être un : ce n’est point par hasard que l’expression n’a été popularisée que peu après 1970, et d’abord justement en Italie. En plusieurs domaines, on fait même des lois précisément afin qu’elles soient tournées, par ceux-là qui justement en auront tous les moyens. L’illégalité en certaines circonstances, par exemple autour du commerce mondial de toutes sortes d’armements, et plus souvent concernant des produits de la plus haute technologie, n’est qu’une sorte de force d’appoint de l’opération économique ; qui s’en trouvera d’autant plus rentable. Aujourd’hui, beaucoup d’affaires sont nécessairement malhonnêtes comme le siècle, et non comme l’étaient autrefois celles que pratiquaient, par séries clairement délimitées, des gens qui avaient choisi les voies de la malhonnêteté.

     

    À mesure que croissent les réseaux de promotion-contrôle pour jalonner et tenir des secteurs exploitables du marché, s’accroît aussi le nombre de services personnels qui ne peuvent être refusés à ceux qui sont au courant, et qui n’ont pas davantage refusé leur aide ; et ce ne sont pas toujours des policiers ou des gardiens des intérêts ou de la sécurité de l’État. Les complicités fonctionnelles communiquent au loin, et très longtemps, car leurs réseaux disposent de tous les moyens d’imposer ces sentiments de reconnaissance ou de fidélité qui, malheureusement, ont toujours été si rares dans l’activité libre des temps bourgeois.

     

    On apprend toujours quelque chose de son adversaire. Il faut croire que les gens de l’État ont été amenés, eux aussi, à lire les remarques du jeune Lukács sur les concepts de légalité et d’illégalité ; au moment où ils ont eu à traiter le passage éphémère d’une nouvelle génération du négatif — Homère a dit qu’« une génération d’hommes passe aussi vite qu’une génération de feuilles ». Les gens de l’État, dès lors, ont pu cesser comme nous de s’embarrasser de n’importe quelle sorte d’idéologie sur cette question ; et il est vrai que les pratiques de la société spectaculaire ne favorisaient plus du tout des illusions idéologiques de ce genre. À propos de nous tous finalement, on pourra conclure que ce qui nous a empêché souvent de nous enfermer dans une seule activité illégale, c’est que nous en avons eu plusieurs.

     

    XXVII

     

    Thucydide, au livre VIII, chapitre 66, de La Guerre du Péloponnèse dit, à propos des opérations d’une autre conspiration oligarchique, quelque chose qui a beaucoup de parenté avec la situation où nous nous trouvons :

     

    « Qui plus est, ceux qui y prenaient la parole étaient du complot et les discours qu’ils prononçaient avaient été soumis au préalable à l’examen de leurs amis. Aucune opposition ne se manifestait parmi le reste des citoyens, qu’effrayait le nombre des conjurés. Lorsque quelqu’un essayait malgré tout de les contredire, on trouvait aussitôt un moyen commode de le faire mourir. Les meurtriers n’étaient pas recherchés et aucune poursuite n’était engagée contre ceux qu’on soupçonnait. Le peuple ne réagissait pas et les gens étaient tellement terrorisés qu’ils s’estimaient heureux, même en restant muets, d’échapper aux violences. Croyant les conjurés bien plus nombreux qu’ils n’étaient, ils avaient le sentiment d’une impuissance complète. La ville était trop grande et ils ne se connaissaient pas assez les uns les autres, pour qu’il leur fût possible de découvrir ce qu’il en était vraiment. Dans ces conditions, si indigné qu’on fût, on ne pouvait confier ses griefs à personne. On devait donc renoncer à engager une action contre les coupables, car il eût fallu pour cela s’adresser soit à un inconnu, soit à une personne de connaissance en qui on n’avait pas confiance. Dans le parti démocratique, les relations personnelles étaient partout empreintes de méfiance et l’on se demandait toujours si celui auquel on avait affaire n’était pas de connivence avec les conjurés. Il y avait en effet parmi ces derniers des hommes dont on n’aurait jamais cru qu’ils se rallieraient à l’oligarchie. »

     

    Si l’histoire doit nous revenir après cette éclipse, ce qui dépend de facteurs encore en lutte et donc d’un aboutissement que nul ne saurait exclure avec certitude, ces Commentaires pourront servir à écrire un jour l’histoire du spectacle ; sans doute le plus important événement qui se soit produit dans ce siècle ; et aussi celui que l’on s’est le moins aventuré à expliquer. En des circonstances différentes, je crois que j’aurais pu me considérer comme grandement satisfait de mon premier travail sur ce sujet, et laisser à d’autres le soin de regarder la suite. Mais, dans le moment où nous sommes, il m’a semblé que personne d’autre ne le ferait.

     

    XXVIII

     

    Des réseaux de promotion-contrôle, on glisse insensiblement aux réseaux de surveillance-désinformation. Autrefois, on ne conspirait jamais que contre un ordre établi. Aujourd’hui, conspirer en sa faveur est un nouveau métier en grand développement. Sous la domination spectaculaire, on conspire pour la maintenir, et pour assurer ce qu’elle seule pourra appeler sa bonne marche. Cette conspiration fait partie de son fonctionnement même.

     

    On a déjà commencé à mettre en place quelques moyens d’une sorte de guerre civile préventive, adaptés à différentes projections de l’avenir calculé. Ce sont des « organisations spécifiques », chargées d’intervenir sur quelques points selon les besoins du spectaculaire intégré. On a ainsi prévu, pour la pire des éventualités, une tactique dite par plaisanterie « des Trois Cultures », en évocation d’une place de Mexico à l’été de 1968, mais cette fois sans prendre de gants, et qui du reste devrait être appliquée avant le jour de la révolte. Et en dehors de cas si extrêmes, il n’est pas nécessaire, pour être un bon moyen de gouvernement, que l’assassinat inexpliqué touche beaucoup de monde ou revienne assez fréquemment : le seul fait que l’on sache que sa possibilité existe, complique tout de suite les calculs en un très grand nombre de domaines. Il n’a pas non plus besoin d’être intelligemment sélectif, ad hominem. L’emploi du procédé d’une manière purement aléatoire serait peut-être plus productif.

     

    On s’est mis aussi en situation de faire composer des fragments d’une critique sociale d’élevage, qui ne sera plus confiée à des universitaires ou des médiatiques, qu’il vaut mieux désormais tenir éloignés des menteries trop traditionnelles en ce débat ; mais critique meilleure, lancée et exploitée d’une façon nouvelle, maniée par une autre espèce de professionnels, mieux formés. Il commence à paraître, d’une manière assez confidentielle, des textes lucides, anonymes ou signés par des inconnus — tactique d’ailleurs facilitée par la concentration des connaissances de tous sur les bouffons du spectacle ; laquelle a fait que les gens inconnus paraissent justement les plus estimables —, non seulement sur des sujets qui ne sont jamais abordés dans le spectacle, mais encore avec des arguments dont la justesse est rendue plus frappante par l’espèce d’originalité, calculable, qui leur vient du fait de n’être en somme jamais employés, quoiqu’ils soient assez évidents. Cette pratique peut servir au moins de premier degré d’initiation pour recruter des esprits un peu éveillés, à qui l’on dira plus tard, s’ils semblent convenables, une plus grande dose de la suite possible. Et ce qui sera, pour certains, le premier pas d’une carrière, sera pour d’autres — moins bien classés — le premier degré du piège dans lequel on les prendra.

     

    Dans certains cas, il s’agit de créer, sur des questions qui risqueraient de devenir brûlantes, une autre pseudo-opinion critique ; et entre les deux opinions qui surgiraient ainsi, l’une et l’autre étrangères aux miséreuses conventions spectaculaires, le jugement ingénu pourra indéfiniment osciller, et la discussion pour les peser sera relancée chaque fois qu’il conviendra. Plus souvent, il s’agit d’un discours général sur ce qui est médiatiquement caché, et ce discours pourra être fort critique, et sur quelques points manifestement intelligent, mais en restant curieusement décentré. Les thèmes et les mots ont été sélectionnés facticement, à l’aide d’ordinateurs informés en pensée critique. Il y a dans ces textes quelques absences, assez peu visibles, mais tout de même remarquables : le point de fuite de la perspective y est toujours anormalement absent. Ils ressemblent au fac simile d’une arme célèbre, où manque seulement le percuteur. C’est nécessairement une critique latérale, qui voit plusieurs choses avec beaucoup de franchise et de justesse, mais en se plaçant de côté. Ceci non parce qu’elle affecterait une quelconque impartialité, car il lui faut au contraire avoir l’air de blâmer beaucoup, mais sans jamais sembler ressentir le besoin de laisser paraître quelle est sa cause ; donc de dire, même implicitement, d’où elle vient et vers quoi elle voudrait aller.

     

    À cette sorte de fausse critique contre-journalistique, peut se joindre la pratique organisée de la rumeur, dont on sait qu’elle est originairement une sorte de rançon sauvage de l’information spectaculaire, puisque tout le monde ressent au moins vaguement un caractère trompeur dans celle-ci, et donc le peu de confiance qu’elle mérite. La rumeur a été à l’origine superstitieuse, naïve, auto-intoxiquée. Mais, plus récemment, la surveillance a commencé à mettre en place dans la population des gens susceptibles de lancer, au premier signal, les rumeurs qui pourront lui convenir. Ici, on s’est décidé à appliquer dans la pratique les observations d’une théorie formulée il y a près de trente ans, et dont l’origine se trouvait dans la sociologie américaine de la publicité : la théorie des individus qu’on a pu appeler des « locomotives », c’est-à-dire que d’autres dans leur entourage vont être portés à suivre et imiter ; mais en passant cette fois du spontané à l’exercé. On a aussi dégagé à présent les moyens budgétaires, ou extrabudgétaires, d’entretenir beaucoup de supplétifs ; à côté des précédents spécialistes, universitaires et médiatiques, sociologues ou policiers, du passé récent. Croire que s’appliquent encore mécaniquement quelques modèles connus dans le passé, est aussi égarant que l’ignorance générale du passé. « Rome n’est plus dans Rome », et la Mafia n’est plus la pègre. Et les services de surveillance et désinformation ressemblent aussi peu au travail des policiers et indicateurs d’autrefois — par exemple aux roussins et mouchards du second Empire — que les services spéciaux actuels, dans tous les pays, ressemblent peu aux activités des officiers du Deuxième Bureau de l’état-major de l’Armée en 1914.

     

    Depuis que l’art est mort, on sait qu’il est devenu extrêmement facile de déguiser des policiers en artistes. Quand les dernières imitations d’un néo-dadaïsme retourné sont autorisées à pontifier glorieusement dans le médiatique, et donc aussi bien à modifier un peu le décor des palais officiels, comme les fous des rois de la pacotille, on voit que d’un même mouvement une couverture culturelle se trouve garantie à tous les agents ou supplétifs des réseaux d’influence de l’État. On ouvre des pseudo-musées vides, ou des pseudo-centres de recherche sur l’œuvre complète d’un personnage inexistant, aussi vite que l’on fait la réputation de journalistes-policiers, ou d’historiens-policiers, ou de romanciers-policiers. Arthur Cravan voyait sans doute venir ce monde quand il écrivait dans Maintenant : « Dans la rue on ne verra bientôt plus que des artistes, et on aura toutes les peines du monde à y découvrir un homme. » Tel est bien le sens de cette forme rajeunie d’une ancienne boutade des voyous de Paris : « Salut, les artistes ! Tant pis si je me trompe. »

     

    Les choses en étant arrivées à être ce qu’elles sont, on peut voir quelques auteurs collectifs employés par l’édition la plus moderne, c’est-à-dire celle qui s’est donné la meilleure diffusion commerciale. L’authenticité de leurs pseudonymes n’étant assurée que par les journaux, ils se les repassent, collaborent, se remplacent, engagent de nouveaux cerveaux artificiels. Ils se sont chargés d’exprimer le style de vie et de pensée de l’époque, non en vertu de leur personnalité, mais sur ordres. Ceux qui croient qu’ils sont véritablement des entrepreneurs littéraires individuels, indépendants, peuvent donc en arriver à assurer savamment que, maintenant, Ducasse s’est fâché avec le comte de Lautréamont ; que Dumas n’est pas Maquet, et qu’il ne faut surtout pas confondre Erckmann avec Chatrian ; que Censier et Daubenton ne se parlent plus. Il serait mieux de dire que ce genre d’auteurs modernes a voulu suivre Rimbaud, au moins en ceci que « Je est un autre ».

     

    Les services secrets étaient appelés par toute l’histoire de la société spectaculaire à y jouer le rôle de plaque tournante centrale ; car en eux se concentrent au plus fort degré les caractéristiques et les moyens d’exécution d’une semblable société. Ils sont aussi toujours davantage chargés d’arbitrer les intérêts généraux de cette société, quoique sous leur modeste titre de « services ». Il ne s’agit pas d’abus, puisqu’ils expriment fidèlement les mœurs ordinaires du siècle du spectacle. Et c’est ainsi que surveillants et surveillés fuient sur un océan sans bords. Le spectacle a fait triompher le secret, et il devra être toujours plus dans les mains des spécialistes du secret qui, bien entendu, ne sont pas tous des fonctionnaires en venant à s’autonomiser, à différents degrés, du contrôle de l’État ; qui ne sont pas tous des fonctionnaires.

     

    XXIX

     

    Une loi générale du fonctionnement du spectaculaire intégré, tout au moins pour ceux qui en gèrent la conduite, c’est que, dans ce cadre, tout ce que l’on peut faire doit être fait. C’est dire que tout nouvel instrument doit être employé, quoi qu’il en coûte. L’outillage nouveau devient partout le but et le moteur du système ; et sera seul à pouvoir modifier notablement sa marche, chaque fois que son emploi s’est imposé sans autre réflexion. Les propriétaires de la société, en effet, veulent avant tout maintenir un certain « rapport social entre des personnes », mais il leur faut aussi y poursuivre le renouvellement technologique incessant ; car telle a été une des obligations qu’ils ont acceptées avec leur héritage. Cette loi s’applique donc également aux services qui protègent la domination. L’instrument que l’on a mis au point doit être employé, et son emploi renforcera les conditions mêmes qui favorisaient cet emploi. C’est ainsi que les procédés d’urgence deviennent procédures de toujours.

     

    La cohérence de la société du spectacle a, d’une certaine manière, donné raison aux révolutionnaires, puisqu’il est devenu clair que l’on ne peut y réformer le plus pauvre détail sans défaire l’ensemble. Mais, en même temps, cette cohérence a supprimé toute tendance révolutionnaire organisée en supprimant les terrains sociaux où elle avait pu plus ou moins bien s’exprimer : du syndicalisme aux journaux, de la ville aux livres. D’un même mouvement, on a pu mettre en lumière l’incompétence et l’irréflexion dont cette tendance était tout naturellement porteuse. Et sur le plan individuel, la cohérence qui règne est fort capable d’éliminer, ou d’acheter, certaines exceptions éventuelles.

     

    XXX

     

    La surveillance pourrait être beaucoup plus dangereuse si elle n’avait été poussée, sur le chemin du contrôle absolu de tous, jusqu’à un point où elle rencontre des difficultés venues de ses propres progrès. Il y a contradiction entre la masse des informations relevées sur un nombre croissant d’individus, et le temps et l’intelligence disponibles pour les analyser ; ou tout simplement leur intérêt possible. L’abondance de la matière oblige à la résumer à chaque étage : beaucoup en disparaît, et le restant est encore trop long pour être lu. La conduite de la surveillance et de la manipulation n’est pas unifiée. Partout en effet, on lutte pour le partage des profits ; et donc aussi pour le développement prioritaire de telle ou telle virtualité de la société existante, au détriment de toutes ses autres virtualités qui cependant, et pourvu qu’elles soient de la même farine, sont tenues pour également respectables.

     

    On lutte aussi par jeu. Chaque officier traitant est porté à survaloriser ses agents, et aussi les adversaires dont il s’occupe. Chaque pays, sans faire mention des nombreuses alliances supranationales, possède à présent un nombre indéterminé de services de police ou contre-espionnage, et de services secrets, étatiques ou para-étatiques. Il existe aussi beaucoup de compagnies privées qui s’occupent de surveillance, protection, renseignement. Les grandes firmes multinationales ont naturellement leurs propres services ; mais également des entreprises nationalisées, même de dimension modeste, qui n’en mènent pas moins leur politique indépendante, sur le plan national et quelquefois international. On peut voir un groupement industriel nucléaire s’opposer à un groupement pétrolier, bien qu’ils soient l’un et l’autre la propriété du même État et, ce qui est plus, qu’ils soient dialectiquement unis l’un à l’autre par leur attachement à maintenir élevé le cours du pétrole sur le marché mondial. Chaque service de sécurité d’une industrie particulière combat le sabotage chez lui, et au besoin l’organise chez le rival : qui place de grands intérêts dans un tunnel sous-marin est favorable à l’insécurité des ferry-boats et peut soudoyer des journaux en difficulté pour la leur faire sentir à la première occasion, et sans trop longue réflexion ; et qui concurrence Sandoz est indifférent aux nappes phréatiques de la vallée du Rhin. On surveille secrètement ce qui est secret. De sorte que chacun de ces organismes, confédérés avec beaucoup de souplesse autour de ceux qui sont en charge de la raison d’État, aspire pour son propre compte à une espèce d’hégémonie privée de sens. Car le sens s’est perdu avec le centre connaissable.

     

    La société moderne qui, jusqu’en 1968, allait de succès en succès, et s’était persuadée qu’elle était aimée, a dû renoncer depuis lors à ces rêves ; elle préfère être redoutée. Elle sait bien que « son air d’innocence ne reviendra plus ».

     

    Ainsi, mille complots en faveur de l’ordre établi s’enchevêtrent et se combattent un peu partout, avec l’imbrication toujours plus poussée des réseaux et des questions ou actions secrètes ; et leur processus d’intégration rapide à chaque branche de l’économie, la politique, la culture. La teneur du mélange en observateurs, en désinformateurs, en affaires spéciales, augmente continuellement dans toutes les zones de la vie sociale. Le complot général étant devenu si dense qu’il s’étale presque au grand jour, chacune de ses branches peut commencer à gêner ou inquiéter l’autre, car tous ces conspirateurs professionnels en arrivent à s’observer sans savoir exactement pourquoi, ou se rencontrent par hasard, sans pouvoir se reconnaître avec assurance. Qui veut observer qui ? Pour le compte de qui, apparemment ? Mais en réalité ? Les véritables influences restent cachées, et les intentions ultimes ne peuvent qu’être assez difficilement soupçonnées, presque jamais comprises. De sorte que personne ne peut dire qu’il n’est pas leurré ou manipulé, mais ce n’est qu’à de rares instants que le manipulateur lui-même peut savoir s’il a été gagnant. Et d’ailleurs, se trouver du côté gagnant de la manipulation ne veut pas dire que l’on avait choisi avec justesse la perspective stratégique. C’est ainsi que des succès tactiques peuvent enliser de grandes forces sur de mauvaises voies.

     

    Dans un même réseau, poursuivant apparemment une même fin, ceux qui ne constituent qu’une partie du réseau sont obligés d’ignorer toutes les hypothèses et conclusions des autres parties, et surtout de leur noyau dirigeant. Le fait assez notoire que tous les renseignements sur n’importe quel sujet observé peuvent aussi bien être complètement imaginaires, ou gravement faussés, ou interprétés très inadéquatement, complique et rend peu sûrs, dans une vaste mesure, les calculs des inquisiteurs ; car ce qui est suffisant pour faire condamner quelqu’un n’est pas aussi sûr quand il s’agit de le connaître ou de l’utiliser. Puisque les sources d’information sont rivales, les falsifications le sont aussi.

     

    C’est à partir de telles conditions de son exercice que l’on peut parler d’une tendance à la rentabilité décroissante du contrôle, à mesure qu’il s’approche de la totalité de l’espace social, et qu’il augmente conséquemment son personnel et ses moyens. Car ici chaque moyen aspire, et travaille, à devenir une fin. La surveillance se surveille elle-même et complote contre elle-même.

     

    Enfin sa principale contradiction actuelle, c’est qu’elle surveille, infiltre, influence, un parti absent : celui qui est censé vouloir la subversion de l’ordre social. Mais où le voit-on à l’œuvre ? Car, certes, jamais les conditions n’ont été partout si gravement révolutionnaires, mais il n’y a que les gouvernements qui le pensent. La négation a été si parfaitement privée de sa pensée, qu’elle est depuis longtemps dispersée. De ce fait, elle n’est plus que menace vague, mais pourtant très inquiétante, et la surveillance a été à son tour privée du meilleur champ de son activité. Cette force de surveillance et d’intervention est justement conduite par les nécessités présentes qui commandent les conditions de son engagement, à se porter sur le terrain même de la menace pour la combattre par avance. C’est pourquoi la surveillance aura intérêt à organiser elle-même des pôles de négation qu’elle informera en dehors des moyens discrédités du spectacle, afin d’influencer, non plus cette fois des terroristes, mais des théories.

     

     

    XXXI

     

    Baltasar Gracián, grand connaisseur du temps historique, dit avec beaucoup de pertinence, dans L’Homme de cour : « Soit l’action, soit le discours, tout doit être mesuré au temps. Il faut vouloir quand on le peut ; car ni la saison, ni le temps n’attendent personne. »

     

    Mais Omar Kháyyám moins optimiste : « Pour parler clairement et sans paraboles, — Nous sommes les pièces du jeu que joue le Ciel ; — On s’amuse avec nous sur l’échiquier de l’Être, — Et puis nous retournons, un par un, dans la boîte du Néant. »

     

    XXXII

     

    La Révolution française entraîna de grands changements dans l’art de la guerre. C’est après cette expérience que Clausewitz put établir la distinction selon laquelle la tactique était l’emploi des forces dans le combat, pour y obtenir la victoire, tandis que la stratégie était l’emploi des victoires afin d’atteindre les buts de la guerre. L’Europe fut subjuguée, tout de suite et pour une longue période, par les résultats. Mais la théorie n’en a été établie que plus tard, et inégalement développée. On comprit d’abord les caractères positifs amenés directement par une profonde transformation sociale : l’enthousiasme, la mobilité qui vivait sur le pays en se rendant relativement indépendante des magasins et convois, la multiplication des effectifs. Ces éléments pratiques se trouvèrent un jour équilibrés par l’entrée en action, du côté adverse, d’éléments similaires : les armées françaises se heurtèrent en Espagne à un autre enthousiasme populaire ; dans l’espace russe à un pays sur lequel elles ne purent vivre ; après le soulèvement de l’Allemagne à des effectifs très supérieurs. Cependant l’effet de rupture, dans la nouvelle tactique française, qui fut la base simple sur laquelle Bonaparte fonda sa stratégie — celle-ci consistait à employer les victoires par avance, comme acquises à crédit : à concevoir dès le départ la manœuvre et ses diverses variantes en tant que conséquences d’une victoire qui n’était pas encore obtenue mais le serait assurément au premier choc —, découlait aussi de l’abandon forcé d’idées fausses. Cette tactique avait été brusquement obligée de s’affranchir de ces idées fausses, en même temps qu’elle trouvait, par le jeu concomitant des autres innovations citées, les moyens d’un tel affranchissement. Les soldats français, de récente levée, étaient incapables de combattre en ligne, c’est-à-dire de rester dans leur rang et d’exécuter les feux à commandements. Ils vont alors se déployer en tirailleurs et pratiquer le feu à volonté en marchant sur l’ennemi. Or, le feu à volonté se trouvait justement être le seul efficace, celui qui opérait réellement la destruction par le fusil, la plus décisive à cette époque dans l’affrontement des armées. Cependant la pensée militaire s’était universellement refusée à une telle conclusion dans le siècle qui finissait, et la discussion de cette question a pu encore se prolonger pendant près d’un autre siècle, malgré les exemples constants de la pratique des combats, et les progrès incessants dans la portée et la vitesse de tir du fusil.

     

    Semblablement, la mise en place de la domination spectaculaire est une transformation sociale si profonde qu’elle a radicalement changé l’art de gouverner. Cette simplification, qui a si vite porté de tels fruits dans la pratique, n’a pas encore été pleinement comprise théoriquement. De vieux préjugés partout démentis, des précautions devenues inutiles, et jusqu’à des traces de scrupules d’autres temps, entravent encore un peu dans la pensée d’assez nombreux gouvernants cette compréhension, que toute la pratique établit et confirme chaque jour. Non seulement on fait croire aux assujettis qu’ils sont encore, pour l’essentiel, dans un monde que l’on a fait disparaître, mais les gouvernants eux-mêmes souffrent parfois de l’inconséquence de s’y croire encore par quelques côtés. Il leur arrive de penser à une part de ce qu’ils ont supprimé, comme si c’était demeuré une réalité, et qui devrait rester présente dans leurs calculs. Ce retard ne se prolongera pas beaucoup. Qui a pu en faire tant sans peine ira forcément plus loin. On ne doit pas croire que puissent se maintenir durablement, comme un archaïsme, dans les environs du pouvoir réel, ceux qui n’auraient pas assez vite compris toute la plasticité des nouvelles règles de leur jeu, et son espèce de grandeur barbare. Le destin du spectacle n’est certainement pas de finir en despotisme éclairé.

     

    Il faut conclure qu’une relève est imminente et inéluctable dans la caste cooptée qui gère la domination, et notamment dirige la protection de cette domination. En une telle matière, la nouveauté, bien sûr, ne sera jamais exposée sur la scène du spectacle. Elle apparaît seulement comme la foudre, qu’on ne reconnaît qu’à ses coups. Cette relève, qui va décisivement parachever l’œuvre des temps spectaculaires, s’opère discrètement, et quoique concernant des gens déjà installés tous dans la sphère même du pouvoir, conspirativement. Elle sélectionnera ceux qui y prendront part sur cette exigence principale : qu’ils sachent clairement de quels obstacles ils sont délivrés, et de quoi ils sont capables.

     

    XXXIII

     

    Le même Sardou dit aussi : « Vainement est relatif au sujet ; en vain est relatif à l’objet ; inutilement, c’est sans utilité pour personne. On a travaillé vainement lorsqu’on l’a fait sans succès, de sorte que l’on a perdu son temps et sa peine : on a travaillé en vain lorsqu’on l’a fait sans atteindre le but qu’on se proposait, à cause de la défectuosité de l’ouvrage. Si je ne puis venir à bout de faire ma besogne, je travaille vainement ; je perds inutilement mon temps et ma peine. Si ma besogne faite n’a pas l’effet que j’en attendais, si je n’ai pas atteint mon but, j’ai travaillé en vain ; c’est-à-dire que j’ai fait une chose inutile…

     

    On dit aussi que quelqu’un a travaillé vainement, lorsqu’il n’est pas récompensé de son travail, ou que ce travail n’est pas agréé ; car dans ce cas le travailleur a perdu son temps et sa peine, sans préjuger aucunement la valeur de son travail, qui peut d’ailleurs être fort bon. »

     

    (Paris, février-avril 1988.)


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  •                            Les Anarchistes ce qu’ils sont,
                                       ce qu’ils ne sont pas                 
                                          (Sébastien Faure)

    On connaît peu les anarchistes et, ce qui pis est, on les connaît mal. Interrogez cent personnes dans la rue et demandez-leur ce qu’elles savent des anarchistes. Beaucoup répondront par un écartement des bras ou un haussement des épaules qui exprimeront leur ignorance. D’autres, ne voulant pas avancer qu’elles n’en savent rien et s’estimant suffisamment renseignées par le journal dont elles recueillent dévotement les informations, répondront : « Les anarchistes sont de vulgaires bandits. Sans scrupules comme sans pitié, ne respectant rien de ce qui, pour les honnêtes gens, est sacré : La propriété, la loi, la patrie, la religion, la morale, la famille, ils sont capables des pires actions. Le vol, le pillage et l’assassinat sont érigés par eux en actes ».

    « Ils prétendent servir un magnifique idéal : ils mentent. En réalité, ils ne servent que leurs bas instincts et leurs passions abjectes ».

    « Il se peut que dans leurs rangs se fourvoient quelques sincères. Ceux-là sont des impulsifs, des illuminés, fanatisés par les meneurs qui les précipitent au danger, tandis qu’eux, les lâches, se tiennent jalousement à l’écart des responsabilités ».

    « Au fond, leur unique désir est de vivre sans rien faire, après s’être emparé des biens que le travailleur économe a péniblement épargnés. Ces gens-là ne sont que des bandits et des bandits parmi les plus dangereux et les plus méprisables, parce que, pour dissimuler le but véritable que se proposent leurs odieux forfaits, ils ont l’impudence d’évoquer les glorieux et immortels principes sur lesquels il est nécessaire et désirable que repose toute société : égalité, justice, fraternité, liberté ».

    « Aussi, la société , dont les anarchistes attaquent avec violence les fondements, manquerait-elle à tous ses devoirs, si elle ne réprimait pas avec la dernière énergie la propagande détestable et les entreprises criminelles de ces malfaiteurs publics ».

    Si les privilégiés qui tremblent sans cesse de se voir ravir les prérogatives dont ils bénéficient étaient les seuls à proférer de tels propos, cela s’expliquerait, encore que ce langage serait l’attestation de leur ignorance et de leur mauvaise foi.

    Le malheur est que pensent et parlent de la sorte une foule, de moins en moins considérable il est vrai, mais tout de même, fort nombreuse encore, de pauvres diables qui n’auraient rien à perdre et qui, au contraire, auraient tout à gagner, si l’organisation sociale actuelle disparaissait.

    Et pourtant, la littérature anarchiste est déjà copieuse et riche en enseignements clairs, en thèses précises, en démonstrations lumineuses.

    Depuis un demi-siècle, il s’est levé toute une pléiade de penseurs, d’écrivains et de propagandistes libertaires qui, par la parole, par la plume et par l’action, ont répandu, en toutes langues et en tous pays, la doctrine anarchiste, ses principes et ses méthodes ; en sorte que chacun devrait être à même d’adopter ou de repousser l’anarchisme, mais que personne, aujourd’hui, ne devrait l’ignorer.

    C’est le sort de tous les porteurs de flambeau d’être abominablement calomniés et persécutés ; c’est le sort de toutes les doctrines sociales qui s’attaquent aux mensonges officiels et aux institutions en cours, d’être dénaturées, ridiculisées et combattues à l’aide des armes les plus odieuses.

    Vers la fin du dix-huitième siècle, ce fut le cas des principaux ouvriers de la Révolution française et des principes sur lesquels ils prétendaient jeter les bases d’un monde nouveau ; pendant la première moitié du dix-neuvième siècle, qui assista à l’écrasement de la République "une et indivisible" par l’Empire, la Restauration et la Monarchie de Juillet, ce fut le cas des républicains, pendant la seconde moitié du dix-neuvième siècle, qui vit éclore et se développer le triomphe de la démocratie qu’ils entendaient substituer au démocratisme bourgeois ; à l’aurore du vingtième siècle qui enregistre l’accession des socialistes au pouvoir, il est fatal que les anarchistes soient calomniés et persécutés et que leurs conceptions, qui s’attaquent aux mensonges et aux institutions en cours, soient dénaturées, ridiculisées et combattues par les moyens les plus perfides.

    Mais c’est le devoir des annonciateurs de la vérité nouvelle de confondre la calomnie et d’opposer aux coups incessants du mensonge la constante riposte de la vérité. Et, puisque les imposteurs et les ignorants - ceux-ci sous l’influence de ceux-là - s’obstinent à vilipender nos sentiments et à travestir nos conceptions, je crois nécessaire d’exposer, en un raccourci aussi net que possible : qui nous sommes, ce que nous voulons et quel est notre idéal révolutionnaire.

    Qui sommes-nous ?

    On se fait des anarchistes, comme individus, l’idée la plus fausse. Les uns nous considèrent comme d’inoffensifs utopistes, de doux rêveurs ; ils nous traitent d’esprits chimériques, d’imaginations biscornues, autant dire de demi fous. Ceux-là daignent voir en nous des malades que les circonstances peuvent rendre dangereux, mais non des malfaiteurs systématiques et conscients.

    Les autres portent sur nous un jugement très différent : ils pensent que les anarchistes sont des brutes ignares, des haineux, des violents et des forcenés, contre lesquels on ne saurait trop se prémunir, ni exercer une répression trop implacable.

    Les uns et les autres sont dans l’erreur.

    Si nous sommes des utopistes, nous le sommes à la façon de tous ceux de nos devanciers qui ont osé projecter sur l’écran de l’avenir des images en contradiction avec celles de leur temps. Nous sommes, en effet, les descendants et les continuateurs de ces individus qui, doués d’une perception et d’une sensibilité plus vives que leurs contemporains, ont pressenti l’aube, bien que plongés dans la nuit. Nous sommes les héritiers de ces hommes qui, vivant une époque d’ignorance, de misère, d’oppression, de laideur, d’hypocrisie, d’iniquité et de haine, ont entrevu une cité de savoir, de bien-être, de liberté, de beauté, de franchise, de justice et de fraternité et qui, de toutes leurs forces, ont travaillé à l’édification de cette cité merveilleuse.

    Que les privilégiés, les satisfaits et toute la séquelle des mercenaires et des esclaves intéressés au maintien et préposés à la défense du régime dont ils sont ou croient être les profiteurs, laissent dédaigneusement tomber l’épithète péjorative d’utopistes, de rêveurs, d’esprits biscornus, sur les courageux artisans et les clairvoyants constructeurs d’un avenir meilleur, c’est leur affaire. Ils sont dans la logique des choses.

    Il n’en est pas moins que, sans ces rêveurs dont nous faisons fructifier l’héritage, sans ces constructeurs chimériques et ces imaginations maladives - c’est ainsi qu’en tout temps ont été qualifiés les novateurs et leurs disciples - nous en serions aux âges depuis longtemps disparus, dont nous avons peine à croire qu’ils aient existé, tant d’homme y était ignorant, sauvage et misérable !

    Utopistes, parce que nous voulons que l’évolution, suivant son cours, nous éloigne de plus en plus de l’esclavage moderne : le salariat, et fasse du producteur de toutes les richesses un être libre, digne, heureux et fraternel .

    Rêveurs, parce que nous prévoyons et annonçons la disparition de l’Etat, dont la fonction est d’exploiter le travail, d’asservir la pensée, d’étouffer l’esprit de révolte, de paralyser le progrès, de briser les initiatives, d’endiguer les élans vers le mieux, de persécuter les sincères, d’engraisser les intrigants, de voler les contribuables, d’entretenir les parasites, de favoriser le mensonge et l’intrigue, de stimuler les meurtrières rivalités, et, quand il sent son pouvoir menacé, de jeter sur les champs de carnage tout ce que le peuple compte de plus sain, de plus vigoureux et de plus beau ?

    Esprits chimériques, imaginations biscornues, demi fous, parce que, constatant les transformations lentes, trop lentes à notre gré, mais indéniables, qui poussent les sociétés humaines vers de nouvelles structures édifiées sur des bases rénovées, nous consacrons nos énergies à ébranler, pour finalement la détruire de fond en comble, la structure de la société capitaliste et autoritaire ?

    Nous mettons au défi les esprits informés et attentifs d’aujourd’hui d’accuser sérieusement de déséquilibre les hommes qui projettent et qui préparent de telles transformations sociales.

    Insensés, au contraire, non pas à demi mais totalement, ceux qui s’imaginent pouvoir barrer la route aux générations contemporaines qui roulent vers la révolution sociale, comme le fleuve se dirige vers l’océan : il se peut qu’à l’aide de digues puissantes et d’habiles dérivations, ces déments ralentissent plus ou moins la course du fleuve, mais il est fatal que celui-ci tôt ou tard se précipite dans la mer.

    Non ! Les anarchistes ne sont ni des utopistes, ni des rêveurs, ni des fous, et la preuve, c’est que partout les gouvernements les traquent et les jettent en prison, afin d’empêcher la parole de vérité qu’ils propagent d’aller librement aux oreilles des déshérités, alors que, si l’enseignement libertaire relevait de la chimère ou de la démence, il leur serait si facile d’en faire le déraisonnable et l’absurdité.

    ***

    Certains prétendent que les anarchistes sont des brutes ignares. Il est vrai que tous les libertaires ne possèdent pas la haute culture et l’intelligence supérieure des Proudhon, des Bakounine, des Elisée Reclus et des Kropotkine. Il est exact que beaucoup d’anarchistes, frappés du péché originel des temps modernes : la pauvreté, ont dû, de bonne heure, quitter l’école et travailler pour vivre ; mais le fait seul de s’être élevé jusqu’à la conception anarchiste dénote une compréhension vive et atteste un effort intellectuel dont serait incapable une brute.

    L’anarchiste lit, médite, s’instruit chaque jour. Il éprouve le besoin d’élargir ans cesse le cercle de ses connaissances, d’enrichir constamment sa documentation. Il s’intéresse aux choses sérieuses ; il se passionne pour la beauté qui l’attire, pour la science qui le séduit, pour la philosophie dont il est altéré. Son effort vers une culture plus profonde et plus étendue ne s’arrête pas. Il n’estime jamais en savoir assez. Plus il apprend, plus il se plaît à s’éduquer. D’instinct, il sent que s’il veut éclairer les autres, il faut que, tout d’abord, il fasse provision de lumière.

    Tout anarchiste est propagandiste ; il souffrirait à taire les convictions qui l’animent et sa plus grande joie consiste à exercer autour de lui, en toutes circonstances, l’apostolat de ses idées. Il estime qu’il a perdu sa journée s’il n’a rien appris ni enseigné et il porte si haut le culte de son idéal, qu’il observe, compare, réfléchit, étudie toujours, tant pour se rapprocher de cet idéal et s’en rendre digne, que pour être plus en mesure de l’exposer et de le faire aimer.

    Et cet homme serait une brute épaisse ? Et c’est un tel individu qui serait d’une ignorance crasse ? Mensonge ! Calomnie !

    ***

    L’opinion la plus répandue, c’est que les anarchistes sont des haineux, des violents. Oui et non.

    Les anarchistes ont des haines ; elles sont vivaces et multiples ; mais leurs haines ne sont que la conséquence logique, nécessaire, fatale de leurs amours. Ils ont la haine de la servitude, parce qu’ils ont l’amour de l’indépendance ; ils détestent le travail exploité, parce qu’ils défendent ardemment la vérité ; ils exècrent l’iniquité, parce qu’ils ont le culte du juste ; ils haïssent la guerre, parce qu’ils bataillent passionnément pour la paix.

    Nous pourrions prolonger cette énumération et montrer que toutes les haines qui gonflent le cœur des anarchistes ont pour cause leur inébranlable attachement à leurs convictions, que ces haines sont légitimes et fécondes, qu’elles sont vertueuses et sacrées. Nous ne sommes pas naturellement haineux, nous sommes, au contraire, de cœur affectueux et sensible, de tempérament accessible à l’amitié, à l’amour, à la solidarité, à tout ce qui est de nature à rapprocher les individus.

    Il ne saurait en être autrement, puisque le plus cher de nos rêves et notre but, c’est de supprimer tout ce qui dresse les hommes en une attitude de combat les uns contre les autres : propriété, gouvernement, Eglise, militarisme, police, magistrature.

    Notre cœur saigne et notre conscience se révolte au contraste du dénuement et de l’opulence. Nos nerfs vibrent et notre cerveau s’insurge à la seule évocation des tortures que subissent ceux et celles qui, dans tous les pays et par millions, agonisent dans les prisons et les bagnes. Notre sensibilité frémit et tout notre être est pris d’indignation et de pitié, à la pensée des massacres, des sauvageries, des atrocités qui, par le sang des combattants abreuvent les champs de bataille.

    Les haineux, ce sont les riches qui ferment les yeux au tableau de l’indigence qui les entoure et dont ils sont la cause ; ce sont les gouvernants qui, l’œil sec, ordonnent le carnage ; ce sont les exécrables profiteurs qui ramassent des fortunes dans le sang et la boue ; ce sont les chiens de police qui enfoncent leurs crocs dans la chair des pauvres diables ; ce sont les magistrats qui, sans sourciller, condamnent au nom de la loi et de la société, les infortunés qu’ils savent être les victimes de cette loi et de cette société.

    Quant à l’accusation de violence dont on prétend nous accabler, il suffit, pour en faire justice, d’ouvrir les yeux et de constater que, dans le monde actuel comme dans les siècles écoulés, la violence gouverne, domine, broie et assassine. Elle est la règle, elle est hypocritement organisée et systématisée. Elle s’affirme tous les jours sous les espèces et apparences du percepteur, du propriétaire, du patron, du gendarme, du gardien de prison, du bourreau, de l’officier, tous professionnels, sous des formes multiples, de la force, de la violence, de la brutalité.

    Les anarchistes veulent organiser l’entente libre, l’aide fraternelle, l’accord harmonieux. Mais ils savent - par la raison, par l’histoire, par l’expérience - qu’ils ne pourront édifier leur volonté de bien-être et de liberté pour tous que sur les ruines des institutions établies. Ils ont conscience que, seule, une révolution violente aura raison des résistances des maîtres et de leurs mercenaires. La violence devient ainsi, pour eux, une fatalité ; ils la subissent, mais ils ne la considèrent que comme une réaction rendue nécessaire par l’état permanent de légitime défense dans lequel se trouvent, à toute heure, situés les déshérités.

    Ce que nous voulons

    L’anarchisme n’est pas une de ces doctrines qui emmurent la pensée et excommunient brutalement quiconque ne s’y soumet pas en tout et pour tout. L’anarchisme est, par tempérament et par définition, réfractaire à tout embrigadement qui trace à l’esprit des limites et encercle la vie. Il n’y a, il ne peut y avoir ni credo, ni catéchisme libertaires.

    Ce qui existe et ce qui constitue ce qu’on peut appeler la doctrine anarchiste, c’est un ensemble de principes généraux, de conceptions fondamentales et d’applications pratiques sur lesquels l’accord s’est établi entre individus qui pensent en ennemis de l’autorité et luttent, isolément ou collectivement, contre toutes les disciplines et contraintes politiques, économiques, intellectuelles et morales qui découlent de celle-ci.

    Il peut donc y avoir et, en fait, il y a plusieurs variétés d’anarchistes ; mais toutes ont un trait commun qui les sépare de toutes les autres variétés humaines. Ce point commun, c’est la négation du principe d’autorité dans l’organisation sociale et la haine de toutes les contraintes qui procèdent des institutions basées sur ce principe.

    Ainsi, quiconque nie l’autorité et le combat est anarchiste. On connaît peu la conception libertaire ; on la connaît mal. Il faut préciser et développer quelque peu ce qui précède. J’y viens.

    Dans les sociétés contemporaines, dites bien à tort civilisées, l’autorité revêt trois formes principales engendrant trois groupes de contraintes :

    -  1° la forme politique : l’Etat ;

    -  2° la forme économique : la propriété ;

    -  3° la forme morale : la religion

    La première : l’État, dispose souverainement des personnes ; la deuxième : la propriété, règne despotiquement sur les objets ; la troisième : la religion, pèse sur les consciences et tyrannise les volontés.

    -  L’ÉTAT prend l’homme au berceau, l’immatricule sur les registres de l’état civil, l’emprisonne dans la famille s’il en a une, le livre à l’Assistance publique s’il est abandonné des siens, l’enserre dans le réseau de ses lois, règlements, défenses et obligations, en fait un sujet, un contribuable, un soldat, parfois un détenu ou un forçat ; enfin, en cas de guerre, un assassiné ou un assassin.

    -  LA PROPRIÉTÉ règne sur les objets : sol, sous-sol, moyens de production, de transport et d’échange, toutes ces valeurs d’origine et de destination communes sont peu à peu devenues, par la rapine, la conquête, le brigandage, le vol, la ruse ou l’exploitation, la chose d’une minorité. C’est l’autorité sur les choses, consacrée par la législation et sanctionnée par la force. C’est, pour le propriétaire, le droit d’user et d’abuser (jus utendi et abutendi), et, pour le non possédant l’obligation, s’il veut vivre, de travailler pour le compte et au profit de ceux qui ont tout volé. ("La propriété, dit Proudhon, c’est le vol."). Etablie par les spoliateurs et appuyée sur un mécanisme de violence extrêmement puissant, la loi consacre et maintient la richesse des uns et l’indigence des autres. L’autorité sur les objets : la propriété est à ce point criminelle et intangible que, dans les sociétés où elle est poussée jusqu’aux extrêmes limites de son développement, les riches peuvent tout à leur aise et impunément crever d’indigestion, tandis que, faute de travail, les pauvres meurent de faim. (« La richesse des uns, dit l’économiste libéral J.-B. Say, est faite de la misère des autres. »).

    -  LA RELIGION - Ce terme étant pris dans son sens le plus étendu et s’appliquant à tout ce qui est dogme - est la troisième forme de l’autorité. Elle s’appesantit sur l’esprit et la volonté ; elle enténèbre la pensée, elle déconcerte le jugement, elle ruine la raison, elle asservit la conscience. C’est toute la personnalité intellectuelle et morale de l’être humain qui en est l’esclave et la victime.

    Le dogme religieux ou laïc - tranche de hauts, décrète brutalement, approuve ou blâme, prescrit ou défend sans appel : « Dieu le veut ou ne le veut pas. - La patrie l’exige ou l’interdit. - Le droit l’ordonne ou le condamne. - La morale et la justice le commandent ou le prohibent. »

    Se prolongeant fatalement dans le domaine de la vie sociale, la religion crée, entretient et développe un état de conscience et une moralité en parfait accord avec la morale codifiée, gardienne et protectrice de la propriété et de l’Etat, dont elle se fait la complice et dont elle devient, ainsi, ce que, dans certains milieux férus de superstition, de chauvinisme, de légalité et d’autoritarisme, on appelle volontiers "la gendarmerie préventive et supplémentaire".

    Je ne prétends point épuiser ici l’énumération de toutes les formes de l’autorité et de la contrainte. J’en signale les essentielles et, pour qu’on s’y retrouve plus aisément, je les classifie. C’est tout.

    Négateurs et adversaires implacables du principe d’autorité qui, sur le plan social, revêt une poignée de privilégiés de la toute-puissance et met au service de cette poignée la loi et la force, les anarchistes livrent un combat acharné à toutes les institutions qui procèdent de ce principe et ils appellent à cette bataille nécessaire la masse prodigieusement nombreuse de ceux qu’écrasent, affament, avilissent et tuent ces institutions.

    Nous voulons anéantir l’Etat, supprimer la propriété et éliminer de la vie l’imposture religieuse, afin que, débarrassés des chaînes dont la pesanteur écrasante paralyse leur marche, tous les hommes puissent enfin - sans dieu ni maître et dans l’indépendance de leurs mouvements - se diriger, d’un pas accéléré et sûr, vers les destinées de bien-être et de liberté qui convertiront l’enfer terrestre en un séjour de félicité.

    Nous avons l’inébranlable certitude que, lorsque l’Etat, auquel s’alimentent toutes les ambitions et rivalités, lorsque la propriété qui fomente la cupidité et la haine, lorsque la religion qui entretient l’ignorance et suscite l’hypocrisie, auront été frappés de mort, les vices de ces trois autorités conjuguées jettent au cœur des hommes disparaîtront à leur tour. "Morte la bête, mort le venin !".

    Alors, personne ne cherchera à commander, puisque, d’une part, personne ne consentira à obéir, et que, d’autre part, toute arme d’oppression aura été brisée ; nul ne pourra s’enrichir aux dépens d’autrui, puisque la fortune particulière aura été abolie ; prêtres menteurs et moralistes tartuffes perdront tout ascendant, puisque la nature et la vérité auront repris leurs droits.

    Telle est, dans ses grandes lignes, la doctrine libertaire. Voilà ce que veulent les anarchistes.

    La thèse anarchiste entraîne, dans la pratique, quelques conséquences qu’il est indispensable de signaler.

    Le rapide exposé de ces corollaires suffira à situer les anarchistes face à tous les autres groupements, à toutes les autres thèses et à préciser les traits par lesquels nous nous différencions de toutes les autres écoles philosophico-sociales.

    Première conséquence. Celui qui nie et combat l’autorité morale : la religion, sans nier et combattre les deux autres, n’est pas un véritable anarchiste et, si j’ose dire, un anarchiste intégral, puisque, bien qu’ennemi de l’autorité morale et des contraintes qu’elle implique, il reste partisan de l’autorité économique et politique. Il en est de même et pour le même motif, de celui qui nie et combat la propriété, mais admet et soutient la légitimité et la bienfaisance de l’Etat et de la religion. Il en est encore ainsi de celui qui nie et combat l’Etat, mais admet et soutient la religion et la propriété.

    L’anarchiste intégral condamne avec la même conviction et attaque avec une égale ardeur toutes les formes et manifestations de l’autorité et il s’élève avec une vigueur égale contre toutes les contraintes que comportent celles-ci ou celles-là.

    Donc, en fait comme en droit, l’anarchisme est antireligieux, anticapitaliste (le capitalisme est la phase présentement historique de la propriété) et antiétatiste. Il mène de front le triple combat contre l’autorité. Il n’épargne ses coups ni à l’Etat, ni à la propriété, ni à la religion. Il veut les supprimer tous les trois.

    Deuxième conséquence. Les anarchistes n’accordent aucune efficacité à un simple changement dans le personnel qui exerce l’autorité. Ils considèrent que les gouvernants et les possédants, les prêtres et les moralistes sont des hommes comme les autres, qu’ils ne sont, par nature, ni pires ni meilleurs que le commun des mortels et que, s’ils emprisonnent, s’ils tuent, s’ils vivent du travail d’autrui, s’ils mentent, s’ils enseignent une morale fausse et de convention, c’est parce qu’ils sont fonctionnellement dans la nécessité d’opprimer, d’exploiter et de mentir.

    Dans la tragédie qui se joue, c’est le rôle du gouvernement, quel qu’il soit, d’opprimer, de faire la guerre, de faire rentrer l’impôt, de frapper ceux qui enfreignent la loi et de massacrer ceux qui s’insurgent ; c’est le rôle du capitaliste, quel qu’il soit, d’exploiter le travail et de vivre en parasite ; c’est le rôle du prêtre et du professeur de morale, quels qu’ils soient, d’étouffer la pensée, d’obscurcir la conscience et d’enchaîner la volonté.

    C’est pourquoi nous guerroyons contre les bateleurs, quels qu’ils soient, des partis politiques, quels qu’ils soient, leur unique effort tendant à persuader aux masses dont ils mendient les suffrages, que tout va mal parce qu’ils ne gouvernent pas et que tout irait bien s’ils gouvernaient.

    Troisième conséquence. Il résulte de ce qui précède que, toujours logiques, nous sommes les adversaires de l’autorité à subir. Ne pas vouloir obéir, mais vouloir commander, ce n’est pas être anarchiste. Refuser de laisser exploiter son travail, mais consentir à exploiter le travail des autres, ce n’est pas être anarchiste. Le libertaire se refuse à donner des ordres autant qu’il se refuse à en recevoir. Il ressent pour la condition de chef autant de répugnance que pour celle de subalterne. Il ne consent pas plus à contraindre ou à exploiter les autres qu’à être lui-même exploité ou contraint. Il est à égale distance du maître et de l’esclave. Je puis même déclarer que, tous comptes faits, nous accordons à ceux qui se résignent à la soumission les circonstances atténuantes que nous refusons formellement à ceux qui consentent à commander ; car les premiers se trouvent parfois dans la nécessité - c’est pour eux, en certains cas, une question de vie ou de mort - de renoncer à la révolte, tandis que personne n’est dans l’obligation d’ordonner, de faire fonction de chef ou de maître.

    Ici éclatent l’opposition profonde, la distance infranchissable qui séparent les groupements anarchistes de tous les partis politiques qui se disent révolutionnaires ou passent pour tels. Car, du premier au dernier, du plus blanc au plus rouge, tous les partis politiques ne cherchent à chasser du pouvoir le parti qui l’exerce que pour s’emparer du pouvoir et en devenir les maîtres à leur tour. Tous sont partisans de l’autorité... à la condition qu’ils la détiennent eux-mêmes.

    Quatrième conséquence. Nous ne voulons pas seulement abolir toutes les formes de l’autorité, nous voulons encore les détruire toutes simultanément et nous proclamons que cette destruction totale et simultanée est indispensable.

    Pourquoi ?

    Parce que toutes les formes d’autorité se tiennent ; elles sont indissolublement liées les unes aux autres. Elles sont complices et solidaires. En laisser subsister une seule c’est favoriser la résurrection de toutes. Malheur aux générations qui n’auront pas le courage d’aller jusqu’à la totale extirpation du germe morbide, du foyer d’infection ; elles verront promptement reparaître la pourriture. Inoffensif au début, parce qu’inapparent, imperceptible et comme sans force, le germe se développera, se fortifiera et lorsque le mal, ayant perfidement et dans l’ombre grandi, éclatera en pleine lumière, il faudra recommencer la lutte pour le terrasser définitivement. Non ! non ! Pas de cote mal taillée, pas de demi-mesure, pas de concession. Tout ou rien.

    La guerre est déclarée entre les deux principes qui se disputent l’empire du monde : autorité ou liberté. Le démocratisme rêve d’une conciliation impossible ; l’expérience a démontré l’absurdité d’une association entre ces deux principes qui s’excluent. Il faut choisir.

    Seuls, les anarchistes se prononcent en faveur de la liberté. Ils ont contre eux le monde entier.

    N’importe ! Ils vaincront.

    Première ( ?) publication : Librairie Internationale, coll. des Ecrits subversifs, n° 5, Paris, s.d. [1928]


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  • Domela NIEUWENHUIS
    L'ÉDUCATION LIBERTAIRE
    (Conférence)

    Publications des «TEMPS NOUVEAUX" N°12 - 1900
     
     

    Avec une génération adulte, on ne peut jamais beaucoup entreprendre dans l'ordre politique comme dans l'ordre intellectuel, en matière de goût comme de caractère. C'est pourquoi il faut agir avec patience et commencer par l'école ; les résultats suivront.

    C'est le grand connaisseur du cœur humain, c'est Goethe qui le dit, et il a raison. Les Jésuites, qui ont étudié l'âme humaine, surtout le côté faible de cette nature — là est tout le secret de leur influence — disent toujours : «Donnez-nous les enfants», car ils savent que quiconque a les enfants est le maître de l'avenir.

    Commencer avec les enfants. Bon ! Mais voici la première difficulté : qui est-ce qui doit commencer avec les enfants ? La génération adulte qui ne vaut rien ? Que peut-on attendre d'une telle œuvre ? supposez que quelqu'un ait des idées divergentes. Pensez-vous que l'on ira lui confier l'éducation ? Certes non. Chacun le craint, et autour de lui on tend un cordon sanitaire comme autour du bétail malade. Les enfants entendent dire que c'est un mauvais sujet ou un fou, avec des théories dangereuses, et qu'il faut l'éviter. Ses idées seraient-elles mille fois plus logiques et plus sages que celles qui ont cours, on lui enlève toute possibilité de commencer avec les enfants.

    L'influence immense de l'éducation sur la formation de l'homme est reconnue en général, mais n'en est pas moins négligée. Comment serait-il possible, autrement, qu'il y eût si peu d'unité dans l'éducation?Je dis éducation,mais je vous demande : Combien de nous ont eu une éducation dans le sens normal du mot ? Un sur dix ? Un sur mille ? Regardez autour de vous et demandez-vous à vous-mêmes si la grande majorité ne se conduit pas comme si elle était composée de sauvages, et combien peu de personnes montrent dans leur conduite qu'ils aient une éducation. bien plus, quel est le nombre de ceux qui savent, qui comprennent ce que c'est que l'éducation ? On apprend tout, excepté l'art de l'éducation. quand deux jeunes gens vont vivre ensemble, c'est déjà beaucoup s'ils ont quelque notion du ménage ; mais demandez à ce futur père et à cette future mère s'ils ont jamais lu un livre sur l'éducation des enfants, quelles sont leurs idées en cette matière, vous les étonnerez bien. Bientôt, ils ont des enfants et, alors, la formation d'un homme est dans les mains de gens tout à fait ignorants de la tâche qu'ils ont à accomplir.

    L'éducation de l'homme ! Mais savez-vous bien que c'est la tâche la plus difficile de toutes, et cependant il est très peu de choses pour lesquelles on se donne si peu de peine.

    L'éducation, qu'est cela ? Le mot le dit d'une manière significative. Educatio,mot latin, composé du mot è,de, et ducere,tirer. C'est donc extraire ou tirer la substance de l'homme. En allemand, même sens: Erziehung,de eret zichen.Ce n'est donc pas de l'extérieur vers l'intérieur, mais au contraire de l'intérieur vers l'extérieur.

    Le mot développementest également bien choisi. Il est formé de deet d'envelopper.Eh bien ! envelopper c'est entourer une chose avec une autre, et développer c'est ôter l'emballage, l'enveloppe, de sorte que la chose se montre telle qu'elle est.

    Ce dont l'enfant a besoin pour son éducation, ce n'est pas autre chose que ce que la plante demande pour son développement, pour sa croissance : l'air libre,la lumière,l'alimentation.L'éducation ne consiste donc pas à faire savoir extérieurement, mais à tirer de l'intérieur ce qui y est en germe.

    Rousseau l'exprime très bien quand il dit dans son Émile :«Nous naissons faibles, nous avons besoin de forces ; nous naissons dépourvus de tout, nous avons besoin d'assistance ; nous naissons stupides, nous avons besoin de jugement. Tout ce que nous n'avons pas à notre naissance et dont nous avons besoin étant grands, nous est donné par l'éducation. Cette éducation nous vient de la nature, ou des hommes, ou des choses. Le développement interne de nos facultés et de nos organes est l'éducation de la nature : l'usage qu'on nous apprend à faire de ce développement est l'éducation des hommes ; et l'acquis de notre propre expérience sur les objets qui nous affectent est l'éducation.»

    Cette division est très juste ; mais quand il commence son livre par ces paroles : «Tout est bien, sortant de l'auteur des choses : tout dégénère entre les mains de l'homme», nous sommes tout à fait en désaccord avec lui. Premièrement, nous ne pouvons pas dire que tout est bien ;secondement, nous ne connaissons pas un auteur des choses et encore moins un auteur avec des mains, qui, comme un habile artisan, fait tout selon un modèle ; troisièmement, pourquoi dire que tout dégénère ? Qu'est-ce que dégénérer? Quel est l'auteur des choses dont le travail peut être gâté par les hommes ? Mais l'homme n'est-il pas, lui aussi, un produit de ses mains ? Alors, un des produits gâte les autres. Quel charlatan, quel bousilleur, cet auteur des choses !

    On oublie toujours que l'homme lui aussi est une partie de la nature, qu'il n'existe pas vis-à-vis de la nature, mais dans la nature dont il fait partie intégrante. Et qui de nous peut dire ce qui est bien ? Nous pouvons dire ce qui agréable ou nuisible pour nous, mais nous ne sommes pas toute la nature. La vermine, par exemple, est pour nous très désagréable, mais avons-nous le droit de dire qu'il n'est pas bien qu'elle existe ? Nous oublions que du point de vue de la vermine, les hommes sont des animaux très nuisibles pour elle et elle a le même droit de nous appeler la vermine, que nous de lui donner ce nom.

    Cependant, il y a une grande part de vrai dans ces paroles de Rousseau. Notre action éducationnelle consiste, non pas à diriger, mais à faire dégénérer la nature. Ce n'est pas l'indépendance, la spontanéité qu'on cherche à éveiller, on n'a d'autre but que de faire de ses enfants la seconde édition de soi-même. Et cette seconde édition n'est pas toujours une version corrigée et améliorée.

    L'éducation de la nature ne dépend pas de nous, mais ce qu'on peut exiger des hommes, c'est qu'ils ne mettent pas d'obstacle, par leur intervention, à cette éducation. Il en est de même de l'éducation des choses : elle est le produit du milieu, et il n'est pas au pouvoir des parents de choisir ce milieu. Mais l'éducation des hommes, c'est notre affaire. Ce que l'homme doit apprendre, c'est à vivre. Cela vous étonne, peut-être ? Et vous direz : «Mais nous vivons !» Non ! Ce n'est pas vrai pour la grande majorité des hommes, nous ne vivons pas, nous végétons ; du matin au soir, nous travaillons pour obtenir de quoi nous remplir à peu près l'estomac, puis nous dormons pour nous restaurer et pour faire provision de nouvelles forces afin de continuer le lendemain notre travail, et ainsi de suite jusqu'à ce que la mort nous atteigne. Je vous le demande : Est-ce vivre ?Vivre, cela signifie : développer toutes ses facultés, réaliser toutes ses aptitudes, non seulement pour soi, mais aussi pour les autres. Il est indispensable, pour cela, de savoir ce que veut dire : être homme.


    Être homme, le sais-tu ? Ce n'est peu de chose.
    C'est être patient, c'est être juste et fort.
    C'est vouloir, c'est aimer, à toute noble cause
    C'est donner en entier sa vie et son effort.

    C'est employer sa force à servir la faiblesse,
    C'est souffrir, c'est lutter avec les opprimés
    C'est vouloir relever tous ceux que l'on abaisse,
    C'est porter dans son cœur tous les déshérités.


    Pour devenir un homme, il nous faut la libre étude et le libre exercice de tous nos organes.

    Dans une école pour filles de chez nous, on a retiré du programme des études l'hygiène, sous prétexte que les filles n'ont rien à faire avec cette branche de la science. Quelle absurdité ! La femme, destinée à devenir maîtresse de maison, n'aurait rien à faire avec l'hygiène ! La femme, qui a dans ses attributions les soins de la cuisine, de la lingerie, du vêtement, — et ces choses ont une importance capitale à l'égard de la santé de l'homme — n'aurait rien à faire avec l'hygiène ! Et, bientôt mère, elle aura dans ses mains la santé, la vie de son cher enfant et l'on ose dire qu'elle n'aurait rien à faire avec l'hygiène ! L'amour est un grand bienfaiteur, mais vous savez que l'amour est aveugle et, s'il n'est éclairé, il peut causer les plus grands maux.

    Une alimentation saine et bonne, voilà la première condition de la santé, car le petit être nécessiteux qu'on appelle l'homme est avant tout un être doué de sens. Les premiers mensonges, grâce auxquels on prépare les enfants à en avaler bien d'autres dans la suite, sont l'emmaillotement, l'habillement, le bercement et la peur du Croque-mitaine. Le plus grand éloge de bien des mères à l'égard de leur enfant est «l'enfant est si sage qu'on ne l'entend pas ; c'est comme si je n'avais pas d'enfant.» donc un enfant qui fait comme s'il n'y était pas, voilà l'idéal, l'enfant modèle. Mais alors, celui-ci est surpassé par la poupée, qu'on n'entend jamais.

    Le corps lui-même n'ose étudier en liberté. Défense aux poumons d'apprendre à fonctionner, car ce n'est que par contrebande que le nouveau-né peut crier. L'ébranlement du cerveau et l'immobilité des poumons — telles sont les deux causes pour lesquelles nous comprenons si peu et nous disons les choses si incomplètement.

    C'est encore Rousseau qui nous montre le chemin, quand il dit : «L'homme civil naît, vit et meurt dans l'esclavage : à sa naissance, on le coud dans un maillot ; à sa mort, on le cloue dans une bière ; tant qu'il garde la figure humaine, il est enchaîné par nos institutions.» Et disons-le librement : toute notre sagesse consiste en préjugés serviles, tous nos usages ne sont qu'assujettissement, gêne et contrainte. Je vous demande s'il n'est pas cruel de charger le nouveau-né d'un fardeau de préjugés, par lesquels le voyage pour la vie, déjà si difficile, le devient encore beaucoup plus. Et la force des usages, des coutumes et des mœurs est encore dix fois plus tyrannique que les lois. Aussi stupide, aussi cruelle que soit une loi, les mœurs sont encore plus stupides et plus cruelles. Ajoutons que nous osons faire ensemble un grand nombre de crimes dont chacun de nous pris séparément aurait honte. Et nous les laissons faire chaque jour et partout sans protester. Toute la philosophie, toute la sagesse de la vie se résume pour les quatre-vingt-dix-neuf centièmes de l'humanité par le dicton : Nos pères ont pensé et agi ainsi, nous devons penser et agir comme eux; tout le monde autour de nous pense et agit ainsi, pourquoi penserions-nous et agirions-nous autrement que tout le monde ?

    Oh ! quelle somme énorme de stupidité et de crimes peut-on commettre au compte de Monsieur Tout-le-Monde ! On a presque le droit de dire que le genre humain n'a pas d'ennemi plus acharné que ce M. Tout-le-Monde, derrière lequel chacun abrite tous les méfaits et les crimes qu'il a commis.

    Et cela dès la jeunesse. C'est le principe d'autorité qui domine tout. Cela commence dans la maison paternelle, cela se continue à l'école, puis à l'atelier, ensuite au service militaire, et ce principe nous poursuit jusqu'au tombeau.

    D'abord l'autorité des parents. Connaissez-vous tyrannie plus grande que celle des parents envers leurs enfants ? C'est le droit du plus fort exercé dans tout son arbitraire et sans contrôle. On exige l'obéissance la plus passive de l'enfant qui s'habitue ainsi à obéir. Quand un enfant pose une question, on lui répond souvent : «Un enfant ne doit pas tout savoir.» Interrompt-il un discours pour obtenir un éclaircissement ? On lui dit : «Un enfant doit se taire et écouter.» Fait-il quoi que ce soit qui déplaît, se sa propre initiative ? «Mêle-toi de tes affaires et non de cela.» L'enfant n'ose rien dire, rien demander, rien faire... sans permission. S'il dit : «Je veux»,, on lui répond : «Un enfant n'a rien à vouloir.» On opprime sa volonté, on tue son individualité. Ses pensées, ses actes doivent se modeler sur ceux de ses parents. Il ose être tout, excepté lui-même ; et le premier principe fondamental de toute éducation est que l'enfant soit l'enfant.

    Et cependant la tâche des parents sages est de se rendre inutiles, de sorte qu'à un certain âge les enfants soient indépendants et puissent voler de leurs propres ailes.

    L'autorité des parents ne repose sur rien. Les enfants ne nous ont pas demandé à naître, et nous nous arrogeons, par le fait de leur naissance, le droit d'être leurs maîtres. Remarque bien curieuse : dans les dix commandements de Moïse on dit bien: «Enfant, honore tes parents», mais non : «Parents, honorez vos enfants». Est-ce donc pour nous un devoir d'honorer nos parents, quand ils ne sont pas honorables ? Pour ma part, j'estime, puisqu'on parle de devoirs, que les parents ont sûrement le devoir de soigner les enfants, tandis que le devoir qu'auraient les enfants de soigner les parents est discutable. Et quand un enfant nous dit : «Pourquoi m'avez-vous fait naître? Je n'ai pas demandé à venir au monde», que peuvent répondre les parents ?

    J'ai toujours observé — mais peut-être cela vous semblera un paradoxe, mais pensez-y bien — que les parents sont les pires éducateurs de leurs enfants. J'ai même connu des personnes qui faisaient d'excellents éducateurs pour les enfants des autres, mais qui gâtaient positivement leurs propres enfants.

    A l'autorité paternelle s'ajoute plus tard l'autorité du maître d'école et là aussi le principe est le même : «Obéis, et reste tranquille.» Figurez-vous l'enfant, à cet âge plein de vie et d'énergie, obligé de rester tranquille durant des heures entières ! Comme moi, vous avez assisté à la sortie d'une école. Quel mouvement ! Quelle joie ! Quelle vie ! La comparaison m'est toujours venue, avec une collection d'animaux ordinairement enfermés dans une cage et qu'on lâche un instant. il n'est pas flatteur de comparer l'école à une cage, mais, je vous le demande, la comparaison n'est-elle pas juste ?

    École et liberté ! Les deux termes peuvent-ils s'accorder ? Oh ! nous sentons bien que l'école n'est pas ce qu'elle doit être, et cependant quelle différence entre l'ancienne école de ma jeunesse et celle d'aujourd'hui ! Je crois avoir remarqué que la résistance des enfants pour aller à l'école est beaucoup moindre qu'autrefois.

    Nous vivons dans une époque de transition, qui, nous l'espérons, sera courte. Par-ci par-là on s'efforce de trouver de nouvelle voies. Je citerai l'école de Cempuis, fondée par Robin ; l'école des Roches d'Edmond Demolins ; l'école de Yasnaïa Poliana, fondée par Tolstoï, dans laquelle le disciple est son, propre maître. Tolstoï dit si bien : «Nous ne pouvons pas nous défaire du vieux préjugé qui veut que l'école soit considérée comme une compagnie militaire commandée aujourd'hui par tel sous-officier, demain par tel autre.» Pour le maître d'école épris de liberté, chaque élève a sa personnalité distincte, son goût personnel, dignes de considération. Sans cette liberté, sans ce désordre apparent généralement estimé impossible et réputé si étrange, nous n'aurions pas cinq méthodes pour apprendre à lire. Nous ne pourrions même pas nous en servir ou les modifier selon le désir des enfants ; nous n'aurions pu obtenir les remarquables résultats que nous avons obtenus dans ces derniers temps dans l'art de lire.

    Rousseau dit que la lecture est le fléau de l'enfance. C'était vrai autrefois, mais d'après ce que j'ai vu dans nos écoles avec la méthode moderne, il n'en est plus ainsi, et je fus fort surpris quand je lus, dans un article de mon jeune ami Roorda dans l'Humanité Nouvelle,— il est lui-même professeur dans une école, mais dans une école de moyens — de voir qu'il était du même avis que Rousseau, et qu'à son avis, l'enfant ne doit pas apprendre à lire avant dix ou onze ans. Mon expérience m'a démontré que l'enfant de six ou sept ans a le désir d'apprendre à lire et il fait aujourd'hui de si rapides progrès qu'il est heureux de l'avoir appris en si peu de temps.

    Le moins que l'on peut exiger de l'école est qu'elle s'applique avant tout à ne pas restreindre la vie intellectuelle et physique de l'enfant, et le maître doit avoir le plus grand soin que l'élève vive là dans la joie. On a réalisé de nombreux changements, beaucoup d'améliorations ; mais le maître ne peut pas tout ce qu'il voudrait. Et certainement, quand par les magnifiques journées du printemps, de l'été, de l'automne et même de l'hiver, le maître dit à ses élèves : «Voyons le programme des leçons», au lieu de «Sortons, allons courir au soleil dans la campagne», il commet une faute pédagogique, sinon un crime envers la jeunesse.

    Ne sort-elle pas de notre cœur, cette réflexion de Rousseau : «Nos premiers maîtres de philosophie sont sous nos pieds, nos mains, nos yeux. Substituer des livre à tout cela, c'est nous apprendre à beaucoup croire et à ne jamais rien savoir. C'est la bonne constitution du corps qui rend les opérations de l'esprit faciles et sûres.» L'étude de la nature est certainement le meilleur moyen pour la liberté de l'étude. Car l'existence ne ment pas. Quiconque étudie les lois de l'existence, tue avec la plus grande certitude les préjugés. Ce que les Latins expriment par «rerum congoscere causas», connaître les causes des choses est le plus sûr moyen d'éviter le naufrage sur les écueils de la superstition et de la stupidité. Deux maximes françaises méritent d'être mentionnées parce que, dans l'éducation, on doit éviter tout ce qui répand ou entretient les préjugés, car ceux-ci sont les plus grands obstacles à l'exercice de la pensée et à l'atteinte de la vérité. La première est de La Rochefoucauld : «Le désir de paraître empêche souvent le devenir». L'apprenne trompe et elle est l'ennemie de la connaissance solide. La seconde est : «Ça ne doute de rien.» Le manque de doute est un moyen infaillible de ne jamais rien savoir. «qui ne part pas, ne peut arriver.» Qui ne s'efforce pas, ne peut atteindre. Qui ne cherche pas, ne trouvera jamais.

    Ça ne doute de rien veut dire : C'est un stupide arrogant ; pis encore, il est condamné à rester stupide toute sa vie parce qu'il barre le chemin à l'examen. Les vrais savants doutent de tout, examinent tout, et la défense de douter est le meilleur moyen de tuer le libre examen, car elle oblige à s'en rapporter aveuglément aux paroles d'autrui, soit des parents, soit du maître d'école. L'avertissement : «Passage défendu» est toujours un obstacle à la vérité ; et le plus grand ennemi des progrès du genre humain est le commandement : «Tu ne douteras pas.» Comment peut-on atteindre le mieux, quand on n'est pas mécontent de ce qu'on a ? Ce ne sont pas les gens satisfaits, eux qui suivent l'ornière de la coutume, qui iront tenter de faire avancer le monde. Ce sont, au contraire, les mécontents qui cherchent de nouvelles voies ; les hérétiques sont le sel de la société, c'est eux qui donnent le goût à tout.

    Ce n'est pas l'autorité du saint ceci, du savant cela, de la tradition d'hier, de la sagesse de tout le monde, mais le bon droit du doute doit être reconnu comme la condition du progrès, de l'exercice intellectuel de l'écolier ; et partout où ce chemin est barré, l'école devient un obstacle au libre examen, à la vérité. Et le chemin de l'enfant est plein d'obstacles : «Cela ne se dit pas»... «Cela ne se fait pas»... «On ne demande pas cela.» Telles sont les paroles qu'il entend à chaque instant et par lesquelles on s'efforce d'étouffer le développement de sa personnalité et d'emprisonner sa jeunesse dans le corset de la mode, de la tradition, de la coutume, de l'opinion publique faite principalement par les autorités elles-mêmes.

    Avant tout, il faut proclamer pour l'enfant le droit de penser, de parler franchement, de douter, d'avoir son opinion à soi et aussi le droit à la révolte. Tel est le code des droits de l'enfant, et si l'école libertaire n'avait d'autre résultat que de proclamer ces droits dans l'éducation, que de les faire reconnaître partout, elle aurait fait encore une œuvre excellente.

    Combien il est triste qu'à l'encouragement : «Sois toi-même», il soit répondu : «Impossible, car il n'est pas quelqu'un, il n'est personne !» Et je vous le demande sérieusement, de combien de gens peut-on dire réellement qu'il sont et se donnent eux-mêmes ?

    C'est pourquoi l'éducation doit être individualisée dans le sens de la liberté. On doit se garder de dresser le caractère, l'esprit et le cœur, et le but à poursuivre ne doit être autre que la création de la liberté. Le culte de la liberté de chacun et de tous, de la simple justice,non juridique mais humaine, de la simple raison,non théologique ni métaphysique, mais de la science et du travail, tant manuel qu'intellectuel, telle est la base première de toute dignité et du droit de tous.

    Si j'avais le temps, je vous lirais l'hymne de la liberté que Bakounine a si bellement chanté dans Dieu et l'État,et nous puiserions de la force dans ses paroles : «Je ne suis vraiment libre que lorsque tous les êtres humains qui m'entourent, hommes et femmes, sont également libres. La liberté d'autrui, loin d'être une limite ou la négation de ma liberté, en est, au contraire, la condition nécessaire et la confirmation. Je ne deviens libre vraiment que par la liberté des autres, de sorte que plus nombreux sont les hommes libres qui m'entourent et plus profonde et plus large est leur liberté, et plus étendue, plus profonde et plus large devient ma liberté. C'est, au contraire, l'esclavage des hommes qui pose une barrière à ma liberté, ou, ce qui revient au même, c'est leur bestialité qui est une négation de mon humanité, parce que, encore une fois, je ne puis me dire libre vraiment que lorsque ma liberté, ou ce qui veut dire la même chose, lorsque ma dignité d'homme, mon droit humain, qui consiste à n'obéir à aucun homme et à ne déterminer mes actes que conformément à mes convictions propres, réfléchis par la conscience également libre de tous, me reviennent confirmés par l'assentiment de tout le monde. Ma liberté personnelle, ainsi confirmée par la liberté de tout le monde, s'étend à l'infini.» Je dois interrompre ici ma citation, quoique le désir de continuer ne me manque pas.

    Certainement nous péchons tous contre la liberté, car il me semble que chacun de nous porte en lui le démon de l'autorité, car dès que nous possédons quelque puissance, nous en abusons en devenant de petits ou de grands tyrans, suivant les cas. Mais déjà nous nous sentons plus élevés, nous nous sentons meilleurs quand nous subissons encore l'impression de ce Cantique des cantiques, de cet hymne magnifique de la Liberté.

    Laissez les enfants libres — être libre est le désir de tout être dans la nature — car l'enfant apprend à penser, à comparer, à juger, à agir par lui-même. Développer, c'est-à-dire ôter l'enveloppe du «moi», de sorte qu'il puisse se déployer dans toute son ampleur, telle est notre tâche ; et quand nous jetons les yeux sur l'œuvre de maints éducateurs, l'envie nous prend de nous écrier avec les Anglais : «Hands off !», Bas les mains ! car vous gâtez les enfants par votre intervention.

    Le manque d'attrait dans le travail provient souvent chez l'enfant de la contrainte à laquelle il est soumis ; on lui donne de force une nourriture intellectuelle qu'il ne demandait pas. Quand l'estomac ne peut digérer un aliment et qu'on le lui donne contre son gré, l'enfant devient malade. Or, ne pensez-vous pas que lorsqu'on donne quand même à l'esprit une nourriture qu'il ne demande pas, l'esprit ne deviendra pas malade, lui aussi ? Je ne crois pas à la paresse des enfants ; je n'ai jamais vu un enfant normal et sain qui fût paresseux. Et c'est si vrai que quand l'enfant n'a rien à faire, il s'occupe à faire mal, car il ne peut demeurer sans rien faire. C'est nous, les adultes, qui créons les enfants paresseux. On cherche toujours la faute chez l'enfant, et on la trouve toujours chez l'éducateur. Pourquoi irions-nous presser les enfants d'accepter des choses qui ne les intéressent pas ? Éveillez, provoquez l'intérêt et l'enfant va vous demander de raconter.

    Les écoles sont des établissements dans lesquels on presse les enfants de s'intéresser à des sujets qui ne les regardent pas. Il en résulte parfois que l'on éteint en eux l'intérêt pour toujours. On doit apprendre à penser ; et souvent un enseignement inopportun — celui par exemple qui se donne à un âge où l'enfant n'est pas assez mûr — abrutit l'intelligence. On n'encourage pas chez les canards l'art de nager en jetant les œufs à l'eau. Ceux-ci doivent au préalable être couvés. Eh bien ! c'est la fidèle couveuse, la nature, qui se charge ici de couver.

    Les impressions aussi ont besoin de temps pour porter leurs fruits. Et l'enfance est l'époque de la vie durant laquelle la plus grande masse d'impressions s'éveille en l'enfant. Il s'en produit tellement qu'il ne peut les élaborer toutes, et, en tout cas, il faut lui laisser le temps de les digérer. Les fruits secs de l'enseignement sont souvent dus à la négligence de cette observation.

    Nous avons eu chez nous un philosophe dont vous connaissez certainement le nom, car le supplément littéraire des Temps Nouveauxa donné la traduction de divers morceaux de sa main, notamment ses incomparables légendes sur l'autorité, lesquelles méritent d'être conservées comme le livre d'or de tout anti-autoritaire. Je veux parler de Multatuli — ce pseudonyme veut dire : «J'ai beaucoup souffert. Il a fait une conférence sur l'étude libre ; et quand il recherche une définition — et l'art de définir est un des plus nécessaires ! — de l'étude libre, il dit : C'est poursuivre la vérité sans entraves ou l'absence d'entraves dans la recherche de la vérité.

    Pour lui, il existe trois entraves principales : 1° le préjugé imprimé, gravé ; 2° le libre examen empêché ; 3° la maladresse de la personne qui se livre à l'examen. Il en signale encore d'autres dans la suite : 1° lire à rebours ou mal comprendre ; 2° fausser officiellement la vérité ; — les autorités ont presque toujours et partout pratiqué l'art du faux ; 3° s'en rapporter aux paroles du maître, en disant avec Pythagore, comme conclusion à tout raisonnement : «Le maître l'a dit ;» 4° l'intérêt de la majorité par le maintien des mensonges qui rapportent du profit ; 5° l'opinion singulière que le désir de l'étude libre n'a d'autres causes que la paresse et la nonchalance, ou bien le mépris de la règle et de l'attention, comme si la nature gaspillait ses trésors à des ivrognes, à des rêveurs et à des fainéants ; 6° négliger l'occasion qui attire l'attention vers la vérité ; 7° n'écouter que ce qui vient d'un côté, en négligeant l'audi et alteram partem( écoute aussi l'autre parti) ; 8° attacher trop de valeur à des trait courts et piquants ; 9° la maladie du doute, ne pas confondre cette maladie avec le doute nécessaire, maladie qui ne conduit pas du doute à la science par l'examen, mais au contraire, sans examen, au néant ; 10° la lutte contre l'indigence matérielle, car le lutteur le plus hardi périt quand il lui faut donner la majeure partie de son temps et de son énergie à résoudre le problème de savoir comment il se maintiendra dans la vie en luttant. Vous savez combien l'ardeur de l'enthousiasme est refroidie quand la vie se consume dans la lutte pour les choses vulgaires, lutte dont le prix n'est qu'un ajournement de la mort.

    Certes il n'est pas facile de se défaire des préjugés inculqués, car chaque nouvelle génération trouve au berceau tout un monde d'idées, d'imaginations et de sentiments qu'elle reçoit comme un héritage des siècles passés, et nous savons par expérience combien douloureuse est cette lutte permanente contre les préjugés religieux, politiques et sociaux. Mais sauvons nos enfants pour que la lutte ne leur soit pas si pénible, si difficile qu'à nous. Ayons soin que chaque génération aille un peu plus loin que nous ; prêtons-leur volontiers nos épaules pour que la jeunesse s'y hausse et jouisse d'une perspective plus vaste que nous qui sommes sur le sol.

    Rousseau a dit : «La seule habitude qu'on doit laisser prendre à lenfant, c'est de n'en contracter aucune.» La maxime est bonne, ainsi que l'idéal qui l'inspire ; mais, dans la pratique, elle est irréalisable, car nous sommes tous des animaux d'habitude. Et pour cause. L'homme, en effet, aime l'aisance et il et plus aisé de laisser penser et agir que de penser et agir soi-même. L'Église catholique l'a bien compris, et, en spéculant sur la faiblesse de l'homme, elle pense pour tous, et, si on la laisse faire, elle agit pour tous. Ce que l'Église n'a pas fait, l'État le fait, et c'est sous la tutelle de Papa l'État et de Maman l'Église que l'humanité gémit sans pouvoir obtenir l'indépendance, la liberté.

    Oh ! combien l'Église connaît l'homme, surtout ses faiblesses ! On se plaint des Jésuite et de leur influence sur le monde ; mais on se trompe quand on pense que les Jésuites rendent les hommes hypocrites ; c'est au contraire l'hypocrisie humaine qui fait que les jésuites trouvent un terrain si propice à leurs manœuvres. Si les hommes n'avaient aucun penchant pour l'hypocrisie, que deviendraient donc les Jésuites ?

    Il en est de même pour les tyrans. Ce ne sont pas les tyrans qui font d'un peuple un troupeau d'esclaves ; c'est, au contraire, le servilisme des peuples qui rend la tyrannie possible. N'oublions pas que le tyran est toujours supérieur aux autres, sans quoi il ne serait pas le tyran. Il est aisé de vilipender les tyrans, vilipendons plutôt nous-mêmes dont la lâcheté, l'indifférence tolèrent les tyrans. La faute en est en nous et non pas toujours en autrui, car pensez-vous qu'un peuple libre tolérera un tyran pendant une semaine, pendant une journée ? C'est notre docilité, notre servilité qui nous donne des tyrans.

    A proprement parler, nous ne pouvons avoir de pitié pour les peuples qui supportent le joug de la tyrannie, car ils ne méritent pas d'autre sort. Un peuple n'est que ce qu'il mérite d'être, et quand le tyran a du caractère, il n'a que le plus profond mépris pour le peuple si lâche, si bas, qui supporte son autorité.

    Commençons avec les enfants. Au lieu de comprimer le sentiment de la liberté, qui est commun à tous les êtres, encourageons-le. Ne bannissons pas toute liberté de l'éducation, de l'école, ni d'ailleurs. Le maître ou mieux le guide de l'enfant ne donnera pas, au sens propre du mot, de leçons à ses élèves ; son intervention n'aura d'autre but que de préparer les circonstances qui faciliteront les observations de l'enfant ou de montrer à celui-ci, par quelque question embarrassante, qu'il s'égare.

    Roorda dit : «L'enfant n'apprendra à connaître la vie des bêtes et des plantes que peu à peu, on lui fera découvrir l'arithmétique, la géométrie, la physique, la cosmographie, bref, la terre et toutes choses qu'on y voit. Avec quatre fois moins de leçons, on pourrait, en supprimant les monstrueuses niaiseries qui figurent dans les programmes, donner à l'écolier une instruction assez développée pour qu'il puisse dès lors s'instruire tout seul. Cette instruction serait incomplète, car les élèves qui ont une instruction complète «savent leur histoire sur le bout de doigt». Que l'enfant choisisse librement son travail.» Il cite aussi comme typique cette conversation échangée depuis des siècles entre le pédagogue et l'enfant. L'enfant arrive bruyant, avec sa curiosité irrespectueuse.


    LE PÉDAGOGUE. — Que demande l'enfant ? C'est à moi qu'il doit s'adresser. Je suis le pédagogue. Approche, mon ami...
    L'ENFANT. — Monsieur...
    LE PÉDAGOGUE. — Tais-toi, ne touche pas ça. Je devine ce que tu désires : tu voudrais voir le Beau. J'ai tout préparé pour toi : tiens, regarde dans cette petite boîte. Tu y verras le Beau... Mais que fais-tu ? Ne regarde pas la fenêtre.
        Approche... Eh bien ! qu'en dis-tu ?... C'est joli, n'est-ce pas ?
    L'ENFANT. — Monsieur...
    LE PÉDAGOGUE. — Tais-toi, ne dis rien. Je sais ce qu'il te faut. Tu voudrais connaître le Vrai. Bien, bien. J'ai aussi préparé cela. Tiens, prends ce petit livre : le Vrai y est écrit.
    L'ENFANT. — Monsieur...
    LE PÉDAGOGUE. — Tais-toi, oui, je comprends : cela ne te suffit pas. Je t'enseignerai encore le Bien, car l'instruction n'est rien sans l'éducation. voici les commandements... Tu connais maintenant le Beau. Les hommes l'admirent depuis deux mille ans. C'est le Beau classique. Ton père en a toujours été content. Admire-le, sinon tu auras une mauvaise note. Dans ce petit livre tu trouveras le Vrai ; les anciens, qui avaient plus d'expérience que toi, l'ont démontré. Enfin, tu connais aussi le Bien. Il est écrit en lettres d'or dans le cœur de l'homme ; mais, pour plus de sûreté, nous l'avons formulé dans des codes dont il suffit d'apprendre par cœur tous les articles. Tu vois que c'est très commode ; tu n'auras à t'occuper de rien.»

    C'est caractéristique, n'est-ce pas ? consultez votre expérience et vous conviendrez que c'est ainsi que les choses se passent dans l'école. Cette scène est prise sur le vif. Combien de mauvaises notes sont données aux élèves, et qui sont méritées par les maîtres ! La méthode allemande formulée par ces mots : «les garçons doivent être dociles et soumis, M. le maître d'école leur apprend cela» est un peu internationale, car partout où il y a une école, on trouve un maître d'école, représentant de l'autorité.

    Nos gouvernants comprennent très bien que l'instruction vraie et libre répandue dans le peuple serait la mort de tout gouvernement, car c'est grâce à l'imbécillité du peuple que les gouvernants peuvent jouer leur jeu aux dépens des peuples qui crient : «Hosannah !» un jour et «Crucifiez-le !» le lendemain, qui applaudissent indistinctement deux orateurs dont l'un dit précisément le contraire de l'autre.

    C'est le sinistre Thiers qui disait un jour : «Il n'y a que deux moyens de ramener le calme dans le pays et de détruire les idées dangereuses : c'est la guerre au dehors, ou bien la suppression des écoles primaires.»

    D'après Thiers, donc, il n'y a que deux moyens pour la bourgeoisie de conserver l'ordre : abrutir les prolétaires ou en faire de la chair à canon. Et vous pensez qu'un gouvernement peut vouloir sérieusement l'instruction rationnelle et intégrale ? Non, les écoles sont pour eux un mal nécessaire, dont on ne peut se passer, mais une instruction qui rende le peuple sage et intelligent est loin de faire leur affaire. Les écoles sont des établissements de dressage, dans lesquels on fait de bons citoyens, qui obéissent aux gouvernements.

    Bourrer la mémoire d'une foule de choses qui ne sont bonnes qu'à être oubliées ; désapprendre de penser librement et avec indépendance — telle est l'œuvre de mainte école. Voilà pourquoi on a fait du maître d'école un fonctionnaire, un des rouages de l'État. Quand le maître d'école n'empêche pas de penser, il a déjà fait beaucoup. Combien de mensonges sont l'aliment de l'esprit dans l'école ! L'amour sacré de la patrie,dans laquelle on a la liberté d'avoir faim, de chômer, la meilleure de toutes les patries, bien qu'elle ne donne pas la vie à ses propres enfants ; la gloire de l'armée,qui est un des fléaux des temps modernes, parce qu'elle ruine les pays ; l'obéissance aux lois,faites par les riches pour opprimer les pauvres ; le respect de la propriétépar les prolétaires qui ne possèdent rien, du droitet de la justicepar ceux qui n'ont rien à défendre, de la libertépar ceux qui, esclaves, mourront demain s'ils n'ont pas le bonheur de trouver du travail ; la satisfactionquand on a tout ou plus pour vivre, la résignationquand on n'éprouve autre chose que des privations : voilà ce qu'on appelle les vertus sociales, et l'on en veut l'observance, dans une société antisociale, par ceux qui sont les dupes de ces lois sous lesquelles ils vivent et auxquelles ils doivent se soumettre sous peine d'emprisonnement ou de bannissement.

    Enfant, il faut apprendre tout cela afin de l'appliquer à l'âge adulte, comme citoyen. dans nos écoles, les enfants apprennent une petite chanson qui dit : «Nous vivons libres, nous vivons gais, dans notre chère patrie.» Trois mensonges en trois lignes ! Et cependant on dit aux enfants : «Tu ne dois pas mentir». Quand, au sortir de l'école, il entre dans le monde, il remarque que l'ouvrier, bien loin d'être un homme libre, est un esclave qui, s'il ne veut pas mourir de faim, est obligé de vendre sa force contre un salaire dont on ne peut dire qu'il est suffisant pour empêcher de mourir et insuffisant à faire vivre. Voilà, glorifiée, la liberté de beaucoup, courbés sous le joug de l'esclavage !

    Et gais ? quelle part ont-ils de la terre, de sa beauté et de toutes ses richesses ? Rien, rien, tout au plus quelques miettes qui tombent de la table des grands. Il y a lieu, en effet, d'être gai, quand on peine toute sa vie et que l'on croupit dans une continuelle misère !

    Et cette chère patrie où l'ouvrier est né et où il doit souffrir, que lui donne-t-elle ? Du sol de sa patrie, il ne lui appartient pas seulement de quoi l'inhumer. Pourquoi aimer une patrie qui ne donne que misère, esclavage et souci ?

    C'est ainsi que l'école devient pour les enfants une école de mensonge, d'hypocrisie. Et l'on compte sur l'école pour améliorer la génération future ! Non, l'école, comme le dit le manifeste de l'École libertaire,est dans la société actuelle, «l'antichambre de la caserne où se passera l'ultime dressagepour l'asservissement.»

    On se vante à grand bruit d'avoir supprimé la férule dans l'éducation et dans les collèges. Mais, je vous le demande, avez-vous supprimé de vos méthodes éducatives la contrainte, la violence et la douleur ? Et toutes vos punitions ne sont-elles pas une autre forme de férule ? Pourquoi n'a-t-on pas écouté les conseils de Fourier, de Robert Owen, qui ont répandu au sujet de l'éducation des idées saines et larges, lesquelles, appliquées, auraient donné une génération bien plus élevée que la nôtre ? Suivant Fourier, l'éducation doit être :

    Universelle et non exceptionnelle,
    Conforme aux vocations et non arbitraire,
    Convergente et non divergente,
    Active et non passive,
    Composée et non simple,
    Intégrale et non partielle,
    De développement et non de contrainte.

    C'est ainsi que l'éducation devient unitaireet attrayante.

    Éducateur de la jeunesse, ouvrez le livre de Fourier et vous étudiez lenfant tel qu'il est, vous suivrez sa nature, ses aptitudes, pour développer ce qui en lui est enveloppé. «Il est dans l'œuf un germe ; il est de la nature de ce germe d'éclore, mais l'éclosion n'aura lieu que si l'œuf est placé dans une température convenable. Il est dans l'enfant de nombreux germes de facultés industrielles, de nombreuses vocations, mais ces vocations ne sauraient éclore si elles ne sont environnées des circonstances favorables à leur éclosion.»

    La science de la nature humaine est encore très incomplète et cependant c'est elle qui doit nous guider si nous voulons obtenir de bons résultats. La nature humaine est composée d'affections animales, de facultés intellectuelles et de qualités morales. Ces trois ordres de choses diffèrent suivant chacun, et telle est la cause de la diversité des individus. Notre soin, en éducation, doit être d'écarter les influences qui peuvent nuire au développement de chaque individu, afin qu'il puisse devenir ce à quoi tend sa propre nature. Cette nature, résultat de l'hérédité et du tempérament, se réveille, mais aussitôt que l'homme vit dans un certain milieu, il subit l'influence des circonstances extérieures.

    La difficulté est de trouver pour chacun le milieu qui lui convient. Et seulement l'homme déploiera toute sa force, l'essence de son existence, là où il pourra se développer dans la plénitude de son indépendance, là où il est, dans le sens le plus élevé du mot, une individualité, une personnalité.

    Certes, il n'est pas de travail si difficile que l'éducation des enfants ; car chacun, même avec la meilleure volonté, court le danger de former et de façonner l'enfant sur son propre modèle. Et cependant il faut travailler non du dehors au dedans, mais au contraire du dedans au dehors. Pour cela, l'enseignement par les faits sera la meilleure méthode. Si vous prêchez aux enfants le gand avantage, la bénédiction du travail et que vous ne travaillez pas vous-mêmes, vous ne pourrez vous étonner que les enfants ne vous croient pas et ne conçoivent pas de respect pour le travail. Mais quand ils voient que vous travaillez vous-même, ils suivront votre exemple, car la prédication par l'exemple est la plus efficace des leçons.

    Tout père qui engendre et nourrit des enfants a, selon Rousseau, trois devoirs à remplir : 1° Il doit des hommes à son espèce ; 2° il doit à la société des hommes sociables ; 3° il doit des citoyens à l'État. tout homme qui peut payer cette triple dette et qui ne le fait pas est coupable, et plus coupable peut-être quand il la paie à demi. Celui qui ne peut pas remplir les devoirs de père, n'a pas le droit de le devenir. Avec de l'argent on peut tout acheter, même un remplaçant pour le père ; mais le maître qu'on donne à ses enfants est un mercenaire, un valet, et le triste résultat d'une telle éducation, c'est que l'on forme aussi des valets.

    Le désir de chaque socialiste libertaire est de voir ses enfants devenir des être doués d'une volonté propre, pleins d'initiative, des hommes de caractère, haïssant toute autorité extérieure, puisant en soi leur propre autorité et s'efforçant de conformer leur vie entière aux principes de la raison. Et cela n'est possible que quand l'enfant est laissé libre dès son enfance. Le sentiment de la dignité humaine doit être cultivé, et on ne le peut que par la connaissance de soi-même et du milieu dans lequel on vit. Ne séparons pas l'homme de la nature, car il est lui-même une parcelle de la nature à laquelle il appartient.

    L'Écolelibertaireest un effort en ce sens. aussi doit-on l'encourager autant qu'il est possible. Et, pour ma part, ce m'est un grand plaisir que d'assister à votre effort vers un enseignement intégral, rationnel, mixte et libertaire.

    Soyons, comme ailleurs, l'avant-garde de l'œuvre de l'éducation. Que l'amour de la liberté soit notre guide dans la grande tâche pour laquelle nous voulons vivre, lutter, souffrir et même mourir, car sans la liberté le monde est sans soleil, sans air frais, sans lumière, sans chaleur, sans amour. La vie sans liberté, c n'est pas la vie ; c'est la mort, et nous qui travaillons pour l'avenir, nous cultivons notre idéal, afin de préparer un monde dans lequel les hommes libres vivront dans une société libre.


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