• ZO D'AXA par Léo Campion

                                AVANT-DIRE

     

           “C’était un des nôtres”Joseph CONRAD.

              Il y a une force plus grande que la force, c’est la révolte. Il y a une force plus grande que la révolte, c’est le refus - qui nie la force.La révolte oppose à une affirmation une autre affirmation. Elle veut des ruines, mais pour bâtir dessus. L’homme qui dit “non”, parce qu’il a senti une fois pour toutes “la souillure de la vie bête”, l’homme qui “détruit passionnément”, aime les ruines pour elles -mêmes, et pour le vide propre qu’il y a au-dessus d’elles.         

     

    C’est homme là n’est exemplaire que pour quelques individus comme lui solitaires, comme lui hors la loi, hors toutes les lois, et qui savent que s’il est ici-bas une vraie grandeur, c’est la sienne. N’aurais-je avec l’auteur des pages qu’on va lire que ce point commun : j’aime Zo d’Axa. Je l’aime d’avoir refusé, d’avoir nié, d’avoir détruit.         

     

    Je l’aime d’avoir insulté à la “vie bête” sous toutes ses méprisables formes (patrie, société, morale).   Je l’aime d’avoir été orgueilleux, sûr de lui, cynique. Et seul, - extraordinairement. Et si ce n’était nous faire honneur un peu grand, je dirais à mon tour, avec fierté : je l’aime d’avoir été un des nôtres.

    Gaston DERYCKE.

     

    La révolte est d’instinct et la théorie est trop souvent puérile.Tu sais tout si tu sens la souillure de la vie bête. ZO d’AXA.

     

    Fais ce que tu voudras. RABELAIS.

     

    Ce sont les esclaves volontaires qui font les tyrans. TACITE.

     

                                 INTRODUCTION

     

              Je hais les oppresseurs parce que nul homme n’a le droit absolu de gouverner ou de commander autrui. Mais si, de ce fait, je parais être sentimentalement du côté des opprimés, je ne les estime que médiocrement, parce qu’ils acceptent l’oppression.

              Parce que quotidiennement ils commettent le crime d’obéir. L’humiliante résignation des petits est peut-être plus coupable encore que l’insolente tyrannie des grands. Les iniquités des maîtres n’excusent pas la lâcheté de ceux qui les subissent. Et je n’oublie pas que c’est le prolétariat qui fournit non seulement les flics, les gendarmes et les soldats, ce qui est plus grave, mais également les électeurs, ce qui est pis.                                                                             

              La force des maîtres n’est faite que de la faiblesse des esclaves. Ceux qui sont nés pour n’être ni l’un ni l’autre méprisent les uns et les autres. Aussi, quel que soit le régime, je crois à un éternel et insoluble conflit entre l’Individu et la Société. Entre l’Individu, qui a de l’esprit, du cœur et des couilles, et la Société, composée en immense majorité de salauds, de crétins et de lâches, quand ils ne sont pas les trois à la fois.         

              Et comme le Devoir, la Morale, la Vertu et autres carabistouilles, accompagnées des sanctions qu’elles impliquent, ne font que servir de masques aux saloperies, aux idioties et aux lâchetés, je me suis toujours senti flatté, quant à moi, d’encourir, dans tous les domaines et dans tous les milieux, l’incompréhension des imbéciles.

              Et leur surprise, leur dédain, ou leur indignation ont toujours eu le don de me plonger dans un état voluptueux de jubilation intérieure. Mais je vais plus loin : Je crois même que si la Société anarchiste était possible, il y aurait encore en son sein, à l’avant-garde, et en conflit avec elle, des hommes à vouloir l’améliorer en la transformant.         

              Ce n’est pas parce que l’idéal est inaccessible qu’il est défendu d’être idéaliste (ne confondons pas idéal avec utopie). Les théories ne viennent généralement qu’après coup justifier le tempérament : le voleur-né sera banquier, le corrompu, magistrat, le menteur, prêtre, le proxénète, parlementaire, la brute, gendarme, le prostitué, journaliste, et le fou, aliéniste.

              C’est ainsi que dans l’archie naturelle, les libertaires font des insoumis et des révoltés. Et ce sont eux qui font aussi les précurseurs - persécutés toujours. Ce sont eux qui sont les rouages, je ne dirai pas du Progrès - discutable, mais de l’Évolution. Eux qui, pour le seul amour de l’action, mènent une lutte d’autant plus belle qu’en raison de la bassesse innée des autres, elle est probablement inutile.

              A y bien réfléchir, ce serait simple d’édifier une Société raisonnable, dotée d’un régime qu’un nombre très restreint de nos contemporains peut concevoir et qu’un nombre encore plus restreint d’entre eux serait capable de réaliser : il n’y aurait qu’à changer les humains.         

              Trop simple en vérité : il suffirait qu’il ne manquât pas d’Individus. Or il en manque. En les temps de platitude et de veulerie que nous vivons, rares plus encore qu’à l’ordinaire sont les hommes qui ont le simple courage de dire ce qu’ils pensent et d’agir de même; c’est-à-dire de S’AFFIRMER.

              Il y a de plus en plus pénurie de rebelles. C’est pourquoi il me plaît d’évoquer l’étrange et pittoresque figure de Zo d’Axa, et la vie tumultueuse de cet homme trop tôt oublié et maintenant à peu près inconnu.         

              Zo d’Axa connut l’époque héroïque de l’anarchie. Il avait 22 ans lorsque Clément Duval concrétisait la légitime défense contre la Société en répondant au classique “Au nom de la loi, je vous arrête” par le logique “Au nom de la liberté, je te supprime”.

              Il connut l’épanouissement de la reprise individuelle et du terrorisme, Ravachol, Vaillant, Émile Henry, Caserio, et plus tard “les bandits tragiques”. Individualiste forcené, Zo d’Axa se préoccupa peu de Stirner et de Nietzsche, ou d’Ibsen ou de Schopenhauer, il fut avant tout un TEMPERAMENT.

              Ce pamphlétaire insolent, au style précis, brutal et mordant, cet esthète frondeur, ce réfractaire généreux, âpre et passionné ne se contenta pas de paroles et d’écrits, mais il connut la prison et l’exil.         

              Cet amer, ce blasé qui ne croyait à rien malgré cela, et peut-être à cause de cela, combatif, enthousiaste et romantique. Il vécut et mourut hors la loi et les préjugés, hors les partis et leurs mots d’ordre, hors les masses suiveuses et disciplinées, HORS DU TROUPEAU.

              Il lutta sans drapeau, sans doctrine, sans hiérarchie, sans étiquette, excommunié, magnifique, farouche, seul, lui-même. Selon la bonne vieille formule “Ni Dieu, Ni Maître”.

    Léo CAMPION

     

              Zo d’Axa, de son vrai nom Alphonse Gallaud - d’aucuns le prétendent descendant direct du célèbre navigateur La Pérouse - est né à Paris, le 24 mais 1864. Issu d’une famille catholique, bourgeoise et fortunée (son père était ingénieur de la ville de Paris), il fut un mauvais élève et fit à Chaptal des études peu brillantes.         

    A 17 ans, il est Saint-Cyrien. A 18, il s’engage dans les cuirassiers, entrant à l’armée pour se libérer du joug familial. Évidemment, il ne supporte pas plus l’un que l’autre. Avide d’aventures, il passe aux chasseurs d’Afrique.

    Mais l’armée est la même sous toutes les latitudes; il déserte. Notons en passant que s’il est ardent, le jeune Gallaud n’est pas sectaire; son antimilitarisme n’est pas borné : en désertant, il enlève la jeune femme de son capitaine.

    Réfugié à Bruxelles, il y débute dans le journalisme par quelques reportages que publient “Les Nouvelles du Jour”. Puis il fait la conquête de la jolie fille d’un pharmacien et l’emmène en Suisse. Après la Suisse, l’Italie.          

    Et c’est une belle italienne - fille de professeur - qui succède à la Belge progéniture d’apothicaire. Car si le jeune Gallaud n’est pas sectaire, il est internationaliste. 1889. Amnistie. Zo d’Axa rentre en France.

    En mai 1891 paraît le premier numéro de “l’En-Dehors”. Cet hebdomadaire effarant et insolite porte en exergue l’explication de son titre:  “Celui que rien n’enrôle et qu’une impulsive nature guide seule, ce hors la loi, ce hors d’école, cet isolé chercheur d’au-delà ne se dessine-t-il pas dans ce mot: l’En-Dehors ?”

    L’article de fond, “Branche de mai” est relatif aux événements de Fourmies. C’est signé d’un pseudonyme inconnu, claironnant et exotique : Zo d’Axa. Outre les militants anarchistes comme Charles Malato, Georges Darien, Félix Fénelon, Sébastien Faure, Arthur Byl, qui fint dans la brocante, au Marché aux puces, à Saint-Ouen, et Émile Henry qui, pour avoir jeté une bombe, finit sur l’échafaud, le lecteur sera sans doute étonné d’apprendre que, parmi les rédacteurs de “l’En-Dehors”, figuraient, groupés autour de Zo d’Axa, les futurs immortels Georges Lecomte et Henri de Régnier, Lucien Descaves (qui fut anarchiste !), Octave Mirbeau, qui se fit dans “l’En-Dehors” l’apologiste de Ravachol, Camille Mauclair, Pierre Veber, Tristan Bernard, Ajalbert et Émile Verhaeren, entre autres.

    Toutes les semaines, Zo d’Axa s’en donne à cœur joie, malgré les perquisitions, les poursuites, les saisies. Il est plein de verve native. Nature artiste et cinglante, c’est un révolté par tempérament - pas un aigri par la misère et l’injustice. Il sait que les grands mots provoquent les grands mots et que les grandes choses ne sont que d’aimables plaisanteries.

    Il fustige la Société, la grande coupable incitant à tous les crimes par respect pour les préjugés, l’armée, cette toujours cruelle bête sacrée aux mille cornes acérées faites de sabres et de baïonnettes, la famille, la propriété, la morale, la religion, un Parlement que nous estimons peu, une Justice que nous soupçonnons fort, et la foule lâche et sans pensée.         

    Il a des mots splendides :

    “Les lois qu’ils aiment ne les frapperont jamais assez.”

     “Les reporters illettrés qui  travaillent dans la chronique judiciaire ne sont certainement pas des aigles -- ils écrivent avec des plumes d’oie.”*“... la magistrature assise - un peu partout...” *             

    Commentant un assassinat nocturne près de la Bourse :

     “... ne trouve-t-on pas bien parisien que, près de l’établissement où l’on vole pendant la journée, on assassine durant la nuit ?” *         

    A propos d’un capitaine qu’un autre capitaine a fait cocu :

     “Les deux officiers, anciens camarades  de promotion, avaient le même esprit de corps.”          

    Dans un article intitulé “La Fille du Régiment”, concernant des cas de pédérastie à l’armée :

     “Et, tout au plus sourirons-nous, quand les flambards et les sabreurs viendront encore nous parler de trous de balles dans le drapeau.”

    Défendant une faiseuse d‘anges poursuivie :

     “A propos d‘avortement, je ne crois pas que ce soitbien neuf d‘affirmer qu‘entre la sondequi dérive et les noyades préservatrices de l‘injecteuril n‘y a pas grande différence. Cependant les gens à cheval sur le Code n‘admettent qu‘une chose, c‘est qu‘on soit de même sur le bidet. On ne les fera pas sortir de là :d‘un côté c‘est la cuvette et de l‘autre la Cour d‘Assises.”

     Et en conclusion du même article :

    “Comme morale, il faut que le verdict soit implacable. N’y a-t-il pas un mot d’ordre contre les vulgarisateurs ? Ce crime là est  le pire de tous. On ne frappera jamais assez durement la femme faisant à très bon compte, pour des petites gens, ces avortements que les personnes du monde payent for cher à MM. les grands docteurs.“

     

              Il n’y a rien de changé sous le soleil. Zo d’Axa écrit des journalistes (sic) il y a à peu près cinquante ans :

     “Ils sont grotesques et tâchent d’être cruels. Ils sont bien eux.”

    Et ailleurs :

    “La tendance des socialistes à se servir de l’épithète de mouchard quand ils parlent des révolutionnaires de nuance hardie. Maintenant ce sont les communistes qui nous traitent de provocateurs.”

    S’adressant aux mineurs, il appelait les concessions minières des concessions à perpétuité.

    “On se rapelle que vous vivez, écrivait-il, seulement lorsque le feu vous tue. Alors, en dilettante, on cause un peu de vous, on fait la fête, on fait l’aumône, et puis c’est tout. On ne veut pas vous connaître. Et je voudrais, moi, que par nos rues parisiennes, bordées de provocateurs magasins, un beau jour, vous passiez en bandes. Vous nous devez une visite; faites-là  !”

    Cette tentative de débauche de mineurs” n’est-elle pas toujours d’actualité ?

     Sur l’amour :

    “Les amants qui mutuellement se désirent ont le droit naturel de se prendre. Il n’y a pas de question d’âge et il n’y a pas non plus de chinoiseries morales à respecter.”

     Sur la tolérance :

    “Que l’indépendance me garde d’insulte contre tous ceux qui changent d’avis. Ce qui paraissait hier la vérité peut sembler demain le mensonge. L’évolution est  constante. J’ai horreur des doctrinaires qui veulent nous enchaîner au nom d’anciens credos.”

    Enfin, voici une profession de foi :

    “Il n’y a pas d’Absolu. ”Ni d’un parti, ni d’un groupe. ”En dehors” Nous allons - individuels, sans la Foi qui sauve et qui aveugle. Nos dégoûts de la société n’engendrent pas en nous d’immuables convictions. Nous nous battons pour la joie des batailles et sans rêve d’avenir meilleur. Que nous importent les petits-neveux ! C’est en-dehors de toutes les lois, de toutes les règles, de toutes les théories - même anarchistes - c’est dès l’instant, dès tout de suite, que nous voulons nous laisser à nos pitiés, à nos emportements, à nos douceurs, à nos rages, à nos instincts - avec l’orgueil d’être nous-même.”

     

    Bientôt, “L’En-Dehors” est poursuivi pour un article intitulé “A qui la faute ?”         

    L’auteur de l’article, M. J. Le Coq, Matha, gérant du journal, et Zo d’Axa sont condamnés chacun à mille francs d’amende. Entre temps, Ravachol, Chaumartin, Simon, Decamp, Hamelin sont arrêtés. La Société se débarrasserait de ceux de ses membres assez corrompus pour la désirer meilleure.

    “L’En-Dehors” ouvre une souscription “pour ne pas laisser mourir de faim les mioches dont la Société frappe implacablement les pères parce qu’ils sont des révoltés.” 

              Zo d’Axa récolte beaucoup d’argent qu’il distribue aux familles des détenus. On l’arrête sous l’inculpation d’association de malfaiteurs, arguant que le fait de subventionner des personnes compromises constitue une complicité.

    A la prison de Mazas, il refuse de répondre aux interrogatoires et de signer quoi que ce soit. On le met au secret. Pas de visite. Pas même d’avocat.

    Pendant la détention de son fondateur-directeur, “L’En-Dehors” continue de paraître. La rédaction est installée dans une cave de la rue Bochard de Saron, près du boulevard Rochechouard. Quand il y a suffisamment de copie, on y joue de l’orgue. La répression continue. Les rédacteurs de “la Révolte” et du “Père Peinard” sont également à Mazas, ainsi que de nombreux militants anarchistes.

    Après un mois de détention, Zo d’Axa est mis en liberté provisoire, “notre pauvre liberté - provisoire toujours.”  Il reprend sa place à “L’En-Dehors”, plus virulent que jamais. Point calmé.

    “Mazas ne calme rien du tout, dit-il, il faut avoir le genre d’esprit d’un pot-de-vinier malhabile pour croire que la prison est l’argument décidif.”

    Quelques temps après, un article de Jules Méry, jugé offensant pour l’armée, lui vaut de nouvelles poursuites. Zo d’Axa part en Angleterre. ? Les pensées ne sont pas faites pour être seulement pensées seulement. Elles sont faites pour être vécues.

    Jean GUEHENNO.

     

    Vivre est ce qu’il y a de plus rare au monde. La plupart des hommes existent.Voilà tout. Oscar WILDE.

    II                                                                          

    A Londres,

    Zo d’Axa a la “malchance de tomber au beau milieu d’un Congrès de socialistes où il s’agit de parlementer, non d’agir.” Il dit des congressistes :

    “Ce sont des entretenus qu’épouvant la guerre.La vie facile les embourgeoise.”

    En Angleterre, Zo d’Axa rencontre Charles Malato, Matha, Louise Michel, Darien, Pouget, Errico Malatesta, le peintre Luce, Meunier. Après trois mois, spleen. Il s’embarque pour la Hollande avec une troupe de musiciens ambulants, “troubadours besogneux qui payaient leur transport en jouant de moment à autre quelque valse de leur pays.”         

    A Rotterdam, il est embauché sur un chaland qui le conduit à Mayence, par le Rhin. Il vit huit jours dans la Forêt Noire avec un bûcheron, “laid comme un gnome”; gagne Milan. Y assiste à un procès d’anarchistes. Ecrit :

     “On répète que Milan est un petit Paris. Les magistrats milanais le prouvent, au moins sur un point : Ils sont répugnants comme tous leurs confrères parisiens. ”

    La magistrature, du reste, n’est-elle pas la même partout ? Et peut-elle être autrement ?

    C’est  même sans doute la raison qui fait qu’à travers tous les pays, le souvenir de la Patrie vous reste : il remonte comme une nausée quand on voit la vilenie d’un juge.”         

    Résultat : Zo d’Axa est arrêté en pleine nuit, à trois heures du matin. On lui passe les menottes et on veut le conduire à pied au commissariat.

    “En ce cas, explique-t-il au chef flic, ce sont vos hommes qui me porteront - et de force.” 

    Il faut chercher une voiture. On la trouve. Le commissaire fait la grimace. Il avait cru empocher les frais de route.         

    Zo d’Axa s’excuse :

    “Mais aussi pouvais-je m’afficher en telle compagnie ? Tous ces gens-là sentent de loin la préfecture. Et si, sur le chemin, l’on avait croisé quelque noctambule je me serais mis à crier pour éviter le pire confusion, pour au moins me réhabiliter aux yeux du passant : - Je ne suis pas un policier, je suis le criminel !”

    C’est dans le même esprit que cet original lettré et bohème que fut plus tard Ologue le Cynique écrira dans le journal “L’Anarchie” :

    “On a sa dignité, comme dit mainte épicière, et je ne voudrais pas être assimilé par quiconque à un honnête homme.”

              Zo d’Axa est expulsé d’Italie. A Trieste, il s’embarque pour le Pirée avec des déserteurs italiens. Il organise avec eux une émeute à bord.

    “C’était de la graine de révoltés, dit-il, on s’entendait.”

    Le voilà en Grèce. Une nuit, fauché, il dort dans les ruines du Parthénon. L’Orient l’attire. Il veut aller à Constantinople :

    “C’est l’affaire de trente-six heures et de vingt-cinq drachmes.” “Dès que j’eus les vingt-cinq drachmes, je disposai des trente-six heures.”

     

             Istamboul enchante le nomade :

     

    “Par la ville, pas une figure de femme, les mousselines combinées du yachmak ne montrent que des grands yeux vagues - et c’est un raffinement d’avoir caché les lèvres. Il ya plus à violer. Les pudeurs sont-elles autre chose que de subtiles dépravation ?”

    De subversives philosophies se dégagent de simples faits. Constantinople où vaguent des milliers de chiens, ignore encore les cas de rage. Le chien maigre de Galata n’a mordu personne jamais. Et le pourquoi ? Il n’a ni muselière ni maître !

              Arrêté puis relâché, Zo d’Axa quitte Constantinople pour Jaffa. Il passe Dardanelle, Kavaka, Tenedo, Mytilini, “Jadis Lesbos - devenue vertueuse en vieillissant - et c’est bien moins pittoresque !”, reste quelques jours à Smyrne, puis par Chio, Samos, Rhodes, Chypre, atteint Beyrouth, et enfin Jaffa le 1er janvier 1893.

    Arrêté en débarquant, il est étroitement gardé à vue, en cellule, au Consulat de France, pendant quinze jours. Il parvient à s’évader par une nuit d’orage.

    Poursuivi, il se réfugie au Consulat anglais, terre inviolable... qu’exceptionnellement on viole pour le reprendre. Ficelé comme un saucisson, embarqué pour Marseille sur le navire français “la Gironde” et mis aux fers, sur le pont du bateau, il est l’objet de la curiosité sadique des passagers.

    Ils lui demandent : “Scélérat, qu’avez-vous fait ?” Il répond : “J’ai coupé une vieille femme en treize morceaux. Et ca m’a donné la migraine.”

     

              En première classe on a appris que l’homme enchaîné sur le gaillard d’avant est Zo d’Axa. Les passagers se proposent de le jeter par-dessus bord : “A l’eau, l’anarchiste !”

              De la veulerie des hommes, il vaut mieux rire et se foutre, car l’ironie et l’indifférence sont préférables à la tristesse et au désespoir. Zo d’Axa riposte par des éclats de rire. A Port-Saïd, le capitaine fait enlever les fers au prisonnier, lui donne une cabine, la permission de se promener à sa guise et même un chapeau.

              Arrivée. Zo d’Axa passe quelques jours à la prison de Marseille, au régime du droit commun, juste le temps de se rendre compte que “les criminels ne valent pas mieux que les honnêtes gens”. Transféré à Paris, Zo d’Axa y tire dix-huit mois à Sainte-Pélagie. Comme politique. Ayant naturellement refuser de signer une demande en grâce.

              1er juillet 1894. Libération. C’est le jour des funérailles nationales du Président de la République Sadi Carnot, exécuté quelques jours avant par l’anarchiste Caserio. Des flics en civils attendent à la porte de la prison. Zo d’Axa refuse de sortir. On l’expulse.

    Les mouches le cueillent. Il est conduit au poste de police de la rue Cuvier et mis au violon. (Préalablement, on lui a enlevé sa lavallière pour éviter qu’il se suicide.) Zo d’Axa s’évade du commissariat de police. Cris :

    “Arrêtez-le !”. Chasse à l’homme. Arrêtez-le ! c’est un anarchiste !” Un bon citoyen se campe devant lui et l’arrête. Zo d’Axa lui colle son poing sur la gueule. Corps à corps. L’homme tombe.

    La foule se trompe. Zo d’Axa à la tête haute, le regard sûr et des manières de grand seigneur. Le bon citoyen, lui, est mal vêtu. La foule prend le bon citoyen pour l’anarchiste. “Ce n’est pas moi ! “  hurle-t-il. La foule le lynche.

    Les agents arrivent. Ils prennent le bon citoyen lynché pour un complice qui a voulu favoriser la fuite de Zo d’Axa. Le bon citoyen, après avoir été lynché, est conduit au poste et passé à tabac. Et Zo d’Axa intact, reste vingt-quatre heures au Dépot. Le temps que l’on enterre Monsieur Carnot.

     

              Libéré, Zo d’Axa publie “de Mazas à Jérusalem” qu’il a écrit en prison. Succès. La critique s’incline devant la valeur littéraire de l’ouvrage. Jules Renard, Laurent Tailhade, Lucien Descaves, Octave Mirbeau, Georges Clémenceau rendent hommage à Zo d’Axa, “cet anarchiste hors de l’anarchie”, comme l’appelait Adolphe Retté.

    Georges Clémenceau, le sinistre Clémenceau - qui méprisant l’humanité, s’y connaissait en hommes, écrit notamment : “De Mazas à Jérusalem est une belle leçon d’irrespect.

              Voici de courts extraits de la conclusion de “De Mazas à Jérusalem” - conclusion qui souligne l’élégance de Zo d’Axa, condamné comme anarchiste à l’époque de Ravachol et du terrorisme, et qui ne s’est jamais défendu de l’être attendant pour mettre la chose au point, d’en avoir subi toutes les conséquences :

    “Et je suis forcé de conclure : je ne suis pas anarchiste. En Cour d’Assises, à l’instruction comme aux séances, j’ai dédaigné cette explication. Mes paroles de menace ou de pitié étaient qualifiées anarchistes - je n’épiloguais pas sous la menace. A présent il me plaira de préciser ma pensée première, ma volonté de toujours. Elle ne doit pas sombrer dans les à-peu-près. Pas plus groupé dans l’anarchie qu’embrigadé dans les socialismes.

    Etre l’homme affranchi, l’isolé chercheur d’au-delà; mais non fasciné par un rêve. Avoir la fierté de s’affirmer, hors des écoles et des sectes : En dehors. Assez longtemps on a fait cheminer les hommes en leur montrant la conquête du ciel.

    Nous ne voulons même plus attendre d’avoir conquis toute la terre. Chacun, marchons pour notre joie. Et s’il reste des gens sur la route, s’il est des êtres que rien n’éveille, s’il se trouve des esclaves nés, des peuples indécrassablement avilis, tant pis pour eux !

    Comprendre, c’est être à l’avant-garde. Et la joie est d’agir. Nous n’avons point le temps de marquer le pas : la vie est brève. Individuellement nous courons aux assauts qui nous appellent. On a parlé de dilettantisme. Il n’est pas gratuit, celui-là, pas platonique : nous payons... Et nous recommencerons.     

              Insouciant des louanges suscitées par son livre, indifférent aux éloges officiels, plusieurs de ses collaborateurs renégats, victimes de conversions qui rapportent un avenir assuré et sans gloire, criblé de dettes; son journal mort, Zo d’Axa se tait. 

    Errant par l’Univers, il y promènera des ans durant sa barbiche fauve et son regard ironique et clair. Et on oubliera Zo d’Axa...

    “C’est qu’il ne s’élimine plus,le virus de haine et de révolte -une fois qu’on l’a dans le sang. ”Zo d’AXA.

    “Ils sont là les médiocres, comme l’herbe et les broussailles, innocents dans leur misère. Et je me glisse entre eux, en tâchant d’en écraser le moins possible - mais le dégoût me ronge le coeur...”Frédéric NIETZSCHE

    III

              1898. L’affaire Dreyfus. La France est en ébulition. On est pour Dreyfus ou on est contre. Pas de milieu. Il n’est plus possible à Zo d’Axa de se taire. Lucide, il donne son avis : “Si ce monsieur ne fut pas traître - il fut capitaine. Passons.”

              Et Zo publie “la Feuille” - “à chaque occasion”. Il la rédige. Steinlen, Luce, Anquetin, Willette, Hermann Paul, Léandre, Couturier l’illustrent. “Et les feuilles légères ou graves se suivent, se tiennent et se complètent selon le scénario formel de la Vie, chaque heure, expressive...”  Chaque fois que Zo d’Axa a quelque chose à dire.

    Et il a souvent quelque chose à dire. Chaque feuille est un pavé dans la mare aux grenouilles. C’est toute l’actualité de 1898 et 1899.

              Dans “Dix assassinats pour un sou !”, il souligne la bassesse de la foule sanguinaire. Dans “En joue... faux !”, il dénonce les faussaires de l’Etat-Major. Puis, c’est “Arguments frappants”, “”Mort aux vaches”, “Bombes Nationales”, La grève des Juifs”, “On détrousse au coin des lois”, etc., etc.

    Tous en prennent pour leur grade, depuis les propriétaires jusqu’aux anarchistes.

              Parfois Zo d’Axa s’attendrit. “Enfants martyrs”, “Biribi des gosses”  sont consacrés aux colonies pénitentiaires fin de siècle. Ca remue les tripes. Une campagne s’amorce.

    Les révélations des “feuilles” sont reprises par la grande presse et finalement des améliorations sensibles sont apportées au régime des pauvres gosses emprisonnés.         

    Mais si les abus des puissants sont souvent l’objet de ses attaques, d’autres fois la platitude moutonnière des masses indigne le pamphlétaire : “Nous manquerions à votre plaisir, si, après avoir salué comme il convient, la magistrature et l’armée, nous ne nous empressions de nous incliner devant le Peuple, avec tout le respect disponible.”

    Et il fustige “l’honnête ouvrier.” L’honnête ouvrier n’a que ce qu’il mérite :

    “Que les propriétaires soient chauvins, au nom de leurs maisons de rapport; que les financiers vantent l’armée qui, moyennant solde, monte la garde devant la Caisse; que les bourgeois acclament le drapeau qui couvre leur marchandise - cela s’explique sans effort. Même, que certains demi-philosophes, gens de calme et de tradition, numismates ou archéologues, vieux poètes ou prostitués, se prosternent devant la Force - c’est encore compréhensible. Mais que les ilotes, les maltraités, le Prolétariat soit patriote - pourquoi donc ? C’est l’avachissement indécrassable de la masse des exploités qui crée l’ambition croissante - et logique des exploiteurs. Qu’il soit de la mine ou de l’usine, l’Honnête Ouvrier, cette brebis, a donné la gale au troupeau. Instruire le puple ! Que faudra-t-il donc ? Sa misère ne lui a rien appris. La victime se fait complice. La malheureux parle du drapeau, se frappe la poitrine, ôte sa casquette et crache en l’air : “Je suis un honnête ouvrier !” Ca lui retombe toujours sur le nez.”

              Mais le chef-d’oeuvre de Zo d’Axa, c’est l’élection du candidat de “la feuille”. Zo d’Axa fait de l’électoralisme. Il débute par quelques réserves:

    “J’avais toujours cru que l’abstention était le langage muet dont il convenait de se servir pour indiquer son mépris des lois et de leurs faiseurs. Voter, me disais-je, c’est se rendre complice. On prend sa part des décisions. On les ratifie par avance. On est de la bande et du troupeau. Comment refuser de s’incliner devant la Chose légiférée si l’on accepte le principe de la loi brutale du nombre ? En ne votant pas, au contraire, il semble parfaitement logique de ne se soumettre jamis, de résister, de vivre en révolte. On n’a pas signé au contrat. En ne votant pas, on reste soi. On vit en homme que nul Tartempion ne doit se vanter de représenter. On dédaigne Tartalacrème. Alors seulement on est souverain, puisqu’on n’a pas biffé son droit, puisqu’on n’a délégué personne. On est maître de sa pensée, conscient d’une action directe. On peut faire fi des parlottes. On évite cette idiotie de s’affirmer contre le parlementarisme et d’élire, au même instant, les membres du parlement.”

     

              Il continue par quelques observations, déclare qu’il avait tort, car l’étranger guette, le devoir des bons Français est d’élire un parlement digne d’eux. “La feuille” présente le candidat le plus qualifié pour ce faire : une âne.

    “Une âne pas trop savant, un sage qui ne boit que de l’eau et reculerait devant un pot de vin. A cela près, le type accompli du député majoritard.”

     

              Zo d’Axa baptise cet âne Nul, parce qu’il lui comptera comme voix tous les bulletins blancs et nuls. Ce système lui donnant la certitude d’être élu, Nul aurait tort de ménager son franc parler. Son affiche-programme, placardée sur les murs pendant la campagne électorale, proclame notamment :

    “CITOYENS,On vous trompe. On vous dit que la dernière Chambre COMPOSEE D’IMBECILES ET DE FILOUS ne représentait pas la majorité des électeurs. C’est faux. Une Chambre composé  de députés jocrisses et de députés truqueurs représente, au contraire, à merveille, LES ELECTEURS QUE VOUS ETES. Ne protestez pas : une nation a les délégués qu’elle mérite. POURQUOI LES AVEZ-VOUS NOMMES ? La Chambre représente l’ensemble. Il faut des sots et des roublards, il faut un parlement de ganaches et de Robert Macaires pour personnifier à la fois tous les votards professionnels et les prolétaires déprimés. ET CA, C’EST VOUS ! Votez, électeurs ! Votez ! Le Parlement émane de vous. Une chose est parce qu’elle doit être, parce qu’elle ne peut être autrement. Faites la Chambre à votre image. Le chien retourne à son vomissement - retournez à vos députés...CHERS ELECTEURS,Votez pour eux ! Votez pour moi ! Je suis la Bête qu’il  faudrait à la Belle Démocratie.VOTEZ POUR MOI !

              Le jour du scrutin, Zo d’Axa parcourt Paris, de Montmartre au Quartier Latin, promenant, juché sur un char, bariolé de ses manifestes, et traîné par des électeurs, l’Ane Blanc.

    La foule manifeste bruyamment, enthousiaste ou scandalisée. Des femmes jettent des fleurs. On chante :

    “C’est un âne, un âne, un âne,C’est un âne qu’il nous faut.”

              Boulevard du Palais, l’Âne Blanc est appréhendé par la police qui, sous les quolibets de la foule, se met en devoir de remorquer le char. Nul est conduit à la fourrière, son char tiré par les flics.

    Bagarre entre les partisans de l’âne et les partisans de l’ordre. Zo d’Axa a le mot de la fin. Il abandonne l’âne en disant : “Cela n’a plus d’importance, c’est maintenant un candidat officiel !”         

    Dans “La feuille” intitulée “il est élu”, Zo d’Axa écrit :

              “A propos des élections de France, les gazettes du monde entier ont, sans malice, rapproché les deux faits notoires de la journée :  “Dès le matin vers neuf heures, M. Félix Faure allait voter. Dans l’après-midi à trois heures, l’Âne blanc était arrêté.”         

    ”J’ai lu ça dans trois cent journaux. “L’Argus” et le “Courrier de la Presse” m’ont encombré de leurs coupures. Il y en avait en anglais, en valaque, en espagnol; toujours pourtant je comprenais - chaque fois que je disais Félix, j’étais sur qu’on parlait de l’âne.”

    “Nos bottes vous saluent, confrère.” Zo d’AXA

    “Je vomis les classes dirigeantes et les classes dirigées me dégoûtent.”CARLYLE.IV

              1900. L’aube d’un siècle nouveau. Zo d’Axa est las des répétitions. Il a dit tout ce qu’il avait à dire. “Les feuilles” auront été pour lui le dernier exutoire. Repris par la bougeotte, il court à nouveau le vaste monde, traqué par les flics et les diplomates.

    “Le Mousquetaire de l’Anarchie”, comme l’appelait Clémenceau, parcout les Amériques du Nord au Sud, la Chine, le Japon, les Indes, l’Afrique. Il visite, aux Etats-Unis, la veuve de Bresci, l’anarchiste italien qui abattit Umberto 1er. Longtemps, il vit en péniche, au hasard des fleuves et des canaux. Finalement, il échoue à Marseille.

    Et c’est dans la vieille cité phocéenne qu’il passe ses dernières années. On l’y rencontre flânant sur la Canebière ou parcourant en bicyclette la Corniche ensoleillée.

              Il est blasé. Partout il a trouvé les hommes aussi méprisables, aussi dupes, carverneusement mauvais. Pendant vingt ans, il se tait. Mais alors que des Jean Grave, des Hervé, qui le considéraient comme un dilletante et un fantaisiste, trahissent honteusement en 1914 la cause révolutionnaire, lui ne change pas.

    Il reste le même malgré le poil blanc et le silence. Ni la guerre de 1914-1918, ni la dictature bolchévique n’obtiennent ses suffrages. Il est réfractaire à la Défense du Droit et de la Civilisation comme au mirage mensonger de l’U.R.S.S.

    Son échine demeure incurablement atteinte de cette raideur maladive, chronique et rare qui l’empêche de ployer.

              En 1921, il est de passage à Paris, par hasard. Une incartade journalistique commise, lui donne l’occasion, dans sa réponse, au cours d’un article dans le “Journal du Peuple” de faire le point. Sa plume n’est pas rouillée. Qu’on en juge :

    “... me taire ne suffirait peut-être pas à me préserver de l’honneur de figurer comme repenti. Le silence, un instant rompu, me sera léger tout à l’heure d’être modestement nu. Les derniers amis de l’En-Dehors et de la Feuille connaissent le sens d’un passé que le présent n’entend pas renier. Pendant un bon bout de chemin, contre les laideurs du temps, nous avons réagi ensemble. On nous traitait d’anarchistes, l’étiquette importait peu. En somme, il n’y a que deux partis, loups et chiens à jamais hostiles. Et pas seulement deux partis: deux instincts, deux façons de sentir. Oui, j’écrivais pour le plaisir - le plaisir de dire ce que je pensais, au fait ce que je ressens toujours.

     

    Qu’est-ce donc vivre, si ce n’est passer, selon sa nature, un moment ? J’aime le matin sur les routes proches ou lointaines, et sans stylo, sans autre ambition ni but que de comprendre la journée claire en dehors des mirages flottants - en dehors ainsi que toujours, à des feuilles d’écriture près. Pâleur des paroles. C’est à peine si j’indique, rapide...

    Du moins pas de faux nez. Ca gène. Au petit bonheur de naissance, privilège absurde et commode, la société capitaliste, vant les banqueroutes finales, me dispense quelques pécune. J’use des derniers assignats aux promenades qui me plaisent encore. Et déplaire ne me déplaît pas. Tans pis et zut pour qui soupçonne qu’une lueur de liberté modifie le fond de la pensée.

    Elle en accentue les nuances... La seule certitude, c’est de Vivre et sans attendre. Vivons donc : action, parole ou silence. Question d’heure, cas individuel. Et le moins sottement possible...”

    Vive l’homme qui n’adhère à rien ! Panaït ISTRATI.. As-tu compris, citoyen ? Zo d’AXA

    V

              Zo d’Axa est mort en septembre 1930, “se souciant peu des suffrages de la renommée, fort de la seule estime de quelques rares amis.” Celui qui écrivit que l’évadé des galères sociales, qui ne monterait plus dans les bateaux pavoisés de la religion et de la patrie, ne s’embarquerait pas davantge sur les radeaux biscuit de la Méduse Humanitaire, a tenu parole toute sa vie rebelle.

    Toujours il est resté irréductiblement pur. Content d’être lui-même. Coquet à marcher seul. Inadaptable.

              Devant la Société, devant toutes les Sociétés, à toutes les époques, se sont dressés, se dressent et se dresseront des hommes comme Zo d’Axa.

    Des individus forts dans la mesure où ils ne craignent pas. Des hommes de bonne volonté, qui agissent selon leur conscience - sans espoir ou avec leurs illusions, dans le doute ou vec la Foi (seule la Foi absolue, ou le scepticisme absolu consuisent à l’héroïsme) - par amour de la Vérité.

    Et quelle que soit LEUR vérité. Et toujours la Société s’est défendue, se défend et se défendra. Et c’est bien son rôle.

              Elle ne peut admettre l’homme libre. Dédaigneux des étiquettes et des partis. Celui qui ne marche pas ou qui marche à bonne escient. Sans autre justification que d’être ce qu’il est.

    Elle ne peut admettre que l’homme moyen. En paix avec lui-même à peu de frais, en vertu de la loi du moindre effort. Le partisan - au nom de semi-vérités de tout repos - d’un juste milieu (c’est la position la plus facile).

    Que ce soit dans la façon de se vêtir, de penser ou d’aimer. Et quel que soit le conformisme qui découle de ce juste milieu. (Le conformisme peut être révolutionnaire, conservateur, démocratique, fasciste, prolétarien.

    Il existe même une espèce de conformisme anarchiste inavoué qui est comme une sorte de conformisme de l’anti-conformisme, constituant une belle contrdiction.

    Le non-conformiste ne méconnaît pas nécessairement l’orthographe et n’est pas forcément gaucher, hermaphrodite ou athée).

              Dans sa tendance au juste milieu, la Société emprisonne les détaillants comme les vagabonds, les contrebandiers, les voleurs et les assassins. Mais honore des grossistes comme les propriétaires, les commerçants, les banquiers et les généraux.

    Elle glorifie l’esprit de famille et condamne l’inceste. Ce n’est qu’une question de degré. Il est illégal d’uriner contre tel mur et légal de bombarder telle ville ouverte.

    Il est permis d’avoir faim, mais interdit, sans argent, de satisfaire sa faim. On peut applaudir. Mais il ne faut pas siffler. Et il faut aimer sa patrie. Parce que la patrie aime ses enfants, (comme Ugolin, qui les mangeait).

              Le nivellement. Voilà ce à quoi tend la Société. C’est sa manière de se conserver en maintenant les humains en troupeau.

    Nivellement dans la famille et à l’école. Nivellement à la caserne, à l’hopital et en prison. Nivellment à l’usine ou au bureau.

              Nivellement partout... La Loi, la Morale, la Vertu, la Religion, la Famille, la Patrie, se résument en ce mot : nivellement. Et gare à ceux qui ne se laissent pas niveller. La résignation est érigée en vertu.

    Défense de ruer dans les rangs. Chaque fois que le thermomètre de l’Indépendance s’égare dans le trou de balle de la Société, il marque zéro. Et c’est là le hic.

              Avez-vous remarqué que les gens qui s’emmerdent sont incapables de subir cet état tout seuls ? Il en est de même en ces domaines. N’ayant pas de mission historique à remplir, je ne verrais nul inconvénient à ce que ceux à qui cette situation convient s’en contentassent entre eux.

    (Et qu’il leur plaît d’être battus !) Mais le malheur est qu’ils veulent m’obliger à participer à leurs platitudes. A reconnaître l’autorité - civile et militaire. Ce qui m’amène un tas d’inconvénients parce que je m’y refuse. (Et s’il me déplaît d’être battu !)

    Je m’en voudrais d’accepter les obligations que l’Etat veut arbitrairement m’imposer en vertu d’un contrat social unilatéral, qui ne me fut pas soumis, et que je n’ai pas signé.

    Individu, la Société se charge de te démontrer que tu as tort d’avoir raison. Ce qui ne t’empêche pas d’avoir raison. Ces choses se passent d’explication. Elles se constatent. Il y aurait une consolation. S’il y avait un espoir.

    Mais l’espoir étant fait pour être déçu, le désespoir est inutile. Et la consolation superflue.

              Une organisation sociale - basée sur la solidarité entre les humains, le respect de la liberté individuelle et une équitable répartition des biens (c’est-à-dire la seule base logiquement et humainement concevable) - est un non-sens.

    Parce que l’homme en troupeau est mauvais de par sa nature même, qu’il aime ses chaînes, et qu’il y a peu de raisons qu’il change.

              Agnostique, je n’ai besoin ni de nier, ni d’espérer, pour faire ce que je crois juste. Aussi, je ne suis pas pour le régime socil qui sera. Je suis contre le régime social qui est. Parce que le régime existant est mauvais et que j’ai tout lieu de croire que son successeur ne sera pas bon.

    Malgré le désir que j’aurais de me tromper et pour l’excellente raison que si je me trompais, le jour pù mon erreur se démontrerait, il y aurait longtemps que je saurais passé de vie à trépas.

    Peu m’importent les lendemains qui seront dans des siècles !  Je n’ai cure du futur. La Terre Promise sera celle où nous pourrirons...

              Cet état d’esprit, provoqué par cet état de choses, m’incite à détester les bipèdes standardisés que sont la plupart des humains. Foin des esclaves que l’on appelle “monsieur”, “signor” ou “tovaritch”, et qui tirent gloire des coups de pied au cul qu’ils reçoivent en disant “amen” et “merci”.

    Par contre, j’apprécie les non-conseilleurs qui ont l’originalité d’être des payeurs. Je les apprécie à fortiori quand, sans espérance, ils agissent comme s’ils espéraient. Il suffit d’oser.

    Ce sont les faibles qui ont besoin d’espérer pour agir; les forts puisent leur force en eux-mêmes, sans foi illusoire en de lointaines hypothèses. J’aime parmi eux ceux que leur nature intensive pousse impérieusement.

    Et qui sont courageux, ce qui est beau, désintéressés, ce qui est noble, et doués de conscience, ce qui est rare. Enfin, je crois avoir la notion de la liberté et le sens de la subvertion.

              C’est pourquoi j’aime Zo d’Axa et ai estimé devoir remémorer son souvenir trop vite éffacé en résumant en ces quelques pages la vie subversive de ce libertaire qui jamais ne trahit irrespectueux par nature et de lois et des préjugés.

              Et si je l’aime pour son non-conformisme, son impertinence et sa claire et narquoise vision des choses, je lui sais gré d’avoir payé de sa personne, de n’avoir pas été un révolté de salon, un nietzschéen de bibliothèque, un surhomme douillet et confortable.

              Ce sceptique prit de la Poésie et de la Philosophie la meilleure part : il les mit en action. Pour lui, l’Action fut bien la soeur du Rêve. Je l’aime, parce que doué pour l’art de marcher tout seul, il eut l’altière volonté de vivre. Parce qu’il fut ASOCIAL avec majesté.

    Et aussi pour son ironie, (me déplaisent les gens sérieux et les choses tristes). L’ironie est éternelle - comme l’érotisme et la bêtise humaine. Il sut bien la manier, lui qui connut cette suprême joie de la vie qui est de percevoir le ridicule des choses.

                           Léo CAMPION.      

     

    APPENDICE

    La documentation ayant servi à cette étude provient du livre “Le Grand Trimard” de Zo d’Axa (autre titre de “De Mazas à Jérusalem”) et de la collection de “L’En-Dehors” et des “Feuilles”, ouvrage et collections à peu près introuvables aujourd’hui. L’auteur remercie son ami Hem Day d’avoir risqué de dépareiller l’oeuvre unique que constitue sa bibliothèque en les lui prêtant. Le numéro VIII-IX de “La Revue Anarchiste”, consacré en partie à Zo d’Axa, a également été utilement consulté.

    Il intéressera sans doute le lecteur de savoir que le titre “L’En-Dehors” a été repris par la revue mensuelle que publie (ndlr: publiait...) Emile Armand.Indiquons encore que la fille de Zo d’Axa, décédée à Suresnes, possédait de nombreux manuscrits inédits de son père. Zo d’axa qui avait refusé plusieurs offres importantes d’éditer ses mémoires, lui avait demnder de les brûler, s’il mourait. Son gendre, l’excellent caricaturiste Marcel Arnac - mort depuis également, dans des circonstances tragiques - et sa fille, accomplirent cette dernière volonté de l’En-Dehors.



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