• Accueil

    LA BANDE

    En 1911, l'anarchie a trouvé ses bonzes

    Qui parlottent qui bavassent

    Qui voient pas voient le temps qui passe.

    Les mômes bossent en usine

    Claquent du grisou dans les mines

    Mais dans la rue Ordener

    On pille les exploiteurs.

     

    Attention aux pruneaux

    Quand s'pointe la bande à Bonnot

    Mort aux capitalos

    V'la les bandits en auto.

     

    Quand le Bel Octave

    Vide son révolver place du Havre

    Le bourre mange la pommade

    En hommage à Libertad

    On dit qu'l'époque est belle

    C'est peut-être pour ses dentelles

    Que le sous-dirlo de la Sûreté

    Se prend ses tripes sur ses pieds.


    Bonnot, Callemin, Garnier

    Ont fini dans leur raisiné

    La bonne France a couru

    A Valsé, dansé dans les rues

    Mais craignez tas d'charognes

    Tous planqués derrière vos cognes

    Que n'reviennent les années folles

    Des bandits en bagnoles.

    (PARABELLUM)

    __________________________________________________________________

    Accueil

    MERCI AUX COPAINS POUR LEURS COMMENTAIRES. SALUT & FRATERNITE !

    _____________________________________________

    __________________________________

    Dédié à quelqu'un qui saura se reconnaître... ->

    Accueil

    Accueil

    Accueil

     

    Accueil

    ______________________________________________________

    Accueil

     

    ___________________________________________________

    ... D'ailleurs, que nous importe un lointain avenir ? C'est aujourd'hui qui t'intéresse, camarade d'aujourd'hui. Et aujourd'hui, tu le vois trop, ne peut être beau qu'en toi. Sois donc chrétien, jusqu'à mépriser le prêtre, stoïcien jusqu'à mépriser les crimes des Marc Aurèle et les âneries de Loisel, anarchiste jusquà t'écarter en souriant de tous les groupes. Han Ryner.

    _______________________________________________________


    ___________________________________________________________

    Il y a a quelque chose d'extrément prétentieux et si parfaitement stupide chez ces gens qui font semblant d'être heureux, tandis qu'ils tremblent de pouvoir pleurer dans les bras de ceux qu'ils dédaignent...

    _____________________________________________________

    Accueil

    SANTE CASERIO

     

    Accueil

    KILLING JOKE - THE FALL OF BECAUSE, Peel Session, 27-04-81

     

    Accueil

    DRANEM : Le Trou De Mon Quai.

     

    Accueil

    iL y A dAnS ce BLoG, pRinCipaLeMent cONsacré à l'iNDiViduaLiSme aNArChIste, aU VégéTALiSme eT à La peTite ChaNsonNetTe, beaUCoup pLus dE leCTUreS qU'iL n'Y parAîT !

    A VouS dE LeS tROUVeR...

     


    Accueil

    La chanteuse FREHEL. Il n'est pas distingué :

     

    Accueil

     

    Accueil

    Charlus à la scène, accompagné d'une dame.

    Ce qui ne l'empêchait pas de chanter de si délicieuses chansons...

    Accueil

    Accueil

     

    Accueil

     

  •                   Les crimes de Dieu

                                  L'évolution religieuse

                    De l'absurdité criminelle des religions

                                                           Sébastien Faure

    L'évolution religieuse

    De multiples travaux scientifiques ont merveilleusement mis en lumière la théorie du transformisme, cette théorie qui constate ce fait que, dans la nature, rien n'est immobile ou immuable, que tout évolue, se modifie, se transforme.

    Il a paru intéressant à des esprits studieux de rechercher si cette loi d'évolution trouve son application dans le monde des idées et il semble d'ores et déjà établi que l'idée Ñ comme la matière Ñ traverse une incessante succession d'états et perpétuellement se métamorphose.

    Si l'on admet que l'idée n'est elle-même qu'un reflet interne de l'ambiance, qu'une adaptation au tempérament de chacun des sensations reçues, des impressions ressenties, dire que, dans l'a nature, tout se transforme, c'est, du même coup, avancer que l'idée Ñ aussi bien que toute chose et de la la même façon Ñ est soumise aux lois du transformisme.

    Mais comme, dans beaucoup d'esprits, il y a doute à l'égard des origines matérielles de toute idée, j'ai pensé qu'il y aurait utilité à contrôler l'exactitude de cette thèse qui assimile l'idée à l'être organisé, en appliquant à une idée donnée une rigoureuse observation et j'ai fait le choix de l'idée religieuse, tant à cause du rôle considérable qu'elle a joué dans le passé, que de la place par elle encore occupée dans nos préoccupations, qu'en raison du réveil clérical auquel nous assistons.

    Tout être organisé naît, se développe et meurt. Il s'agit de savoir si l'on rencontre dans l'idée religieuse trois phases: la naissance, le développement et la mort.

    Ces trois périodes formeront la division de mon sujet; en conséquence, ma conférence comprendra trois parties:

    • Naissance
    • Développement
    • Disparition de l'idée religieuse

    J'y ajouterai quelques rapides considérations d'ordre général et d'actualité.

    Des monceaux de livres ont été écrits sur l'origine des cultes et si l'on réunirait tous ceux qui ont pour objet la recherche des conditions et circonstances qui ont jeté sur notre planète l'idée de l'existence d'une ou plusieurs divinités, on pourrait en former aisément une des plus vastes bibliothèques connues.

    Sur ce point: «Où, quand, comment l'idée de Dieu s'est-elle présentée à l'esprit humain ?» les opinions sont multiples et contradictoires.

    En l'absence de documents précis, il n'y a, il ne peut y avoir que des hypothèses.

    Voici celle qui me paraît la plus vraisemblable, et si je me hâte de déclarer qu'il ne s'agit ici que d'une hypothèse et d'une série de conjectures, il me sera permis néanmoins d'ajouter que la probabilité de ces conjectures et de cette hypothèse me frappe et, je l'espère, saisira votre raison.

    Le besoin de savoir, c'est-à-dire de comprendre, d'expliquer les phénomènes au sein desquels l'individu se meut; le besoin de savoir, non pour le seul plaisir de science mais dans le but d'utiliser les forces qui l'entourent et de neutraliser celles qui menacent sa vie, ce besoin de savoir, on le trouve en vous, en moi, en nous tous. Il existe à des degrés divers, mais, peu ou prou, on le rencontre chez tous.

    Le développement incessant des connaissances humaines est une preuve suffisante que ce besoin n'est pas particulier à nos civilisations contemporaines. Les vestiges déjà fort anciens des premiers efforts réalisés par nos ancêtres en vue de connaître, prouvent que ce besoin remonte aux âges les plus reculés. Il est donc permis d'inférer de ces constatations que le besoin de savoir est inhérent à l'individu arrivé à un certain degré de développement.

    Ce besoin engendrant l'idée de Dieu, voilà l'hypothèse. Voici maintenant les conjectures expliquant fort plausiblement la genèse de cette idée.

    A l'origine, les phénomènes, petits ou grands, gardaient à l'égard des aïeux des allures de mystère. La nature impénétrée, n'ayant encore livré aucun de ses secrets, l'homme fut pendant des siècles comme un esquif ballotté par la tempête et impuissant à se guider. Cependant, vint une époque où la nécessité de chercher à se rendre compte se fit impérieusement sentir. L'Être humain pouvait-il rester éternellement désarmé en face des forces naturelles, des éléments des fléaux ligués contre lui, des ennemis de toute nature coalisés contre son existence ?

    Il s'ingénia à trouver des explications nécessaires. Sa complète ignorance ne lui permettant pas de donner aux phénomènes observés une explication positive et vérifiable, il fut fatalement conduit à faire intervenir une pléiade d'acteurs surhumains auxquels il attribua prodigalement toutes les puissances.

    Peuplée de bruit, de couleur, de formes, d'images et d'impressions variables à l'infini, son imagination devint le graduel réceptacle de mille et mille idées chaotiques bouleversées, contradictoires, dont tout son être fut la proie forcément docile. Dans le vent qui mugissait, dans la tempête qui grondait, dans la foudre qui éclatait, dans le soleil qui éclairait sa marche, dans la nuit qui l'enveloppait de ténèbres, dans la pluie qui tombait, notre ancêtre vit tantôt des Êtres amis ou ennemis, tantôt la manifestation de malveillance ou de bonté d'autres Êtres habitant des régions supérieures.

    Dieu fut donc, tout d'abord, la personnification des éléments et des phénomènes naturels, ou encore la matérialisation des causes renfermant ces phénomènes ou déchaînant ces éléments.

    La succession des jours et des nuits, le cours des saisons inspirèrent aux hommes l'idée de temps. Hier, aujourd'hui, demain leur apparurent comme les trois termes du temps: le passé, le présent, l'avenir. Et comme, tandis que mouraient fatalement les individus, tandis que se succédaient les générations, le vent continuait à mugir, la tempête à gronder, la foudre à éclater, le soleil à luire, la pluie à tomber, ils conçurent des êtres vivant un temps considérable et peut être toujours, conséquemment doués d'immortalité.

    Dans leurs courses vagabondes au travers des steppes incommensurables, ils se firent une idée de l'espace sans borne et eurent l'impression de l'illimité dans l'espace comme dans le temps.

    Naissance de l'idée religieuse

    L'idée de Dieu, sous ce double rapport, devint le prolongement jusqu'à l'absolu des contingences observées, des relativités connues.

    Dans le soleil qui faisait mûrir les fruits, activait la végétation et emplissait de clarté sa grotte ou sa cahute, l'aïeul vit l'ami, le bienfaiteur, le Bien. Dans le froid qui arrêtait la pousse des plantes et engourdissait ses membres, dans la nuit qui peuplait sa caverne de fantômes ou de carnassiers avides de sa chair, bref dans tout ce qui menaçait ou supprimait son existence, il incarna l'ennemi, le Mal.

    Et c'est ainsi qu'il inventa l'Esprit du Bien et du Mal, des Divinités amies et ennemies, des Dieux de lumière et de ténèbres: Dieu et Satan.

    Encore une fois, rien ne prouve irréfutablement que les choses se soient passées ainsi; mais il est permis de l'admettre, parce que, si nul document décisif ne vient à l'appui de cette série d'hypothèses, rien non plus ne vient en démontrer l'inexactitude ou confirmer une autre série de suppositions.

    Au besoin je pourrais invoquer les deux considérations que voici en faveur de mon hypothèse.

    Vous n'ignorez pas qu'il existe sur certains territoires de la planète des êtres qui par leur type, leur conformation, leurs habitudes, la situation géographique des régions qu'ils habitent, leur langage, leurs tendances, font revivre à nos yeux les époques depuis longtemps disparues. Or, le récit des voyageurs qui ont visité ces contrées dénommées sauvages et vécu plus ou moins longtemps au sein de ces civilisations primitives est conforme en tous points à l'opinion que je viens d'émettre touchant à l'apparition de l'idée de Dieu, et les premières formes qu'elle a revêtues.

    Seconde considération: vous savez aussi que l'enfant reproduit, avec une surprenante rapidité il est vrai, mais assez exactement, tous les anneaux de la chaîne ancestrale. Eh bien ! voyez l'enfant : il est ignorant, et pourtant tourmenté de curiosité; il est crédule, épris du merveilleux et tout enclin, soit à forger de toutes pièces, aussitôt que travaille sa turbulente imagination, des êtres surhumains soit à voir dans les éléments qui l'entourent ces êtres eux-mêmes.

    Dès lors, est-il déraisonnable de penser qu'au cours de ses premiers siècles, à l'époque de son enfance, l'humanité ait procédé de mime ?

    Ils se trompent donc ou plutôt ils vous trompent impudemment les imposteurs de toutes les religions qui prétendent que Dieu créa l'homme à son image. Nous voyons clairement à présent que, tout au contraire, c'est l'ignorance humaine qui donna naissance aux Dieux et les créa à l'image de l'individu lui-même.

    Oui, l'homme créa Dieu à son image, dotant les Dieux de tous les attributs dont l'idée lui était venue par la constatation de ses propres forces et de ses propres faiblesses, des qualités et de ses défauts, accordant aux uns la bonté, attribuant aux autres la méchanceté, auréolant ceux-ci de lumière, condamnant ceux-là à se mouvoir dans l'obscurité, les plaçant tous dans des conditions données de temps et de lieu, mais envisageant toutes ses Divinités à travers le verre grossissant de son imagination ignorante et, par suite, poussant jusqu'au delà de l'observé, du vécu, les attributs de toute nature gratuitement concédés à ces fils de son cerveau.

    Développement de l'idée religieuse

    On conçoit sans peine que l'idée de Dieu Ñ tout d'abord purement spéculative Ñ ne devait pas, ne pouvait pas tarder à se prolonger dans le domaine social.

    Admettre l'existence d'une Divinité, c'est reconnaître la nécessité des liens qui unissent la créature au Créateur et la religion (censure, relier) n'est autre chose qu'un ensemble de croyances et de pratiques, reliant l'homme à Dieu, stipulant les droits de celui-ci et les devoirs de celui-là.

    Dès l'origine, l'idée de religion rencontre l'idée de supériorité s'incarnant dans les biceps les plus robustes.

    Les tribus primitives étaient en état perpétuel de guerre. Mais les guerriers comprirent vite que leur force musculaire n'aurait qu'un temps, qu'ils n'auraient pas toujours vingt-cinq ou trente ans, que de plus jeunes viendraient et les remplaceraient. Et pour conserver sa suprématie, l'autorité du coup de poing accepta avec empressement le concours de l'autorité morale, cette force nouvelle.

    La coalition était fatale. Elle se produisit. C'est sous la forme du Dieu des armées qu'elle se manifesta. On vit une poignée de combattants soutenus par le fanatisme faire mordre la poussière à une armée entière, folle de terreur; parce que les oracles consultés s'étaient prononcés contre elle.

    Le pilote, à son tour, invoqua le Dieu des tempêtes, le laboureur le Dieu des moissons, et il y eut bientôt une multitude de dieux et de demi-dieux se combattant dans leurs manifestations.

    Mais le besoin de savoir rongeait l'esprit humain. Des penseurs étaient nés qui crurent avec raison que la toute-puissance ne pouvait se diviser, qu'il ne saurait y avoir conflit, rivalité entre les tout-puissants. Et le monothéisme sortit sous la poussée de ces observations.

    Le christianisme fit son apparition. A ses débuts, ce fut un courant populaire, une lutte des faibles contre les forts, et si nous voulions établir un parallèle entre l'époque où Jésus-Christ, né dans une étable, de parents pauvres, pauvre lui-même, choisissait douze apôtres parmi les plus pauvres, prêchait avec eux en faveur des déshérités; et l'époque que nous traversons aujourd'hui où des hommes à la parole ardente demandent plus de bien-être, plus de justice, plus d'égalité, il nous serait possible d'en démontrer l'analogie frappante.

    Durant plus de deux siècles, le christianisme poursuivit son oeuvre populaire, poussent les opprimés à la révolte, faisant la guerre aux riches. Aussi voyait-on le patriciat romain donner en pâture aux fauves des milliers et des milliers de chrétiens.

    Mais des hommes se mêlèrent à ce mouvement qui lui imprimèrent une orientation nouvelle. Tirant parti du mysticisme de l'époque, comprenant que les temps du réalisme n'étaient pas encore venus, ils dépouillèrent insensiblement Jésus-Christ de son humanité, le divinisèrent, le convertirent en un fondateur de religion nouvelle et, crédules, ignorants, fanatiques, les disciples de l'homme de Bethléem s'éloignèrent peu à peu des revendications immédiates et des préoccupations terrestres; ils remplacent par la résignation et l'amour de la croix l'esprit de révolte qui les avait jusqu'alors animés; ils n'aspirèrent plus qu'à un monde de béatitudes éternelles mettant en pratique cette parole de l'Écriture attribuée à Jésus-Christ: «Mon royaume n'est pas de ce monde».

    Et lorsque Constantin s'aperçut que le christianisme, tueur de colères et fomenteur de soumissions, était de nature à consolider son pouvoir, il lui tendit la main et la paix fut faite.

    A partir de ce moment, l'idée chrétienne prit une extension extraordinaire, un développement vertigineux. Elle eut l'oreille des Grands, donna des conseils aux monarques. Devant elles les fronts les plus altiers se courbèrent.

    Du moment que la vie n'était qu'un court passage dans cette vallée de larmes qu'était la terre une seule chose importait: le salut de notre âme. Le progrès était retardé, la pensée enchaînée. Douter était un crime, aucune pénalité n'était assez sévère pour le réprimer.

    On vit l'idée religieuse s'associer à tous les abus, à toutes les exploitations. Les papes dominent les rois; les évêques commandent aux seigneurs. A la voix enflammée des Pierre l'Ermite, des Saint-Bernard et des moines qui parlent au nom du Christ des millions de combattants s'ébranlent, au travers l'Europe en marche vers l'Orient, à la conquête du tombeau de Jésus et des terres qu'a foulées aux pieds le Messie.

    Des générations de fidèles couvrent l'Occident de cathédrales magnifiques, de gigantesques basiliques. La musique, la poésie, la sculpture, le théâtre, la peinture, l'éloquence, la littérature, toutes les manifestations artistiques, pénétrées de catholicisme, retracent les grandes lignes de la Légende biblique. Les esprits sont sous le charme, les volontés sous le joug. L'humanité tremble; elle adore... Dieu triomphe ! C'est l'apogée.

    Disparition de l'idée religieuse

    Mais le besoin de savoir continue son oeuvre.

    A travers les siècles, les sciences ont progressé. Sorti de la longue et douloureuse période de tâtonnement, l'esprit humain commence à s'orienter résolument vers la lumière. D'audacieuses natures ont fièrement pris en main le flambeau de la raison. Les vaines explications d'antan ne suffisent plus à l'ardente curiosité de ces chercheurs. Ils secouent impatiemment le fardeau des superstitions.

    La physique, la chimie, l'histoire naturelle, l'astronomie expliquent en partie ces phénomènes qui remplissaient de crainte et d'admiration les ancêtres. Les vieilles traditions sont ébranlées. La lutte devient ardente entre ceux qui veulent savoir et ceux qui se cristallisent dans la foi. Le Dogme et la Raison mettent aux prises un Dieu sans philosophie et une philosophie sans Dieu.

    Les conceptions antiques de l'univers sont bouleversées de fond en comble. Les investigations des savants, secondées par de puissants appareils promenés à travers l'espace, mettent le monde terrestre en communication avec les lois de la mécanique céleste. Les tendances matérialistes se font jour, s'affirment, se développent, battant en brèche le spiritualisme enfantin et grossier des âges précédents.

    L'hypothèse Dieu est de plus en plus éloignée. Un Dieu qui recule cesse d'être Dieu.

    Un irrésistible courant entraîne vers l'athéisme nos générations désabusées. Plus un homme sait, moins il est disposé à croire, et on se demande comment nos générations hésitent encore à se débarrasser d'une foi qui s'en va.

    L'idée religieuse ne se maintient plus que par la force de la vitesse acquise. II y également des impressions d'enfance dont on ne peut se débarrasser brusquement. Enfin, les idées et les croyances sont comme les vieilles amies avec lesquelles on a vécu trente quarante ans auxquelles mille souvenirs vous rattachent, et qu'on ne saurait abandonner brutalement.

    Il n'est donc pas extraordinaire que nous mettions tant de temps à nous laisser aller à la vie matérialiste.

    Mais, c'est indéniable, les dieux s'en vont, et nous en trouvons l'aveu sous la plume même de nos adversaires.

    Derniers avatars du cléricalisme

    Cette décrépitude de l'idée religieuse a produit deux avatars. Dans le domaine politique, c'est la réconciliation de la République avec l'Église, de toute nécessité monarchiste.

    Dans le domaine économique, c'est le socialisme chrétien.

    Sentant le terrain se dérober sous ses pas, l'Église a fait acte d'adhésion officielle à la République par l'organe du pape lui-même et nous trouvons dans l'élection de Brest un curieux exemple dans ce sens.

    Dans ce pays essentiellement monarchiste, deux candidats étaient en présence: le comte de Blois, partisan du trône et de l'autel, et l'abbé Gayraud, partisan de l'autel seulement. C'est ce dernier que, de toutes ses forces et ouvertement, le clergé a soutenu.

    N'est-ce pas là une concession faite par l'Église qui, se sentant périr, a mis sur sa face un masque républicain ?

    Cette conversion ne peut être sincère, puisque l'Église admet un Dieu devant la volonté duquel tout doit s'incliner et que le Pouvoir doit venir d'en haut, alors que la République entend la volonté de tous exprimée et le pouvoir venant d'en bas.

    Non content de se faire républicain, le Pape a arboré à sa tiare une cocarde socialiste. Voilà ce que nous ne saurions supporter.

    Qu'il vous plaise à vous, cléricaux, d'entrer dans la République et que les républicains vous y admettent, tant pis pour eux ! Mais que vous émettiez la prétention de résoudre la question sociale, nous ne vous le permettrons pas.

    Qu'avez-vous fait durant les longs siècles de votre domination exclusive ? Vous vous êtes alliés aux patrons, aux nobles, aux rois. Vous vous êtes faits les complices de toutes les iniquités, de toutes les exploitations. Et c'est aujourd'hui que vous n'êtes plus rien, que vous ne pouvez plus rien faire, que cette idée vous vient de vous intéresser aux vaincus de la lutte sociale  ?

    Vous ne ferez rien, parce que vous ne pouvez rien faire. J'irai plus loin. Vous n'avez pas le droit de tenter quoi que ce soit en ce sens.

    Tout ce qui existe est de par la volonté de Dieu. C'est parce que Dieu l'a voulu qu'il y a des pauvres et des riches, des exploités et des exploiteurs, que les uns meurent de faim alors que d'autres crèvent d'indigestion, et ce serait sacrilège à vous de vouloir y changer quoi que ce soit, criminel de vouloir corriger l'Ïuvre du Créateur dont les desseins sont impénétrables.

    Nous avons le droit de nous plaindre: vous, le devoir de vous résigner, confus, chagrins, mais soumis !

    Terrain d'entente ? Conclusion

    Il y a pourtant un moyen de nous entendre. Vous avez vous-même dit: «Les biens terrestres sont périssables et méprisables alors que les biens célestes seront une jouissance, un bonheur qui n'aura pas de fin». Eh bien, nous ne vous disputerons pas les seconds, mais laissez-nous les autres. D'autant qu'il nous sera facile de faire de la terre un paradis; la haine fera place à la bonté et la vallée de tourments à un Éden. Et l'heure est venue de faire tout cela.

    Je dis aux républicains, aux socialistes: Prenez garde ! Ces hommes à qui vous avez enlevé la foi veulent avoir de légitimes satisfactions. Il ne leur faut plus de vagues promesses. Il leur faut des solutions immédiates. Plus vous attendrez, plus les solutions violentes s'imposeront.

    De l'absurdité criminelle des religions

    Qui sommes-nous ? D'où venons-nous ? Où allons-nous ? Et le monde qui nous entoure, d'où procède-t-il ? Le rigoureux enchaînement des faits dont la nature nous donne l'incessant et régulier spectacle, est-il le résultat du hasard ou d'un plan magnifique sorti d'une intelligence infinie, servie par une volonté tout-puissante ?...

    Ces questions, d'une importance capitale, il y a des siècles que l'humanité se les pose. Suivant la réponse qu'on y fait, la vie est une quantité négligeable ou d'extrême importance.

    Ces problèmes ne sont pas encore résolus et, peut-être une certaine obscurité planera-t-elle toujours sur ces questions.

    Toutefois, si la science n'est pas encore parvenue à dissiper toute hésitation sur cas divers pointe, elle a réussi à éliminer du nombre des conjectures que ne peut admettre la raison, l'hypothèse «Dieu» qu'avaient enfantée les époques reculées d'ignorance.

    L'état actuel de la science ne permet plus qu'aux esprits bourrés ou crédules de se réfugier dans la foi pour y trouver les données nécessaires à la solution de ces problèmes redoutables.

    Supposons que, par une de ces nuits superbes où le scintillement des étoiles ravit nos regards, deux personnages se promènent et échangent les impressions que leur suggère ce grandiose spectacle.

    Supposons que nos deux personnages soient un enfant et un prêtre.

    L'enfant est de cet âge ou l'esprit tourmenté par la curiosité ne cesse de faire jaillir des lèvres mille et mille questions. Il interroge le prêtre sur le comment et le pourquoi de ces splendeurs infinies qui roulent dans l'espace.

    Le prêtre lui répond:

    «Mon enfant, tous ces mondes qui provoquent justement votre admiration sont l'Ïuvre de l'Être suprême. C'est son infinie sagesse qui règle leur marche, sa toute-puissante volonté qui maintient l'ordre et assure l'harmonie dans l'univers. Nous aussi, nous sommes l'oeuvre de ce Créateur. Il a daigné nous faire connaître, par l'intermédiaire des êtres qu'il a choisis, les voies dans lesquelles il plate que nous marchions. Se conformer à ces voies, c'est le bien, la vertu. S'en éloigner, c'est le mal le péché. La vertu prépare une éternelle béatitude, le péché... [illisible] châtiment... [illisible] fin. Révélateur et Providence, tel est ce Dieu à qui nous devons tout».

    Mais voici que survient un troisième promeneur. Celui-là est un matérialiste, un athée, un penseur, libre. Il prend part à la conversation. Il réplique à l'enfant que l'ordre qui règne dans la nature est le résultat des forces qui régissent l'ensemble des êtres et des choses. Il affirme que Dieu n'est qu'une invention sortie de l'imagination ignorante de nos ancêtres; qu'il n'y a pas de Providence, etc.

    La discussion qui s'élève alors entre le croyant et l'athée n'est que le résumé des ardentes controverses que soulève depuis des siècles la question religieuse.

    C'est de cette discussion que ma conférence se propose de condenser en plaçant sous les yeux de mon auditoire toutes les pièces du litige. Au cours de cette discussion, je m'efforcerai d'établir

    1. Que l'hypothèse "Dieu" n'est pas nécessaire
    2. Qu'elle est inutile
    3. Qu'elle est absurde
    4. Qu'elle est criminelle

    Les deux premiers points se rattacheront plus spécialement au Dieu-Créateur; le troisième au Dieu-Rédempteur et le quatrième au Dieu-Providence.

    L'hypothèse "dieu" n'est pas nécessaire

    Les preuves en faveur de lois régissant les rapports de toutes choses et mourant simultanément l'autonomie de chaque être et la dépendance mutuelle ou la solidarité (l'harmonie) dans l'ensemble, ces preuves sont de nos jours si abondantes et si décisives que les plus croyants des croyants eux-mêmes ont renoncé à le contester.

    Mais avec cette souplesse de dialectique qui le caractérise et qui a donné naissance à une casuistique spéciale, l'Esprit religieux se réfugie derrière le raisonnement que voici:

    «Il y a des lois naturelles auxquelles obéissent les monde éparpillés dans l'espace. Soit. Mais qui dit Loi dit Législateur. De plus, le législateur doit être revêtu d'une puissance supérieure et antérieure aux forces que sa loi soumet. II existe donc un Législateur suprême».

    II faut avouer que bon nombre de personnes ont cru voir dans cette argumentation une considération décisive en faveur de l'hypothèse «Dieu» proclamée ainsi nécessaire.

    L'erreur de ces personnes est explicable aisément. Elle provient de cette analogie que d'habiles sophistes cherchent à créer entre les lois naturelles qui régissent la matière et les lois humaines.

    Le raisonnement de ces casuistes est le suivant:

    «Les lois qui régissent les sociétés humaines ont nécessité l'intervention du législateur. Ceci et cela s'impliquent fatalement. En conséquence, l'existence des lois qui gouvernent les astres et les planètes comporte rigoureusement l'existence d'un Législateur suprême, supérieur et antérieur à ces lois et c'est ce Législateur que nous appelons Dieu».

    Eh bien ! cette analogie est radicalement erronée. Il n'y a aucune similitude entre les lois naturelles et les lois humaines.

    Première différenciation. Les lois naturelles sont extérieures (antérieures et postérieures) à l'humanité. On sait et on conçoit que bien avant l'apparition sur notre globes des premières formes humaines, les lois de la mécanique céleste s'appliquaient à notre planète et à tous les corps gravitant dans l'espace. On sait et on conçoit également que, s'il advient que par une cause quelconque, les conditions d'existence nécessaires à l'espèce humaine disparaissent de la terre que nous foulons aux pieds, les astres et notre petite planète elle-même continueront leur évolution séculaire sans que la plus légère modification y soit apportée.

    Tandis que les lois humaines sont - le mot l'indique - inhérentes à l'humanité. Ce sont des législations, c'est-à-dire un ensemble de prescriptions et de défenses formulées par des humains.

    Deuxième différenciation. Les lois naturelles ont un caractère de constance d'immuabilité. C'est la caractéristique de toutes les lois touchant à la physique, à la chimie, à l'histoire naturelle, à la mathématique. Toutes au contraire des précédentes, les lois humaines Ñ parce que faites par des humains qui passent et applicables à des êtres qui passent aussi Ñ sont essentiellement transitoires, fugitives et même contradictoires.

    Troisième différentiation. Les lois naturelles ne supportent aucune infraction. L'infraction serait le miracle et il est prouvé que le miracle n'existe pas, ne peut pas exister.

    Par contre, les codes humains sont à tout instant violés. Les forces sociales, police, gendarmerie magistrature, etc. attestent que nombreuses sont les infraction que subit la Législation humaine.

    Quatrième différenciation. Les lois naturelles enregistrent les faits sans les déterminer. Le pilote, par exemple, consulte la boussole et ce n'est point pour obéir à ses injonctions, mais parce qu'elle agit selon sa nature, que l'aiguille aimantée, en se dirigeant sensiblement vers le nord, permet au navigateur de s'orienter. Tandis que les lois humaines réglementent les faits sans, le plus souvent les enregistrer ou en tenir compte. C'est ainsi que, sans tenir compte des désirs qui nous mouvementent, des impulsions qui nous animent en vertu de l'irrésistible loi d'attraction des deux sexes entre eux, le législateur humain réglemente les rapports sexuels, les classifie en permis et en défendus, les catégorise en légitimes et illégitimes.

    On pourrait ajouter encore à cette liste des contradictions ou différences qui existent entre les lois naturelles et les lois humaines. Les précédentes suffisent et permettent de conclure que l'analogie à l'aide de laquelle on cherche à jeter la confusion dans les esprits est absolument inexacte et que les conséquences qu'on veut en tirer sont de tous points inadmissibles.

    Donc, considérée à ce point de vue, l'hypothèse d'un «Dieu»-législateur suprême n'est pas nécessaire.

    «Mais alors objectent les Déistes, comment expliquer l'Univers ? Dites-nous tout d'abord qui a fait la matière et ensuite d'où lui viennent ces forces qui la mouvementent et maintiennent les corps en équilibre dans le temps et dans l'espace ?».

    Qui a créé la matière

    Et tout d'abord, qui a crée la matière ? Voici ma réponse.

    Par l'imagination tracez une ligne indéfinie à travers l'espace. Essayez d'en mesurer la longueur. Épuisez-y la langue de la mathématique. Additionnez des centaines de milliards à des milliards de milliards. Multipliez ce formidable total par une somme mille milliards de fois plus fabuleuse. Dites-moi si vous parviendrez à pouvoir fixer l'étendue de cette ligne imaginaire à travers l'espace ? Pouvez-vous dire: «Voici le point A d'où elle part; voici le point B où elle aboutit» ? Non, vous ne le pouvez pas. L'espace est sans limite, et, dans tous les coins et recoins de cet incommensurable espace, on rencontre la matière à un état quelconque gazeux, liquide ou solide.

    La matière est donc partout.

    Cet «illimité» dans l'espace implique «l'illimité» dans le temps. Tous les «sans bornes» sont solidaires. Et de fait, tirez dans les siècles qui forment le passé une ligne imaginaire. Prolongez-la dans les successions des âges qui constituent l'avenir. Là encore, ajoutez les uns aux autres les chiffres les plus fantastiques. Pouvez-vous, remontant le cours des âges, trouver le point de départ, le principum, l'origine ? Pouvez-vous, descendant les siècles, en arriver à leur consommation définitive ? Non.

    La matière est donc non seulement partout, mais toujours.

    Ces qualités d'«indéfini» on les retrouve encore dans toutes les autres propriétés de la matière: le volume par exemple.

    Supposez un volume colossal de matière. Vous sera-t-il raisonnablement permis de prétendre qu'il faut en rester là ? qu'on ne peut rien y ajouter ?

    Faites maintenant l'opération inverse: divisez une partie en cent, en mille, en un million de parties. Serez-vous parvenus é l'extrême limite de cette divisibilité ? Ne pourrez-vous plus fractionner ?...

    Donc, pas de limite non plus dans la divisibilité de la matière.

    En conséquence, à cette première question: «Qui a fait la matière ?» je réponds que cette question n'aurait de raison d'être que s'il était possible d'assigner à cette matière une origine, un commencement, une borne. Or, il est constaté que cette assignation est impossible. Dès lors, point n'est besoin de recourir à une conjecture à laquelle on attribuerait un rôle qui n'est pas nécessaire.

    A ce point de vue encore, l'hypothèse «Dieu» n'est pas nécessaire.

    L'hypothèse "dieu" est inutile

    Les constatations qui précèdent ont acquis aujourd'hui une force telle et se sont si bien généralisées que les Déistes n'osent plus s'inscrire ouvertement en faux contre elles. Mais ce serait mal les connaître que de s'imaginer qu'ils désarment pour cela.

    «Eh bien ! soit !» disent-ils.

    «L'espace et le temps sont illimités. Nous vous accordons également que le mouvement est partout. Mais ce mouvement lui-même, d'où vient-il ? Quelle est la puissance qui l'a incorporé dans la matière ? Cette puissance qui non seulement mouvemente les corps, mais encore ordonne harmonieusement au mouvements voilà ce que nous appelons Dieu. Les corps ne se sont pas Impulsés tout seuls. Il a bien fallu que l'élan leur soit donné; la force communiquée. Ce coup de pouce initial mettant en branle tous les mondes, ne faut-il pas qu'un Être quelconque l'ait donné ?».

    C'est toujours la séculaire querelle entre spiritualistes et matérialistes qui, sous une forme légèrement rajeunie, se reproduit ici.

    D'où vient le mouvement

    Croyant que, de par sa nature, la vile matière est inerte, les Déistes avancent que si on l'aperçoit mouvementée Ñ ce qui est indéniable Ñ c'est qu'une énergie extérieure à la matière à l'origine, y a pénétré, s'y est installée et lui a impulsé la force qui lui faisait défaut.

    Or, rencontre-t-on dans la nature un seul phénomène qui soit à même de donner quelque valeur à cette opinion ?

    Absolument aucun; et toutes les observations qu'on fait tendent à affirmer que le mouvement est une des propriétés inhérentes à la matière et matière lui-même. On a beau explorer l'espace, sonder les profondeurs de l'océan ou fouiller les entrailles du sol, non seulement on rencontre partout la matière, mais on la trouve constamment mouvementée.

    Ce caractère d'universalité de la force dans l'espace suffirait à nous permettre de conclure à l'immanence de cette force dans le temps.

    Cette immanence des milliers et des milliers de constatations viennent l'établir. La théorie de l'évolution consacre le transformisme incessant de la matière; elle repose sur les métamorphoses ininterrompues que subissent les êtres et les choses ; elle sert à expliquer le perpétuel devenir. Cette modification sans arrêt, cette succession d'états aussi lente que certaine, n'est-ce pas l'irréfragable preuve de la continuité du mouvement, l'attestation sans réplique de la présence du mouvement dans les âges les plus reculés, comme la certitude de la même présence dans les avenirs les plus lointains ?

    Qui ne connaît le principe auquel, en mécanique, on a donné le nom de "persistance de la force" ? Qui ne sait que la force, le mouvement jamais ne disparaissent, jamais ne diminuent; qu'il y a simplement mutation, c'est à dire changement dans la nature et les effets du mouvement, mais que, s'il est ici chaleur, là lumière, ailleurs électricité, le mouvement tout entier se transmet en dépit des aspects divers sous lesquels il se révèle, mais encore une fois, jamais ne subit la plus minime diminution.

    C'est l'application au mouvement de cette vérité en chimie: "Rien ne se crée, rien ne se perd".

    Conséquemment, on peut affirmer que le mouvement est une propriété de la matière; qu'on ne peut concevoir celle-ci sans celui-là et que s'il est impossible d'assigner à la matière un commencement, il est non moins impossible d'assigner au mouvement une origine, puisqu'on ne peut pas plus observer la matière sans mouvement que le mouvement sans matière ; qu'ainsi, enfin, considérée comme ayant imprimé à la matière, par le coup de pouce initial, le mouvement originel, l'hypothèse «Dieu» n'est d'aucune utilité.

    L'ordre dans l'univers

    Quant à ce que notre entendement appelle «l'ordre et l'harmonie dans l'Univers», remarque que nous qualifions d'ordonner ce qui est en accord avec les observations qu'il nous e été donné de faire. La succession régulière des jours, des nuits des saisons, la répétition prévue des mômes phénomènes, la constatation des mêmes effets faisant suite aux mêmes causes, en un mot l'observation toujours identique à elle-même de ronchonnement rigoureux et méthodiques des mêmes faits: voilà ce que nous appelons l'ordre.

    Tout changement, toute infraction à ces sortes de règles issues de la multiplicité et de la constance de nos constatations personnelles et des observations générales constitue le désordre.

    En un mot, ordre et désordre étant deux tertres dont la signification est exclusivement subjective, est considéré comme ordre tout ce qui est conforme aux notions que nous nous sommes faites ou que l'on nous a inculquées ; est considéré comme désordre tout ce qui y est contraire.

    En conséquence, l'harmonie que nous remarquons dans le cosmos procède de notre esprit. Et ces admirables qualités d'ordre qui nous suspendent en Contemplation devant la régularité de l'agencement universel, c'est notre intellect qui a eu la générosité d'en doter la nature.

    L'ordre le désordre sont des choses qui intrinsèquement n'existent pas. Dans les mondes solaires qui emplissent l'espace, il n'y a ni ordre ni désordre ; il y a purement et simplement des corps, qui en raison de leur volume, de leur densité, de leurs propriétés respectives et de leur distance se meuvent dans des conditions toujours les mêmes qu'il nous a été donné d'observer.

    De sorte qu'il n'a d'ordre dans le Grand Tout que celui que notre entendement y a introduit. Le facteur de l'ordre, de l'harmonie, ce ne serait donc pas Dieu, ce serait l'homme !

    L'hypothèse «dieu» est absurde

    Forts de ce que la science est loin d'avoir tout expliqué et s'imaginant que en dehors de la conjecture d'une création, les origines du monde restent obstinément impénétrables, les croyants ont recours, pour expliquer ces origines, à l'hypothèse d'un Être éternel dont la Toute-puissance aurait tout crée.

    II faut s'entendre tout d'abord sur la valeur de cette expression religieuse créer.

    Créer, ce n'est pas prendre un ou plusieurs éléments déjà existants et les coordonner ; ce n'est pas assembler des matériaux et les disposer d'une certaine façon. L'horloger, par exemple, ne crée pas une montre; l'architecte ne crée pas une maison. Créer, c'est donner l'existence à ce qui n'existe pas, c'est tirer du néant c'est faire quelque chose de rien.

    Eh bien ! l'hypothèse d'une création quelconque est une pure absurdité. Car il est inadmissible que de rien on puisse tirer quoi que ce soit; et le célèbre aphorisme formulé par Lucrèce : Ex nihilo nihilest et reste l'expression d'une invincible exactitude.

    Si donc la matière n'a pu être tirée du néant c'est qu'elle a toujours existé, et dans ce cas, il faut se demander, dans l'hypothèse d'un Etre créateur, où se trouvait cette matière.

    Elle ne pouvait être qu'en lui ou hors de lui.

    Dans le premier cas, Dieu cesse d'être un pur Esprit: la matière était en lui; elle résidait dans son Être ; elle faisait partie intégrante de sa personnalité; comme lui, elle est éternelle, infinie, toute-puissante, car l'Absolu ne comporte et ne peut comporter aucune contingence aucune relativité. Conséquemment, la matière est son auto créatrice et l'hypothèse d'une immatérialité ayant extrait d'elle-même des éléments matériels devient stupide.

    Dans le second cas, c'est-à-dire si la matière n'était pas en Dieu, mais hors de lui, elle lui était coexistante. Elle n'a plus d'origine que lui; elle est comme lui, de toute éternité; dés lors, elle n'a pas été créée et la conjecture d'une création devient absurde.

    Dans les deux cas, c'est l'incohérence, la déraison !

    Mais où l'absurdité de la création chrétienne éclate d'une façon peut-être plus tangible parce qu'elle se présente A nous sous une forme moins abstraite, c'est dans la Révélation.

    La révélation

    L'idée d'une création appelle fatalement celle d'une Législation suprême et l'idée d'une Législation suprême implique nécessairement celle d'une inévitable sanction.

    Cela est si exact qu'il n'est pas une seule religion qui ne comporte é la fois des prescriptions et des défenses constituant la loi de Dieu, et un système de récompenses et de châtiments destinés à sanctionner cette loi.

    II faut ajouter que, pour s'ériger en Juge suprême, il devient nécessaire que le Maître nous fasse connaître sa Loi, afin que nous sachions ce qu'il faut faire pour mériter la récompense, ce qu'il faut éviter pour fuir le châtiment.

    La Révélation, c'est l'acte par lequel le Créateur, principe de toute Justice et de toute Vérité, nous aurait fait connaître sa Loi. Il serait servi, à titre d'intermédiaires, des Êtres de prédilection: prophètes et apôtres que la religion chrétienne nous présente comme inspirés de Dieu.

    C'est donc par la bouche de ces personnages inspirés que le Verbe divin se serait fait entendre, et c'est dans les Écritures dites Saintes que serait consignée la Révélation.

    Eh bien ! que nous enseignent les Écritures touchant les origines du monde en général et de l'homme en particulier ? Elles nous enseignent des choses que l'ignorance de nos pères a pu prendre pour des vérités, mais qu'il n'est plus permis de croire aujourd'hui, tellement elles sont en désaccord avec les affirmations de la science contemporaine...

    Elles nous enseignent que, sortant brusquement de sa séculaire inaction, le nommé Dieu eut la fantaisie de donner naissance à ce qui existe déjà et créa le tout en six jours.

    A quel moment l'Éternel a-t-il fait cet ouvrage ? Quand s'est-il abaissé, comme dit Malebranche, jusqu'à daigner se faire créateur ? Ñ A un moment donné du temps. Voilé ce qu'affirment toutes les Genèses ce qu'impliquent d'ailleurs le mot et l'idée de création. Alors Dieu se serait donc croisé les bras pendant toute l'éternité antérieure ?

    Mais qu'est-ce qu'un éternité coupée en deux ? Comment admettre le grand géomètre dormant toute une première éternité, puis s'éveillant tout à coup pour évoquer du néant cet univers absent jusqu'alors, pour remplir et peupler le vide insondable pour donner à cette mort universelle la vie universelle ?

    La contradiction est flagrante. l'Être nécessaire n'a pu rester un seul moment inutile. L'Être actif et éternel n'a pu manquer d'agir éternellement. II faut donc admettre un monde éternel comme le créateur. Mais en admettant cette coexistence, on avoue que l'Univers n'a point été créé, que la création est un non-sens, une impossibilité. Les Écritures placent le déluge 700 ans après la création et 3700 ans avant la naissance de Jésus-christ, dont 7900 ans nous séparent. De l'addition de ces trois chiffres, il résulte que la création remonterait à 6300 ans. Tel est l'extrait de naissance qu'il a plu au Très-Haut de délivrer à son Ïuvre et de nous communiquer par la révélation.

    Or, il est établi par des calculs rigoureusement exacts que les bouleversements géologiques qui ont révolutionné notre propre planète remontent à des milliers et à des centaines de milliers de siècles. Qui ne sait, par exemple, qu'une de nos plus hautes futaies actuelles ne produisant, réduite en houille, qu'une mince couche de 15 millimètres, on a calculé que, pour former des strates profondes d'un bassin houiller comme celui du Northumberland, il n'a pas fallu moins de neuf millions d'années ? Et pourtant la formation houillère n'est qu'une des cinq ou six grandes périodes qui ont précédé l'époque historique, l'apparition de l'homme sur la terre.

    Quant à cette dernière époque, les preuves abondent qu'elle remonte à plusieurs milliers de siècles. On a, dans maints endroits, recueilli des ossements humains enfouis à des profondeurs considérables à côté de silex, de poteries et d'autres objets mêlés à des restes de grands pachydermes. Il devient évident, par le calcul de proportion, que l'homme, contemporain des éléphants et des rhinocéros, existait déjà il y a prés de trois cent mille ans.

    Parlerai-je de cette ridicule légende d'Adam et d'Ève dans le paradis terrestre, en état de parfaite félicité, frappés subitement de déchéance pour avoir enfreint la défense de goûter au fruit défendu ? Parlerai-je de Josué arrêtant le soleil ? Parlerai-je de Jonas séjournant trois jours dans le ventre d'une baleine, alors qu'il est démontré que l'Ïsophage de cet animal ne permet pas le passage d'un corps humain ? Parlerai-je de la traversée à pied sec de La Mer Rouge ? Parlerai-je ?

    Non ! c'est trop ridicule. L'absurdité est trop flagrante. Quelle posture pour un Dieu, pour le principe et la source de toute vérité et de toute science, que cet étalage de stupidités, cet amoncellement de mensonges ou d'erreurs ! N'insistons pas.

    L'hypothèse «dieu» est criminelle

    Les considérations qu'il me reste à développer se rattachent à Dieu Providence.

    On nomme Providence le gouvernement du monde par le Dieu qui l'a crée.

    II saute aux yeux qu'un tel gouvernement, exercé par un Être qui prévoit tout, qui sait tout, qui peut tout, ne devrait supporter aucun désordre, aucune insubordination.

    Or, le mal existe: mal physique et mal moral et l'existence du mal est radicalement inconciliable avec celle d'une Providence.

    La providence et le mal

    Nous souffrons de l'intempérie des saisons, de l'éruption de volcans, des tremblements de terre des tempêtes, des cyclones, des incendies, des inondations, des sécheresses, de la famine, des maladies, des fléaux, des blessures, des douleurs, de la mort, etc., etc. C'est le mal physique.

    Nous sommes témoins ou victimes d'innombrables injustices, violences, tyrannies, spoliations meurtres, guerres. Partout la fourberie triomphe de la sincérité l'erreur de la vérité, la cupidité du désintéressement. Les sciences, les arts, quel usage en font les gouvernements, sortes de providences terrestres ? Les font ils servir à la paix au bien-être à la félicité générale ! L'histoire, pleine de crimes atroces et d'effroyables calamités, n'est que le récit des malheurs de l'humanité. C'est le mal moral.

    Le mal, d'où sort-il ?

    Si l'on admet l'existence de Dieu, on admet du même coup que tout ce qui existe procède de Lui. C'est donc Dieu, cet Être de vérité qui a engendré l'erreur ; c'est Dieu, ce principe de Justice quia donné naissance à l'Iniquité ; Dieu, cette source de toute Bonté qui a enfanté le Crime !

    Et c'est ce Dieu centre et foyer de la douleur et de la perversité, que je devrais respecter, servir, adorer?...

    Le Mal existe, nul ne peut le nier.

    Eh bien ! de deux choses l'une: ou bien Dieu peut supprimer le mal, mais il ne le vaut pas; dans. ce cas, sa puissance reste entière, mais, s'il reste puissant, s'il devient méchant, féroce, criminel; ou bien Dieu veut supprimer le mal, mais il ne le peut pas et alors, il cesse d'être féroce, criminel, mais il devient impuissant.

    Ce raisonnement a toujours été et sera à tout jamais sans réplique.

    Le concept et le sentiment que nous avons de l'Équité ne nous disent-ils pas que quiconque voit se commettre sous ses yeux une action coupable, et pouvant aisément l'empêcher, la laisse s'accomplir, devient complice de cette action, et devient criminel au même titre que celui qui l'a perpétrée ?

    Ce Dieu, qui étant donné son omnipotence pourrait empêcher sans effort le mal et ses horreurs et qui n'intervient pas, ce Dieu est criminel, il est d'une férocité sans bornes. Que dis-je ? Lui seul est féroce, lui seul est criminel. Puisque seul il est capable de vouloir et de pouvoir; seul il est coupable et doit assumer toutes les responsabilités.

    Dieu et la liberté humaine

    II est vrai qu'avec cette souplesse qui caractérise l'esprit religieux et à l'aide de ces sophismes captieux qui ont fait de la race des prêtres les casuistes les plus dangereux les Déistes objectent que le mal n'est pas le fait de leur Dieu, mais celui de l'homme à qui, dans sa souveraine bonté, Dieu aurait concédé cet attribut: la liberté, afin que, capable de discerner le bien du mal et de se déterminer en faveur du premier plutôt que du second, l'homme fût justiciable de ses actions et connût la récompense ou la peine attachée à la pratique du bien ou du mal.

    Cette objection est sans valeur.

    Et tout d'abord, si nous supposons un instant que Dieu existe, et qu'il a daigné nous gratifier de la liberté, on ne saurait méconnaître que, cette liberté nous venant de lui, c'est elle qui, par l'action, s'affirme dans le mal comme dans le bien. Peut-on expliquer que, de cette parcelle de liberté arrachée à l'Être souverainement libre, un aussi méchant usage soit fait sans que la liberté divine ait contenu, à l'état potentiel -telle la semence contient la moisson - cette récolte de turpitudes, de bassesses, de souffrances ?

    Si le mensonge, l'ignorance, la méchanceté, le crime proviennent de cette liberté dont Dieu nous a gratifiés, Dieu lui-même est menteur, ignorant, méchant et criminel.

    Mais concilier ces deux choses: l'existence de Dieu et la liberté humaine est impossible. Si Dieu existe, lui seul est libre.

    L'être qui dépend partiellement d'un autre n'est libre que partiellement; celui qui est sous l'entière sujétion d'un autre ne jouit d'aucune liberté. II est le bien, la chose, l'esclave de ce dernier.

    Dès lors, si Dieu existe, l'homme n'est plus que le jouet de son caprice, de sa fantaisie. Celui à qui rien n'échappe de nos intentions non plus que de nos actions, Celui qui tient en réserve des tortures sans fin prêtes à punir le téméraire qui violerait ses prescriptions ou ses défenses. Celui qui, plus rapide que la foudre peut nous frapper de mort à toute heure, à toute seconde, Celui-là seul est libre, parce que seul il propose et dispose. Il est le maître; l'homme est son esclave.

    En tous cas, que dire de la sauvagerie de ce Juge qui prévoyant tous nos agissements et ceux-ci arrivant fatalement, conformément à la prescience divine, fait pleuvoir sur nous des torrents de feu et nous précipite dans l'éternel séjour des tourments inexprimables pour châtier une heure d'égarement, une minute d'oubli ?

    De tous les tortionnaires, ce juge est le plus implacable, le plus inique, le plus cruel !

    Les crimes de la religion

    Étonnez-vous ensuite du mal que les religions ont à l'humanité, des supplices dont elles ont peuplé la terre !

    Criminelle au point de vue métaphysique, l'idée de Dieu l'est encore plus Ñ si possible Ñ au point de vue historique.

    Car Dieu, c'est la religion.

    Or, la religion, c'est la pensée enchantée. Le croyant a des yeux et il ne doit pas voir; il a des oreilles et il ne doit pas entendre; il a des mains et il ne doit pas toucher; il a un cerveau et il ne doit pas raisonner. II ne doit pas s'en rapporter à ses mains, à ses oreilles, à ses yeux, à son intellect. En toutes choses, il a pour devoir d'interroger la révélation, de s'incliner devant les textes, de conformer sa pensée aux enseignements de l'orthodoxie. L'évidence, il la traite d'impudence blasphématoire, quand elle se pose en adversaire de sa foi. La fiction et le mensonge il les proclame vérité et réalité quand ils servent les intérêts de son Dieu.

    Ne tentez pas de lui faire toucher du doigt l'ineptie de ses superstitions, il répliquera en vous fermant la bouche, s'il en a la force, en vous injuriant lâchement par derrière s'il est impuissant.

    La religion prend l'intelligence à peine éveillée de l'enfant, la façonne par des procédés irrationnels, t'acclimate à des méthodes erronées et la laisse désarmée en face de la raison, révoltée contre l'inexactitude. L'attentat que le Dogme cherche à accomplir contre l'enfant d'aujourd'hui, elle l'a consommé durant des siècles contre l'humanité-enfant. Profitant, abusant de la crédulité, de l'ignorance de l'esprit craintif de nos pères, les religions - toutes les religions - ont obscurci la pensée, enchaîné le cerveau des générations disparues.

    La religion, c'est encore le progrès retardé

    Pour celui qu'abêtit la stupide attente d'une éternité de joies ou de souffrances, la vie n'est rien.

    Comme durée, elle est d'une extrême fugitivité, vingt, cinquante, cent ans n'étant rien auprès des siècles sans fin que comporte l'éternité. L'individu courbé sous le joug des religions va-t-il attacher quelque importance à cette courte traversée à ce voyage d'un instant ? IL ne le doit pas.

    A ses yeux la vie n'est que la préface de l'éternité qu'il attend; la terre n'est que le vestibule qui y conduit.

    Dès lors, pourquoi lutter, chercher, comprendre, savoir ? Pourquoi tant s'occuper d'améliorer les conditions d'un si court voyage ? Pourquoi s'ingénier à rendre plus spacieux, plus aéré, plus éclairé ce vestibule, ce couloir où l'on ne stationne qu'une minute ?

    Une seule chose importe: faire le salut de son âme, se soumettre à Dieu.

    Or, le progrès n'est obtenu que par un effort opiniâtre ; celui-ci n'est réalisé que par qui en éprouve le besoin. Et puisque bien vivre, satisfaire ses appétits, diminuer sa peine, accroître son bien-être, sont choses de peu de prix aux regards de l'homme de foi, peu lui importe le progrès !

    Que les religions aient pour conséquences l'enchaînement de la pensée et la mise en échec du progrès, ce sont des vérités que l'histoire se charge de mettre en lumière, les faits venant ici confirmer en foules les données du raisonnement.

    Peut-on concevoir des crimes plus affreux ?...

    Et les guerres sanglantes, qui au nom et pour le compte des divers cultes, ont mis aux prises des centaines, des milliers de générations, des millions et des centaines de millions de combattants ! Qui énumérera les conflits dont les religions ont été la source ?

    Qui formulera le total des meurtres des assassinats, des hécatombes, des fusillades, des crimes dont le sectarisme religieux et le mysticisme intolérant ont ensanglanté le sol sur lequel se traîne l'humanité écrasée par le tyran sanguinaire que les castes sacerdotales se sont donné la sinistre mission de nous faire adorer ?

    Quel incomparable artiste saura jamais retracer, avec la richesse de coloris suffisante et l'exactitude de détails nécessaire, les tragiques péripéties de ce drame dont l'épouvante terrifia durant six siècles les civilisations assez déshéritées pour gémir sous la domination de l'Église catholique, drame que l'histoire a flétri du nom terrible d'«Inquisition» ?

    La religion, c'est la haine semée entre les humains, c'est la servilité lâche et résignée des millions de soumis; c'est la férocité arrogante des papes, des pontifes, des prêtres.

    C'est encore le triomphe de la morale compressive qui aboutit à la mutilation de l'être: morale de macération de la chair et de l'esprit, morale de mortification, d'abnégation, de sacrifice ; morale qui fait à l'individu une obligation de réprimer ses plus généreux élans, de comprimer les impulsions instinctives, de mater ses passions, d'étouffer ses aspirations; morale qui peuple l'esprit de préjugés ineptes et bourrelle la conscience de remords et de craintes; morale qui engendre la résignation, brise les ressorts puissants de l'énergie, étrangle l'effort libérateur de la révolte et perpétue le despotisme des maîtres, l'exploitation des riches et la louche puissance des curés.

    L'ignorance dans le cerveau, la haine dans le coeur, la lâcheté dans la volonté, voilà les crimes que j'impute à l'idée de Dieu et à son fatal corollaire la religion.

    Tous ces crimes dont j'accuse publiquement, au grand jour de la libre discussion, les imposteurs qui parlent et agissent au nom d'un Dieu qui n'existe pas, voilà ce que j'appelle «les Crimes de Dieu», parce que c'est en son mon qu'ils ont été et sont encore commis, parce qu'ils ont été et sont encore engendrés par l'Idée de Dieu.

    Conclusion

    L'heure est décisive.

    Sous l'oeil bienveillant du Ministère que nous subissons, le réveil clérical s'accentue. Les bataillons noirs s'agitent. L'Église tente un effort suprême; elle livre bataille, tous ses soldats debout et toutes ses ressources déployées. A cette armée de fanatiques, opposons un front de bataille compact et énergique.

    II ne s'agit point ici de l'avenir d'un parti; c'est l'avenir de l'humanité, c'est le nôtre qui est en jeu.

    Sur ce terrain, l'entente peut, l'entente doit se faire entre tous les êtres de progrès, tous les penseurs, tous les virils.

    Chacun peut conserver sa liberté d'allure et, sans rien abdiquer de ses convictions personnelles, marcher au combat contre le Dogme, contre le Mystère, contre l'Absurde, contre la Religion !

    Depuis trop longtemps, l'humanité s'inspire d'un Dieu sans philosophie; il est temps qu'elle demande sa voie à une philosophie sans Dieu.

    Serrons nos rangs, camarades ! Luttons, bataillons, dépensons-nous. Nous rencontrerons, sur notre route, les embûches, les attaques soudaines ou prévues des sectaires. Mais la grandeur et la justesse de l'Idée que nous défendons soutiendront nos courages et nous assureront de la victoire.

    Sébastien Faure


    4 commentaires
  • L'Almanach

    Émile Pouget


    L'ÉTÉ


     
    L'ÉTÉ rapplique le 21 juin. Riche saison que celle-là ! tout le monde s'en ressent. Tous ! jusqu'aux purotins. A ceux-ci, en leur réchauffant la carcasse, le soleil rend la mistoufle moins cruelle.
    Les trimardeurs s'essaiment le long des routes ; ils font le lézard à l'ombre des grands arbres et bouffent moins mal que de coutume : ils peuvent se dispenser d'aller tirer le pied de biche et, sous le ciel en chaleur, y a plan de se pagnoter dans les gerbes et d'y roupiller en douce.
    Ah, ce que l'Été serait chouette à vivre, si le populo n'était pas condamné aux travaux forcés ! On le passera, kif-kif les petits oiseaux, en de continuelles chansons et roucoulades.
    Ces étouffoirs que sont les grandes villes et la hideuse lèpre des bagnes industriels auraient disparu. En place de ces agglomérations puantes on aurait des chapelets de maisons potables, panachées de verdure et serpentant au diable-au-vert.
    Le travail industriel, qui, grâce aux machines bougrement perfectionnées qu'on aurait pondues, serait fait proprement et sans que les bons bougres s'esquintent le tempérament, serait quasi devenu une besogne d'hiver.
    Quand viendrait la saison où, en nous faisant risette, le soleil nous invite à la flâne, on s'en irait prendre des bains d'air, en pleine campluche.
    Au lieu d'aller faire les pantouflards, aux bouibouis des bains de mer ou des stations thermales, on trouverait plus chouette d'aller donner un coup de collier aux cul-terreux, au moment des récoltes. Et, là encore, grâce aux mirifiques mécaniques le boulot ne serait qu'une grande partie de rigolade.
    Ceux qui, au lieu de se frotter le museau dans les sillons, préféreraient se laver le cuir dans la grande tasse, n'auraient pas à se gêner.
    La contrainte serait de sortie ! chacun tirerait du côté où ses goûts le pousseraient.
    Ceux qui aiment la mer, iraient donner un coup de collier aux pêcheurs et, ce serait pour eux autrement rupin que les trouducuteries auxquelles se soumettent aujourd'hui les types de la haute qui s'en vont moisir sur les plages à la mode.

    L'AUTOMNE


     
    L'automne commence le 22 septembre 1896 : il ouvre la porte à l'année du calendrier révolutionnaire.
    Chouette saison pour fêter l'année nouvelle !
    Le blé est engrangé et voici que le vin nouveau giscle des pressoirs et mijote dans les cuves. Il est encore douceâtre et se laisse licher sans faire mal aux cheveux : pour se ramoner et se récurer les boyaux, y a rien de tel que le vin nouveau — c'est la meilleure des purges !
    On trinque... "A la tienne, Étienne !" Et l'on s'en fourre une ventrée, et l'on espère en de meilleurs jours.
    Ce qui ne serait pas du luxe pour le populo, fichtre non ! Car si le picolo giscle des pressoirs, avec l'automne, la lance pisse du ciel sur et ferme.
    Or, c'est une triste saison pour les pauvres bougres qui n'ont ni feu ni lieu. Patauger dans la fange noire des villes ou barbotter dans la boue gluante des campluches, — ça n'a rien de réjouissant ! Surtout que, trop souvent, le défaut de piôle s'accompagne du manque de croustille. Alors, les pauvres déchards sont lavés de l'extérieur et nettoyés de l'intérieur, — ils font ballon !
    Et tandis que les mistoufliers refilent la comète et que les trimardeurs vagabondent, n'ayant, les uns et les autres, d'autre perspective que de coucher dans les granges, les asiles de nuit et les prisons, les jean-foutre de la haute la mènent joyeuse.
    Pour les pansus, l'automne ramène la saison des fêtes : gueuletons, théâtres, bals... Ils vont s'en payer jusque là !
    Pendant ce temps, les paysans leur préparent de quoi nocer l'an prochain : ils font les semailles ! Pas à pas, ils vont dans les champs détrempés, et, à grande volée, ils éparpillent le bon grain.
    Et, pas bien loin, la petite bergère garde vaches ou moutons — toujours pour engraisser les richards ! elle non plus, n'est pas heureuse : elle grelôte, mal enveloppée dans sa mante qui ne la garantit guère de la pluie.
    Quand donc enverrons-nous paître le troupeau des richards ?
    VENDÉMIAIRE fleure bon, mille marmites ! Nous voici à l'an 103 : les vendanges s'achèvent, le raison boût dans les cuves. Quel meilleur moment pour fêter l'année nouvelle que celui où le vin nouveau giscle des pressoirs ?
    Épaisse comme du macadam, la bonne vinasse se laisse boire dans la tasse des vignerons. Douçâtre, sucrée, elle relâche les boyaux : c'est la plus chouette des purges... On commence l'année nouvelle, par un renouvellement de tout.
    Puis, outre les vendanges, voici les semailles : dans les champs déjà brumeux, à grandes volées, les campluchards éparpillent le grain qui, après avoir roupillé tout l'hiver, montrera en germinal sa frimousse verdâtre.
    De la vendange, les prolos des villes s'en foutent ! Le picton qui leur passe par le trou du cou est une poison de la famille du Château-la-Pompe, n'ayant pas deux liards de parenté avec les raisins.
    Quant aux picolos veloutés, ils sont pas nés pour leurs fioles !
    A ces bons bougres, que je jaspine une découverte épastrouillante qui va réjouir tous les boit-sans-soif. Pour le vinochard nature, il faut des raisins, tout comme pour le civet il faut un chat ou un lapin. Lorsque le vigneron est un sale fricotteur bourgeois, il salopise son picolo avec des drogues infernales. S'il est bon fieu, il laisse mijoter les raisins à leur fantasia.
    Eh bien, voici que les chercheux de bestioles invisibles viennent de dégotter un fourbi galbeux : ils ont pris au nid la levure du vin !
    Oui, nom de dieu, le vin a sa levure, tout comme la bière a la sienne, comme le lait a sa présure, le pain son levain. Et, turellement, autant de qualités de vin, autant de levures différentes.
    Vous voyez d'ici le tableau : dans une cuve qui n'aurait donné qu'un verjus dégueulasse, on fourre la levure du vin qu'on veut avoir, et vas-y mamzelle Nature ! Ça lève ! On obtient du bordeaux, du bourgogne... à son goût !
    Enfoncés les picolos de la haute, mille sabords ! Seulement pour qu'un si riche mic-mac profite au populo, y aura rien de fait tant que la racaille exploiteuse ne sera pas foutue à cul.
    BRUMAIRE n'engendrera vraiment pas la gaieté ni les beaux jours. A preuve, c'est que le soleil se collera de la suie sur la gueule en guise de poudre de riz.
    Peut-être, pour l'été de la Saint-Martin qui s'amènera le 11 novembre, nous fera-t-il un tantinet moins grise mine ?... Mais ne nous y fions pas ! La brouillasse, la pluie, aussi quelques paquets de neige, nous pendent plus au nez que les coups de soleil.
    Les arbres perdront leur perruque, la terre se déplumera, les chauves se feront des cheveux et les blancs-becs boufferont de la barbe de capucin.
    Les culs-terreux fumeront leurs champs, — et ils fumeront encore en payant l'impôt ! Dans leur rage, ils butteront les artichauts, se faisant ainsi la main pour butter les richards avec adresse, quand l'occase s'en présentera.
    Les ramoneurs récureront les cheminées, les ménagères les culs des chaudrons et les frocards celui des bigottes. Pour ce qui est des marchands d'injustice, y a pas de pet qu'ils récurent leur conscience : plus noire elle est, mieux ça va.
    Le chauffage sera bougrement de saison, nom de dieu !
    Les amoureux chaufferont leurs amoureuses ; les dépotés chaufferont leurs chèques, les ambitieux leur réputation, les notaires, la braise des jobards. Les roussins manœuveront pour chauffer les violateurs de cette poufiasse de mère Loi, — et ces bougres auront la jugeotte si biscornue qu'ils ne se laisseront chauffer qu'à regret.
    Pour ce qui est des pauvres prolos qui n'auront pas pu chauffer de turbin, ils chaufferont mille misères et tout ce qui s'ensuit !... Ils chaufferont tout, excepté leurs pauvres carcasses.
    Turellement, comme il n'y a pas de fumée sans feu, les mineurs s'échaufferont à bile à tirer le charbon du fin fond de la terre.
    Qu'il vente ou qu'il pleuve, à peine s'ils le sauront : enfouis dans leurs taupinières, ils useront leur sang à gaver les richards.
    Si la rancœur leur vient, ils saisiront le retour de brumaire et dans l'espoir d'ensoleiller leur existence, ils se foutront en grève.
    S'ils avaient le nez creux, ils seraient les bons ! En effet : qui a creusé la mine ? C'est eux ! Qui tire le charbon ? C'est eux !
    Qui en retire le bénef ? Les capitalos !
    Pour changer le fourbi et l'équilibre naturellement, ils n'auraient qu'à continuer la série, sans changer le mouvement : puisque c'est eux qui ramènent du bas le charbon... il est tout simple que ce soit eux qui en aient le bénef !
    Partant de ce pied, ils prendraient possession de la mine... et réserveraient un pic pour les actionnaires, au cas où l'envie viendrait à ces feignasses de turbiner kif-kif les frères et amis.
    FRIMAIRE a une sale frimousse, bondieu de bois ! Le soleil se bécotte avec le Sagittaire, aussi le populo est-il obligé de s'agiter bougrement pour se réchauffer les abattis.
    Sacré crampon de soleil ! Il nous montre sa tronche toute de travers, et ne nous chauffe qu'en biseau... Faut de l'aplomb pour appeler ça "chauffer" ! C'est si peu que les étrons en gèlent.
    C'est qu'aussi le chameau d'hiver n'a pas attendu son ouverture pour faire des siennes : il a devancé l'appel !
    En frimaire, les mois seront aussi rétrécis que la jugeotte des grosses légumes : ce sont les plus courts de l'année. A cela, les purotins n'y verront goutte : les jours sans pain étant tous d'une longueur abominable.
    Encore quelques tours de cadran, et voici la fin de l'année crétine : un brin d'empiétement sur Nivôse, et ça fera le joint !
    Les gosses jubileront ! Bonhomme Noël n'est pas loin : par la cheminée, il versera dans leur petit godillot une kyrielle de bricoles... à condition que la maman soit un tantinet argentée.
    Hélas, combien n'auront pas cette veine ! Combien passeront leur hiver sans jamais voir de bûche dans l'âtre, encore moins à Noël que les autres jours,... et ça, parce qu'ils n'ont pas d'âtre !
    Ah, l'Hiver ! quel grand mangeur de pauvre monde : ce qu'il a tôt fait de déquiller les prolos, c'est rien de le dire ! On croirait l'entendre ronchonner : "Puisque vous êtes trop nigauds pour vous caler les joues, c'est moi qui vous bouffe !"
    Mais, voici que dans le grisâtre du soir on entendra des gueulements de cochon qu'on saigne... Eh oui, foutre ! Pour la Noël, on va s'empiffrer de boudin.
    Quel boudin ?... Sera-ce celui du porc gras à lard qui, depuis une enfilée de siècles s'engraisse de la vie du populo ?
    L'heure serait donc enfin sonnée où les mistoufliers trouveront trop coriaces les briques à la sauce aux cailloux ?
    Ah, mille marmites, si c'était vrai, j'en ferais des bonds de cabri !
    L'Hiver


     
    L'hiver s'amène officiellement le 20 décembre, Ñ mais le charognard n'a pas attendu jusque-là pour nous geler les arpions et le bout du nez, Ñ fichtre non !
    Nous voici à la saison où le soleil a grise mine, il a des gueules de papier mâché et n'est pas plus faraud qu'un fromage blanc. Comme chaleur, il ne nous envoie guère plus qu'un glaçon et ça, parce qu'au lieu de nous servir ses rayons d'aplomb, l'animal ne nous les expédie qu'en biseau Ñ de sorte qu'ils se tireflutent par la tangente, sans se donner la peine de dégeler nos abattis.
    C'est aussi l'époque de l'année où les jours sont les plus courtauds et où les mouches blanches font leur apparition.
    Le populo ne rigole pas de tout ça ! Pour lui, c'est une sacrée rallonge à la mistoufle. Les croquemorts en savent quelque chose ; le turbin abonde, Ñ les fosses communes s'emplissent !
    Ce qu'il en défile, des prolos, quand vient l'hiver ! Malheur de malheur, si on en connaissait la litanie complète, notre sang ne ferait qu'un tour.
    Et on aurait bougrement raison de se fiche en colère car, y a pas à tortiller, y a mèche de s'aligner pour éviter ce déquillage.
    Il suffirait que chacun ait des godillots qui ne soient pas à soupape, des frusques chaudes, une tenue galbeuse et du bon frichti pour se garnir le fusil.
    C'est-il impossible ?
    Non pas ! rien de plus simple que d'arriver à ça : il s'agit de le vouloir !
    Du coup, les croquemorts pourraient se rouler les pouces ; leur clientèle diminuerait en un clin d'oiil !
    C'est en hiver, Ñ un jour quelconque, choisi au hasard de la fourchette par des pantouflards de la haute, Ñ que s'amène le commencement de l'année crétine : le premier Janvier, en style esclave.
    Il tombe moins de mouches blanches en tout l'hiver qu'il ne se débite de faussetés ce jour-là.
    On se rend des visites à contrecœur, on s'expédie des bouts de carton en ronchonnant et on s'écrit des babillardes jésuitiques où le sucre et la pâte de guimauve cachent le fiel.
    C'est la journée des mensonges, des fourberies, des hypocrisies et des reniements.
    Nivôse, le mois de la neige, brouh ! Ohé, les fistons, prenez soin de votre blair : si vous ne voulez pas qu'il coule, kif-kif une fontaine Wallace, collez-lui un caleçon.
    Et vous autres les niguedouilles qui, pour prendre femme, avez demandé permission au mâre ou au ratichon, tenez vos moitiés à l'Ïil. L'insigne du mois étant le Capricorne, les bougresses auront le diable au corps et voudront être chauffées de partout. Quoique le printemps soit encore loin, elles ne rateront pas une occase de faire pousser cornes au front de leur mari... Si celui-ci a seulement pour quat' sous de philosophie dans son sac, il se consolera, Ñ le désagrément qui lui arrive étant preuve que sa femme est gironde.
    Ce mois-là, la bise buffera ferme, coupant les visages en quatre, Ñ tandis que le gel fendra les pierres et emboudinera les doigts des prolos.
    Finaud sera, le mariole, qui fera le compte des mouches blanches voletant dans l'air. A celui-là, le père Peinard promet pour étrennes trente centimètres de ruban wilsonien.
    Heureux seront les bidards qui auront pour couverte autre chose que le grand édredon qui emmaillotera la terre.
    Turellement, ces sacrés bidards seront ceux qui méritent le moins cette veine. Ceux qui ne souffleront pas dans leurs doigts, parce qu'ils auront des gants et des mitaines, Ñ qui ne battront pas la semelle, parce qu'ils auront leurs pieds de cochons bien au chaud, Ñ ce sont les richards ! Ces birbes-là ne se plaindront pas du frio ; engoncés dans leurs fourrures, ayant dans leurs caves du soleil en bouteilles, c'est-à-dire du chauffage pour se roussir à gogo leurs poils du creux de la main, ils trouveront la saison admirable.
    Pour ce qui est des déchards, nom d'une pipe, ce sera une autre paire de manches : les refileurs de comète se patineront ferme pour arriver aux asiles de nuit, avant qu'on ne colle à la porte, kif-kif au cul des omnibus, le triste mot "complet !"
    C'est en Nivôse que les crétins et les jean-foutre de la gouvernance font commencer leur année. Turellement, elle débute par une chiée d'hypocrisies et de menteries.
    Des birbes de tout calibre s'enfarineront la gueule, pour faire des mamours à des types qu'ils ne peuvent voir en peinture.
    Les fils souhaiteront à leurs vieux de vivre kif-kif Mathieu-Salé, jusqu'à 834 ans, Ñ tandis qu'en réalité ils voudraient les voir crampser illico, afin d'hériter vivement.
    Et tous feront pareillement, mille dieux : du plus gros matador au plus petit larbin, c'est à qui fera sa bouche en cul de poule, disant le contraire de ce qu'il pense.
    L'année s'ouvrira donc par des mensonges. Quoi d'étonnant qu'elle se continue par mille misères, par des crimes, par des horreurs sans nom, dont sera victime le populo..., tant qu'il sera assez poire pour se laisser faire.
    Pluviose, le mois de la flotte. S'il pleut ferme, bons bougres, ne vous en foutez pas la tête à l'envers : y aura moins de poussière par les chemins. Ceux qui ne geindront pas, si ça dégouline comme vache qui pisse, ce sont les campluchards. Pour eux, pluie de février, c'est jus de fumier. En fait de fumier, que je leur dise : y a rien d'aussi bon que les carcasses de richards et de ratichons, mises à cuire six mois dans le trou à purin. Ça dégotte tous les engrais chimiques du monde. En effet, le jour où les culs-terreux utiliseront ces charognes, ils n'auront plus ni impôts, ni dîmes, ni rentes, ni hypothèques, ni foutre, ni merde, à payer, conséquemment, aussi maigre que soit la récolte, elle sera toujours assez grasse pour eux.
    Il se peut qu'au lieu de nous verser de l'eau à pleines coupes, Pluviôse nous amène un temps humide, brouillasseux, avec des bourrasques de neige à la clé ; ceux qui ne suceront pas les pissenlits par la racine m'en diront des nouvelles.
    Sûrement, les purotins trop nombreux, qui auront des ribouis à soupapes, ne trouveront pas chouette d'avoir les pieds à la sauce. S'ils sont malins, ils se trotteront à la grande cordonnerie à 12 fr. 50 ; puis, une fois gantés à leurs pieds, ils se tireront des flûtes vivement, prouvant ainsi au marchand que sa camelotte est extra.
    Dans la deuxième décade, mardi gras s'amènera, rudement maigre pour le populo. Les bouchers étaleront des boeufs, des moutons, des veaux à leurs devantures : cette carne dodue mettra l'eau à la bouche du pauvre monde et ce sera tout... Ces tas de mangeaille iront entripailler les bourgeois.
    Un tas de jean-foutre, qui vivent déguisés d'un bout de l'an à l'autre, n'auront pas à se fiche en frais, pour être en costumes de carnaval.
    Primo, c'est la frocaille : moines moinillant, nonnes et nonnains, évêques, curés, vicaires, cagots et ostrogots... au total tout le paquet de la puante ratichonnerie.
    Deuxièmo,c'est leurs copains, enjuponnés comme eux, les marchands d'injustice : chats-fourrés, grippe-minauds, chicanous, avocats-bêcheurs, et toute la vermine qui vit de leur maudit métier.
    Troisièmo, c'est les militaires : les ronchonnot, les vieilles badernes, les culottes de peau, depuis l'adjuvache jusqu'aux généraux, tous ces massacreurs patentés, baladant leur ferblanterie en plein soleil, Ñ avec beaucoup de rouge, sur leurs frusques théâtrales, afin que le raisiné du populo qu'ils ne se privent pas de faire giscler, ne fasse pas tâche dessus.
    Puis c'est les polichinelles de la politiquerie : quoique n'étant pas costumés, ces birbes-là n'en sont pas moins des pierrots de carnaval.
    A toute cette engeance, - et à celle que j'oublie de citer - l'année sera mauvaise ; sera-t-elle aussi mauvaise que le souhaite le grand gniaff ? C'est là le grand hic !...
    Ventôse, aura beau faire venter le vent, il ne déracinera pas la Tour Eiffel, ne rasera pas la foêt de Bondy, ne changera pas de place les rochers, ne rendra pas les poids de vingt kilos aussi légers qu'une plume d'oie, ne fera pas voleter les hippopotames et les éléphants kif-kif les oiseaux-mouches. Par contre, les petits capels de plus d'une gironde fille s'envoleront par-dessus les moulins, présageant la prochaine venue des hirondelles.
    Les pointilleux prouveront que si les capels des jeunesses sont si batifoleurs, la faute n'en est pas au vent, mais bien à de gros boufils à cul doré.
    A ces tatillons, je répliquerai, que si les gosselines pouvaient s'attiffer gentiment, s'enrubanner à leur fantasia, sans besoin de pièces de cent sous, elles ne se laisseraient pas conter fleurettes, ni chatouiller le menton, par les vieux birbes, non plus que par les singes.
    Du coup, on ne verrait point pr les rues et les chemins de pauvres filles bedonant du tiroir ou remorquant un môme.
    Être mère, sans permission des autorités, ne serait plus une honte !...
    En Ventôse, le soleil nous montrera une frimousse encore pâlotte, mais chaude quand même ; pour chasser le brouillard, le vent lui soufflera dans le nez.
    Cependant, faudra pas avoir trop de confiance ! Gare aux bons bougres qui se baladeront sans pépins ! S'ils reçoivent sur le râble quelques giboulées de mars, qu'ils ne s'en prennent qu'à eux. Il est vrai que, s'ils en pincent pour l'équilibre, ils pourront, après l'arrosage extérieur des averses, s'humecter l'intérieur d'une choppe de bière de mars.
    Ce mois-là, le soleil vadrouillera dans le signe des poissons : les gouvernants, les rentiers, les patrons et leurs contremaîtres, les aristos et les feignasses, étant tous de la famille des maquerautins, seront heureux de vivre trente jours sous leur emblême.
    De bonnes bougresses, qui n'étant pas de la même parenté, non plus que de celle des canards, n'ont pas le goût de l'eau chevillé au corps, ce sont les blanchisseuses. Fatiguées de barbotter dans le liquide, sans que jamais leur battoir ou leur savon soient mordus par une baleine, elles profiteront de ce que la mi-carême s'amènera un jeudi, 1er mars, pour s'en donner à cÏur joie. Mince de chahut qu'elles se paieront ce jour là ! On pourra se croire arrivés à la semaine des quatre jeudis.
    Pour ce qui est de nous, bon populo, en fait de poissons, nous continuerons à avaler des couleuvres et aussi à trimer pire que des galériens afin que les mornes de la haute se baladent dans de riches falbalas.
    Si seulement nous suivions l'exemple que nous donneront les paysans !
    A ce moment, ils finiront l'échenillage des arbres, enlèveront les mousses, les lichens et autres salopises qui sucent les troncs et les branches.
    Jusqu'au gui des pommiers, qui malgré sa gueule verte, ne trouvera pas grâce : ils lui couperont la chique carrément.
    Le Printemps


     
    C'est le 20 mars que s'amène le PRINTEMPS et voici que Germinal montre sa crête verte.
    Quoique ça, les bidards qui avez des paletots et des nippes de rechange, ne vous pressez pas trop de quitter vos attifeaux d'hiver. Ce gaillard-là a de sales revenez-y.
    On aura encore de la froidure, nom de Dieu !
    Pourtant, quoique le soleil soit encore pâlot, déjà on se sent plus gaillards : notre sang, kif-kif la sève dans les veines des végétaux, s'éveille et bouillonne.
    Nous voici à la riche saison des bécottages : les oiselets font leurs nids, se fichent en ménage à la bonne franquette et, pour s'embrasser, ne sont pas assez cruchons d'aller demander la permission à un pantouflard ceinturonné de tricolore, comme môssieur le maire, ni à un crasseux amas de graisse ensaché dans une soutane.
    Il s'aiment et ça suffit !
    Aussi, ils récoltent !
    Tandis que, chez les humains, grâce à toutes les salopises légales qui font du mariage la forme la plus répugnante de la prostitution, les gosses ne germent pas vite.
    Quand, au lieu de se marier par intérêt, pour l'infect pognon, les gas seront assez décrassés pour s'unir parce qu'il en pincent l'un pour l'autre, et quand, par ricochet, on aura perdu l'idiote habitude de reluquer de travers une jeunesse qui a un polichinelle dans le tiroir, sans que les autorités aient passé par là, c'en sera fini de la dépopulation.
    Mais pour ça il faut que les abrutisseurs se soient évanouis de notre présence !
    En attendant, à la campluche, on est moins serins : y a des andouillards moralistes qui nous vantent ce qu'ils appellent les «vertus champêtres», qui ne sont qu'une épaisse couche de préjugés.
    Ces escargots, plus moules qu'une dizaine d'huîtres, n'ont jamais vu ni un village, ni un paysan, sans quoi ils sauraient qu'aux champs on est bougrement plus sans façons.
    Quand vient la fenaison, filles et garçons se roulent dans les foins et, sans magnes, ils vont derrière les buissons, sous l'Ïil des oiseaux, faire la bête à deux dos.

    Germinal, rien que le nom vous ragaillardit, nom d'une pipe ! Il semble qu'on entend les nouvelles pousses crever leur coque et sortir leur nez vert hors de terre.
    Ce chouette mois nous amènera le printemps, et l'espoir des beaux jours. Rien que l'espoir, hélas !... Faudra pas trop se presser de faire la nique à l'hiver. En Germinal, y a le premier avril, et gare au poisson, foutre ! Les bons amis chercheront à nous monter le job, et le frio pourra bien s'aviser de nous geler le pif et de semer du grésil où il y a que faire.
    Des croquants, assez finauds pour se mordre les oreilles, chausseront des lunettes bleues pour foutre en déroute la lune rousse : malgré cette riche précaution, qu'ils ne s'épatent pas trop, si leurs bourgeons sont fricassés.
    Pour se rattraper, ceux-là sèmeront des citrouilles. Comme s'il n'y en avait déjà pas assez d'espèces, depuis les actionnaires du Panama, jusqu'aux abouleurs des emprunts Russes.
    Les vaches s'en iront aux prés, et quoique bouffant de la verdure, elles continueront à fienter noir.
    Des vaches qui, pour n'avoir que deux pattes, mériteront rudement qu'on les envoie paître, ce sont les proprios. En Germinal, de même qu'à chaque renouvellement de saison, leur fête tombera sur la gueule des parigots.
    Qué tristesse, cette maudite fête !
    Certes, les déménageurs à la cloche de bois ne chômeront pas, et les bouifles auront un turbin du diable pour rapetasser les bouts des grolons, usés à botter le cul des vautours.
    Ça ne ronflera pourtant pas suffisamment. A preuve, que beaucoup de désespérés ne trouveront pas d'autre moyen de se dépêtrer de leur vampire qu'en allumant un réchaud de charbon.
    Et Germinal mentira à son nom : au lieu de faire pousser la vie, il aura fait germer la mort !

    Floréal, bourdonne la mouche : tout est à la joie : les fleurs font risette au soleil qui est maintenant à peine tiède. Les oiseaux cherchent femme, faisant des mamours aux femelles, et se fichent en ménage sans bénédiction du maire et du curé.
    Bon sang, avec un temps pareil, le populo devient peut-être aussi heureux que les bestioles qui, sans souci, agitent la rosée du matin.
    Il n'en sera rien, foutre !
    C'est ici que les ratichons vont sortir de leurs usines à prières, se baladant à travers champs, et un pinceau à la main, aspergeant d'eau sale les récoltes en fleurs. C'est les rogations ! Quand la frocaille rapliquera, les oiseaux se cacheront, les bestioles tairont leur bec, les chouettes cligneront leur Ïil. Comment le populo pourrait-il être heureux tant qu'il endurera des horreurs pareilles ? Pas plus qu'aux paysans, Floréal n'amènera la joie aux prolos des villes : c'est à peine s'ils verront fleurir les pissenlits.
    Mais voici qu'un matin les usines s'arrêteront de cracher du noir et on reluquera le bleu du ciel, débarbouillé de suie.
    Qu'y aura-t-il donc d'épastrouillant ? Ce qu'il y aura ? C'est que le 1er Mai fera risette au populo. Et sans qu'on sache trop comment, un vent de rebiffe soufflera de partout.
    Ce riche trimballement foutra la trouille aux richards : les pots-de-chambre, les guoguenots, les tinettes renchériront.
    Pour parer à tous ces avaros, la gouvernance nous turlupinera avec des élections. Il s'agira, en province, de renouveler les collections municipales.
    Un tas de bougres qui, sans ce dada, n'auraient songé qu'à étripailler les richards, feront des yeux de merlans frits aux Volières : ils nous serineront que la conquête des municipalités est un truc galbeux.
    A cela, les paysans pourront répondre que c'est de la couille en bâtons : pour ce qui les regarde, y a une quinzaine d'années qu'ils ont fait cette garce de conquête et ils n'en sont pas plus bidards pour ça. Aujourd'hui, dans les campluches, les conseillers cipaux sont tous des bons bougres : les richards leur ont laissé cet os sans moelle à ronger.
    Pour ne rien entendre de ce raisonnement, les conquétards colleront six kilos de ouate dans leurs plats à barbe. Ils auront leur plan, kif-kif Trochu ! S'ils en pincent tant que ça pour se percher dans les Volières, c'est qu'ils voient plus loin : c'est un grade ! Une fois accrochés là, y a mèche de grimper plus haut, de devenir bouffe-galette pour de vrai.
    Les fistons à la redresse ne couperont pas dans un pareil pont : pour voter, ils iront s'affaler derrière une haie. Là, ils s'accroupiront, prendront leurs aises et poseront une belle pêche sur le nez des fleurs ; puis, sortant leur bulletin de vote, ils s'en torcheront proprement.
    Et les baladeurs qui passeront sous le vent, en prenant plus avec leur tube qu'avec une pelle, conclueront : «Décidément, floréal ne fleure pas bon !»

    Prairial, foutra à tous des fourmis dans les pattes. Les plus casaniers auront des envies folles d'aller plumarder dans les prés et les garde-champêtre brailleront comme des pies borgnes en découvrant dans les grandes herbes la bête à deux dos, qui abondera bougrement ce mois-là.
    Les cerises auront le museau rouge et le noyau en dedans ; les dindonneaux sortiront de leur coquille pour n'y plus rentrer ; on ne ramera pas encore les choux ; par contre, la carotte commencera à donner ferme. Il y a une foultitude de variétés dans cette légume ! Sur l'une d'elle, la tabac-carotte, la gouvernance continuera de nous carotter dans les grands prix.
    Les cul-terreux se foutront perruquiers : ils feront la barbe à leurs prés et raseront la laine de leurs moutons.
    Pour ce qui est d'eux-mêmes, ils n'auront pas attendu Prairial pour se faire tondre : c'est du premier de l'an à la sylvestre, qu'ils seront plumés par les messieurs de la ville, les recuteurs d'impôt, les feignasses de tout calibre.
    Avec Prairial s'amènera la saison des villégiatures : les richards s'en iront soiffer des eaux dans les trous chouettes ou nettoyer leur sale peau aux bains de mer.
    En fait de bains, ils n'en méritent qu'un, ces chameaux-là : un plongeon dans les égouts ! Ça leur pend au nez.
    D'ici là, ils jouiront de leurs restes, usant nos chandelles par les deux bouts.
    En même temps qu'eux, les trimardeurs, baluchon sur l'épaule, se foutront carrément en campagne.
    Chacun se met au vert selon ses moyens. Ceux-ci, n'ayant pas la profonde farcie de pépettes, n'auront pas la veine d'aller se pavaner dans les endroits chiques. Pour ce qui est de se faire charrier par la vache noire, ce sera aussi comme des dattes : ils s'embarqueront sur le train onze. De cette manière, ils pourront, tous les kilomètres, faire une croix sur les bornes des chemins.
    Prenant le temps comme il viendra, ils éviteront les grands arbres quand y aura de l'orage à la clé, ils se tasseront sous les buissons lorsqu'il pleuvra, et se foutront le ventre à l'ombre quand le soleil tapera trop dur sur les cocardes.
    Là où ils arriveront, ce sera le bon !
    Quoiqu'ils aient l'air de ne pas craindre le travail fait, ils n'auront pas un trop grand poil dans la main : c'est avec nerf que, pour la fenaison ou autres bricoles, ils donneront un coup d'épaule aux paysans.
    Outre ça, pendant les maigriotes collations, soit dans les granges où l'on plumarde tous en chÏur, ils jaspineront de l'espoir du populo. Dans le siphon des plus bouchés, ils colleront une idée de révolte : ça ne tombera pas en mauvaise terre ! Laissez faire, et que vienne le temps du grabuge : les culs-terreux ne seront pas les derniers à se rebiffer, on a beau leur seriner que la révolution de 89 leur a donné la terre, ils n'ont pas assez de bouze de vache dans les mirettes pour ne pas voir que la bonne terre est accaparée par les richards et les jésuites.


    2 commentaires
  • L'Éducation Rationnelle de l'Enfance

    Émilie Lamotte

    Il est une question qui a toujours été considérée comme d'un intérêt primordial depuis que la société existe : c'est l'éducation de l'enfant.
    Tous ceux que préoccupent l'évolution de la société et l'émancipation de l'individu s'intéressent à juste titre à cette passionnante question. Nous savons que le problème social ne pourra être résolu que par l'éducation, seul véritable facteur de transformation et de régénération. Or, on ne change pas les cerveaux en un jour, ni même en vingt ans et la besogne éducatrice peut obtenir des résultats plus fructueux quand elle s'adresse aux jeunes, aux enfants, à ceux qui n'ont pas encore été déformés par les influences abrutissantes du milieu social. L'éducation de l'enfance mérite donc tous nos efforts, elle nous permettra de former des individus plus conscients et plus énergiques.
    Pères, mères, éducateurs ; tous savent ce que c'est qu'un enfant ; un petit être insupportable et merveilleux qui brise beaucoup d'objets et représente l'avenir...
    Une seule catégorie d'individus semble se faire de l'enfance une autre conception : pour eux, l'enfant est un être destiné à représenter la tradition. Aussi s'acharnent-ils à la lui transmettre dans toute sa pureté sévère. Affreux travail où le maître perd sa santé et l'élève les plus belles de ses facultés ! Mais cette besogne d'asservissement moral est trop profitable aux dirigeants et aux exploiteurs de toutes sortes, pour qu'ils n'aient pas toujours rivalisé d'ardeur afin de posséder de façon exclusive cet incomparable outil de domination : l'école. Et ceci explique pourquoi tant de luttes se sont livrées et se livrent encore autour de cette dernière.
    Comment éduquer un enfant ? Comment en faire un homme, et non un esclave ? Il s'agit de trouver des indications sur ce que doit être l'éducation, dans la nature même de l'enfant, dans l'étude de ses goûts et de ses moeurs.
    L'enfant qui fait ce qu'il veut, va, vient, court, crie, jette des pierres dans l'eau, etc. Mais regardez-le de près, examinez l'attention étonnée dont il suit ses "méfaits", observez ses longues contemplations, sa démolition méthodique et vous vous rendrez compte de son but : il se renseigne.
    Il casse vos carreaux, mais pas de la même manière quand il jette sa pierre fort ou doucement. Il a constaté que dans le premier cas, il faisait un trou à l'emporte-pièce et dans l'autre une étoile et il se demande pourquoi l'étoile et pourquoi le rond. Il jette des pavés dans l'eau en s'éclaboussant, mais c'est pour voir les ondes et il acquiert cette notion que l'eau est composée de molécules élastiques capables de propager le choc. Il court après les poules, mais au lieu de vous écrier qu'il est méchant (ce qui ne veut rien dire) regardez-le ; il court après les poules, parce que la poule, poursuivie, allonge le cou, soulève ses ailes, se hérisse, présente un autre aspect et une autre forme qu'au repos. Et s'il dégrade les vieux murs, c'est pour surprendre les moeurs cachés des insectes. Il se renseigne et il essaie ; toute la science, vous dis-je.
    Et c'est une véritable condamnation que vous prononcez contre lui, contre l'avenir, contre le progrès, le jour où, excédé, vous vous écriez : "Ah ! il est temps, gredin, que tu ailles à l'école !"
    L'école c'est l'autorité, c'est l'apprentissage de la docilité. Tout ce qui faisait la richesse de cette jeune nature, va adroitement en être extirpé. Plus d'indépendance joyeuse, l'obéissance passive et servile. Plus d'initiative, plus de fantaisie, plus de recherche individuelle, il faut adopter sans examen les règles et les dogmes imposés. Il faut croire, il faut respecter, il faut se taire et se courber. De l'enfant impétueux, libre et volontaire, on va faire la matière inerte et docile propre à tous les esclavages et à toutes les résignations. On va tuer l'homme, pour faire le citoyen, l'ouvrier, le soldat, l'honnête électeur, l'esclave satisfait de sa servitude Ñ et c'est l'oeuvre de l'école, aux mains des puissants et des maîtres.
    L'enfant tout petit voit des choses merveilleuses et comme il ne peut pas savoir où en est la découverte humaine, puisqu'il arrive, il soupçonne des choses plus merveilleuses encore. On a souvent dit que l'enfant a beaucoup d'imagination, mais ce n'est pas cela : l'enfant a l'imagination illimitée. La limite du possible, il l'ignore. Et c'est lui qui est dans le vrai : l'impossible d'aujourd'hui est le possible de demain, comme le possible d'aujourd'hui était l'impossible hier et, en principe, tout sera possible à l'homme.
    Donc, l'enfant voit des oiseaux, des machines qui roulent, des bateaux, des horloges, des étoiles, l'eau qui suit les pentes, des bêtes qui vivent dans l'eau, des ballons de trois sous qui narguent la pesanteur et des cerfs-volants qui communiquent leurs impressions par une ficelle à ceux qui les tiennent. Quand sa mère allume la lampe, devant l'acte surprenant et magnifique qu'elle accomplit, lui seul s'émerveille, lui seul sait encore combien est grande et pleine de promesses la découverte du feu. Nous l'avons oublié et sottement vaniteux, nous sourions de ses émerveillements qui sont l'impression juste.
    Cependant, si nous consentons à lui laisser son enfance, cet émerveillement, qui est sa vraie éducation, s'accroît, s'intensifie, gagne en clairvoyance, il découvre des choses non encore remarquées (et qui peut-être n'avaient jamais été remarquées encore) ; il souhaite de reproduire ce qu'il voit ; il veut transformer des choses dans le feu ; diriger l'eau, l'enfermer, la faire jaillir ; il ajoute à sa toupie des accessoires destinés, dans sa pensée, à en modifier le mouvement ; il se heurte à l'impossible, alors il pressent...
    (manque une page... ou du moins la page précédente est redoublée, à la place de la suivante... Gallica, faut arrêter de boire !)
    ... nistration, du moins de montrer le savoir de tout le monde.
    Il est impossible de soutenir que le système d'éducation actuel ait un autre effet que de déprimer l'enfant. L'application plus ou moins prolongée à laquelle il tente d'échapper par tous les moyens ; l'uniformité des études (et même de l'ordre des études) pour des capacités intellectuelles et des originalités très différentes ; l'aspect impressionnant du lieu où se donne l'enseignement, agissant de telle sorte qu'en franchissant le seuil de l'école l'enfant se sent autre, n'est plus lui-même ; l'émoussement fatal de ses sens qui cessent d'être exercés dans de bonnes conditions ; le souci constant de faire ce qu'il voit faire ; la démoralisante assurance du maître qui sait tout, n'hésite jamais, ne doute de rien, l'ignorant, et qui est si sérieux, si pondéré, si savant, qu'on ne peut pas lui poser les questions déraisonnables et formidables qui nous hantent Ñ autant de fautes pédagogiques des plus propres à faire perdre à l'écolier le joyeux appétit du savoir et l'allègre confiance en soi. L'école comme le lycée, c'est le patient et soigneux apprentissage de la médiocrité.
     
    Or, je ne sais de quel sourire les pédagogues sérieux m'écraseraient, s'ils m'entendaient, mais je pense que si au lieu de considérer l'enfant comme un être auquel nous devons infuser la science que nous possédons, et qu'attestent les diplômes ; nous le considérions hardiment, comme un génie à qui nous devons fournir la matière de ses découvertes et les instruments de ses expériences, le résultat serait une moisson de génies.
    Cependant comme on l'a fait remarquer, l'enfant le plus ordinaire est un prodige, et, si l'on songe à la quantité d'abrutis parvenus à l'âge d'homme on est bien obligé de conclure à un vice de l'éducation. D'ailleurs supposer l'existence latente du génie chez l'enfant n'a rien de déraisonnable, car de quel nom peut-on appeler le regard divinatoire dont le petit Linné suivait les germes dans l'espace ; la patiente ténacité du petit Franklin qui n'ayant appris qu'à lire, lut tout ce qui pouvait le mettre sur sa voie : le profond pressentiment du petit James Watt devant la vapeur dont il chercha à mesurer la force à l'aide de connaissances géométriques que personnes ne lui avait données ? Je ne cite que ceux-là et s'ils constituent, eux et leurs pareils, des exceptions, il est permis de supposer que chez bien d'autres, le pédagogue s'est trouvé à point pour brutaliser la rêverie passionnée, ou contraindre l'activité féconde. Pour moi, j'en suis convaincue, et ce galopin qui jette pensivement des cailloux dans la mare, je veux le considérer comme occupé à recevoir le lent et large enseignement, qui lui permettra peut-être de formuler, un jour, une découverte qui s'ajoutera à celle de Newton car je n'ai pas la sordide et pédagogique vanité de me dire : "Moi qui suis plus perspicace que mon élève, j'espère, je ne vois rien au jeu où il s'amuse, donc, il perd son temps..."
     
    L'éducateur libertaire doit bien être pénétré de ce principe que l'enseignement où l'enfant n'est pas le premier artisan de son éducation est plus dangereux que profitable. Il est nécessaire que l'enfant s'instruise lui-même, non seulement parce que l'assiduité forcée est nuisible à son développement, non seulement parce que ce qu'il a découvert se fixe mieux dans son esprit que ce qu'il a appris mais surtout parce que la "faculté de découvrir est la première et la plus précieuse de toutes ; celle qui veut être soignée, entretenue, développée avec le plus de soin et le plus de respect." Ne perdons pas de vue que fournir, d'avance, des réponses à l'enfant qui ne s'interroge pas, c'est arrêter l'élan de la recherche, rendre son esprit paresseux, atrophier sa sagacité ; c'est le mettre dans le cas de celui qui, mangeant intempestivement, ne digère plus et le pire service qu'on puisse rendre à un élève, c'est de tout lui apprendre, "parce que ceux à qui l'on a tout appris ne tirent jamais parti de leur savoir". L'épithète de bouffi s'applique avec une égale exactitude au dyspeptique engraissé et impotent et à tel agrégé de sciences physiques ou sociales ; à tous ceux qui sont incapables de s'assimiler, pour en faire oeuvre vive, ce qu'ils ont absorbé, aliments ou savoir.
    Donc, élever l'enfant librement parmi les choses au lieu de l'asseoir (contre son gré), pour faire défiler froidement les choses devant lui ; tel est le principe d'une éducation où l'on ne veut sacrifier aucune des facultés humaines, où l'on veut conserver à l'élève un corps droit, souple et alerte, une vue perçante, une santé robuste et une intelligence ouverte.
    Remarquez que c'est le moyen de faire entrer, et sans fatigue, le plus de matières dans l'enseignement, car l'économie de temps est énorme : tout le monde sait que le petit nomade qui circule à son gré dans la forêt, met quelques jours à connaître tous les végétaux d'une flore nouvelle pour lui, et à les distinguer d'après un détail, tandis qu'il faudra "bûcher" deux durs trimestres à l'élève le mieux doué pour l'apprendre dans les nomenclatures ou d'après la description. Je tiens à faire remarquer, en passant, ce fait assez surprenant, que l'ignorance la plus profonde peut co-exister avec la science la plus hérissée chez les personnes ayant reçu l'instruction ordinaire. Combien de normaliens, capables de vous énumérer les acotylédones, sans en oublier un, resteraient court si on leur demandait de quelle couleur est la fleur du radis !
    L'éducateur qui étudie plus attentivement l'enfant que les programmes, a tout de suite fait cette remarque qu'il n'y a pas de méthode qui convienne à tous les enfants. Chacun réclame une culture appropriée. Toutes les facultés, y compris la mémoire, ont leur mode d'acquisition, variant d'un individu à l'autre ; celui-ci fixe ce qu'il entend, celui-là a besoin de lire pour retenir ; celui-ci observe quand il veut, celui-là quand il peut ; celui-ci les choses exactes et limitées, cet autre, les choses impondérables ; un enfant montrera une habileté égale dans toutes les branches, tandis qu'un autre marquera une tendance à se spécialiser contre laquelle échoueront les efforts les plus loyaux. Naturellement, on ne peut compter que sur l'enfant lui-même pour savoir dans quelle voie il s'engagera avec joie et passion, c'est-à-dire avec profit.
    En outre, le jeune enfant n'aime pas qu'on sollicite sa mémoire. Quand même une connaissance lui est présentée sous forme d'expérience intéressante, si vous lui dites : "Attention ! Je vais vous montrer une chose qu'il faudra vous rappeler.", l'attention se dérobe et la mémoire lui fait défaut. Cet impressionnable se défend d'instinct contre ce qu'on lui impose. C'est pourquoi le seul parti que l'éducateur ait à prendre, c'est de susciter la découverte, de créer l'occasion et de "savoir attendre et recommencer."
    Combien seraient larges et réels les progrès d'un enfant qui, enseigné parmi les choses, comme un petit sauvage serait renseigné par des hommes vraiment civilisés ; naturellement, ce n'est pas parmi vous qu'il faut chercher de tels hommes : pédagogues de la société bourgeoise, idolâtres variés, mercenaires bornés, qui vivez la vie humaine sans la comprendre, imbéciles qui méprisez l'homme des cavernes mais qui respectez le ministre de l'Instruction Publique...
     
    Nous avons donc vu, autant qu'on peut indiquer d'une manière générale et rapide des tendances complexes variées, les véritables aptitudes de l'enfance. Remarquons qu'elles sont profondément en rapport avec la destinée humaine, qui semble être de conquérir les forces naturelles et tâchons de nous faire une idée exacte de ce que doit être l'éducation.
    S'agit-il d'apprendre à l'enfant ce que nous savons, de le mettre au courant de la découverte humaine, au point où elle est arrivée ? Oui, sans doute.
    Mais aux conditions suivantes : 1° Éviter l'ennui, le dégoût, la fatigue. 2° S'assurer toujours qu'il a bien le sentiment n'est pas une chose définitive, mais une route immense et infinie sur laquelle nous l'avons modestement placé, pour qu'il aille de lui-même.
    L'enseignement primaire qu'il conviendrait de prolonger jusque vers douze ou quatorze ans devrait donc être la période d'initiation. Celle où l'élève prenant contact à son gré, selon ses dispositions, avec les choses, acquérait une compréhension originale, en même temps qu'il manifesterait ses aptitudes.
    Donc il s'agit de sortir résolument de l'ornière, de mettre l'élève à même de se renseigner, d'expérimenter lui-même, d'être lui-même le premier artisan de son éducation.
    Mais si, dans une éducation non compressive, il ne peut être question de retenir de force l'élève, ni autour d'un discours, ni autour d'une expérience ; ces tâches superbes et complexes : éveiller son intérêt, satisfaire sa curiosité, mettre de l'ordre dans les connaissances acquises, doivent captiver l'éducateur libertaire.
    Une objection se présente : l'enfant libre ne sera-t-il pas porté à gaspiller son temps et son activité ne se dépensera-t-elle pas en puérilités ? Qu'on soit bien tranquille ! Si l'électeur ramolli ne connaît pas d'autres passe-temps que la manille et d'autres distractions que sa pipe, notre marmot a des préoccupations autrement saines et autrement intéressantes. Il importe simplement d'abord qu'il soit parfaitement bien portant et ensuite qu'il soit placé dans un milieu où il puisse trouver des sujets d'intérêts. Rien ne doit donc être épargné pour sa santé, ni une surveillance continuelle de toutes les fonctions, ni des soins éclairés et prolongés lorsque l'une d'elles cesse de s'accomplir normalement. On peut affirmer toutefois, que l'enfant dont l'alimentation sera légère et rafraîchissante, qui ne boira rien d'excitant et qui prendra autant d'exercice qu'il voudra en prendre, ne sera jamais malade. Dans une éducation qui évite avec horreur les méthodes déprimantes aggravées d'excitations stupides (émotions, leçons à savoir troublant le sommeil, craintes des punitions, etc., etc.) on n'aura presque jamais à intervenir pour rétablir la santé. Bien loin de dorloter nos gaillards et de les plaindre hors de propos, on les félicitera des preuves d'endurance qu'ils pourront donner (tout en les retenant dans la voie des exagérations naturelles à la jeunesse). Car ne l'oublions pas : anarchiste ou non, est plus libre qu'un autre, celui qui sait, le cas échéant, se contenter de l'eau de la fontaine, marcher tant qu'il lui plaît, dormir n'importe où, prêter une attention profonde aux choses qui l'intéressent, mais entendre d'une oreille fraîche les gens se moquer de lui...
    En voyant tout le monde lire et écrire, l'enfant demande généralement de bonne heure à le savoir faire aussi. Non seulement il n'y a aucune raison pour le lui refuser mais il est tout indiqué de profiter de son désir. D'ailleurs il acquerra très rapidement les rudiments de ces connaissances qui lui seront tout de suite très utiles et très agréables. Ce qui est absolument condamnable, c'est la hâte qu'apportent les éducateurs à vouloir que l'enfant possède le plus tôt possible l'orthographe et la grammaire. La littérature d'un enfant de douze ans peut sans grand dommage pour le lecteur, présenter une orthographe fantaisiste. Si son orthographe est bonne je dirai : tant mieux,à la condition qu'on n'ait pas obligé l'élève à apprendre et retenir les règles grammaticales ; tant pis,dans le cas contraire. Car, alors cette étude a sûrement pris la place, le temps des études vivantes et mouvementées qui sollicitaient son humeur pétulante et lui ont ainsi soustrait une part d'énergie.
    Pour justifier l'extravagance de leurs programmes, les pédagogues officiels soutiennent que la physique, la chimie et les sciences naturelles étant plus ardues, réclament un âge plus avancé. Au contraire, ce sont ces sciences qui peuvent être présentées de façon amusante et surtout tangible. Inaccessibles au jeune enfant dans la méthode des bouquins à figures numérotées, elles sont passionnantes pour lui dans la libre étude de la pratique et de l'expérience. Il est certainement très difficile à l'enfant de sept ou huit ans de distinguer, par exemple, le mot qui représente la qualité et qui s'appelle adjectif, tandis qu'il lui est très facile, avec ses sens plus fins que les nôtres et son alerte observation, de distinguer les états de la matière, de reconnaître les phénomènes électriques, etc.
    Donc, on se mettra à sa disposition pour lui apprendre à lire et à écrire correctement, en y consacrant, environ, une demi-heure par jour.
    Mais on n'oubliera pas que la grande affaire pour lui, l'affaire passionnante de sa libre enfance, c'est l'eau, les nuages, le fer qui se courbe, la terre mystérieuse où germent les semences, l'équilibre et les insectes, et non les pièges des participes et des mots composés. Pour plus tard les choses embêtantes, quand dans son corps solide et sain, il logera une volonté assez maîtresse d'elle-même pour s'y astreindre. Et pour la même époque, l'histoire des faits politiques, si profondément étrangère à ses préoccupations.
    Et gardons-nous de le déranger mal à propos. Gardons-nous de rappeler, pour lui donner sa leçon de français, ce petit qui fait un jet d'eau, car la loi de la pression atmosphérique qui lui dicte son existence est susceptible de plus d'applications utiles que les tortueuses conjugaisons de nos verbes barbares. Sachons le laisser faire.
    La véritable place de l'enfant est dans une colonie de travailleurs. Je n'insiste pas sur ce qu'il y a d'extrêmement moralisateur pour lui à voir ses grands camarades donner l'exemple du travail manuel, je ne m'occupe ici que de son développement intellectuel. Or, l'enfant aime beaucoup à regarder travailler, à y prendre part, s'il peut, et si ce travail crée des objets intégraux, sa joie est à son comble. Réfléchissons que le producteur intégral applique continuellement des notions de physique, géométrie, chimie, etc., etc., et cela d'une manière toujours intéressante pour l'enfant. L'élève qui voit une barre de fer s'allonger à mesure qu'elle chauffe, se façonner quand elle est rougie, etc., questionne, et quand même on ne lui répondrait pas, il a désormais acquis le fait qu'il apprendrait péniblement dans le livre. Mais on aura soin de lui répondre et même, on sera plusieurs à lui répondre, car il est utile de le soustraire à la mauvaise méthode qui consiste à donner à l'élève un professeur pour chaque matière (ou pour toutes). Il est indispensable que l'enfant prenne l'habitude de se renseigner sur ce qu'il voit faire auprès de celui qu'il sait être capable de le faire, quitte à venir chercher un complément d'informations auprès d'un autre, qui lui, s'occupera d'étendre et de généraliser les données.
    "Jusqu'à l'époque de son adolescence, l'enfant développera son corps par des promenades et des jeux quotidiens ; il deviendra plus fort, plus agile, plus adroit. Chaque jour il fera quelque travail manuel et il apprendra ainsi à se servir de ses yeux et de ses mains. Il dessinera et ses dessins représenteront des scènes qu'il aura imaginées, ou bien ce seront des ornements tracés sur des objets qu'il aura construit lui-même ; ou encore ce seront les cartes très imparfaites des contrées qu'il connaîtra. Il apprendra à connaître la vie des bêtes et des plantes cependant que peu à peu on lui fera découvrir l'arithmétique, la géométrie, la physique, la cosmographie, bref, la terre et toutes les choses qu'on y voit. L'éducateur, si possible, n'interviendra que pour préparer les circonstances où l'enfant fera ses observations ; ou bien, pour montrer à celui-ci, par quelque question embarrassante, qu'il s'égare. Il ne donnera donc pas à ses élèves, chaque jour, quatre ou cinq leçons proprement dites ; mais il attirera parfois leur attention sur les énoncés de plus en plus généraux qu'eux-mêmes auront formulés. Ce seront les jalons divisant le chemin déjà parcouru. Souvent, pour répondre à la curiosité de l'enfant, l'éducateur dira : "Voici ce que l'homme a fait pour diminuer sa peine et assurer son existence." Et cela constituera chaque fois une leçon d'histoire." (R. Van Eysinga)
    Songeons à tout ce qui est susceptible de frapper l'enfant qui voit faire seulement une roue ! Et s'il voit faire la voiture entière, et s'il la voit essayer, et si elle ne va pas de suite, et si l'on corrige ses défauts devant lui, que de notions aura-t-il acquis sans s'ennuyer un instant !
    Et c'est là que vous entendrez jaillir les questions, de même que vous pourrez profiter de claires et fraîches remarques. Il n'y a aucun inconvénient à rechercher devant l'enfant, avec l'enfant, la réponse à une question qu'il a posée si celle-ci vous embarrasse. Au contraire l'élève qui voit que sa question est prise en considération par vous, et vous incite vous-même à la recherche, ne retire de ce fait que d'excellentes impressions : confiance, goût pour la recherche, connaissance des rapports qui servent entre les constatations et les théories, etc. Ce sont les pédants qui voudraient nous faire croire que l'aveu de l'ignorance de l'éducateur est néfaste à l'élève. Les malheureux ne savent donc pas ce qu'un enfant peut demander ! Quand on redoute les colles,il vaudrait mieux ne pas s'occuper d'éducation...
    (manque une page)
    Malheureusement, les colonies communistes ne sont pas nombreuses, leur réussite est difficultueuse et les petits camarades qui peuvent être élevés par des méthodes rationnelles sont une poignée. L'enseignement reste presque entièrement, aux mains de l'Église et de l'État qui en ont compris l'immense portée. Et ici, nous sommes conduits à insister sur ce point : quel est le rôle de l'enseignement de l'école ?
    D'une façon générale, le rôle de l'enseignement de l'école, de toute école, est de tuer l'originalité. La plupart des grands découvreurs et des grands originaux ont été rebutés par l'école. De nos jours, l'homme qui a inventé tous les instruments radiographiques et radiothérapiques, (ce qui suppose une immense documentation et les connaissances les plus variées) est absolument sans titres. Zola avait échoué au baccalauréat pour insuffisance en français ! Ainsi que Lamartine ! Il serait facile de multiplier des exemples aussi frappants établissant nettement que l'école et le génie sont irréconciliables...
    Bornons-nous pour l'instant, à l'étude de l'enseignement primaire. A l'école primaire, il s'agit de fabriquer des esclaves perfectionnés, il est impossible de le nier. S'occupe-t-on, en effet, de développer les merveilleuses facultés de l'enfant, son observation, son discernement, son imagination ? Jamais de la vie. On lui "apprend" le français, l'orthographe et la syntaxe qui sont absolument sans intérêt pour lui ; l'histoire qui dépasse sa portée et tend à fausser son sentiment, le calcul borné qui ne s'adresse qu'à la mémoire mécanique, comme la géographie, la récitation de pièces niaises, insipides ou à tendances abrutissantes, et la morale.
    Remarquons en passant que l'uniformité des programmes se déroulant dans un ordre prévu d'avance, est l'aveu du but : fabriquer des individus uniformes, modelés sur le type qu'il est utile à nos maîtres d'obtenir.
    Je ne m'appesantirai pas sur l'affreux système de punitions et de récompenses, fait pour favoriser tous les mauvais instincts et ébranler le système nerveux si délicat et si impressionnable des enfants. Je ne ferai remarquer qu'en passant, il est impossible au maître d'obtenir l'attention d'une quantité d'enfants souvent énorme ; toujours exagérée et généralement placée dans de mauvaises conditions d'hygiène. Tous ces attentats sont justifiés par le souci d'imposer une morale à l'enfant. L'École, voilà son véritable rôle, est chargée de préparer le citoyen.
    Chaque fois que la révolte se dresse, elle trouve devant elle l'armée, c'est-à-dire les fils du prolétariat affublés d'une livrée et affectés à la défense des caisses du Capital. On découvre que ce sentiment extraordinaire, ce miracle d'imbécillité sur lequel on ne saurait s'ébahir assez, qui pousse les spoliés à défendre ce qui les opprime contre ceux qui les délivreraient, sort de l'école ; que c'est de l'éducation patriotico-moutonnière que l'État distribue généralement aux enfants du peuple.
    L'École est, en effet, l'admirable instrument qu'ont utilisé supérieurement les bourgeois du dix-neuvième siècle pour fabriquer des esclaves. Naturellement, on a soin de tenir solidement cet instrument en mains. Les instituteurs, au salaire mesuré, soumis eux-mêmes à des déformations préalables, sont attentivement surveillés et impitoyablement rejetés à la moindre velléité d'indépendance. Tout cela est vrai, mais la matière première de ce beau travail ; mais les enfants qui reçoivent l'enseignement primaire et qui en profitent ; ce sont les nôtres. Et sous prétexte que l'enseignement est obligatoire et gratuit, laïque et commode, nous laissons empoisonner nos enfants de respects imbéciles et de criminelles stupidités.
    On se demande beaucoup, depuis quelques années quel est l'esprit qui domine dans l'enseignement primaire. L'instituteur est-il patriote ? Est-il socialiste ? Ne pourrait-il pas être anarchiste ? Ceci n'a aucun intérêt. Je ne veux pas nier qu'il n'y ait des indépendants parmi les instituteurs. Mais la tendance générale des exploités de l'école primaire, c'est la neutralité, c'est l'esprit neutre, neutralitard. Cet esprit imposé par les programmes, d'ailleurs, est une riche trouvaille de la classe repue : Endormons toutes les révoltes, respectons toutes les convictions.
    La neutralité qui est inspirée par l'École Normale aux futurs instituteurs est celle-ci : "N'abordez jamais un sujet sur lequel s'élèvent des dissentiments ; l'enfant doit tout en ignorer. L'opinion invoquée par vous pourrait être contraire à celle de son père ou de son tuteur qui pourraient exprimer devant lui leur conviction contraire. L'esprit de l'élève, tiraillé dans divers sens, risquerait de perdre le respect de votre enseignement. Sur toutes questions, soyez neutres."
    Voici ce que nous pourrions répondre : "Soyons neutres, certes l'esprit de l'enfant ne doit pas être tiraillé dans divers sens, car c'est à lui de décider quel sens sera le sien. Il ne doit pas être entraîné dans aucune voie, car il choisira lui-même la sienne, mais il doit se décider en toute connaissance de cause.
    "C'est pourquoi tous les problèmes seront agités devant lui, c'est pourquoi on lui montrera incessamment le pour et le contre des choses, c'est pourquoi on travaillera sans relâche à éveiller en lui l'esprit de critique et d'examen. Respectons toutes les convictions dont les propagateurs ne sont pas convaincus. Nous ne trouvons pas mauvais qu'il ait le catéchisme entre les mains, mais nous tenons expressément à ce qu'il soit mis en état d'apprécier ce livre. Remarquez qu'il ne s'agit pas des opinions de son père ou de sa tante, mais de former la sienne, pas plus qu'il ne s'agit de lui conserver le respect de votre enseignement, car dès l'instant où il en reçoit un autre enseignement que celui des faits, nous sortons de la neutralité".
    Et ainsi, la neutralité de l'école se trouve en contradiction formelle avec la nôtre, que j'ose appeler la vraie.
    Or, si ce n'est pas dans notre sens que la neutralité reçoit son application, ce n'est pas non plus dans celui que les officiers d'académie qui l'ont inventée prétendent être la leur. Les diverses "Instruction morale et civique" y compris celle qui valut à Albert Bayet la malédiction de son père, comportent en effet, entre autres absurdités, un chapitre sur le patriotisme qui est une violation flagrante à cette neutralité tant respectée, car aujourd'hui personne n'est plus d'accord sur la valeur de l'idée de patrie.
    A l'écolier qui voit dans son livre, qui entend dans sa classe : Nous devons aimer notre patrie, la défendre, mourir pour elle au besoin Ñ demandons : pourquoi cela ? Un sentiment aussi décidé doit voir une raison ? L'enfant répétera tant bien que mal, jamais d'une manière naturelle et sentie, car son sens est trop juste, les nébuleuses raisons de son livre. Précisons-les pour lui, au besoin, et opposons-y les nôtres, en le laissant libre de choisir. Recommandons-lui d'exposer à son maître, soit l'avis qui lui aura semblé le plus probant, soit l'un et l'autre, s'il n'a pu décider.
    Et alors, ou le maître est un homme intelligent et la seule méthode qu'il puisse employer sans improbité lui sera révélée ; ou c'est un esprit fermé et vous avez pris ce soin que vous devez prendre d'avertir l'élève qu'il n'avait pas à tenir compte de son entêtement ; de toute manière vous avez fortement ébranlé le respect de la chose enseignée, ce respect qui nous a si gravement marqués pour l'esclavage.
    Pour notre part, en matière de morale destinée à être inspirée à l'enfant, nous ne demandons qu'à nous taire. Que ceci ne surprenne pas. Nous sommes décidés à combattre la morale de l'école, chez l'écolier même, afin de changer l'esprit scolaire, s'il est possible ; mais nous ne nous y décidons que devant le danger qu'il y aurait à faire autrement et nous ne tenons pas pour normal ce développement de l'enfant. Certes, nous voulons que ces mioches soient demain des individus capables de vivre sans lois et sans maîtres, et c'est pour cela que nous sommes forcés de toujours opposer la critique anarchiste au préjugé bourgeois qu'on s'efforce de leur inculquer. Mais nous n'ignorons pas qu'il y a à cela un immense écueil : c'est que ni le préjugé, ni la critique n'intéressent notre élève, cela n'est pas son affaire. Ce qui le passionne, c'est les bêtes, les machines, les bateaux, les jets d'eaux, les pierres, les folles courses, la chaux qui bouillonne, la glace transparente, la terre cuite, que sais-je ? C'est la connaissance infinie qui nous permettra de réaliser le progrès.
    Et c'est sans morale que nous pensons qu'il convient d'élever l'enfant.
    D'ailleurs, nous sommes en cela fidèles à notre principe de lui laisser découvrir. Il découvrira lui-même les rapports entre les hommes et les définira selon sa conception. Je n'ai nullement peur qu'un enfant sain et normalement développé qui a pris goût de la recherche et acquis la vaste compréhension des lois naturelles, ne sache pas se conduire, bien au contraire, il saura et il pourra.
     
    Ainsi, tandis que, pénétrés de l'utilité de la rénovation de l'enseignement, les anarchistes y consacrent des efforts que nous voudrions voir plus ardents encore, l'Église et l'État redoublent de zèle dans leurs rivalités et apportent à leurs entreprises ce que nous ne saurions y apporter, la monnaie en quantité et l'appui des pouvoirs.
    De sorte que la marmaille d'aujourd'hui se dresse, à nos yeux, en deux parts : les petits camarades qui grandissent selon notre idéal et ceux qu'on empoisonne soigneusement des préjugés antagonistes. Les premiers sont une poignée, les autres une masse innombrable.
    Or, ces mioches, nous les voulons tous pour la liberté. Et la tâche qui s'offre à nous est double : d'une part, nous avons à assurer le développement harmonieux du plus grand nombre possible ; d'autre part, à nous opposer à la perversion et à l'asservissement de ceux dont nous ne pouvons nous charger.
    Occupons-nous d'abord, en ces lignes, des parias. Bientôt, nous reparlerons des privilégiés : on reproche souvent à l'école laïque de mal défendre contre la concurrence des ignorantins. Comment en serait-il autrement ? Les méthodes employées dans l'une et l'autre école sont, aujourd'hui, sensiblement les mêmes, mais si le cher frère, gras et bien nourri, fait des classes de vingt à vingt-cinq élèves, celles de la laïque comprennent rarement moins de soixante et souvent plus de quatre-vingts écoliers !
    L'instituteur primaire, outre qu'il est écrasé par une besogne au dessus des forces humaines, que compliquent presque toujours les soucis de la misère, est garrotté dans un programme qu'il doit parcourir dans l'ordre, et obligé, de par les visites inspectoriales, de faire du trompe l'Ïil (je veux dire de passer d'une connaissance à l'autre, dans un temps prévu d'avance et souvent inférieur à celui qu'il aurait fallu aux écoliers pour s'assimiler ces connaissances). Enfin, quelques uns des élèves apportent de leur famille des habitudes et une moralité telles qu'ils constituent un danger permanent absorbant toute l'attention du maître, et je connais une école de filles de la banlieue où l'institutrice m'a dit avoir vu arriver ivres des enfants de dix ans !
    Or, s'il est absolument impossible d'instruire sans expérience, sans outils, presque sans images et tout à fait sans liberté, soixante ou soixante-dix enfants, plus ou moins bien portants, dans un temps restreint, s'il est matériellement impossible de s'assurer que les leçons ont été comprises par chacun, il est encore bien plus illusoire de compter sur le "travail dans la famille" pour compléter cette instruction. Chaque soir, néanmoins, les enfants emportent devoirs et leçons et achèvent d'apprendre : 1° à bafouiller ; 2° à admettre, sans contrôle, les idées que d'autres ont émises ; 3° à s'assimiler des notions sans netteté, se faisant ainsi un esprit brumeux qu'ils garderont bien souvent et qu'apprécieront beaucoup les politiciens, 4° à travailler sans goût.
    On peut ajouter que l'écolier, chez lui est, la plupart du temps, mal installé, mal éclairé, bousculé par ses petits frères, et que, s'il lui est impossible de s'appliquer, il a toute latitude pour parfaire sur son échine et sur sa vue les déformations scolaires (car le mot existe, évocateur de cages et de supplices moyenâgeux : déformations scolaires !)
    Quelques camarades anarchistes et nous-mêmes avons pensé à grouper les enfants de l'école, après la classe, pour commenter et compléter les leçons du programme de la bonne manière. L'instituteur y trouverait son compte car ces enfants auxquels leurs leçons seraient expliquées, seraient les plus instruits. L'école communale aurait des élèves de douze à treize ans sachant vraiment lire et s'exprimer, ce qui se voit rarement aujourd'hui. Voir une fière et intelligente génération s'élever à la place du troupeau attendu, cela serait certainement une joie pour nos chers dirigeants...
    Ce serait une excellente force et d'une grande portée que de compléter ainsi l'enseignement de l'État.
    Quel avantage si l'on pouvait réunir ces enfants après la classe ! A peu de frais, avec de l'intelligence et de l'ingéniosité, on les installerait convenablement. Une table de six ou huit places, à laquelle ils se succéderaient, suffirait pour une trentaine d'enfants (si l'on songe que les plus petits, ceux de huit à dix ans, ne doivent pas emporter pour plus d'un quart d'heure de travail). Les devoirs seraient expliqués sur des exemples et on y installerait les enfants après s'être assuré que ce ne sera plus pour eux un abrutissement angoissant, mais un exercice intéressant. La matière des leçons serait montrée, offerte à la vue, toutes les fois qu'il est possible et on inviterait les écoliers à définir eux-mêmes ce qu'ils voient ; de telle sorte qu'ils acquerraient ainsi à la fois des notions plus nettes, plus sensibles, plus solides et l'habitude de s'expliquer et de décrire eux-mêmes tandis qu'ils perdraient l'habitude si funeste de définir de mémoire et de décrire d'après les autres.
    Par exemple, si vous avez quelques pierres, un peu de terre, un peu d'eau, vous figurez aux marmots intéressés et joyeux le système de partage des eaux, une île, un volcan, etc., non seulement ils comprendront très vite et même raconteront à leurs camarades ce qu'ils ont vu de semblable dans la nature ; mais ils sauront vous répondre quand ils l'ont sous les yeux et que le livre est au diable, vous aurez à choisir entre bien des définitions dont quelques-uns très pittoresques, à éliminer les vicieuses en disant pourquoi elles le sont, à choisir la plus simple entre les bonnes, etc., ce qui constituera un excellent exercice. Ces enfants auront beaucoup acquis, sans se douter qu'ils travaillent ; tandis que le triste écolier, penché sous la lampe, qui répète jusqu'à ce qu'il s'en souvienne les définitions de M. Foncin, a beaucoup peiné pour n'en acquérir que peu.
    "Mais le maître se salirait !" m'a dit l'un de ces écoliers auxquels je parlais de ces systèmes éducatifs. Et celui-là avait trouvé le vrai mot. Le maître a des manchettes ! La maîtresse a un corset ! Les voyez-vous à quatre pattes, barbotant dans la boue, parmi les gosses ? Et le prestige ?
    Car, ce que l'on enseigne, avant tout à l'École Normale, c'est le prestige. A mesure que le futur instituteur perd son originalité, il devient trop souvent empreint d'une morgue doctrinaire et autoritaire. La preuve, c'est cette parole qu'on entend souvent dire aux petits : "C'est vrai, le maître l'a dit". En voilà un mauvais compliment à faire à son éducateur ! Et je n'insiste pas sur le ton imposant que prend le "pion" malgré qu'il soit susceptible de susciter des accidents nerveux chez l'enfant prédisposé, lui faisant ainsi contracter souvent des affections qui se prolongent la vie entière.
    Naturellement, le livre, loin d'être systématiquement méprisé, sera souvent en mains et nous nous attacherons, non seulement à apprendre à nos gosses vraiment à lire, mais encore à aimer la lecture et à comprendre exactement ce qui est écrit.
    Nous savons trop qu'ils tireront plus tard de cette connaissance, avec d'inestimables joies, d'extraordinaires leçons.
    Qu'on en soit bien convaincu, il ne peut y avoir de besogne plus profondément révolutionnaire que celle d'apprendre aux enfants du peuple à lire véritablement, à écrire, à s'exprimer que de les mettre en état de se renseigner et de se faire comprendre. L'opinion n'est pas de moi et ne date pas d'hier. C'est bien pourquoi l'enseignement officiel est si peu sérieux.
    Bien entendu, il serait encore préférable de pouvoir arracher complètement nos enfants à l'abrutissement pédagogique. La véritable solution serait de nous charger, directement et personnellement, de leur éducation, en dehors de toute autorité et de tout système dogmatique. Mais la besogne est délicate et ardue et il nous faut avouer que les tentatives faites jusqu'à ce jour ne furent guère probantes. D'autre part, tous les camarades ne peuvent se charger de leurs enfants, certains parce qu'ils n'en ont pas le temps, d'autres parce que la capacité leur fait défaut. Il serait donc intéressant, faute de mieux et en attendant de pouvoir faire besogne plus complète, de soustraire les enfants, par une éducation complémentaire, à l'influence pernicieuse de l'école.
    En attendant mieux, il serait très utile que dans chaque centre où se trouvent des camarades, ils puissent réunir leurs enfants dans un local (avec jardin autant que possible) où ils pourraient dépenser leur activité sous la surveillance d'un camarde apte à répondre à leurs questions et à diriger intelligemment leur évolution mentale.
    A mon avis la meilleure solution consisterait donc à soustraire l'enfant à l'école. Mais si cela n'est pas possible, pour une raison quelconque, il ne faut pas accepter sans réagir la besogne de l'instituteur et travailler au contraire à éclairer vraiment la mentalité du jeune élève. Non seulement cela sera indispensable dans l'intérêt de ce dernier, mais cette réaction permettra d'infuser un état d'esprit nouveau au sein même de l'école et d'obtenir sur l'esprit du maître une répercussion plus ou moins salutaire selon les circonstances. Nous pourrions soutenir et aider les instituteurs sympathiques, placés généralement dans une situation pénible à l'égard des dirigeants qui les paient pour effectuer une besogne de déformation morale et qui n'acceptent pas volontiers de leur voir accomplir un autre travail, puisqu'il sera inévitablement nuisible à leur parasitisme. Quant aux autres, aux esprits bornés et aux asservisseurs, nous verrions à leur faire la vie dure.
    Notre action pourrait surtout être fructueuse à l'égard de "l'Instruction morale et civique", cette magnifique morale que l'État bourgeois, au mépris de la neutralité, se hâte tant d'imposer à nos mioches puisqu'ils doivent la posséder à l'âge de onze ans !
    Je pense que sa suppression arriverait le jour où la bande des hauts universitaires aurait trop entendu discuter dans les classes des cours moyens et supérieurs, dans les examens, concours, etc., le respect de la justice, de l'armée, de la patrie, de la propriété, la croyance que la Grande Révolution nous a comblés, que nous sommes parvenus au plus haut point de la civilisation depuis la nuit du 4 août, l'infériorité de l'étranger, etc. Et tout cela serait mis en discussion fatalement, car les soirs où nos enfants auraient eu à apprendre les tirades sentimentales des moralistes scolaires, nous en aurions profité pour leur raconter des histoires dont quelques-unes tirées de l'histoire et même de l'histoire contemporaine.
    Enfin, considération importante, ces enfants dont nous aurions dirigé les commencements tâtonnants resteraient nos amis. Camarades de leur adolescence, nous pourrions continuer à diriger leurs études personnelles, leurs lectures, leurs recherches intellectuellement et moralement développés de bonne heure par l'habitude de la critique et de la réflexion ; préservés par des goûts supérieurs, des habitudes qui abrutissent dès l'apprentissage les jeunes travailleurs illettrés, ils seraient à cet âge merveilleux de vingt ans, des jeunes gens, non du bétail. Et l'on verrait !


    votre commentaire
  • Georges Brassens et la “renaissance” de la chanson française
    KEN KNABB
    “Ces gens [Brassens et d’autres chanteurs français d’après-guerre] ne sont responsables non seulement pour la plus grande renaissance de la chanson dans les temps modernes, mais pour le grand changement contreculturel, pour le remplacement de l’instinct de possession par la sensibilité lyrique. . . . Le grand secret de Brassens, c’est qu’il parle sciemment pour les vrais irrécupérables. Dès ses débuts, il savait que ni lui ni ses partisans de plus en plus nombreux ne seraient jamais récupérés, et il savait pourquoi; il le disait dans chacune de ses chansons, quel qu’en fût le thème. Avec lui la contre-culture atteint l’âge mûr.”
    —Kenneth Rexroth, (Aspects subversifs de la chanson populaire)
    Georges Brassens (1921-1981) fut anarchiste pendant toute sa vie, et ses chansons dénotent un esprit vivement antiautoritaire, même si la plupart traitent des simples douleurs et plaisirs de la vie plutôt que de sujets expressément politiques. Malheureusement, peu d’anglophones le connaissent.
    Pour les Français, il est au moins aussi important que l’est Bob Dylan pour nous (ou au moins, qu’il était pour les gens de ma génération). Mais ils ne se ressemblent pas tellement. Brassens se rattache à une culture plus ancienne et à certains égards plus sage. Par manque de telles racines, Dylan fut poussé vers une dissociation mentale et verbale plus extrême, plus apocalyptique, qui rappelle parfois Rimbaud. Je ne crois pas que Brassens, ni personne d’autre, n’étaient près d’égaler l’incandescence de Dylan pendant sa plus grande période (Bringing It All Back Home, Highway 61 Revisited, Blonde on Blonde — 1965-1966). Mais même alors Dylan était inégal, et son sarcasme amer semble souvent mesquin et immature par comparaison à l’humanité de Brassens, avec son humour et son ironie qui viennent de l’expérience du monde.
    Mettant de côté leurs styles musicaux, assez différents, Dylan aurait pu sans doute écrire quelque chose comme “Mourir pour des idées” (qui suggère que ceux qui nous conseillent à mourir pour des idées soient les premiers d’en donner l’exemple) ou “La ballade des gens qui sont nés quelque part” (sur les “imbéciles heureux” qui sont très fiers de leur lieu de naissance, quel qu’il soit). Léonard Cohen aurait pu écrire quelque chose comme “Le petit joueur de flûteau” (fable sur un musicien itinérant qui refuse de renier ses principes) ou “Le blason” (ode au “plus bel apanage” du corps féminin). Mais je ne crois que ni l’un ni l’autre aurait été capable de la joie innocente et exubérante des “Copains d’abord” (célébrant la camaraderie d’une bande de garçons qui naviguaient une mare aux canards dans un petit bateau) ni le caractère simple mais poignant de “Auprès de mon arbre” (où il regrette sa folie d’avoir coupé un vieil arbre, avoir jeté une vieille pipe, et avoir abandonné une vieille amie) ni le comique urbain de “La traîtresse” (la maîtresse qui trahit son amant en se couchant avec son mari) ou “Quatre-vingt-quinze pour cent” (qui prétend que les femmes simulent l’orgasme 95% du temps). D’ailleurs, quel autre Français sauf Brassens aurait pu concevoir de “Fernande” (“La bandaison, papa, ça ne se commande pas”)?
    Je pourrais continuer avec bien d’autres exemples de l’originalité de Brassens, mais il est plus amusant de l’écouter que d’en discuter. Il a écrit environ 150 chansons, et mis en musique un certain nombre de poèmes. La plupart ont parus sur une série de douze disques de 33 tours (1954-1976), qui ont toutes été rééditées en CD. Il y a également quelques disques divers: enregistrements de concerts, etc., ainsi que des compositions posthumes enregistrées par d’autres. Même ceux qui ne connaissent pas le français prendront goût à fredonner ses mélodies.
    Une quantité remarquable de matériaux de et sur Brassens a parue récemment sur le Web. Voici seulement quelques-uns des sites les plus utiles, en commençant avec deux qui intéresseront ceux qui ne connaissent pas le français, ou qui le connaissent très peu:
    http://www.projetbrassens.eclipse.co.uk/georgesbrassens.html (site en langue anglaise, avec liens à plusieurs autres sites sur Brassens en anglais)
    http://www.brassens.org/ (beaucoup de traductions en anglais, parfois avec plusieurs versions différentes d’une seule chanson)
    http://www.brassens.info/UK/ (ici on peut entendre Brassens chantant presque toutes ses chansons, via Windows Media Player)
    http://perso.wanadoo.fr/brassens/commun/cadre_accueil.htm (cliquez “Oeuvres” pour trouver les paroles de toutes ses chansons, accompagnées des mélodies)
    http://perso.wanadoo.fr/jcd66/Brassens/ (explications des phrases argotiques et d’autres références obscures dans une cinquantaine des chansons)
    http://www.brassens.sud.fr/present.html (matières de référence extensives — discographie, bibliographie, partitions, accords, etc.)
    http://www.georgesbrassens.org (site multilingue, avec liens aux musiciens qui interprètent Brassens en d’autres pays et en d’autres langues)
    * * *
    Vous pouvez également trouver agréable d’explorer quelques-uns des autres chanteurs et auteurs de chansons français. La chanson française est un monde riche et fascinant. Pour ne mentionner que quelques-uns de mes favoris, il y a Pierre-Jean Béranger, le chanteur populaire du début du XIXe siècle. Aristide Bruant, l’homme à l’écharpe rouge et à la cape noire représenté sur l’affiche bien connue de Toulouse-Lautrec, qui fût commandée pour la publicité du café où chantait Bruant; ses chansons traitent généralement des quartiers les plus pauvres de Paris. Yvette Guilbert, la célèbre chanteuse de la même période, dite “la Belle Époque” (ca. 1890-1910). Les “chansons réalistes” tragiques et souvent sordides des années 1930 (Fréhel, Damia, la première Piaf). Parmi les autres interprètes divertissantes de la même période sont Mistinguett, Mireille, Patachou. Et le délicieux “fou chantant” Charles Trenet, qu’on a décrit comme une combinaison de Danny Kaye et Salvador Dali. Bien des gens le considère comme le plus grand auteur de chansons françaises. C’est possible, quoique je crois que Brassens le dépasse un peu.
    Puis, il y a la renaissance des grands chanteurs-poètes d’après-guerre dont Rexroth a fait l’éloge, qui, en plus de Brassens, comprend Léo Ferré, Jean-Roger Caussimon, Jacques Brel, Félix Leclerc, Guy Béart et Anne Sylvestre. En plus de ses propres chansons, Ferré a mis en musique Baudelaire, Rimbaud et Apollinaire et a collaboré avec Caussimon (“Le temps du tango” est un exemple excellent de leur oeuvre commune). Je préfère la manière simple et directe de Brassens, par comparaison au style strident et mélodramatique de Brel, mais Brel a certainement écrit de très bonnes chansons. (Par ailleurs, avec l’exception d’Édith Piaf et Maurice Chevalier, il est le seul chanteur francophone qui est, ou au moins qui était, un peu connu aux États-Unis, grâce à la comédie musicale de 1966, Jacques Brel Is Alive and Well in Paris.) Félix Leclerc est canadien français, et ses chansons étranges et obsédantes ont un son plus “au grand air”, évoquant le paysage vaste et hivernal de Québec, par contraste avec le ton urbain de la plupart des autres. Guy Béart est un curieux personnage, mais souvent très entraînant. Anne Sylvestre, peut-être parce qu’elle est femme et aussi parce qu’elle a commencé un peu plus tard que les autres (au milieu des années 1950), est celle dont les intérêts et la sensibilité préfigurent le plus clairement la contre-culture des années soixante.
    La plupart de ces gens étaient anarchistes dans une certaine mesure, mais comme l’a remarqué Rexroth, leur véritable mérite était d’avoir exprimé un mode de vie alternatif plutôt que d’avoir écrit des chansons de protestation explicite. Une des exceptions est “Le déserteur” de Boris Vian, enregistré par Mouloudji en 1954, et qui fut interdite de la radio pendant la guerre de l’Indochine. C’est une chanson très émouvante, mais Mouloudji est un interprète tellement grand qu’il aurait pu rendre émouvant une liste de blanchissage.
    Il y a beaucoup de chanteuses excellentes dans cette période —Juliette Gréco, Monique Morelli, Catherine Sauvage, Barbara — mais ma favortie, et de loin, est Germaine Montero. Ses interprétations de Béranger et de Bruant sont parfaites, mais elle a aussi fait des modernes comme Ferré et Prévert, et le plus beau de tout, 23 chansons de Pierre Mac Orlan. Les enregistrements de Mac Orlan étaient des favoris de Guy Debord et ses amis au début des années 1950, et ils sont disponibles à présent dans une collection de deux CDs entitulée Meilleur. Montero a également enregistré des chansons populaires d’Espagne et des poèmes de García Lorca (elle a étudié le théâtre avec Lorca au début des années 1930), et elle a créé le rôle-titre de Mère Courage de Brecht.
    Bien de ces chansons françaises jouissent toujours d’une certaine popularité. J’ai été dans des bars parisiens pleins à craquer où une interprète commencerait une des vieilles chansons et la moitié de la salle s’est mise immédiatement à la joindre, connaissant toutes les paroles par coeur. Et Brassens, au moins, est maintenant populaires pas seulement en France mais dans bien d’autres pays du monde. En Russie il y a même un “Choeur Georges Brassens”!
    La principale raison pour laquelle ces chansons sont presque inconnues en Amérique est évidemment la différence des langues, mais il y a aussi des distances musicales et culturelles. Pour les gens qui ont grandi sur les rythmes post-be-bop, les mélodies françaises peuvent sembler un peu démodées, au moins au commencement. D’autre part, le manque relatif d’accentuation dans la langue française fait que certains des compositeurs les plus sophistiqués, comme Ferré par exemple, nous semblent assez flous et incohérents. Et les paroles, mêmes des chanteurs d’après-guerre, concernent les thèmes éternels: amour et solitude, amitié et trahison, célébrant les joies de la vie, regrettant son caractère éphémère, satirisant le monde officiel — les mêmes thèmes qu’on peut trouver chez Villon ou les goliards du Moyen Âge (Carmina Burana), rien de particulièrement “post-moderne”.
    Je suppose que certaines des chansons de Bessie Smith ou Billie Holiday peuvent être considérées comme à peu près équivalentes aux chansons réalistes, mais il y a toujours un monde de différences culturelles. Yves Montant chantait les poèmes de Jacques Prévert sans que personne ne l’ait trouvé étrange. L’équivalent américain serait si Frank Sinatra avait enregistré un disque de e.e. cummings ou de Lawrence Ferlinghetti. La combinaison des paroles d’une haute qualité poétique avec la musique populaire, courante en France depuis plus d’un siècle, n’existe guère au pays anglophones avant la contre-culture des années soixante. Avec celle-ci, les choses commencent à confluer mondialement — les belles paroles d’Anne Sylvestre font penser de Léonard Cohen ou de Joni Mitchell (qu’elle a précédé de plusieurs années)...
    Mes intérêts ne vont guère plus tard que cela. Je dois admettre que je n’ai pas vraiment exploré les chanteurs français plus récents. Probablement certains sont bons, mais la plupart de ceux que j’ai entendu ne me semblent pas très différents que leurs contemporains américains, et je n’ai été particulièrement enthousiasmé par aucune musique pop américaine depuis environ 1970.
    Ces remarques ne sont évidemment que des expressions du goût personnel. Je ne prétend pas que mes préférence musicales impliquent quelque chose de radical. En fait, je met en question la croyance de Rexroth sur l’effet subversif de la poésie et de la chanson, sauf dans le sens très vague que de telles oeuvres peuvent parfois nous éveiller, nous donner une suggestion des possibilités de la vie qui sont généralement refoulées. Si j’aime ces chansons françaises, ce n’est pas parce qu’elles auraient des aspects radicaux, mais parce que j’ai plaisir à les chanter et à les écouter.
    J’aime aussi bien plusieurs autres genres de musique — folklorique, jazz, classique, etc. — mais ceux-là sont facilement accessibles à n’importe qui qui veut les explorer. J’ai rédigé cette petite introduction à Brassens et ses compatriotes parce qu’ils sont inconnus à la plupart des gens anglophones, et qu’ils pourraient les apprécier.
    Bon appétit!


    2 commentaires
  • Demander l’impossible ?


    C’est en cherchant l’impossible
    que l’homme a toujours réalisé et reconnu le possible,
     et ceux qui se sont sagement limités à ce qui leur paraissait le possible
    n’ont jamais avancé d’un seul pas.
        (Bakounine, « L’empire knouto-germanique »)


    Enquête sur les conceptions
    de la nature humaine chez les anarchistes


    Combien de fois n’avons-nous pas entendu ce discours ? : Les anarchistes, ont une vision beaucoup trop optimiste de la nature humaine. Croire qu’il est possible de créer une société où la violence et l’autorité auraient complètement disparus est une douce utopie complètement absurde. La nature humaine est telle que seule l’existence d’une autorité jouant le rôle d’arbitre peut permettre de gérer les conflits, qui ne manqueront jamais d’apparaître dans quelque société que ce soit, et donc elle seule peut limiter l’apparition illégitime de la domination et de la violence.
    Que ce type de discours sorte de la bouche de politiciens bien-pensants, rien de plus normal, il faut bien qu’ils justifient la domination qu’ils exercent sur le reste de la société. Hélas, ce discours est tout aussi bien tenu par ceux qui ont de l’anarchiste une vision un tout petit peu plus élaborée que la caricature classique de l’enragé - casseur de vitrines - lanceur de bombes - intégriste d'un chaos social appelé « anarchie ». Seulement trop souvent cette vision est remplacée chez bon nombre de sympathisants par une autre caricature de l’anarchiste, celle d’un éternel rêveur incapables d’affronter les « dures réalités de la nature humaine ». Il est donc toujours intéressant de rechercher et de clarifier quelles pourraient être réellement les opinions des anarchistes sur la nature humaine. C'est une telle tentative de clarification qui est proposée ici.

    La nature humaine, contextuelle ou universelle ?

    Avant de commencer à regarder ce que les anarchistes ont à nous dire sur la nature humaine, il est bon de réfléchir brièvement sur ce concept. On pourrait être tenté de rejeter ce concept en affirmant qu’il n’y a pas de « nature humaine », mais seulement une « condition humaine », c’est-à-dire que c’est le milieu dans lequel il est placé qui forme l’être humain. Seulement, ceci n’est rien d’autre qu’une vision contextuelle de la nature humaine car nier l’existence d’une « nature humaine » revient à en adopter une (de la même manière, celui qui, confronté à un dilemme, décide de ne pas choisir entre les deux alternatives auxquelles il est confronté, fait malgré tout un choix). Une autre vision possible de la nature humaine est universelle et considère que certaines caractéristiques sont propres à tous les êtres humains (Le rationalisme par exemple considère que tous les hommes sont doués de raison, et que c’est là ce qui nous distingue des autres êtres vivants).
    Qu’on le veuille ou non, le concept de nature humaine occupe une place fondamentale dans toute discussion sur les sociétés humaines, que ce soit sur leur histoire passée, sur la valeur actuelle de leur organisation, ou encore sur leurs développements futurs, possibles et/ou souhaitables. Particulièrement pour les idéologies, leur conception de la nature humaine joue un rôle déterminant lorsqu’on examine leurs valeurs respectives. La pertinence respective de leur modèle explicatif de l’histoire, de leur projet social futur, ainsi que des moyens proposés pour le réaliser, est directement jugée à partir de leur vision de la nature humaine. Ce jugement se base d’une part sur leur « réalisme », et d’autre part sur la cohérence de cette conception avec son propre projet social ; le concept de nature humaine prédéfini effectivement ce qu’il est possible d’atteindre par l’action sociale. Il est évident que quelle que soit sa conception de la nature humaine et son degré de pertinence, tout discours sur la société (et, en particulier, toute idéologie) se doit de posséder au moins une cohérence interne avec sa propre vision de la nature humaine, ce qui sera discuté plus précisément dans la suite.

    Machiavel et le pouvoir d’État

    Par exemple, un des « mérites » de l’idéologie Machiavélienne à la base du pouvoir d’État, serait, selon certains, sa cohérence et son réalisme concernant la nature humaine. Elle offre en effet une vision assez pessimiste de cette dernière. On peut l’énoncer comme suit : L’instinct mauvais chez l’homme est plus puissant que le bon. L’homme a plus d’entraînement vers le mal que vers le bien ; la crainte et la force ont sur lui plus d’empire que la raison. (…) Les hommes aspirent tous à la domination, et il n’en est point qui ne fût oppresseur, s’il le pouvait ; tous ou presque tous sont prêts à sacrifier les droits d’autrui à leurs intérêts. Les Machiavéliens adoptent donc une conception universelle pessimiste de la nature humaine, sur laquelle ils bâtissent la légitimité du pouvoir d’État. Ce dernier accapare le monopole de la violence physique afin de maintenir l’ordre social qui est l’intérêt commun. Dans les Discours sur la première décade du Tite-Live, Machiavel tente de démontrer comment l’État n’a d’autre fonction que de retourner la méchanceté des hommes contre elle-même pour engendrer l’ordre politique et les valeurs de la vie en commun, il fonde donc le pouvoir politique sur la violence. Ce pessimisme à l’égard d’une nature humaine considérée comme permanente et universelle est essentiel à tous ceux qui veulent justifier le pouvoir d’État, Machiavel lui-même le reconnaît : Tous les écrivains qui se sont occupés de politique (…) s’accordent à dire que quiconque veut fonder un État et lui donner des lois, doit supposer d’avance les hommes méchants, et toujours prêts à montrer leur méchanceté toutes les fois qu’ils en trouveront l’occasion.
    On peut noter que, concernant le droit, Machiavel lui-même a une position distincte de ses successeurs plus « libéraux » qui voudront fonder l’État sur le principe du droit uniquement. Néanmoins, chacun sait que tous les pouvoirs souverains ont eu la force pour origine, ou, ce qui est la même chose, la négation du droit. Et pour leur quotidien, il est semblable à leur origine : à chaque fois que le besoin s’en fait sentir pour les dominants, la « raison d’État » vient à la rescousse et légitime tous les abus. Machiavel a eu au moins le mérite de revendiquer bien haut la légitimité de ces incartades aux principes du droit, alors que nombre de ses successeurs se sont réfugiés dans l’hypocrisie la plus totale en condamnant les principes de ce qu’ils ont appelé le Machiavélisme, et ce pendant qu’ils appliquent ces mêmes principes en sachant très bien qu’il sont indispensables à l’exercice du pouvoir.


    Pour les anarchistes, la nature humaine est …

    Examinons maintenant ce que les anarchistes ont pu adopter comme conception de la nature humaine, cela nous mènera par la même occasion aux objections que les anarchistes opposent généralement à l’analyse Machiavélienne.


    … optimiste ?

    Malgré la grande variété de courants de pensée anarchistes, il semble possible de dégager quelques caractéristiques communes à l’ensemble des penseurs anarchistes quant à leur conception de la nature humaine (C’est du moins possible pour les représentants de l’anarchisme social, dont il sera uniquement question ici).
    Tout d’abord, pour revenir à l’introduction, les anarchistes sont souvent traités d’optimistes irréductibles. On les accuse de prétendre, comme Rousseau, que l’humanité est essentiellement bonne et que c’est la société ou le pouvoir qui la corrompt. Il n’y aurait qu’à éliminer le pouvoir pour que tout rentre dans l’ordre. L’anarchie ne serait donc rien d’autre que l’état de nature, et l’anarchisme serait « primitif », « utopique » et « incompatible avec la complexité des réalités sociales ». Cette accusation d’optimisme immodéré n’est pas sans fondement mais est grossièrement exagérée.
    Kropotkine (1842-1921) est souvent considéré comme le plus optimiste des fondateurs de l’anarchisme. C’est de sa conviction en la nature sociable de l’homme qu’il tirait la possibilité et la nécessité d’une société libertaire :
    Eh bien, nous ne craignons pas de renoncer au juge et à la condamnation. Nous renonçons même (…) à toute espèce de sanction, à toute espèce d’obligation de la morale. Nous ne craignons pas de dire « Fais ce que tu veux, fais comme tu veux » - parce que nous sommes persuadés que l’immense masse des hommes, à mesure qu’ils seront de plus en plus éclairés et se débarrasseront des entraves actuelles, fera et agira toujours dans une direction utile à la société, tout comme nous sommes persuadés d’avance que l’enfant marchera un jour sur deux pieds et non sur quatre pattes, simplement parce qu’il est né de parents appartenant à l’espèce Homme.
    Sa vision de la nature humaine semble donc à la fois contextuelle (ce sont les contraintes matérielles, socio-culturelles, et idéologiques, auxquelles l’homme est soumis dans la société actuelle qui l’amènent à développer les aspects les plus sombres de sa personnalité) et universelle (si l’homme est libéré des entraves dans lesquelles il est placé sa nature fondamentalement sociable se révélera inévitablement). Il est bien évident que cet optimisme inébranlable doit être remis dans le contexte qui est le sien : la fin du dix-neuvième siècle avec l’essor du socialisme sur lesquels se fondaient les espoirs révolutionnaires les plus absolus.
    Kropotkine n’est pas le seul anarchiste a avoir exprimé son optimisme concernant une nature humaine qui serait à la fois contextuelle et universelle. Par exemple, l’anarchiste italien Errico Malatesta (1853-1932) était aussi convaincu qu’il y a heureusement, chez les hommes, un (…) sentiment qui les rapproche de leur prochain : le sentiment de sympathie, de tolérance, d’amour ; et c’est grâce à ce sentiment qui existe à des degrés divers chez tous les êtres humains (…) qu’est née notre idée : faire que la société soit véritablement un ensemble de frères et d’amis qui, tous, travaillent pour le bien de tous.
    Mais ces convictions optimistes n’étaient pas une simple espoir idéaliste « métaphysique ». Pour l’affirmer, Malatesta se basait sur la constatation concrète que s’il n'y avait eu en l'homme que (…) la volonté de dominer les autres et de profiter des autres, l'humanité en serait restée au stade de l'animalité et n'aurait pas pu connaître le développement des différents systèmes historiques et contemporains qui, même dans les pires cas, représentent toujours un compromis entre l’esprit de tyrannie et ce minimum de solidarité sociale sans lequel il n'y aurait pas de vie quelque peu civilisée et évolutive. Le scientifique Kropotkine remarquait également le fait établi que même sous le pire despotisme, la plupart des rapports personnels de l’homme avec ses semblables sont réglés par des habitudes sociales, de libres accords et une coopération mutuelle sans lesquels il n’y aurait pas de vie sociale du tout. Si ce n’était pas le cas, même le mécanisme d’État le plus violemment coercitif ne serait pas capable de maintenir l’ordre social un seul instant.

    … ou pessimiste ?

    Néanmoins, il est extrêmement facile de trouver des contre-exemples à la thèse selon laquelle les anarchistes ont une confiance absolue en la « bonté » de la nature humaine. Commençons avec Malatesta lui-même, qui écrivait : Nous ne croyons pas à l’infaillibilité des masses, et encore moins à leur bonté constante : bien au contraire. Mais nous croyons encore moins à l’infaillibilité et à la bonté de ceux qui s’emparent du pouvoir, légifèrent, consolident et perpétuent les idées et les intérêts qui prévalent à un moment donné. L’américain Paul Goodman (1911-1972), ce poète homosexuel contestataire qui fut l’un des penseurs anarchistes les plus originaux de sa génération, a fort bien résumé la conception pessimiste de la nature humaine des anarchistes : À en croire une idée fausse mais répandue, les anarchistes estiment que « la nature humaine est bonne », et qu’en conséquence on peut faire confiance aux hommes pour se gouverner eux-même. En réalité, nous inclinons à une vision pessimiste, en vertu de laquelle on ne peut faire confiance aux hommes ; et c’est bien pour cela qu’il faut éviter toute concentration de pouvoir. Le socialiste libertaire belge Ernestan (1898-1954) confirme, à sa manière, ce point de vue : C’est parce que l’homme est si dangereux pour l’homme que le socialisme libertaire ne base pas les rapports humains sur l’autorité des uns et l’obéissance des autres, mais sur l’association d’individus égaux en dignité et en droits.
    On peut donc exposer maintenant l’objection majeure que les anarchistes ont de tous temps adressée à tous ceux qui ont suivi Machiavel pour justifier la domination des sociétés humaines par l’État et le principe d’autorité. Elle est expliquée avec clarté par Malatesta : L'homme n'est pas parfait. Mais alors où trouver des hommes non seulement assez bons pour vivre en paix avec les autres, mais encore capables de régenter autoritairement la vie des autres ? L’anarchiste pacifiste Léon Tolstoï (1828-1910) lorsqu’il critique l’appropriation par l’État du monopole de la violence physique légitime est aussi très clair : De deux choses l’une, ou bien les hommes sont des êtres raisonnables ou ils ne le sont pas. S’ils sont des êtres non raisonnables, alors ils sont tous tels, et tout parmi eux doit se résoudre par la violence, et il n’y a pas de motif que les uns aient le droit de violence et que les autres en soient privés, et ainsi la violence du gouvernement est injuste. Si les hommes sont des êtres raisonnables, alors leurs relations doivent être basées sur la raison, sur l’esprit, et non sur la violence des hommes qui par hasard ont accaparé le pouvoir. Et c’est pourquoi la violence du gouvernement ne peut se justifier en aucun cas. Pour justifier la domination exercée par l’État et ses représentants sur le restant de la société, tous les successeurs de Machiavel sont en effet obligés de postuler qu’une certaine classe de personnes aurait une nature différente des autres, capable de dominer et de diriger avec sagesse la société humaine pour son propre bien. Seulement, ceci est en contradiction flagrante avec le caractère universel de leur conception pessimiste de la nature humaine. Autrement dit, le mythe du « dictateur éclairé » était explicite chez Machiavel mais on peut constater aisément aujourd’hui sa présence (cachée cette fois) dans le discours de ses successeurs, les idéologues autoritaires.
    Quoiqu’il en soit, on peut conclure en disant que l’idéologie Machiavélienne, du moins sous sa forme classique, peut être qualifiée d’incohérente, ce qui nous permet de revenir à l’anarchisme.

    … sociable et égoïste ?

    On doit à l’américain Dave Morland d’avoir étudié et précisé quelle pouvait être réellement la vision anarchiste de la nature humaine, qui se révèle être une vision assez réaliste et nuancée, contrairement à tout ce qui a pu être affirmé. Comme il l’explique, cette conception est redevable à une lecture contextualiste et universaliste. De façon plus importante, elle comprend à la fois l’égoïsme et la sociabilité. Une thèse suffisamment simple pour être admise, mais elle a été largement ignorée (…) Le caractère double de la conception anarchiste de la nature humaine peut sembler confus et d’une certaine manière paradoxal. Le paradoxe est surmonté en acceptant simplement que l’anarchisme est ambivalent ou en fait inconsistant concernant la question de la nature humaine. Les anarchistes concèdent que la nature humaine a des propriétés intrinsèques, elles incluent à la fois la sociabilité et l’égoïsme (…) La première lecture (contextualiste et sociable) reflète leur héritage partagé avec le socialisme et explique leur croyance en l’accessibilité ultime d’une société pacifique, harmonieuse qui est débarrassée des structures oppressives qui démarquent la société capitaliste. La deuxième lecture (universaliste et égoïste) est révélatrice de ce qu’ils ont en commun avec le libéralisme. Elle explique pourquoi les anarchistes observent avec précision les effets corrupteurs du pouvoir et pourquoi ils déconseillent le concept Marxiste de dictature du prolétariat ou un État des travailleurs. C’est cette compréhension plus large de la nature humaine qui révèle une des plus grandes forces de l’anarchisme.
    Comme on a pu le constater, lorsqu’ils s’agit de décrire les aspects les plus sombres de la nature humaine, les anarchistes n’ont rien à envier aux Machiavéliens eux-même, et c’est précisément sur cette vision universellement pessimiste qu’il se basent pour préférer un système où il n’y a pas de gouvernement centralisé et autoritaire, où il n’y a pas de monopole de la force, où aucun groupe n’exerce de pouvoir sur un autre, et où les processus de décision sont aussi dispersés que possibles. Néanmoins, apparaît chez eux la nécessité d’évoquer également les aspects foncièrement sociables et positifs de la nature humaine, afin de justifier leurs espoirs sur la possibilité d’un autre futur. Il doit exister un besoin de fraternité et d'amour qui fleurit toujours chez les hommes dès qu’ils sont libérés de la peur d'être écrasés et de manquer du nécessaire, pour eux et leur famille. Peu importe d’où provient ce sentiment de fraternité pour Malatesta, il existe, et c’est sur son développement et sa généralisation que nous fondons tous nos espoirs pour l’avenir de l’humanité.
    Remarquons que lorsqu’il s’agit de choisir les moyens adéquats pour « parfaire » cette société, l’anarchisme se base au contraire sur le côté pessimiste de sa conception universaliste de la nature humaine pour rejeter tout moyen qui ne serait pas en adéquation avec les principes décentralistes et antiautoritaires. C’est là que trouve son origine l’antagonisme irréductible existant entre socialisme autoritaire et socialisme libertaire. avec la célèbre querelle entre Marx et Bakounine au sein de la Ière Internationale. Selon ce dernier, toute autorité politique doit être rejetée, l’action directe populaire organisée sans hiérarchie étant le moyen de réaliser le socialisme ici et maintenant. Car toute « avant-garde éclairée » centralisatrice, même bien intentionnée, sera fatalement victime des effets corrupteurs du pouvoir et ne serait jamais prête à lâcher ses privilèges. C'est pourquoi pour les anarchistes toute « dictature du Prolétariat » est irrémédiablement destiné à se transformer en simple changement de maîtres alors qu’il s’agissait de créer une société socialiste sans classes.
    L’incompréhension de Marx de la nature humaine apparaît de manière flagrante dans des annotations qu’il fit d’un ouvrage de Bakounine. Ce dernier critiquait le suffrage universel comme étant un mensonge au service d’une minorité de privilégié gouvernant réellement la grande majorité du peuple en se proclamant simples représentants de la « volonté populaire ». Marxistes réformistes ou révolutionnaires se revendiquent tous deux de ce système, ne serait-ce que pour la période de transition vers le socialisme. Les Marxistes répondent aux objections de Bakounine que la minorité dirigeante sera constituée de prolétaires, et non plus de capitalistes. Bakounine fait alors remarquer qu’un prolétaire devenant un dirigeant cesse par là même d’être un prolétaire, et que celui qui doute de cela ne comprendra jamais rien à la nature humaine. À quoi Marx rétorque dans ses notes, que l’ouvrier devenu dirigeant ne cessera pas d’être prolétaire, pas plus qu’un industriel ne cesse d’être capitaliste quand il devient un membre du conseil municipal. Seulement, ce que Marx ne voit pas c’est qu’il y a une assymétrie : le capitaliste reste dans une position de pouvoir, tandis que l’ouvrier en acquiert une. Savoir dans quelle mesure cette différence est un facteur pertinent pour expliquer le comportement revient exactement à se demander comment fonctionne la nature humaine. Le problème est que le Marxisme tend à empêcher de penser en ces termes.
    L’analyse marxiste classique méconnaît foncièrement la nature humaine en se concentrant uniquement sur les facteurs socio-économiques et en adoptant une vision déterminisme de l’Histoire. Les comportements ne sont pas uniquement déterminés par l’appartenance de classe ou le mode de gestion économique de la société. Alors que les anarchistes n’ont jamais nié l’importance des facteurs socio-économiques (le socialisme libertaire partage une grande partie de l’analyse socio-économique du capitalisme de Marx), ils ont cependant toujours insisté sur l’importance des facteurs psychologiques, ce qui fut souvent raillé et présenté comme la preuve de l’« idéalisme utopique » de l’anarchisme, dont la pensée serait « métaphysique ».
    Après cette digression sur le Marxisme, venons au bilan que l’on peut dresser sur les conceptions anarchistes de la nature humaine que l’on a rencontré.

    … incohérente ?

        Malgré ses remarques positives sur l’anarchisme, la conclusion finale de Dave Morland est que l’anarchisme doit être considéré comme utopique et incohérent car sa vision de la société future excéderait les capacités de sa propre conception de la nature humaine. En d’autres termes, à cause de son versant profondément pessimiste universaliste, la vision de la nature humaine proposée par les théories sociales anarchistes serait en contradiction avec la société sans État qu’elles défendent. Selon Morland (c’est important), en conséquence, la demande anarchiste pour un société sans État excède ce que sa conception de la nature humaine permettra, mettant par là en péril la validité de (…) son statut d’idéologie lui-même. Voilà qui est fort bien, car, précisément (ce que Morland semble ne pas voir) l’anarchisme n’est pas une idéologie. On peut même dire plus, ses fondements théoriques s’opposent essentiellement à toute forme d’idéologie. En effet, il n’y a pas de pouvoir sans nécessité de justification et, donc, (…) d’idéologie, comme le souligne A. G. Calvo pour qui l’idéologie est la forme froide et détachée de la justification. L’idéologie semble devoir être un discours au service du pouvoir (du pouvoir en place ou de ceux qui ambitionnent d’y accéder). On pourrait donc remercier Morland de fournir un indice supplémentaire de la nature non idéologique de l’anarchisme.
    L’incohérence qu’il désigne est éliminée une fois que l’on réalise que l’anarchisme n’envisage pas l’anarchie comme un ordre social parfait indépassable. Cette dernière idée est en fait directement opposée aux idées fondatrices de l’anarchisme. Pour preuve, ce commentaire de l’anarcho-syndicaliste allemand Rudolf Rocker (1873-1958) : L’anarchisme n’est pas la solution brevetée de tous les problèmes humains, ce n’est pas le pays d’Utopie d’un ordre social parfait (comme on l’a si souvent appelé), puisque, par principe, il rejette tout schéma et tout concept absolus. Il ne croit pas à une vérité absolue ou à des buts finaux précis du développement humain, mais à une perfectibilité illimitée des formes sociales et des conditions de vie de l’homme, qui s’efforcent toujours à de plus hautes formes d’expression. On ne peut pour cette raison leur assigner de termes précis ni leur fixer de but arrêté. Le plus grand mal de toute forme de pouvoir est (…) de toujours essayer d’imposer à la riche diversité de la vie sociale des formes précises et de l’ajuster à  des règles particulières.
    Pour les anarchistes, l’utopie n’est pas un projet social immuable et indépassable, un contrat déterminé avec l’avenir, c’est pour eux le rappel constant du caractère inacceptable de toutes les oppressions présentes alors qu’un autre futur (et donc aussi un autre présent) est possible. Les utopies habitant leur imaginaire constituent les repères indispensables à la construction des alternatives qu’ils tentent de bâtir ici et maintenant.

    … ou indéterminée ?

    Que ce soit encore Paul Goodman [La nature humaine existe et l’une de ses caractéristiques est de sans cesse se faire et se refaire différemment] ou Oscar Wilde (1854-1900) [Il n’existe qu’une certitude définitive sur la nature humaine, elle est changeante], pour ne citer qu’eux, on peut affirmer que les penseurs anarchistes s’accordent unanimement à dire que la nature humaine évolue au cours du temps (du fait de sa contextualité) et il doit donc en être de même pour les principes qui organisent la société. La remarque de Morland sur le fait que l’anarchisme n’apporte pas de réponse définitive sur la nature humaine est justifiée mais elle manque sa cible car l’anarchisme n’a pas pour but de se baser sur une telle réponse pour élaborer ce qui serait une ordre social optimal immuable. Au contraire, pour l’anarchisme, les systèmes qui échouent sont ceux qui misent sur la permanence de la nature humaine plutôt que sur son évolution et son développement. Dès lors, il ne peut y avoir de principe social indépassable pour les anarchistes, la nature humaine et l’organisation sociale sont indissociablement liées et, toutes deux, perfectibles. Le plus grand crime de l’État est, précisément, d’instituer l’autorité et la violence comme fondements de l’organisation sociale, et de priver, par là même, la société de la possibilité de construire un monde meilleur. L’État fige l’imperfection sociale en l’élevant au rang de principe indépassable. La responsabilité dont William Godwin (1756-1836), par exemple, chargeait les gouvernants n’est pas d’avoir introduit le mal où il n’existait point, mais de l’entretenir et de le renforcer en lui donnant une substance et une permanence politique.
    Dave Morland a donc bien raison d’affirmer que la conception pessimiste de la nature humaine des anarchistes proscrit la possibilité d’une société harmonieuse, parfaite, sans aucun conflit, seulement là n’est pas le problème. Il ne s’agit pas de prétendre éliminer toute forme de conflit au sein de la société (utopie totalitaire s’il en est)  mais bien de savoir comment la société compte assumer et gérer les conflits qui surgiront immanquablement. Répétons encore une fois que l’anarchisme ne prétend en effet pas qu’une société parfaite soit possible, il considére plutôt que toute société humaine est perfectible, en se basant sur sa vision contextualiste de la nature humaine (si on change les structures sociales, l’homme et la société peuvent aussi changer) ainsi que sur le versant optimiste et sociable de sa conception universaliste de la nature humaine (comme chez Kropotkine et Malatesta).
    La conception anarchiste de la nature humaine est bien duale, multiple, indéterminée (comme le souligne avec justesse Morland), c’est-à-dire, en quelque sorte, ouverte, libre. Quoi de plus naturel puisque l’anarchisme n’est pas une idéologie figée à vocation totalisante. Il est peut-être plus approprié de le voir comme une méthode, une recherche éthique sur les moyens et la fin, visant à améliorer la société actuelle, quelle qu’elle soit, pour qu’elle permette un développement toujours plus libre des individus qui la composent.
    Cette indétermination fondamentale de la conception fondamentale de la nature humaine peut être interprétée comme une forme de prudence et de scepticisme méthodologique, plus proches de la démarche scientifique que certaines théories sociales révolutionnaires concurrentes se proclamant elle-même « scientifiques ». Plus précisément, de nombreux scientifiques anarchistes, comme le linguiste Noam Chomsky, considèrent que la nature humaine existe réellement, et qu’il est dès lors possible de l’analyser par l’expérience et l’usage de la raison, seulement notre connaissance actuelle en est extrêmement restreinte, ce qui doit justement nous conduire à la plus extrême prudence vis-à-vis de toute utopie totalisante se basant sur une prétendue connaissance bien déterminée de celle-ci.

    L’Anarchie, une utopie ambigüe ?

    L’idée que la conception anarchiste de la nature humaine est incompatible avec l’idée d’une société harmonieuse parfaite et ultime est très importante et n’est pas toujours soulignée avec assez d’insistance, ce qui fut parfois source de confusion dans le mouvement libertaire lui-même, au point que l’Anarchie court toujours le risque éventuel de remplacer l’État dans son rôle de principe indépassable. Pour illustrer cette idée, le roman de science-fiction Les dépossédés de la féministe américaine Ursula Le Guin est tout à fait admirable.
    Ce roman met en scène deux sociétés vivant sur des planètes séparées, Urras et Anarres, dans un lointain système solaire. La société sur Urras possède un système capitaliste patriarcal très prospère économiquement (comparable aux USA actuels, avec le racisme en moins). Celle résidant sur la lune Anarres c’est une société anarcho-communiste (grandement inspirée des idées de Kropotkine et de Goodman) issue de l’exode du mouvement anarcho-syndicaliste de l’autre planète Urras. Ces 2 sociétés ont rompu tout contact sauf pour un convoi de marchandise de temps en temps.
    Le fonctionnement de la société communiste libertaire est décrit de manière élaborée et crédible car imparfait. Ce n’est pas le lieu pour en faire une description détaillée, disons seulement qu’un des points examinés par Ursula Le Guin est que malgré l’absence formelle de coercition ou d’autorité, des formes de pouvoir et d’autorité sont réapparues sur Anarres, contre toute volonté délibérée des habitants, sans même que la majorité d’entre eux ne s’en rendent compte ou ne veuillent l’admettre. Leur société repose sur le postulat, qu’on trouve dans les utopies anarchistes, que la contrainte pourra être remplacée par la pression intériorisée de la conscience sociale. Son inflation, avec les effets de paralysie et de pouvoir qu’elle entraîne est une des lignes de force du roman. L’obéissance aux lois sous la contrainte d’un système répressif étatique, a été remplacée sur Anarres par la peur d’être non-conforme, d’« égotiser » comme disent les Odoniens, les habitants d’Anarres. Leur isolement volontaire est également responsable de sa sclérose ; en se fermant au Vieux Monde, en se repliant sur ses propres principes sans les remettre jamais plus en question, elle s’est interdit la possibilité d’évoluer. Mais plutôt qu’une longue dissertation, voilà deux extraits qui parlent d’eux-mêmes (c’est un « contestataire » qui a la parole) :
    Nous n’avons pas de gouvernement, pas de lois, d’accord. Mais il me semble que les idées n’ont jamais été contrôlées par les lois ou les gouvernements, même sur Urras. Si elles l’avaient été, comment Odo aurait-elle développé les siennes ? Comment l’Odonisme serait-il devenu un mouvement mondial ? Les hiérarchistes ont essayé de l’écraser par la force, et ont échoué. On ne peut pas briser les idées en les réprimant. On ne peut les briser qu’en les ignorant. En refusant de penser, refusant de changer. Et c’est précisément ce que fait notre société ! (…)
    C’est partout sur Anarres (…) partout où une fonction une fonction demande des connaissances techniques et une institution stable. Mais cette stabilité stable ouvre la porte au désir d’autoritarisme. Durant les premières années du Peuplement, nous étions conscients de cela, nous y faisions attention. À cette époque, on faisait une distinction très nette entre administrer les choses et gouverner les gens. Et ils l’ont si bien faite que nous avons oublié que l’envie de dominer est aussi centrale dans les êtres humains que le désir de l’aide mutuelle, qu’il faut l’entretenir dans chaque individu, dans chaque nouvelle génération.
    Le roman Les dépossédés dans lequel certains pourraient voir une critique du communisme libertaire en particulier ou de l’«idéologie anarchiste » en général, semble plutôt devoir être interprété comme un plaidoyer pour la révolution permanente. Même dans une société sans État ni propriété, sans casernes ni prisons, sans patrons ni salariat, certaines formes d’Autorité risquent évidemment de (ré)apparaître, de resurgir insidueusement de notre propre nature humaine. Dès lors, on peut affirmer que même une société « libertaire » aura toujours besoin de ses « anarchistes » pour remettre en cause et secouer l’ordre établi.

    Le principe d’autorité : facteur interne de la servitude volontaire

    Du fait de l’intériorisation sociale millénaire du principe d’Autorité, le danger existe qu’il renaisse de ses cendres, c’est pourquoi le principe d’Autorité s’agitant au sein de notre propre nature humaine constitue peut-être l’ennemi principal de l’anarchisme. L’exemple le plus tragique de cette intériorisation est certainement constitué des dérives totalitaires de type fasciste qu’ont connu vers la même époque divers pays d’Europe occidentale, ainsi que la Russie. Elles trouvent leur source dans la psychologie des masses humaines subissant depuis de millénaires l’oppression du système autoritaire patriarcal, qui poussent les hommes dans certaines périodes de crise à préférer l’oppression et l’esclavage à un climat (même chimérique) de désordre et d’insécurité. Une pure analyse socio-économique, telle l’analyse Marxiste conventionnelle, ne suffit pas examiner en profondeur l’horreur fasciste car elle élimine arbitrairement toute la dimension fondamentalement irrationnelle de la nature humaine. Affirmer cela ne revient pas à nier que les régimes fascistes d’extrême-droite européens ont été la réaction préventive extrêmement violente du système capitaliste contre le danger que constituaient les aspirations sociales du puissant mouvement ouvrier. L’émergence du fascisme s’explique en effet notamment par divers facteurs socio-économiques (le spectre de la révolution russe de 1917 dans le cas de Mussolini, la crise mondiale du capitalisme de 1929 pour Hitler, etc) mais tout ceci n’explique pas l’apparition du fascisme et encore moins sa possibilité même.
    Par contre, on peut affirmer que si le fascisme a pu naître, croître, et vaincre (et simplement exister), c’est parce qu’il exprime la structure autoritaire irrationnelle de l’homme nivelé dans la foule. Un fait psychologique remarquable est que le fascisme n’est pas, comme on a tendance à le croire, un mouvement purement réactionnaire, mais il se présente comme un amalgame d’émotions révolutionnaires et de concepts sociaux réactionnaires, ce qui explique son succès au sein des masses, y compris la classe ouvrière. Définir le fascisme comme le « bras armé du Grand Capital » ne recouvre que la partie visible du fascisme, extérieure à la nature humaine, elle n’explique pas le succès de sa propagande. L’efficacité de la propagande politique ne se rattache en effet pas directement à des processus économiques mais à des structures psychologiques humaines.
    Les idéologies socialistes sont nées et se sont structurée autour d’un espace historique de deux siècles, correspondant à l’épanouissement du machinisme, de la société industrielle et du système capitaliste. Le fascisme a trouvé sa force dans la structure psychologique irrationnelle de l’homme, dans ses pulsions mystiques et sa soif d’autorité, dans la nature humaine contemporaine, fruit  de 4000 à 6000 ans (selon le psychologue Wilheim Reich) de société patriarcale autoritaire. N’oublions pas que tout ordre social produit dans la masse de ses membres les structures dont il a besoin pour parvenir à ses fins. Sans ces structures psychologiques la guerre ou le fascisme seraient impossibles.
    Tout pouvoir, même installé par la force et maintenu par la contrainte, ne peut dominer une société durablement sans la collaboration, active ou résignée, d’une partie notable de la population. C’est dans l’esprit de l’opprimé que tout pouvoir trouve d’abord sa force, plus que dans celle des armes. Rien ne paraît plus surprenant (…) que de voir la facilité avec laquelle le grand nombre est gouverné par le petit, et l’humble soumission avec laquelle les hommes sacrifient leurs sentiments et leurs penchants à ceux de leurs chefs. Au dix-huitième siècle, David Hume nous posait déjà la question de savoir quelle était la cause de cette situation paradoxale, et répondait : Ce n’est pas la force ; les sujets sont toujours les plus forts. Ce ne peut donc être que l’opinion. C’est sur l’opinion que tout gouvernement est fondé, le plus despotique et le plus militaire aussi bien que le plus populaire et le plus libre.
    L’intériorisation sociale du principe d’Autorité depuis des millénaires est donc peut-être l’ennemi premier de l’anarchisme, car de cette intériorisation découlent l’inertie sociale et la servitude volontaire sur lesquels reposent tout pouvoir et toute oppression. Jusqu’à présent, comme l’a fait remarquer un compagnon surréaliste, les anarchistes n’ont pas toujours cerné la puissance purement vitale, fondamentale, à laquelle ils s’attaquaient. Dans leur pureté, ils se sont voilés la face devant cette réalité et ils se sont rassurés en désignant l’ennemi sous une forme plus humaine, plus vulnérable et plus facile à montrer du doigt : la Bourgeoisie, l’Église, le Capital. Mais en réalité, le bourgeois, le curé, le financier, le milicien, le chef de cellule, le général, le policier ne possèdent pas la puissance. Ils en sont les pantins. Et la puissance trouvera toujours ses pantins. Débusquer cette puissance qui est partout, qui est en nous, est le devoir fondamental qui nous incombe.                                                                                                                                                         
        La face pessimiste de la vision universelle et contextuelle de la nature humaine des anarchistes nous rappelle que le principe d’Autorité, avant toute chose, est en chacun de nous (et dans une certaine mesure, il s’y trouve peut-être à jamais). C’est donc autant contre la domination du monde extérieur sur nous qu’il nous faut lutter que contre ces instincts qui sont en nous et qui nous poussent à succomber aux pulsions de domination ou au confort rassurant de la soumission, à notre désir de pouvoir ou à notre peur de la liberté.
    Ceci n’est néanmoins pas une exhortation à un repli sur soi, mais une invitation à un retour sur soi. Pourquoi rendre la quête libertaire individuelle exclusive, alors qu’elle est complémentaire. Il ne faut surtout pas tomber dans l’opposition combien regrettable entre anarchisme individualiste et anarchisme social. Le versant contextuel de l’anarchisme nous rappelle avec force que libération individuelle et collective sont intrinsèquement liées l’une à l’autre, comme le rappelle avec bon sens ce cher Malatesta : Entre l’homme et le mileu social, il y a une action réciproque. Les hommes font la société telle qu’elle est, et la société fait les hommes tels qu’ils sont, d’où une espèce de cercle vicieux. Pour transformer la société, il faut transformer les hommes ; et pour transformer les hommes, il faut transformer la société.

    Fin de l’Histoire et mot de la fin

    En guise de conclusion, on peut noter que l’Histoire a justifié l’évaluation anarchiste de la nature humaine en plus d’une occasion. Les anarchistes aiment à penser que l’histoire de l’Union Soviétique a justifié leurs inquiétudes à propos de l’établissement d’une dictature du prolétariat. Placer le pouvoir dans une élite révolutionnaire ou un parti avant-gardiste attesta le principe de commensurabilité entre moyens et fins (autoritaires contre libertaires), mais confirma aussi leurs suspicions que le pouvoir est une drogue à accoutumance  qui, si elle n’est pas stoppée, mettra en péril le fonctionnement convenable de n’importe quelle société.
    Sans diabolisation ni angélisme, la conception anarchiste de la nature humaine nous offre un futur ouvert à de nombreux possibles ; sans fatalisme, l’homme et son histoire seront ce que nous en ferons.
    Pour les anarchistes, il n’y a pas de fin à l’Histoire ou de stade ultime de la société (y compris une hypothétique « Anarchie »). Ils savent que ni « âge d’or du Socialisme », ni « Royaume de Dieu » n’attendent le long du sentier sinueux tracé par l’humanité hésitante.
    Néanmoins, l’Utopie, ce flambeau de l’impossible, est leur guide, indispensable à la réalisation d'un autre futur. L’Utopie n’est certainement pas pour eux un achèvement ultime, mais au contraire ce qui leur reste toujours à construire, à vivre et à réinventer…
    Le mot de la fin reviendra au poète Oscar Wilde, exilé de l’île d'Utopie :
    Une carte du monde qui ne comprendrait pas l’Utopie ne serait même pas digne d’être regardée car elle laisserait de côté le seul pays où l’Humanité vient toujours accoster. Et après y avoir accosté, l’Humanité regarde autour d’elle et, ayant aperçu un pays meilleur, reprend la mer.



    Je remercie Cocker ainsi que toute la mafia Nivelloise pour les améliorations apportées à ce texte.


    2 commentaires
  • Homosexualité & révolution par Daniel Guérin (une approche objective)

    Paru dans FRONT SOCIAL n°8

    [Daniel Guérin a été un militant communiste libertaire tentant de synthétiser marxisme et
    anarchisme. Si en tant que maoïstes nous ne sommes pas d'accord avec lui, depuis nos
    ancêtres du groupe "vive la révolution" qui produisait "ce que nous voulons: tout!", nous
    savons que la lutte des "minorités" pour leurs droits est fondamentale. Guérin, qui a
    également soutenu les prisonnierEs de la RAF, a été une figure de la scène gaie, et ce texte est très intéressant, montrant l'homophobie existant dans la "gauche" par exemple. Ce vieux texte était lié à un autre texte, plus court, intitulé "approche subjective"]

    1.Question de définition

    Commençons par mettre au point une question de vocabulaire. Que faut-il entendre par le mot homosexualité? Quel contenu doit-on donner au mot Révolution?
    Le premier de ces termes est lourd et laid. Il a été fabriqué, à la fin du XIXème siècle, par la
    sexologie germanique. Il désigne l’intérêt qu’un être humain (masculin ou féminin) porte à
    une personne du même sexe. (Je ne traiterai que de l’homosexualité masculine, connaissant mal, et pour cause, l’homosexualité féminine).

    Ceci posé, nous restons encore dans le vague. Car ce penchant peut se manifester de toutes sortes de façon: désincarné, sublimé, ou furieusement physique. Entre mâles, il peut s’adresser à des adolescents, à des hommes faits, voire à des enfants, à des minets comme à des athlètes, à des androgynes fluets ou à des hercules. Il arrive qu’il penche vers le sadisme ou vers le masochisme, qu’il raffole du cuir ou du caoutchouc, que le tente tel ou tel fétiche, qu’il soit actif ou passif ou les deux tour à tour, qu’il ait une prédilection pour les imberbes ou pour les moustachus, les barbus, que la limite d’âge de son partenaire soit plus ou moins élevée, que sa préférence aille aux dimensions du pénis ou à la dureté des muscles, qu’il affectionne la nudité ou préfère l’accoutrement et, dans ce dernier cas, les frusques civiles ou l’uniforme, qu’il pratique la fidélité dans le couple ou le coup de foudre pour le premier venu, ou encore les deux à la fois.

    Mais ces nuances ne sont relativement que vétilles. Beaucoup plus importante est la
    différence entre l’homosexuel exclusif et le bisexuel. Le mot homosexualité ne devrait-il donc cerner qu’une minorité d’individus que les hasards de la vie, ou la répétition pavlovienne, ou encore le complexe de castration ont accoutumé à se détourner du sexe féminin? C’est sans doute le verdict de la morale bourgeoise et chrétienne qui a conféré son caractère extensif et péjoratif à cette manière d’aimer. Le mot devrait tomber en désuétude au fur et à mesure que disparaîtraient les lois homophobes, les préjugés à l’égard de la chose, enfin les foudres d’une Église qui s’obstine d’autant plus à vitupérer contre ce penchant que nombre de ses prêtres - et pour cause - s’y adonnent ou tentent de s’en défendre. Mais nous verrons plus loin que la société bourgeoise, fondée sur la famille, ne renoncera pas si facilement à l’un de ses derniers remparts.

    Soupesons maintenant le mot Révolution. Le terme a été galvaudé. Jusqu’au fascisme qui a osé se prétendre " révolutionnaire ". N’importe quel tyranneau de pays sous-développé a le front de se targuer d’un " Conseil de la révolution ". Quant au bloc des pays de l’Est, qui exercent une dictature impitoyable sur leur prolétariat et commettent l’imposture de nommer " socialisme " leur capitalisme d’État, quant aux partis dits " communistes " qui se font les instruments serviles d’un empire totalitaire, ils ne sauraient se faire passer pour révolutionnaires.

    Mais le mot Révolution ne doit pas être banni pour autant. Il conserve un sens historique précis et irréfutable. Il désigne le soulèvement des masses laborieuses opprimées et exploitées séculairement et leur effort d’auto-affranchissement, en même temps qu’il marque la désaliénation de chaque individu. D’où le rapport dialectique à établir entre les mots homosexualité et Révolution. Le présent cahier s’y efforcera.

    2. Sexualité et homosexualité

    Pour une claire et exacte compréhension du sujet que nous abordons maintenant, il faut se mettre bien dans la tête que l’homosexualité n’est pas un phénomène à part, en quelque sorte spécialisé, mais une simple variante d’une immense propriété de la nature animale et humaine: la sexualité. Elle ne peut donc être comprise et décrite qu’à l’aide d’une investigation globale sur le fonctionnement sexuel. Dans son rapport avec la Révolution, c’est moins de l’homosexualité qu’il s’agit, que de la sexualité tout court, de ce que Freud désigne sous le vocable de libido. Le problème qui se pose à nous est donc celui de la compatibilité entre le libre exercice de l’instinct sexuel et les contingences, les exigences de la lutte révolutionnaire. Baiser beaucoup, serait-ce nuire à l’action révolutionnaire ou au contraire l’exalter?

    Nous nous trouvons ainsi projetés au coeur d’un vieux débat entre militants révolutionnaires. Les uns, comme Robespierre, comme Proudhon, comme Lénine, fondent l’efficacité révolutionnaire sur la " vertu ", sur la continence et prétendent que l’émission trop fréquente de sperme affaiblit, émascule la combativité des contestataires de l’ordre bourgeois. Si nous voulions tirer à la ligne, nous pourrions multiplier les risibles citations de ces farouches gardiens des bonnes moeurs, jusqu’à supputer qu’ils seraient peu doués sexuellement ou qu’il refouleraient d’aberrante façon leurs appétits charnels.

    A leur encontre, d’autres révolutionnaires soutiennent que l’attrait de la volupté n’affadit nullement l’énergie du combattant révolutionnaire mais que bien au contraire l’orgasme va de pair avec la furia militante. Tel a été le point de vue affiché publiquement sur les murs de la Sorbonne par la juvénilité luxurieuse de mai 1968. Bien entendu, il s’agit ici, dans une certaine mesure, de cas individuels, le potentiel sexuel variant d’un être à l’autre, de zéro à l’infini et certains échauffés étant vidés plus vite que d’autres. Tout est également question de proportion et de mesure.

    S’amollir dans les délices de Capoue d’une débauche débridée n’est pas, de toute évidence, la meilleure préparation à l’affrontement révolutionnaire. En sens contraire, une trop longue abstention des rapports physiques peut créer un état de tension nerveuse plus ou moins paralysante, donc peu propice aux audaces militantes. Ici la Révolution et le sport présentent des points communs. Un boxeur, un athlète, au sortit d’une nuit prolongée d’amour, ne sont guère aptes à des uppercuts précis ou à des records chronométrés. En revanche, un excès de chaste surentraînement peut faire du champion une lavette. Les managers le savent fort bien. Que les managers de la lutte sociale veuillent bien s’en inspirer.

    L’homosexualité reproduit les mêmes schèmes. Elle n’a jamais nui, quoi qu’en puissent dire certains tartufes de la lutte de classes, à l’agressivité révolutionnaire, à condition de ne pas verser dans l’excès, dans les multiplicités de la drague. Si elle est objet de certaines réticences de la part de quelques " guides " autoproclamés du prolétariat, c’est pour une tout autre raison. Ils craignent que la dissidence sexuelle, si elle se fait ostensible, ne discrédite leurs militants aux yeux des homophobes, voire qu’elle les rende passibles de chantages et autres avanies.

    Mais ici nous mettons les pieds dans un autre domaine, celui du préjugé, du " tabou ", qui
    frappe encore aujourd’hui, malgré les progrès accomplis, l’ensemble des homosexuels.

    3.Un cas d’espèce

    Je ne saurais taire que dans ma recherche " objective " des rapports pouvant s’établir entre
    homosexualité et Révolution figure une part d’expérience personnelle. Lors de mon entrée
    dans la lutte sociale, je me trouvais être à la fois homosexuel et révolutionnaire, sans
    d’ailleurs pouvoir distinguer nettement quelle pouvait être la part de l’intellect (lectures,
    réflexions) et celle du sensible (attraction physique vers la classe ouvrière, révolte, rejet de
    mon ancien milieu bourgeois). Toujours est-il que pendant de longues années je me suis senti comme coupé en deux, exprimant à voix haute mes nouvelles convictions militantes et, par force, me sentant contraint de cacher mes penchants intimes. Les extraits d’écrits divers que l’on trouvera dans la seconde partie du présent Cahier relatent, je crois, très exactement, cette dichotomie.

    Cruelle, car je suis par nature épris de franchise et extraverti. Je garde difficilement un secret. Je suis même bavard. Me taire, me renfermer m’est pénible. Avec des camarades à qui je portais de l’amitié et avec lesquels je me trouvais en confiance, il me fallait trop souvent me mordre la lèvre pour ne pas m’aventurer dans une discussion sur la sexualité, encore moins défendre, même d’une façon impersonnelle, une version non orthodoxe de l’amour.

    Il m’a fallu attendre jusqu’en mai 68, c’est-à-dire alors que j’avais dépassé la soixantaine,
    pour être délivré de cette lourde et quotidienne cachotterie. Et ce n’est que plus tard encore qu’il m’a été donné par hasard de découvrir que tel compagnon de lutte révolutionnaire de mes débuts dans le mouvement, ne se complaisait qu’avec des garçons, avec ses propres élèves, s’il était enseignant, avec de sémillants " ados " s’il gambillait érotiquement avec eux aux week-ends de la revue Arcadie.

    Au surplus, ma venue aux idées révolutionnaires avait été, pour une part plus ou moins large, le produit de mon homosexualité, qui avait fait de moi, de très bonne heure, un affranchi, un asocial, un révolté. Dans mes essais autobiographiques, j’ai rapporté que mes convictions n’avaient pas tant été puisées dans les livres et les journaux révolutionnaires, bien que j’en eusse absorbé des quantités énormes, que dans le contact physique, vestimentaire, fraternel, pour ne pas dire spirituel, dans la fréquentation des cadres de vie de la classe prolétaire. J’ai appris et découvert bien davantage chez tel marchand de vélos, avec sa clientèle de loubards, dans telle salle de boxe et de lutte libre du quartier de Ménilmontant. J’ai échangé plus de libres et enrichissants propos dans l’arrière-boutique fumeuse de tel petit " resto " ouvrier, peuplé de célibataires endurcis, que dans les appartements cossus des quelques anciens condisciples que je m’étais forcé de continuer à fréquenter.

    J’ai retrouvé dans les cris de révolte de Max Stirner, lorsque bien plus tard m’est tombé sous la main L’Unique et sa propriété, des fantasmes homosexuels proches de ce qu’avaient été les miens. Il est à noter, pour ne rien omettre de mon parcours de toute une vie, que jamais, à aucun moment, de quelque façon que ce soit, l’intensité, la multiplicité, la frénésie de mes aventures homosexuelles n’ont prévalu sur mon intense activité militante en vue de changer le monde, n’ont occulté ma détermination, mon obstination révolutionnaires. Je le dis, non pour me vanter, mais parce que c’est la stricte vérité. Par ailleurs cette concentration sur ce qui a été pour moi l’essentiel ne m’a pas empêché, bien sûr, de boire goulûment à d’autres sources, de me griser de musique, de poésie, d’arts plastiques, de paysages et de voyages, bienfaisantes diversions qui détendent l’esprit pour rendre plus apte ensuite, mieux disposé à poursuivre la lutte militante.

    Dois-je ajouter, enfin, pour détromper les malveillants qui mettraient en doute ma sincérité révolutionnaire - du seul fait que me fascinent les atours des jeunes ouvriers - que d’autres jeunes hommes, non moins attrayants, n’ont influencé en rien mon orientation sociale. Ainsi les charmes des jeunes soldats ne m’ont pas rendu militariste mais, tout au contraire, antimilitariste. De même, la virilité, le harnachement des jeunes nazis, auxquels, certes, je n’ai pas été insensible, n’ont pas fait de moi un fasciste, mais, bien plutôt, un antifasciste intraitable.

    L’effet produit sur moi par les jeunes travailleurs a été, non pas simplement, de les avoir
    désirés mais qu’ils m’aient ouvert la perspective illimitée de la lutte de classes. Ce n’est pas seulement le contact avec la jeunesse laborieuse qui a fait de moi un révolté. En tant qu’homosexuel, j’ai été l’objet d’humiliations et d’outrages ineffaçables. Quelques exemples: on traduisit devant le tribunal correctionnel d’Aix-en-Provence un éminent professeur de philosophie, grand ami du génial bisexuel que fut Gérard Philippe. Indigné, j’écrivis au procureur de la République que les vrais coupables en la matière étaient ceux qui édictent des lois antisexuelles. L’inculpé écopa deux ans de prison ferme. Sur quoi il m’écrivit tristement que ma lettre, lue à l’audience, avait contribué à alourdir la peine.

    Je me trouvais par hasard non loin de l’entrée des Chantiers de construction navale de la Ciotat lorsque j’ai été soudainement témoin d’une charge policière contre des manifestants, venus avec leurs gosses afin de protester contre le licenciement dont ils venaient d’être l’objet pour activité syndicale. Sommé d’évacuer la chaussée, me voilà bousculé par les flics, que je traite de " garde-chiourmes ". Pour ce mot, on me traduit devant le tribunal correctionnel de Marseille et l’un des argousins, dépêché tout exprès par le commissaire de police ciotaden, fait passer aux magistrats un morceau de papier où l’on m’accuse de voiturer des " petits jeunes ", ce que j’avais fait, mais en toute innocence. Ce " délit " me vaut une amende salée.

    Une autre fois, je suis convoqué, avec ma secrétaire, chez le maire de la Ciotat. On m’en veut pour avoir conseillé aux membres du syndicat agricole, dont je faisais alors partie, de se rendre en délégation à la mairie pour se plaindre de promesses non tenues quant aux
    fournitures d’eau aux agriculteurs. Le maire s’exprime, devant ma collaboratrice, en ces
    termes: " Monsieur Guérin, que vous fassiez l’amour avec un marin, un para, un légionnaire, eh bien, la municipalité s’en fout, mais que vous nous enquiquiniez avec des histoires de flotte, çà, non! " Ma pauvre secrétaire était, comme on dit, dans ses petits souliers. Quant à moi, je serrais les poings de rage.

    La maman d’un jeune joueur nautique à qui j’avais adressé une lettre de fraternelle sympathie crut devoir téléphoner à ma collaboratrice: " Dites à monsieur Guérin que nous ne mangeons pas de ce pain-là ". La muflerie des homophobes ne connaît pas de bornes. Elle est génératrice, oui, de révolte. La révolte est l’école primaire de la Révolution.

    4. Au coeur du sujet

    J’ai toujours nourri une sainte horreur pour le pervers, le cynique, le provocant en matière
    sexuelle. La lecture du marquis de Sade, malgré ses audaces tellement en avance sur son
    temps, n’a cessé de me répugner, dans la mesure où elle tend à avilir, à humilier, à rabaisser l’homme et donc à souiller la sexualité comme l’homosexualité. Le film qu’en a tiré Pasolini m’a été insoutenable et j’ai dû m’enfuir de la salle de projection. De même, j’ai quitté en plein spectacle une représentation de la pièce de Sartre, où trois épaves, dans un enfer imaginaire, évoquent les saloperies qu’ils ont commises au cours de leur vie terrestre.

    En revanche, j’ai vibré à l’unisson avec le génial bonhomme Fourier, lorsqu’il ennoblit et
    sacralise tous les actes charnels, y compris ceux qu’il qualifie d’" ambigus ", car ils font, selon lui, partie intégrante du concept d’Harmonie. Et, du même coup, j’ai maudit le bouquin récent d’un jeune loup de la plume, qui tente de déshonorer l’auteur du Nouveau monde amoureux en essayant de le faire passer pour un vulgaire débauché.

    J’en arrive maintenant au coeur de mon sujet. A mes yeux, le préjugé homophobe, aux traits hideux, ne sera pas seulement contrecarré par des moyens que je qualifierais de
    " réformistes ", par la persuasion, par des concessions à l’adversaire d’hétéro, mais il ne
    pourra être définitivement extirpé des consciences, tout comme d’ailleurs le préjugé racial, que par une révolution soci ale anti-autoritaire. En effet, la bourgeoisie, malgré le masque libéral dont elle s’affuble, a trop besoin, aux fins de perpétuer sa domination, des valeurs domestiques telles que la famille, pierre angulaire de l’ordre social, elle ne peut se priver de l’adjuvant que lui assurent d’une part, la glorification du lien conjugal, le culte de la procréation, d’autre part, le soutien qui lui apportent les Églises, adversaires obstinés de
    l’amour libre et de l’homosexualité (ainsi les invectives du pape et de certains évêques).

    Jamais la bourgeoisie dans son ensemble de lèvera tout à fait l’interdit contre les dissidences sexuelles. Un gigantesque coup de balai sera donc indispensable pour achever de libérer l’homme en général (mot générique qui englobe les deux sexes). La société bourgeoise est coupable d’avoir porté à excès la différenciation entre le masculin et le féminin. Elle s’est complue à rabaisser la femme au rang de poupée, de coquette, d’objet sexuel, de pin-up girl, tandis qu’elle accentuait parallèlement les traits antagoniques, " machistes ", vaniteux, mufles, tyranniques des mâles.

    La mutation profonde des moeurs, en cours de nos jours, l’essor des mouvements féministes et homosexuels, fort heureusement, réduit déjà l’écart entre les deux sexes, masculinisant la femme, féminisant l’homme, les amenant à se rassembler jusque dans la façon de se vêtir et dans le comportement. Cependant ce progrès demeure limité à certaines couches sociales et à certains espaces géographiques. Mais on est encore loin d’une symbiose que seule, semble-til, la Révolution sociale, de par sa fonction égalisatrice et réconciliatrice, pourrait parachever.

    Le drame est que le déclin de l’authentique socialisme, la prospérité temporaire de ses
    déviations social-démocrates et post-staliniennes, l’échec répété des tentatives de subversion sociale, ont enlevé une bonne part de se crédibilité à la perspective du " Grand Soir ". Par ailleurs, l’émancipation récente, la commercialisation de l’homosexualité, la poursuite superficielle du plaisir pour le plaisir ont engendré toute une génération d’éphèbes " gays ", foncièrement apolitiques, raffolant de gadgets stimulants, frivoles, inconsistants, inaptes à toute réflexion profonde, incultes, tout juste bons pour une " drague " au jours le jour, pourris par une presse spécialisée et la multiplicité des lieux de rencontre, des petites annonces libidineuses, en un mot à cent lieux de toute lutte de classes - même si leur bourse est dégarnie. Lors d’une algarade toute récente entre journalistes de cet acabit, les moins pollués par cette récupération capitaliste de l’homosexualité ont été injurieusement traités de " gauchistes " par leurs adversaires.

    Une autre cause de la défiance de cette jeunesse à l’égard de toute option révolutionnaire est le fait dramatique que, dans les pays pseudos-révolutionnaires de l’Est et de Cuba, les
    homosexuels sont pourchassés, pénalisés plus durement que dans les pays capitalistes. La raison en est que l’homosexuel, qu’il le sache et le veuille ou non, est potentiellement un asocial, donc un virtuel subversif. Et, comme ces régimes totalitaires se sont consolidés en ressuscitant les valeurs familiales traditionnelles, l’amoureux des garçons y est considéré comme un danger social. Au cours de brefs séjours en Roumanie et à Cuba, j’ai pu vérifier moi-même la sorte de terreur homophobe dans laquelle croupit une jeunesse ardente, et qui ne demanderait pas mieux que goûter au fruit défendu.

    Les persécutions dont sont victimes les homosexuels dans les pays dits socialistes ne sont nullement la preuve d’une incompatibilité entre homosexualité et Révolution. Car,
    précisément, ces pays où sévit une sorte de capitalisme d’État, reposant sur une terreur
    policière omniprésente, n’ont de socialiste qu’une étiquette grossièrement mensongère. Les authentiques libertaires respectent la liberté des homosexuels comme toutes les autres formes de liberté, car autrement ils se démentiraient eux-mêmes. Durant les premières années de la Révolution russe, alors qu’elle était encore, dans une certaine mesure, l’émanation du prolétariat, l’homosexuel y avait droit de cité.

    Bien plutôt dans le temps, en 1793, Chaumette, le procureur général de la Commune parisienne, elle-même expression de l’avant-garde populaire, ne se gênait pas pour aimer les garçons et aucun sans-culotte ne s’immisçait dans sa vie privée. Saint-Just, Camille
    Desmoulins n’étaient pas qu’hétérosexuels et la fidélité que le premier manifesta à
    Robespierre, jusqu’à accepter d’être guillotiné avec lui, semble bien avoir été une forme
    d’homosexualité sublimée. Dans ma jeunesse, le service m’était fait du journal l’En-dehors, organe de l’anarchiste individualiste E. Armand, et l’homosexualité y était regardée comme une forme licite d’amour libre.

    Depuis un petit nombre d’années, la presse d’avant-garde, jadis plus que réticente, ouvre ses colonnes aux homosexuels et lesbiennes; d’ailleurs son hospitalité intermittente n’est pas entièrement désintéressée, car elle y a repéré un moyen de recruter dans les rangs des dissidents sexuels. Bien entendu, il n’est pas considéré comme indispensable d’avoir des penchants homosexuels pour être révolutionnaire, de même que l’on attend pas d’un révolutionnaire qu’il soit homosexuel.

    5. Homosexualité et contre-révolution

    Ce serait sous-informer le lecteur que de lui celer le revers de la médaille. Beaucoup
    d’homosexuels, issus des classes privilégiées, professent des opinions contre-révolutionnaires. Ils s’assurent ainsi pour leurs escapades érotiques la tolérance, voire la protection du pouvoir. Ils s’arrangent pour échapper, de par leur statut social ou leur renom culturel, aux persécutions homophobes. Leur fortune leur permet de s’approvisionner sans risque ni peine en chair fraîche. D’ailleurs on ne devrait pas trop leur en vouloir puisque l’âge ou un physique médiocre leur interdisent les conquêtes masculines gratuites.

    Mais combien déplaisante est la conduite de tels grands couturiers, de tels chorégraphes, de tels cinéastes, de tels traiteurs de luxe, de tels vétérans de l’aéronautique, de tels fleurons du Paris nocturne qui s’entourent d’un sérail de garçons, tout en versant aux caisses électorales des partis de droite. Trop souvent ils ont tendance à considérer comme du bétail - voire à faire disparaître - les beaux gosses qui ont été les délices de leurs nuits. Si d’aventure, l’un d’eux verse dans la délinquance, pour tenter de rivaliser avec leurs gros sous, ils n’esquisseront pas le moindre geste pour le tirer d’affaire et on les entendra maugréer d’avoir eu des relations trop compromettantes pour leur standing social.

    Avoués, cachés ou refoulés, des écrivains, comme le poète Robert de Montesquiou-Fezensac (modèle du baron de Charlus), Pierre Loti, Abel Hermant, Jacques de Lacretelle, Marcel Jouhandeau, Henri de Montherlant, Julien Green, Roger Peyrefitte, des politiciens comme les anciens ministres Abel Bonnard, Louis Jacquinot, Roger Frey, des maréchaux comme Lyautey et de Lattre de Tassigny, des philosophes comme Gabriel Marcel, des historiens comme Pierre Gaxotte et Philippe Erlanger ont été, ou sont, des homosexuels de droite.

    Bien qu’un peu plus ouverts politiquement: Marcel Proust, Jean Cocteau, François Mauriac. Condamnable, au surplus, est l’utilisation du pouvoir pour contraindre les éphèbes à se prêter à des pratiques homosexuelles. Les historiens latins ont glosé sur l’empereur Héliogabale qui, faisant recruter par ses émissaires le mâle le mieux " monté " de l’Empire, sans toujours obtenir l’érection attendue, ordonna sa mise à mort et la confiscation des somptueux cadeaux dont il l’avait comblé.

    Des abus odieux ont été imaginé en captivité par le cerveau frustré du marquis de Sade et mis en images dans le dernier film de Pier-Paolo Pasolini, aussi fidèle à l’original que répugnant. Quand à " Ludwig ", le roi Louis II de Bavière, on ne sait trop s’il exerçait son absolutisme sur les jeunes et beaux palefreniers qu’il faisait danser nu devant lui ou s’il éprouvait à leur égard des sentiments fraternels, transgressant ainsi les barrières de classes. Pour son plus récent biographe, Jean des Cars, les rumeurs répandues auraient été contradictoires. Selon les unes, le souverain était toujours soucieux de la santé de ses valets et il aurait ressenti " un grand bonheur " dans l’intimité des paysans, bûcherons, montagnards qui participaient à ses extravagances érotiques. Selon les autres, il aurait fait fouetter et marquer au fer rouge les domestiques placés comme espions par le premier ministre bavarois. Il aurait fait promener sur un âne un laquais puni et édifier une mini-Bastille pour la torture des gens. Dans la plus favorable des hypothèses, ce despote ne conjuguait pas homosexualité et Révolution.

    Soulignons encore que plus d’un homophobe intolérant et agressif n’est autre qu’un
    homosexuel qui a refoulé péniblement ses penchants naturels et envie sourdement ceux qui ont choisi d’y donner libre cours. On sait par le témoignage de leurs propres épouses
    qu’André Breton, pape du surréalisme, et Wilhelm Reich, psychanalyse marxiste, encourageaient toutes les libertés sexuelles, à l’exception d’une homosexualité qu’ils
    s’interdisaient. Il est enfin des homosexuels, qui, prenant de l’âge et de la bouteille, confortablement mariés, comblés d’honneurs académico-politiques, s’efforcent de faire oublier les frasques de leur folle jeunesse (tout en poursuivant en catimini la chasse aux garçons). L’un d’eux, apprenant que j’allais rédiger mes Mémoires, se fit conduire dare-dare à l’autre bout de l’hexagone, pour s’assurer qu’il ne figurerait pas dans la galerie de mes érotiques souvenirs.

    Plus tard, il me semoncera pour avoir, à défaut des siennes, évoqué avec une émotion complice, les préférences amoureuses de mon père. Un histrion sur le retour dissimule et transpose son envie des garçons - qui le fait frémir d’une sainte horreur - en s’exhibant avec Lolita et encore Lolita. Sa gesticulation chafouine avait fait naguère caricaturer Léon Blum par l’impitoyable Sennep. Mais aurait-il aimé qu’on lui rappelât qu’à Normale Sup il avait eu des ennuis pour incartade homosexuelle et que, bien plus tard, alangui sir sa couche, fagoté d’un pyjama mauve, tacheté d’or, il accueillait affectueusement de jeunes néophytes? Au demeurant, le prestigieux enjôleur de la S.F.I.O. ne se souciera ni de faire la Révolution, ni d’aider les homosexuels à s’affranchir.

    Jean Lacouture, quand il contera à sa manière la vie des grands hommes, Blum et Mauriac, gommera soigneusement ce qui fit de ces métis de l’amour des êtres pleinement humains. L’hypocrisie recouvre d’un brouillard persistant les honteux de l’homosexualité.
    Mais ne sommes-nous pas impitoyable, peut-être même injuste, pour ces pleutres, nous
    objectent les indulgents et les non-concernés? Ceux à qui nous nous en prenons, ne
    pourraient-ils pas invoquer des circonstances atténuantes, l’âge, le milieu social, familial,
    professionnel, le besoin d’une compagne et la paternité, la lourdeur d’un tabou millénaire qui les, qui nous écrase? N’auraient-ils pas droit, comme tout humain, à une certaine marge de tolérance, à un éventail de discrète bisexualité? Les rapports hétérosexuels ne sont-ils pas, trop souvent, incompatibles avec la publicité des amours garçonnières? Ne serait-ce pas la présente société bourgeoise, avec ses préjugés et ses menteries, qui les rend aussi lâches?

    Sans doute. Pourtant ne devraient-ils pas admettre par eux-mêmes qu’en se calfeutrant ainsi dans un silence timoré, ils confortent, ils décuplent ce tabou dont ils sont eux aussi les victimes, dans la mesure où il les châtre, les rétrécit, les aliène? Un tabou que, pour la légitime accession au bonheur des maudits, il faudrait, bien plutôt, briser. Ne serait-ce que pour rendre à nos frères persécutés, les homosexuels à part entière, la joie de vivre, la fierté d’être, ne devrions-nous pas nous montrer dur, très dur pour les égoïstes, les inconscients qui se laissent encore intimider par le " qu’en dira-t-on "?

    6. Des progrès accomplis

    Une meilleure connaissance des contemporains renommés,, soit qu’ils ne crient pas sur les toits leurs penchants intimes, soit qu’ils les assument publiquement, a réhabilité de nos jours les homosexuels anonymes, car des goûts partagés par tant de célébrités immunisent les moins biens lotis. Tel est le cas de Marcel Proust, André Gide, Roger Martin du Gard, Henri de Montherlant, Marcel Jouhandeau, René Crevel, Aragon, François Mauriac, le débonnaire pape Jean XXIII, les philosophes Michel Foucault et Roland Barthes, plus récemment encore Jean- Louis Bory, Yves Navarre, Dominique Fernandez (dans omettre Marcel Carné et Jean Marais).

    Plus efficace encore est l’héritage culturel du passé. Une manière d’aimer vantée par Socrate, Platon, Plutarque, Virgile, par le gentilhomme anonyme qui acheta le nom du petit acteur William Shakespeare pour signer ses immortels sonnets uraniens et sa prodigieuse moisson théâtrale, par les génies des arts plastiques Michel-Ange et Léonard de Vinci, par les compositeurs Tchaïkovsky, Maurice Ravel et Francis Poulenc, par le peintre Géricault, par Paul Verlaine et Arthur Rimbaud, par le très grand poète américain Walt Whitman, et j’en passe, rassurent l’humble amateur de garçons sur ce qu’il avait cru être sa singularité.

    La révolution de Mai 68 a achevé de conférer droit de cité à l’homosexualité, validée jusque
    dans la cour de la Sorbonne. Les prolongements de cette mutation historique se manifestent jusqu’à aujourd’hui. Feu le Front homosexuel d’action révolutionnaire (F.H.A.R.) et, plus récemment, le G.L.H.P.Q. (Groupe de libération homosexuelle politique et quotidien) ont scellé le rapprochement entre homosexualité et Révolution. Mais il faut se garder de chanter victoire trop haut et trop vite. D’autres dangers guettent la mouvance homosexuelle: sa commercialisation à outrance, ses excès sur la place publique, parfois même ses inutiles provocations, la formation d’un vaste ghetto, aux rites sectaires, qui va à contre-sens du décloisonnement social, de l’universalité bisexuelle.

    Sur le plan médical, le préjugé anti-homosexuel est ravivé par la propagation d’un fléau
    nouveau, le SIDA, qui frapperait prioritairement les homosexuels et certains drogués à
    drogues dures. La contagion serait le résultat, soit de l’acte sexuel avec des partenaires
    multiples, soit de l’usage de la seringue par les héroïnomanes. (Pourquoi cette multiplicité des partenaires homosexuels? Entre autres ,parce qu’il serait, malgré la licence accrue des rapports hétérosexuels et en dépit du tabou qui pèse encore sur les relations homosexuelles, plus expéditif de " lever " un garçon qu’une fille). Dans un cas sur deux, le mal semble être mortel, à plus ou moins longue échéance. L’affection, supposée d’origine virale, est encore mal connue.

    Même s’il n’y avait pas lieu d’attribuer aux mises en garde prodiguées par la médecine et les médias des intentions malignes, des arrière-pensées homophobes, il n’en reste pas moins qu’elles pourraient avoir des effets dissuasifs, attentatoires à la pleine liberté amoureuse, revendiquée et conquise par la jeunesse homosexuelle. Comme on le constate aujourd’hui aux États-Unis, un brutal retour de flamme pourrait succéder à l’actuelle permissivité. Et d’autant plus aisément que cette régression serait accompagnée sur le plan politique par un retour en force de l’extrême-droite. En France, l’odieux amendement Mirguet, qui voulait faire passer l’homosexualité pour un
    " fléau social ", pourrait -qui sait? - resurgir des cartons parlementeurs. Ne cessons pas d’être sur nos gardes.

    7. En guise de conclusion

    Concluons en résumant. Homosexualité et Révolution, si elles ne sont nullement
    incompatibles, proviennent de prémisses totalement différentes. La première est une version naturelle mais particulière, minoritaire bien que numériquement non négligeable, de la fonction sexuelle, variable selon les latitudes et suivant le cas, exclusive ou partielle,
    permanente ou occasionnelle. La seconde est le produit de l’injustice sociale universelle, de l’oppression de l’homme par l’homme. Elle menace et remet en cause les privilèges de toutes sortes, l’ordre établi dans son ensemble. Elle s’expose, en conséquence, à une résistance armée des nantis, dont elle ne pourrait venir à bout sans recourir, dans une certaine mesure, à l’usage de la violence. Une violence qui ne serait, en fait, qu’une contre-violence, et qui, si elle s’avérait, dans certains cas, inévitable, viserait à abolir à tout jamais la violence.

    Les avantages remportés sur l’homophobie par ses victimes ne peuvent être, en tout état de cause, que limités et fragiles. En revanche, l’écrasement de la tyrannie de classe ouvrirait la voir à la libération totale de l’être humain, y compris celle de l’homosexuel.
    Il s’agit donc de faire en sorte que la plus grande convergence possible puisse être établie
    entre l’une et l’autre. Le révolutionnaire prolétarien devrait donc se convaincre, ou être
    convaincu, que l’émancipation de l’homosexuel, même s’il ne s’y voit pas directement
    impliqué, le concerne au même degré, entre autres, que celle de la femme et celle de l’homme de couleur.

    De son côté, l’homosexuel devrait saisir que sa libération ne saurait être totale et
    irréversible que si elle s’effectue dans le cadre de la révolution sociale, en un mot que si
    l’espèce humaine parvient, non seulement à libéraliser les moeurs, mais, bien davantage, à changer la vie. Cette convergence, pour être crédible et effective, implique une révision fondamentale de la notion même de révolution sociale. Le capitalisme d’État des pays de l’Est est autant à rejeter que le capitalisme privé de l’Ouest. Seul un véritable communisme libertaire, antiautoritaire, antiétatique serait à même de promouvoir la délivrance, définitive et concomitante, de l’homosexuel et de l’individu exploité ou aliéné par le capitalisme.


    votre commentaire
  • Des causes et d’un remède éventuel à la jalousie

    par Emma Goldman

    Toute personne capable d’une vie intérieure consciente et intense n’a nul besoin de l’espoir pour échapper à l’angoisse et à la souffrance mentale. Souvent la peine et le désespoir provoqués par la prétendue adaptation perpétuelle des choses comptent parmi les compagnons les plus constants de nos vies. Ils ne nous assaillent pourtant pas de l’extérieur au travers d’actes maléfiques que commettraient des individus particulièrement nuisibles.
    Il est absolument nécessaire que nous en prenions conscience, tant ceux qui s’attachent à imputer leur mauvaise fortune à la perversité de leurs compagnons s’interdisent de jamais dépasser les médiocres rancoeur et malice qui les mènent à constamment blâmer, condamner et persécuter autrui pour quelque chose qu’ils ne peuvent davantage éviter qu’une partie d’eux-mêmes. Ceux-ci n’atteindront pas les hauteurs majestueuses des vraies philanthropes pour qui les termes de bien et de mal, de moral et d’immoral demeureront des expédients insuffisants pour décrire le parcours intérieur des émotions humaines sur la mer humaine de la vie.

    Le philosophe qui nous a livré Au-delà du bien et du mal, Nietzsche, est aujourd’hui dénoncé comme responsable de la haine nationaliste et de la destruction à la mitrailleuse. Mais seuls les mauvais lecteurs et les mauvais élèves interpréterons cette oeuvre de la sorte. Au delà du bien et du mal signifie au delà des poursuites, au-delà des jugements, au-delà des exécutions etc. Au-delà du bien et du mal met en perspective l’opinion individuelle et la compréhension de tous les autres qui ne sont pas comme nous-mêmes, qui sont différents.

    Je ne désigne pas ici la maladroite tentative de la démocratie pour réguler la complexité du caractère humain au moyen d’une égalité artificielle. La vision développée dans « au delà du bien et du mal » désigne le droit à soi-même, le droit à sa propre personnalité. De telles possibilités n’excluent pas la peine engendrée par le chaos de la vie, mais elles interdisent le bon droit puritain qui préside au jugement de tous excepté de soi-même.

    Il apparaîtra au véritable radical – il est tant de mi-cuits, vous savez – qu’il doit appliquer les déductions tirées de ce constat profond et humain aux relations sexuelles et amoureuses. Les émotions liées au sexe comptent parmi les plus intimes, les plus intense et les plus sensibles des expressions de notre être. Elles sont si profondément liées aux caractères physiques et psychiques des individus qu’elles font de chaque histoire d’amour une histoire indépendante, différente de toutes les autres. En d’autres termes, chaque amour est le résultat des impressions et des caractéristiques que chacun de ses protagonistes lui confèrent. Chaque relation amoureuse devrait, du fait de sa nature même, demeurer une affaire absolument privée. Ni l’Etat, l’Eglise, la moralité ou le peuple ne devraient s’en mêler.

    Tel n’est malheureusement pas le cas. La plus intime des relations est sujette à proscriptions, réglementations et coercitions, alors que ces facteurs externes sont absolument étrangers à l’amour, et mènent en tant que tels à des contradictions et à des conflits indépassables entre l’amour et la loi.

    Le résultat de tout cela est que notre vie amoureuse se trouve mélangée de corruption et de dégradation. « L’amour pur », tant célébré par les poètes, constitue plutôt un spécimen rare parmi les scandales matrimoniaux, les divorces et les aliénations d’aujourd’hui. Avec l’argent, la position sociale et la situation comme critères de l’amour, la prostitution est plutôt inévitable, même lorsqu’elle est vêtue du manteau de la légitimité et de la moralité.

    Le mal le plus présent dans notre vie amoureuse mutilée est la jalousie, souvent décrite comme « le monstre aux yeux verts » qui ment, trompe, trahit et tue. Le sens commun veut que la jalousie soit congénitale et qu’elle ne puisse à ce titre jamais être éradiquée du coeur humain. Il s’agit là d’une excuse bien pratique pour ceux auxquels manque l’habileté et le désir pour s’interroger sérieusement sur les tenants et aboutissants de cette question.

    L’angoisse générée par un amour perdu, par le fil rompu de la continuité amoureuse, est pourtant inhérente à nos existences. La peine émotionnelle a inspiré nombre de textes sublimes, nombre de profondes introspections et d’exultations poétiques chez un Byron, un Shelley, un Heine ou autres. Mais se trouverait-il quelqu’un pour comparer cette détresse avec ce qui passe communément pour de la jalousie ? Ils sont aussi différents l’un de l’autre que la sagesse l’est de la stupidité. Que le raffinement de la vulgarité. Que la dignité de la contrainte brutale. La jalousie est l’exact contraire de la compréhension, de la compassion et du sentiment généreux. La jalousie n’a jamais ajouté à une personnalité, elle n’a jamais grandi ni amélioré l’individu. Elle se borne en réalité à l’aveugler de fureur, à le rendre médiocre de suspicion et cruel à force d’envie.

    La jalousie, dont on contemple les contorsions dans les tragédies et les comédies matrimoniales, est invariablement un accusateur bigot et partial, convaincu de son propre bon droit comme il l’est de la méchanceté, de la cruauté et de la culpabilité de sa victime. La jalousie n’essaie même pas de comprendre. Son unique désir est de punir, et de punir aussi sévèrement que possible. La notion est incarnée par le code de l’honneur, comme il est représenté en matière de duel ou de droit non écrit. Un code qui considère que la séduction d’une femme doit être compensée par la mort du séducteur. Même lorsque la séduction n’a joué aucun rôle, que tous deux se sont volontairement abandonnés à l’impératif le plus intime, l’honneur ne peut être restauré que par le sang versé, qu’il s’agisse de celui de l’homme ou de la femme.

    La jalousie est obsédée par le sens de la possession et de la vengeance. Ceci s’accorde plutôt bien avec toutes les autres lois punitives relatives au statut, qui perpétuent la conception barbare selon laquelle une offense, résultant souvent d’un tort social, doit être adéquatement punie ou vengée.

    Un argument déterminant contre la jalousie peut être trouvé dans les données collectées par des historiens comme Morgan, Reclus et d’autres, au sujet de la vie sexuelle des populations primitives. Quiconque a fréquenté leurs travaux sait que la monogamie est une forme de sexualité beaucoup plus tardive, qui n’apparaît que comme résultat de la domestication et de l’appropriation des femmes et qui crée du même coup le monopole sexuel et l’inévitable sentiment de jalousie.

    Par le passé, lorsque hommes et femmes s’entremêlaient librement sans que la loi ou la morale n’interfèrent, il ne pouvait y avoir de jalousie, car celle-ci repose sur le présupposé qu’un homme donné dispose d’un monopole sexuel exclusif sur une femme particulière et réciproquement. Dès lors que quelqu’un enfreint ce précepte sacré, la jalousie se dresse l’arme à la main. Il est ridicule, en de telles circonstances, de prétendre que la jalousie est parfaitement naturelle. Il s’agit en fait du résultat artificiel d’une cause artificielle, rien d’autre.

    Il n’est malheureusement pas que les mariages, si conservateurs, à s’encombrer de la notion de monopole sexuel. Les soi-disant unions libres en sont également victimes. On m’opposera qu’il s’agit précisément d’une preuve supplémentaire du caractère inné de la jalousie. Mais il importe de garder à l’esprit que le monopole sexuel s’est transmis de génération en génération comme un droit sacré autant que comme le fondement de la pureté de la famille et du foyer. De la même manière que l’Eglise et l’Etat ont accepté le monopole sexuel comme seule garantie des liens du mariage, ceux-ci ont justifié la jalousie comme l’arme défensive légitime pour protéger le droit de propriété.

    Aujourd’hui, même s’il est vrai qu’un grand nombre de personnes a dépassé la dimension légale du monopole sexuel, il n’en va pas de même pour les traditions et habitudes attachées à celui-ci. Ces individus sont tout autant aveuglés par « le monstre aux yeux verts » que leurs voisins conservateurs dès lors que leurs possessions sont en jeu.

    Un homme ou une femme suffisamment libre et digne pour ne pas interférer ni se scandaliser de l’attirance de l’être aimé pour une autre personne est assuré d’être méprisé par ses amis conservateurs et ridiculisé par ses amis radicaux. Il sera perçu, selon les cas, comme un dégénéré ou un lâche ; fréquemment, de mesquines motivations matérielles lui seront imputées. Dans tous les cas, de tels hommes et femmes feront l’objet de commérages vulgaires et de plaisanteries malveillantes, simplement parce qu’ils concèdent à la femme, au mari ou à l’amant le droit de disposer de son propre corps et de ses émotions, sans s’abandonner à des scènes de jalousie ni à menacer sauvagement de tuer l’intrus.

    D’autres facteurs sont impliqués dans la jalousie : l’orgueil du mâle et l’envie de la femelle. En matière sexuelle, le mâle est un imposteur, un frimeur qui se prévaut éternellement de ses exploits et succès auprès des femmes. Il insiste pour jouer le rôle d’un conquérant puisqu’on lui a appris que les femmes désiraient être conquises, qu’elles aimaient être séduites. Se prenant pour le seul coq de la basse-cour, ou pour le taureau qui doit croiser les cornes pour gagner la vache, il s’estime mortellement blessé dans son orgueil et dans son arrogance dès lors qu’un rival entre en scène – l’enjeu, même parmi les hommes prétendument raffinés, demeure l’amour charnel de la femme, qui doit n’appartenir qu’à un seul maître.

    En d’autres mots, la mise en question du monopole sexuel et la vanité outragée de l’homme constituent, dans quatre-vingt-dix-neuf cas sur cent, les antécédents de la jalousie.

    Dans le cas d’une femme, la peur économique pour elle et ses enfants et son envie mesquine de toute autre femme qui gagne grâce aux yeux de celui qui l’entretient génère invariablement la jalousie. Disons pour lui rendre justice que, durant les siècles passés, l’attraction physique constituait le seul bien dont elle pouvait faire commerce. Elle ne peut dès lors qu’envier le charme et la valeur d’autres femmes qui menacent son emprise sur sa précieuse propriété.

    Le grotesque de tout cela est que les hommes et les femmes deviennent fréquemment violement jaloux de ceux dont ils n’ont vraiment que faire en vérité. Ce n’est donc pas leur amour outragé, mais leur orgueil ou leur envie qui s’élève contre ce « tort terrible ». Probablement la femme n’a-t-elle jamais aimé l’homme qu’elle suspecte et épie désormais. Probablement n’a-t-elle jamais consenti le moindre effort pour conserver son amour. Mais dès lors qu’un compétiteur apparaît, sa propriété sexuelle retrouve valeur à ses yeux et il n’est pour la défendre aucun moyen qui soit trop méprisable ou cruel.

    Il apparaît ainsi à l’évidence que la jalousie n’est pas le fruit de l’amour. En fait, s’il était possible d’autopsier l’essentiel des cas de jalousie, il apparaîtrait probablement que moins les protagonistes sont animés par un grand amour, plus leur jalousie est violente et déterminée. Deux personnes liées par l’unité et par une harmonie relationnelle ne craignent pas de réduire leur confiance mutuelle et leur sécurité si l’un d’entre eux éprouve de l’attraction pour un autre. Leur relation ne s’achèvera pas davantage dans la vile inimitié comme c’est trop souvent le cas chez bien des gens. Peut-être ne seront-ils pas capables, on ne doit même pas s’attendre à ce que ce soit le cas, d’accueillir le choix de l’être aimé dans l’intimité de leur vie, mais cela ne donne le droit ni à l’un ni à l’autre de nier la nécessité de l’attraction.

    Je pourrais discuter de la variété et de la monogamie durant des semaines, je ne vais donc pas m’y étendre ici, si ce n’est pour dire que de tenir pour pervers ou anormaux ceux qui peuvent aimer plus d’une personne confine plutôt à l’ignorance. J’ai déjà abordé un certain nombre des causes possibles de la jalousie, auxquelles je dois ajouter l’institution du mariage que l’Etat et l’Eglise tiennent pour « ce qui lie jusqu’à ce que la mort sépare ». Ceci est accepté comme la forme la plus éthique d’une vie juste faite d’actes justes.

    De l’amour, ainsi enchaîné et contraint dans toute sa variabilité et son caractère changeant, il n’est point question de savoir si la jalousie provient. Quoi d’autre que de la mesquinerie, de la méchanceté, de la suspicion et de la rancoeur peut provenir de l’union artificielle d’un homme et d’une femme scellée par la formule « vous êtes maintenant un par le corps et l’esprit » ? Prenez n’importe quel couple uni de pareille manière, dont les membres dépendent l’un de l’autre pour chacune de leur pensée et sensation, privés de toute source extérieure d’intérêt ou de désir, et demandez-vous si une telle relation peut ne pas devenir haïssable et insupportable au bout d’un certain temps.

    Il arrive que les fers se brisent d’une manière ou d’une autre, et dès lors que les circonstances qui mènent à un tel résultat sont généralement sordides et dégradantes, il ne saurait être surprenant qu’elle fassent intervenir les plus sales et les plus méchants des traits et motivations humains.

    En d’autres mots, l’interférence légale, religieuse et morale sont les parents de notre vie amoureuse et sexuelle actuelle qui a si peu de naturel et au sein de laquelle la jalousie s’est développée. C’est le fouet qui s’abat et torture les pauvres mortels en raison de leur stupidité, de leur ignorance et de leurs préjugés.

    Mais que personne ne cherche à se justifier de subir tous ces travers. Il n’est que trop vrai que nous souffrons tous sous les fardeaux d’arrangements sociaux iniques, sous la coercition et l’aveuglement moral. Mais ne sommes nous pas des individus conscients, dont le but est d’apporter la vérité et la justice aux affaires des hommes ? La théorie voulant que l’homme soit un produit des circonstances n’a mené qu’à l’indifférence et à un lâche acquiescement à ces conditions. Pourtant chacun sait que s’adapter à un mode de vie malsain et injuste ne fera que renforcer ces caractéristiques tandis que l’homme, soi-disant couronnement de la création, doté d’une capacité de réflexion, d’observation et par-dessus tout en mesure d’user de ses capacités d’initiative, s’affaiblit continûment, pour devenir plus passif et fataliste.

    Il n’est rien de plus terrible et d’inévitable que de creuser dans les composantes vitales de êtres aimés et des individualités. Cela ne peut servir qu’à déchirer ce qui reste des fils de l’affection passée et à nous mener finalement au dernier naufrage, celui que la jalousie pense pourtant s’employer à prévenir, j’ai nommé l’annihilation de l’amour, de l’amitié et du respect.

    La jalousie est un effet un pauvre moyen pour sécuriser l’amour, mais un moyen très sûr pour détruire l’estime de soi. Les individus jaloux comme les drogués se rabaissent au niveau le plus bas pour finalement n’inspirer que dégoût et mépris.

    L’angoisse de perdre l’amour ou de vivre un amour non partagé, chez ceux capables de pensées fines et élevées, ne rendra jamais les individus vulgaires. Ceux qui se révèlent sensibles et raffinés n’ont qu’à se demander à eux-mêmes s’ils peuvent tolérer une quelconque relation obligatoire ; un non emphatique servira de réponse. Mais la plupart des personnes continuent de vivre les unes auprès des autres alors qu’elles ont depuis longtemps cessé de vivre ensemble – il s’agit là d’un terreau fertile pour la jalousie dont les méthodes s’étendent de l’ouverture des correspondances privées jusqu’au meurtre. Comparé à de telles horreurs, l’adultère non dissimulé apparaît comme un acte de courage et de libération.

    Un bouclier efficace contre la vulgarité de la jalousie nous est fourni par le fait que l’homme et la femme ne forment pas un corps ni un esprit uniques. Ils sont deux êtres humains, de tempéraments, de sentiments et d’émotions différents. Chacun est un petit cosmos par lui-même, incarné en ses pensées et idées propres. Il est merveilleux et politique que ces deux mondes se rencontrent dans la liberté et l’égalité. Cela en vaut la peine même si cela ne dure qu’une courte période de temps. Mais dès lors que les deux mondes sont contraints de se côtoyer, toute la beauté et la fragrance se dissipent et il ne reste plus rien que des feuilles mortes. Toute personne qui fera sien ce truisme considérera la jalousie comme en dessous de lui et ne la laissera pas brandir une épée de Damoclès au-dessus de sa tête.

    Tous les amants font bien de laisser les portes de leur amour grandes ouvertes. Quand l’amour peut venir et partir sans la peur de croiser un chien de garde, la jalousie peut rarement s’enraciner car elle apprend que là où n’existent ni cadenas ni clés il n’est pas de place pour la suspicion et la méfiance, deux éléments grâce auxquels la jalousie se développe et prospère.


    Emma Goldman


    1 commentaire
  • L'individu, la société et l'Etat

    Emma Goldman

    Préface

    Emma Goldman; fille de petits commerçants juifs est née en 1869. Elle fait "ses études à Petrograd. En 1886, elle quitte 1a Russie pour l'Amérique où, ouvrière en confection, elle se mêle rapidement au mouvement ouvrier, alors en pleine effervescence pour la journée de 8 heures.

    Elle rencontre Alexandre Berkman, "Sasha" , et en 1892, lors du lock-out des ouvriers de Carnegie à Pittsburgh, se déclare solidaire du geste de son ami lorsqu'il tire et blesse Frick, le directeur des Aciéries. Sasha est condamné pour ce geste à 22 années de prison. Il en sortira en 1906: pour sa libération pendant 14 années.

    Elle connaîtra à plusieurs reprises les cachots américains car son énergie, son dynamisme pour la défense des droits humains, font d'elle une lutteuse de premier ordre. Elle collabore ~ divers y journaux anarchistes : "Freiheit" , "The Anarchist" et crée sa propre revue anarchiste "Mother Earth".

    Pendant la première guerre mondiale, elle lutte de toute son énergie contre le militarisme et connaît à nouveau la prison.

    Eclate la révolution russe qui apporte tous les espoirs aux révolutionnaires du monde entier. Sentiments généreux, mais dangereux pour le système capitaliste ; l'Amérique déporte plus de deux cents agitateurs vers leur pays d'origine : Emma Goldman et Alexandre Berkman sont du convoi.

    Rapidement déçus par ce qui se passe en Russie (absence totale de liberté, réaction contre les révolutionnaires éprouvés, extermination des ouvriers et des marins de Cronstadt) Emma et Alexandre quittent le pays avec beaucoup de difficultés. Emma entreprend des tournées de conférences à travers l'Europe et le Canada..

    Nos deux amis se fixent à St Tropez - alors charmant petit village de pêcheurs - où dans le calme, Emma rédige ses mémoires : "Living my life ".

    En 1936, Emma subit une perte cruelle: son ami de toujours Alexandre Berkman se meurt à Nice.

    Les premiers mouvements de révolte éclatent en Espagne ; c'est de nouveau l'espoir de voir se réaliser son idéal : Emma parcourt le pays, s'adresse aux ouvriers, aux paysans, aux combattants. Mais la réaction internationale est la plus forte, la révolution est vaincue. Elle repart au Canada où elle: mène la lutte pour la libération de camarades emprisonnés.

    Le 17 Février 1940, Emma est victime d'une attaque, elle mourra le 14 Mai. Le 18, son corps , sera ramené à Chicago où elle sera enterrée dans le cimetière de Waldheim, prés de ses camarades de Haymarket.

    Il est difficile de résumer en quelques lignes une vie aussi riche que celle d'Emma Goldman. Elle a écrit plusieurs volumes qui seront traduits et édités incessamment. Si Emma est très populaire en Amérique, en Angleterre et en Espagne elle est malheureusement méconnue en France. Il faut combler cette lacune. Avec quelques amis nous nous y emploierons de notre mieux.

    Car Emma était pour moi plus qu'une camarade de lutte, une amie véritable. Je l'avais rencontrée, ainsi qu'Alexandre Bekman, en 1923, chez Rudolf Rocker, lors de mon passage à Berlin, alors que je me rendais au congrès de Moscou. J'avais pu entrer en contact, grâce à leurs indications, avec les quelques camarades anarchistes encore en liberté "provisoire" qui m'avaient fait entrevoir le "revers de la médaille". Grâce à eux aussi, j'ai pu intervenir auprès de Trotsky pour faire libérer Mollie Steimer et Flechine condamnés à la déportation perpétuelle aux îles Solovietsky.

    Dans les années 30, j'ai partagé leur vie pendant de long mois dans leur petit mas de St Tropez et collaboré avec Emma à la rédaction de ses mémoires.

    Pour ces raisons et beaucoup d'autres je ferai ce qui est en mon pouvoir pour faire connaître Emma Goldman et Alexandre Berkman aux camarades de la nouvelle génération? Ce sera pour eux un enrichissement.

    May Piqueray


    L'individu, la société et l'Etat

    Le doute règne dans l'esprit des hommes car notre civilisation tremble sur ses bases. Les institutions actuelles n'inspirent plus confiance et les gens intelligents comprennent que l'industrialisation capitaliste va à l'encontre des buts mêmes qu'elle est censée poursuivre.
    Le monde ne sait comment s'en sortir. Le parlementarisme et la démocratie périclitent et certains croient trouver un salut en optant pour le fascisme ou d'autres formes de gouvernements "forts".
    Du combat idéologique mondial sortiront des solutions aux problèmes sociaux urgents qui se posent actuellement (crises économiques, chômage, guerre, désarmement, relations internationales, etc.). Or, c'est de ces solutions que dépendent le bien-être de l'individu et le destin de la société humaine.

    L'Etat, le gouvernement avec ses fonctions et ses pouvoirs, devient ainsi le centre d'intérêt de l'homme qui réfléchit. Les développements politiques qui ont eu lieu dans toutes les nations civilisées nous amènent à nous poser ces questions: voulons-nous d'un gouvernement fort?
    Devons nous préférer la démocratie et le parlementarisme? Le fascisme, sous une forme ou sous une autre, la dictature qu'elle soit monarchique, bourgeoise ou prolétarienne offrent-ils des solutions aux maux ou aux difficultés qui assaillent notre société?

    En d'autres termes, parviendrons-nous à effacer les tares de la démocratie à l'aide d'un système encore plus démocrate, ou bien devrons-nous trancher le noeud gordien du gouvernement populaire par l'épée de la dictature?
    Ma réponse est : ni l'un ni l'autre. Je suis contre '.a dictature et le fascisme, je suis opposée aux régimes parlementaires et au soi-disant démocraties politiques.
    C'est avec raison qu'on a parlé du nazisme comme d'une attaque contre la civilisation. On pourrait dire la même chose de toutes les formes de dictature, d'oppression et de coercition. Car qu'est-ce que la civilisation ? Tout progrès a été essentiellement marqué par l'extension des libertés de l'individu au dépens de l'autorité extérieure tant en ce qui concerne son existence physique que politique ou économique. Dans le monde physique, l'homme a progressé jusqu'à maîtriser les forces de la nature et les utiliser à son propre profit. L'homme primitif accomplit ses premiers pas sur la route du progrès lorsqu'il parvient à faire jaillir le feu, triomphant ainsi de l'homme, à retenir le vent et à capter l'eau.
    Quel rôle l'autorité ou le gouvernement ont-ils joué dans cet effort d'amélioration, d'invention et de découverte ? Aucun, ou plutôt aucun qui soit positif. C'est toujours l'individu qui accomplit le miracle, généralement en dépit des interdictions, des persécutions et de l'intervention de l'autorité, tant humaine que divine.
    De même dans le domaine politique, le progrès consiste à s'éloigner de plus en plus de l'autorité du chef de tribu, de clan, du prince et du roi, du gouvernement et de l'Etat. Economiquement, le progrès signifie plus de bien-être pour un nombre sans cesse croissant. Et culturellement, il est le résultat de tout ce qui s'accomplit par ailleurs, indépendance politique, intellectuelle et psychique de plus en plus grande.
    Dans ces perspectives, les problèmes de relation entre l'homme et l'Etat revêtent une signification tout à fait nouvelle. II n'est plus question de savoir si la dictature est préférable à la démocratie, si le fascisme italien est supérieur ou non à l'hitlérisme. Une question beaucoup plus vitale se pose alors à nous : le gouvernement politique, l'Etat est-il profitable à l'humanité et quelle est son influence sur l'individu ?
    L'individu est la véritable réalité de la vie, un univers en soi. II n'existe pas en fonction de l'Etat, ou de cette abstraction qu'on appelle "société" ou "nation", et qui n'est autre qu'un rassemblement d'individus. L'homme a toujours été, est nécessairement la seule source, le seul moteur d'évolution et de progrès. La civilisation est le résultat d'un combat continuel de l'individu ou des groupements d'individus contre l'Etat et même- contre lé "société", c'est-à-dire contre la majorité hypnotisée par l'Etat et soumise à son culte. Les plus grandes batailles que .l'homme ait jamais livrées l'ont été contre des obstacles et des handicaps artificiels qu'il s'est lui-même -imposés et qui paralysent son développement; La pensée humaine a toujours été faussée par les traditions, les coutumes, 1'éducation trompeuse et inique, dispensées pour servir les intérêts de ceux qui détiennent le pouvoir et jouissent de privilèges; autrement dit, par l'Etat et les classes possédantes. Ce conflit incessant a dominé l'histoire de l'humanité.
    On peut dire que l'individualité, c'est la conscience de l'individu d'être ce qu'il est, et de vivre cette différence. C'est un aspect inhérent à tout être humain et un facteur de développement. l'Etat et les institutions sociales se font et se défont, tandis que l'individualité demeure et persiste. L'essence même de l'individualité, c'est l'expression, le sens de la dignité et de l'indépendance, voilà son terrain de prédilection. L'individualité, ce n'est pas cet ensemble de réflexes impersonnels et machinaux que l'Etat considère comme un "individu". L'individu n'est pas seulement le résultat de l'hérédité et de l'environnement, de la cause et de l'effet. C'est cela, mais aussi beaucoup plus. L'homme vivant ne peut pas être défini; il est source de toute vie et de toutes valeurs, il n'est pas une partie de ceci ou de cela; c'est un tout, un tout individuel, un tout qui évolue et se développe, mais qui reste cependant un tout constant.
    L'individualité ainsi décrite n'a rien de commun avec les diverses conceptions de l'individualisme et surtout pas avec celui que j'appellerai "individualisme de droite, à l'américaine", qui n'est qu'une tentative déguisée de contraindre et de vaincre l'individu dans sa singularité. Ce soi-disant individualisme, que suggère les formules comme "libre entreprise", "american way of life", arrivisme et société libérale, c'est le laisser-faire économique et social ; l'exploitation des masses par les classes dominantes avec l'aide de la fourberie légale; la dégradation spirituelle et l'endoctrinement systématique de l'esprit servile, processus connu sous le nom "d'éducation". Cette forme d' "individualisme" corrompu et vicié, véritable camisole de force de l'individualité, réduit la vie à une course dégradante aux biens matériels, au prestige social; sa sagesse suprême s'exprime en une phrase: "chacun pour soi et maudit soit le dernier".
    Inévitablement, l' "individualisme" de droite débouche sur l'esclavage moderne, les distinctions sociales aberrantes et conduit des millions de gens à la soupe populaire. Cet "individualisme"-là, c'est celui des maîtres, tandis que le peuple est enrégimenté dans une caste d'esclaves pour servir une poignée de "surhommes" égocentriques. L'Amérique est, sans doute, le meilleur exemple de cette forme d'individualisme, au nom duquel tyrannie politique et oppression sociale sont élevées au rang de vertus : tandis que la moindre aspiration, la moindre tentative de vie plus libre et plus digne seront immédiatement mises au compte d'un anti-américanisme intolérable et condamnées, toujours au nom de ce même individualisme.

    Il fut un temps où l'Etat n'existait pas. L'homme a vécu dans des conditions naturelles, sans Etat ni gouvernement organisé. Les gens étaient groupés en petites communautés de quelques familles, cultivant le sol et s'adonnant à l'art et à l'artisanat. L'individu, puis plus tard la famille, était la cellule de base de la vie sociale; chacun était libre et l'égal de son voisin. La société humaine de cette époque n'était pas un Etat mais une association volontaire où chacun bénéficiait de la protection de tous. Les aînés et les membres les plus expérimentés du groupe en étaient les guides et les conseillers. Ils aidaient à régler les problèmes vitaux, ce qui ne signifie pas gouverner et dominer l'individu. Ce n'est que plus tard qu'on vit apparaître gouvernement politique et Etat, conséquences du désir des plus forts de prendre l'avantage sur les plus faibles, de quelques-uns contre le plus grand nombre. l'Etat ecclésiastique ou séculier, servit alors à donner une apparence de légalité et de droit aux torts causés par quelques-uns au plus grand nombre. Cette apparence de droit était le moyen le plus commode de gouverner le peuple, car un gouvernement ne peut exister sans le consentement du peuple, consentement véritable, tacite ou simulé. Le constitutionnalisme et la démocratie sont les formes modernes de ce consentement prétendu, inoculé par ce qu'on appelle "éducation", véritable endoctrinement public et privé.

    Le peuple consent parce qu'on le persuade de la nécessité de l'autorité ; on lui inculque l'idée que l'homme est mauvais, virulent et trop incompétent pour savoir ce qui est bon pour lui. C'est l'idée fondamentale de tout gouvernement et de toute oppression. Dieu et l'Etat n'existent et ne sont soutenus que par cette doctrine.
    Pourtant l'Etat n'est rien d'autre qu'un nom, une abstraction. Comme d'autres conceptions du même type, nation, race, humanité, il n'a pas de réalité organique. Appeler l'Etat un organisme est une tendance maladive à faire d'un mot un fétiche.
    Le mot État désigne l'appareil législatif et administratif qui traite certaines affaires humaines mal la plupart du temps. Il ne contient rien de sacré, de saint ou de mystérieux. l'État n'a pas de conscience, il n'est pas chargé d'une mission morale, pas plus que ne le serait une compagnie commerciale chargée d'exploiter une mine de charbon ou une ligne de chemin de fer.
    L'État n'a pas plus de réalité que n'en ont les dieux ou les diables. Ce ne sont que des reflets, des créations de l'esprit humain, car l'homme, l'individu est la seule réalité. L'État n'est que l'ombre de l'homme, l'ombre de son obscurantisme, de son ignorance et de sa peur.
    La vie commence et finit avec l'homme, l'individu. Sans lui, pas de race, pas d'humanité, pas d'État . Pas même de société. C'est l'individu qui vit, respire et souffre. Il se développe et progresse en luttant continuellement contre le fétichisme qu'il nourrit à l'égard de ses propres inventions et en particulier de l'État .
    L'autorité religieuse a édifié la vie politique à l'image de celle de l'Église. L'autorité de l'État , les "droits" des gouvernants venaient d'en haut; le pouvoir, comme la foi, était d'origine divine. Les philosophes écrivirent d'épais volumes prouvant la sainteté de l'État , allant parfois jusqu'à lui octroyer l'infaillibilité. Certains répandirent l'opinion démente que l'État est "suprahumain", que c'est la réalité suprême, "l'absolu".
    La recherche était un blasphème, la servitude la plus haute des vertus. Grâce à de tels principes, on en vint à considérer certaines idées comme des évidences sa crées, non que la vérité en eut été démontrée, mais parce qu'on les répétait sans cesse.
    Les progrès de la civilisation sont essentiellement caractérisés par une mise en question du "divin" et du "mystère", du prétendu sacré et de la "vérité" éternelle, c'est l'élimination graduelle de l'abstrait auquel se substitue peu à peu le concret. Autrement dit, les faits prennent le pas sur l'imaginaire, le savoir sur l'ignorance, la lumière sur l'obscurité.
    Le lent et difficile processus de libération de l'individu ne s'est pas accompli avec l'aide de l'État. Au contraire, c'est en menant un combat ininterrompu et sanglant que l'humanité a conquis le peu de liberté et d'indépendance dont elle dispose, arraché des mains des rois, des tsars et des gouvernements.
    Le personnage héroïque de ce long Golgotha est celui de l'Homme. Seul ou uni à d'autres, c'est toujours l'individu qui souffre et combat les oppressions de toute sorte, les puissances qui l'asservissent et le dégradent.
    Plus encore, l'esprit de l'homme, de l'individu, est le premier à se rebeller contre l'injustice et l'avilissement; le premier à concevoir l'idée de résistance aux conditions dans lesquelles il se débat. L'individu est le générateur de la pensée libératrice, de même que de l'acte libérateur.
    Et cela ne concerne pas seulement le combat politique, mais toute la gamme des efforts humains, en tout temps et sous tous les cieux. C'est toujours l'individu, l'homme avec sa puissance de caractère et sa volonté de liberté qui ouvre la voie du progrès humain et franchit les premiers pas vers un monde meilleur et plus libre ; en sciences, en philosophie, dans le domaine des arts comme dans celui de l'industrie, son génie s'élève vers des sommets, conçoit " l'impossible ", matérialise son rêve et communique son enthousiasme à d'autres, qui s'engagent à leur tour dans la mêlée. Dans le domaine social, le prophète, le visionnaire, l'idéaliste qui rêve d'un monde selon son coeur, illumine la route des grandes réalisations.
    L'État, le gouvernement, quels qu'en soient la forme, le caractère, qu'il soit autoritaire ou constitutionnel, monarchique ou républicain fasciste, nazi ou bolchevik, est de par sa nature même conservateur, statique, intolérant et opposé au changement. S'il évolue parfois positivement c'est que, soumis à des pressions suffisamment fortes, il est obligé d'opérer le changement qu'on lui impose, pacifiquement parfois, brutalement le plus souvent, c'est-à-dire par les moyens révolutionnaires. De plus, le conservatisme inhérent à l'autorité sous toutes ses formes devient  inévitablement réactionnaire. Deux raisons à cela : la première c'est qu'il est naturel pour un gouvernement, non seulement de garder le pouvoir qu'il détient, mais aussi de le renforcer, de l'étendre et de le perpétuer à l'intérieur et à l'extérieur de ses frontières. Plus forte est l'autorité, plus grands l'Etat et ses pouvoirs, plus intolérable sera pour lui une autorité similaire ou un pouvoir politique parallèle. La psychologie gouvernementale impose une influence et un prestige en constante augmentation, nationalement et internationalement, et il saisira toutes les occasions pour les accroître. Les intérêts financiers et commerciaux soutenant le gouvernement qui les représente et les sert, motivent cette tendance. La raison d'être fondamentale de tous les gouvernements, sur laquelle les historiens des temps passés fermaient volontairement les yeux, est si évidente aujourd'hui que les professeurs eux-mêmes ne peuvent plus l'ignorer.
    L'autre facteur, qui astreint les gouvernements à un conservatisme de plus en plus réactionnaire, est la méfiance inhérente qu'il porte à l'individu, la crainte de l'individualité. Notre système politique et social ne tolère pas l'individu avec son besoin constant d'innovation. C'est donc en état de "légitime défense" que le gouvernement opprime, persécute, punit et parfois tue l'individu, aidé en cela par toutes les institutions dont le but est de préserver l'ordre existant. Il a recours à toutes les formes de violence et il est soutenu par le sentiment "d'indignation morale" de la majorité contre l'hérétique, le dissident social, le rebelle politique: cette majorité à qui on a inculqué depuis des siècles le culte de l'Etat, qu'on a élevée dans la discipline, l'obéissance et la soumission au respect de l'autorité, dont l'écho se fait entendre à la maison, à l'école, à l'église et dans la presse.
    Le meilleur rempart de l'autorité, c'est l'uniformité: la plus petite divergence d'opinion devient alors le pire des crimes. La mécanisation à grande échelle de la société actuelle entraîne un surcroît d'uniformisation. On la trouve partout présente dans les habitudes, les goûts, le choix des vêtements les pensées, les idées. Mais c'est dans ce qu'on est convenu d'appeler "l'opinion publique" qu'on en trouve le concentré le plus affligeant. Bien peu ont le courage de s'y opposer. Celui qui refuse dé s'y soumettre est aussitôt "bizarre", " différent", "suspect", fauteur de troubles au sein de l'univers stagnant et confortable de la vie moderne.
    Plus encore sans doute que l'autorité constituée, c'est l'uniformité sociale qui accable l'individu. Le fait même qu'il soit "unique", "différent" le sépare et le rend étranger à son pays et même à son foyer, - plus parfois que l'expatrié dont les vues coïncident généralement avec celles des "indigènes". Pour un être humain sensible, il n'est pas suffisant de se trouver dans son pays d'origine, pour se sentir chez lui, en dépit de ce que cela suppose de traditions, d'impressions et de souvenirs d'enfance, toutes choses qui nous sont chères. I1 est beaucoup plus essentiel de trouver une certaine atmosphère d'appartenance, d'avoir conscience de "faire corps" avec les gens et l'environnement, pour se sentir chez soi, qu'il s'agisse de relations familiales, de relations de voisinage ou bien de celles qu'on entretient dans la région plus vaste qu'on appelle communément son pays. L'individu capable de s'intéresser au monde entier, ne se sent jamais aussi isolé, aussi incapable de partager les sentiments de son entourage que lorsqu'il se trouve dans son pays d'origine.
    Avant la guerre, l'individu avait tout au moins la possibilité d'échapper à l'accablement national et familial. Le monde semblait ouvert à ses recherches, à ses élans, à ses besoins. Aujourd'hui, le monde est une prison et la vie une peine de détention perpétuelle à purger dans la solitude. Cela est encore plus vrai depuis l'avènement de la dictature, celle de droite comme celle de gauche.

    Friedrich Nietzsche qualifiait l'Etat de monstre froid. Comment qualifierait-il la bête hideuse cachée sous le manteau de la dictature moderne ? Non que l'Etat ait jamais alloué un bien grand champ d'action à l'individu; mais, les champions de la nouvelle idéologie étatique ne lui accorde même plus le peu dont il disposait. "L'individu n'est rien", estiment-ils. Seule la collectivité compte. Ils ne veulent rien moins que la soumission totale de l'individu pour satisfaire l'appétit insatiable de leur nouveau dieu.
    Curieusement, c'est au sein de l'intelligentsia britannique et américaine qu'on trouve les plus farouches avocats de la nouvelle cause. Pour le moment, les voilà entichés de la "dictature du prolétariat". En théorie seulement, bien sûr. Car, en pratique, ils préfèrent encore bénéficier des quelques libertés qu'on leur accorde dans leur pays respectif. Ils vont en Russie pour de courtes visites, ou en tant que courtiers de la "révolution", mais ils se sentent tout de même plus en sûreté chez eux.
    D'ailleurs, ce n'est peut-être pas seulement le manque de courage qui retient ces braves Britanniques et ces Américains dans leur propre pays. Ils sentent, peut-être inconsciemment, que l'individu reste le fait fondamental de toute association humaine et que, si opprimé et persécuté qu'il soit, c'est lui qui vaincra à la longue.
    Le "génie de l'homme" qui n'est autre qu'une façon différente de qualifier la personnalité et son individualité, se fraie un chemin à travers le labyrinthe des doctrines, à travers les murs épais de la tradition et des coutumes, défiant les tabous, bravant l'autorité. affrontant l'outrage et l'échafaud - pour être parfois comme prophète et martyr par les générations suivantes. Sans ce "génie de l'homme", sans son individualité inhérente et inaltérable, nous en serions encore à parcourir les forêts primitives.
    Pierre Kropotkine a montré les résultats fantastiques qu'on peut attendre lorsque cette force qu'est l'individualité humaine oeuvre en coopération avec d'autres. Le grand savant et penseur anarchiste a pallié ainsi, biologiquement et sociologiquement, l'insuffisance de la théorie darwinienne sur le combat pour l'existence. Dans son ouvrage remarquable "l'Entraide", Kropotkine montre que dans le règne animal aussi bien que dans la société humaine, la coopération - par opposition aux luttes intestines - oeuvre dans le sens de la survivance et de l'évolution des espèces. Il démontre que, au contraire de l'Etat dévastateur et omnipotent, seules l'entraide et la coopération volontaire constituent les principes de base d'une vie libre fondée sur l'individu et l'association.
    Pour le moment, l'individu n'est qu'un pion sur l'échiquier de la dictature et entre les mains des fanatiques de "l'individualisme à l'américaine". Les premiers se cherchent une excuse dans le fait qu'ils sont à la poursuite d'un nouvel objectif. Les seconds ne prétendent même pas être des innovateurs. En fait, les zélateurs de cette "philosophie" réactionnaire n'ont rien appris et rien oublié. Ils se contentent de veiller à ce que survive l'idée d'un combat brutal pour l'existence, même si la nécessité de ce combat a complètement disparu. Il est évident qu'on perpétue celui-ci justement parce qu'il est inutile. La soi-disant surproduction n'en est-elle pas la preuve? La crise économique mondiale n'est-elle pas l'éloquente démonstration que ce combat pour l'existence ne doit sa survie qu'à l'aveuglement des tenants du "chacun pour soi", au risque d'assister à l'autodestruction du système.
    L'une des caractéristiques insensées de cette situation, c'est l'absence de relation entre le producteur et l'objet produit. L'ouvrier moyen n'a aucun contact profond avec l'industrie qui l'emploie, il reste étranger au processus de production dont il n'est qu'un rouage. Et comme tel, il est remplaçable à tout moment par d'autres êtres humains tout aussi dépersonnalisés.
    Le travailleur qui exerce une profession intellectuelle ou libérale, bien qu'il ait la vague impression d'être plus indépendant, n'est guère mieux loti. Lui non plus n'a pas eu grand choix, ni plus de possibilité de trouver sa propre voie dans sa branche d'activité, que son voisin le travailleur manuel. Ce sont généralement des considérations matérielles, un désir de prestige social qui déterminent l'orientation de l'intellectuel. Vient s'ajouter à cela la tendance à embrasser la carrière paternelle pour devenir instituteur, ingénieur, reprendre le cabinet d'avocat ou de médecin, etc. car la tradition familiale et la routine ne demandent ni gros efforts ni personnalité. En conséquence, la majorité des gens sont mal insérés dans le monde du travail. Les masses poursuivent péniblement leur route, sans chercher plus loin, d'abord parce que leurs facultés sont engourdies par une vie de travail et de routine ; et puis il leur faut bien gagner leur vie. On retrouve la même trame dans les cercles politiques, peut-être avec, plus de force. Il n'y est fait aucune place pour le libre choix, la pensée ou l'activité indépendantes. On n'y rencontre que des marionnettes tout juste bonnes à voter et à payer les contributions.
    Les intérêts de l'Etat et ceux de l'individu sont fondamentalement antagonistes. l'Etat et les institutions politiques et économiques qu'il a instaurées ne peuvent survivre qu'en façonnant l'individu afin qu'ils servent leurs intérêts; ils l'élèvent donc dans le respect de la loi et de l'ordre, lui enseignent l'obéissance, la soumission et la foi absolue dans la sagesse et la justice du gouvernement; ils exigent avant tout le sacrifice total de l'individu lorsque l'Etat en a besoin, en cas de guerre par exemple. l'Etat juge ses intérêts supérieurs à ceux de la religion et de Dieu. Il punit jusque dans ses scrupules religieux ou moraux l'individu qui refuse de combattre son semblable parce qu'il n'y a pas d'individualité sans liberté et que la liberté est la plus grande menace qui puisse peser sur l'autorité.

    Le combat que mène l'individu dans des conditions aussi défavorables - il en va souvent de sa vie- est d'autant plus difficile qu'il ne s'agit pas, pour ses adversaires, de savoir s'il a tort ou raison. Ce n'est ni la valeur ni l'utilité de sa pensée ou de son action qui dresse contre lui les forces de l'Etat et de "l'opinion publique". Les persécutions contre l'innovateur, le dissident, le protestataire, ont toujours été causées par la crainte que l'infaillibilité de l'autorité constituée ne soit mise en question et son pouvoir sapé.
    L'homme ne connaîtra la véritable liberté, individuelle et collective, que lorsqu'il s'affranchira de l'autorité et de sa foi en elle. L'évolution humaine n'est qu'un pénible cheminement dans cette direction. Le développement, ce n'est en soi ni l'invention ni la technique. Rouler à 150 Km à l'heure n'est pas un signe de civilisation. C'est à l'individu, véritable étalon social, que se mesure notre degré de civilisation; à ses facultés individuelles, à ses possibilités d'être librement ce qu'il est; de se développer et de progresser sans intervention de l'autorité coercitive et omniprésente.
    Socialement parlant, la civilisation et la culture se mesurent au degré de liberté et aux possibilités économiques dont jouit l'individu; à l'unité et à la coopération sociale et internationale, sans restriction légale ni autre obstacle artificiel; à l'absence de castes privilégiées; à une volonté de liberté et de dignité humaine; en bref, le critère de civilisation, c'est le degré d'émancipation réelle de l'individu.

    L'absolutisme politique a été aboli parce que l'homme s'est aperçu, au cours des siècles, que le pouvoir absolu est un mal destructeur. Mais il en va de même de tous les pouvoirs, que ce soit celui des privilèges, de l'argent, du prêtre, du politicien ou de la soi-disant démocratie. Peu importe le caractère spécifique de la coercition s'il revêt la couleur noire du fascisme, le jaune du nazisme ou le rouge prétentieux du bolchevisme. Le pouvoir corrompt et dégrade aussi bien le maître que l'esclave, que ce pouvoir soit aux mains de l'autocrate, du parlement ou du soviet. Mais le pouvoir d'une classe est plus pernicieux encore que celui du dictateur, et rien n'est plus terrible que la tyrannie de la majorité.

    Au cours du long processus historique, l'homme a appris que la division et la lutte mènent à la destruction et que l'unité et la coopération font progresser sa cause, multiplient ses forces et favorisent son bien-être. L'esprit gouvernemental travaille depuis toujours à l'encontre de l'application sociale de cette leçon fondamentale, sauf lorsque l'Etat y trouve son intérêt. Les principes conservateurs et antisociaux de l'Etat et de la classe privilégiée qui le soutient, sont responsables de tous les conflits qui dressent les hommes les uns contre les autres. Ils sont de plus en plus nombreux ceux qui commencent à voir clair, sous la surface de l'ordre établi. L'individu se laisse moins aveugler par le clinquant des principes étatiques et les "bienfaits" , de "l'individualisme" préconisé par les sociétés dites libérales. Il s'efforce d'atteindre les perspectives plus amples des relations humaines que seule procure la liberté. Car la véritable liberté n'est pas un simple chiffon de papier intitulé " constitution", "droit légal" ou "loi". Ce n'est pas non plus une abstraction dérivée de cette autre irréalité appelée "État". Ce n'est pas l'acte négatif d'être libéré de quelque chose ; car cette liberté-là n'est que la liberté de mourir de faim. La vraie liberté est positive ; c'est la liberté vers quelque chose, la liberté d'être, de faire et les moyens donnés pour cela.
    II ne peut alors s'agir d'un don, mais d'un droit naturel de l'homme, de tous les êtres humains.
    Ce droit ne peut être accordé ou conféré par aucune loi, aucun gouvernement. Le besoin, le désir ardent s'en fait sentir chez tous les individus. La désobéissance à toutes les formes de coercition en est l'expression instinctive. Rébellion et révolution sont des tentatives plus ou moins conscientes pour se l'octroyer. Ces manifestations individuelles et sociales sont les expressions fondamentales des valeurs humaines. Pour nourrir ces valeurs, la communauté doit comprendre que son appui le plus solide, le plus durable, c'est l'individu.
    Dans le domaine religieux comme dans le domaine politique, on parle d'abstractions tout en croyant qu'il s'agit de réalités. Mais quand on en vient vraiment à traiter de choses concrètes, il semble que la plupart des gens soient incapables d'y trouver un intérêt vital. C'est peut-être que la réalité est par trop terre-à-terre, trop froide pour éveiller l'âme humaine. Seuls lés sujets différents, peu ordinaires, soulèvent l'enthousiasme. Autrement dit, l'Idéal qui fait jaillir l'étincelle de l'imagination et du coeur humain. Il faut quelque idéal pour sortir l'homme de l'inertie et de la monotonie de son existence et transformer le vil esclave en personnage héroïque.
    C'est ici qu'intervient évidemment l'opposant marxiste dont le marxisme- dépasse d'ailleurs celui de Marx lui7même. Pour celui-là, l'homme n'est qu'une figurine aux mains de cette toute puissance métaphysique qu'on appelle déterminisme économique, plus vulgairement lutte des classes. La volonté de l'homme, individuelle et collective, sa vie psychique, son orientation intellectuelle, tout cela compte pour bien peu de chose chez notre marxiste et n'affecte en rien ses conceptions de l'histoire humaine.

    Aucun étudiant intelligent ne nierait l'importance du facteur économique dans le progrès social et le développement de l'humanité. Mais seul un esprit obtus et obstinément doctrinaire se refusera à voir le rôle important de l'idée, en tant que conception de l'imagination et résultat des aspirations de l'homme.
    Il serait vain et sans intérêt de tenter de comparer deux facteurs de l'histoire humaine. Aucun facteur ne peut être considéré, à lui seul, comme le facteur décisif de l'ensemble des comportements individuels et sociaux. Nous sommes trop peu avancés en psychologie humaine, peut-être même n'en saurons-nous jamais assez pour peser et mesurer les valeurs relatives de tel ou tel facteur déterminant du comportement humain. Formuler de tels dogmes, dans leurs connotations sociales, n'est que fanatisme; pourtant, on verra une certaine utilité dans le fait que cette tentative d'interprétation politico-économique de l'histoire prouve la persistance de la volonté humaine et réfute les arguments des marxistes.
    Heureusement, certains marxistes commencent à voir que leur Credo n'est pas toute vérité; après tout, Marx n'était qu'un être humain, bien trop humain pour être infaillible. Les applications pratiques du déterminisme économique en Russie ouvrent, actuellement, les yeux des marxistes les plus intelligents. On peut voir, en effet, des réajustements s'opérer au niveau des principes marxistes dans les rangs socialistes et même dans les rangs communistes des pays européens. Ils comprennent lentement que leur théorie n'a pas assez tenu compte de l'élément humain, des Menschen ainsi que le souligne un journal socialiste. Aussi important soit-il, le facteur économique n'est cependant pas suffisant pour déterminer à lui seul le destin d'une société. La régénération de l'humanité ne s'accomplira pas sans l'aspiration, la force énergétique d'un idéal.
    Cet idéal, pour moi, c'est l'anarchie, qui n'a évidemment rien à voir avec l'interprétation erronée que les adorateurs de l'Etat et de l'autorité s'entendent à répandre. Cette philosophie jette les bases d'un ordre nouveau fondé sur les énergies libérées de l'individu et l'association volontaire d'individus libres.

    De toutes les théories sociales, l'Anarchie est la seule à proclamer que la société doit être au service de l'homme et non l'homme au service de la société. Le seul but légitime de la société est de subvenir aux besoins de l'individu et de l'aider à réalisa ses désirs. Ce n'est qu'alors qu'elle se justifie et participe aux progrès de la civilisation et de la culture. Je sais que les représentants des partis politiques et les hommes qui luttent sauvagement pour le pouvoir me taxeront d'anachronisme incorrigible. Eh bien, j'accepte joyeusement cette accusation. C'est pour moi un réconfort de savoir que leur hystérie manque d'endurance et que leurs louanges ne sont jamais que temporaires.
    L'homme aspire à se libérer de toutes les formes d'autorité et de pouvoir et ce ne sont pas les discours fracassants qui l'empêcheront de briser éternellement ses chaînes. Les efforts de l'homme doivent se poursuivre et ils se poursuivront.


    votre commentaire
  • Devons-nous nous moquer de la religion ?

    Beaucoup de gens, peut-être la majorité, bien qu'ils tiennent à ce que chacun puisse exprimer librement ses opinions sur l'athéisme, pensent que nous devrions éviter de se moquer de la religion. De telles railleries offensent gravement la sensibilité des personnes qui pratiquent une religion. Il est convenu que devant des personnes qui pratiquent, nous parlions en termes de respect sur leurs croyances, bien que nous les trouvions ridicules et offensives, spécialement quand elles sont enseignées à des enfants qui sont trop jeunes pour raisonner. Je n'ai pas observé que ces gens pratiquant ont le moindre respect pour les opinions des athées, ou s'empêchent de parler d'eux en termes les plus préjudiciables; ils semblent attendre que leurs propres points de vue sont les seuls dignes de respect.

    Dans ce siècle, nous avons pu observer la montée des religions que l'on peut appeler "laïques", systèmes de croyances qui sont tenues avec une ferveur absolue et qui justifient les actes les plus atroces et les plus inhumains.

    J'en réfère à de tels cultes sur la terre entière,  comme le Marxisme-Léninisme, le Maoïsme et le brandon du fascisme qui a étreint les Allemands sous le régime nazi.

    Je pense que l'on peut parler de ces régimes comme de religions, car ils ne diffèrent des religions les mieux établies telles que le Christianisme, le Judaïsme orthodoxe, l'Islam et le Shintoïsme que par ce qu'ils ne postulent pas un Dieu supra-naturel. Les religions laïques ont eu la vie courte au 20ème siècle, bien qu'il n'y ait aucune garantie qu'elles ne renaissent pas, à  certains moments du futur.

    Dans une certaine mesure, elles ressemblent à la religion dominante pendant une période de l'Empire Romain, pendant laquelle l'empereur était considéré comme Dieu et adoré comme tel, au moins dans certaines régions de l'Empire.

    Des figures croyantes comme Staline, Hitler, ou le Président Mao, étaient, à tous égards, considérées comme Dieu, pendant la dernière partie de leur règne, et c'était un blasphème, puni de la peine de mort, que de les ridiculiser.

    J'ai observé que beaucoup de chrétiens n'ont pas hésité à se moquer de figures telles que Staline, et à verser le dédain sur le Marxisme-Léninisme en la présence même de communistes profonds; ils ne semblaient pas voir qu'ils blessaient profondément la sensibilité de leurs auditeurs.

    Pourtant, si quelqu'un émettait l'opinion que Jésus-Christ était une pauvre cloche et ses dires des non-sens, d'une platitude barbante, et d'une évidente sottise, ils affirmeraient que c'est de très mauvais goût. Il y a quelques siècles, ils auraient réclamé que celui qui avait proféré de telles paroles soit pendu ou brûlé, mais maintenant qu'ils ont perdu le pouvoir de la chrétienté, ils peuvent seulement se rabattre sur le "mauvais goût", bien que pour blasphémer, dans ce pays, il y ait encore des essais, comme le montre Nicolas Walter.

    Je n'ai jamais rencontré un vrai chrétien qui débattrait sérieusement sur le fait que Jésus Christ (si tant est qu'il ait jamais existé) était simplement un jeune homme très vaniteux, comparable  dans sa vanité à Staline, Hitler ou Mao. Pourquoi traiterions-nous cet homme de paille , dont la réalité historique est douteuse, avec un respect spécial?

    Pourquoi devrions-nous tenir toutes les balivernes embrouillées qu'il a proférées, comme au-delà de la critique?

    L'histoire du christianisme n'est ni meilleure ni pire que celle de n'importe quel mythe enregistré dans l'humanité, et nous devons reconnaître que sa puissance émotionnelle est comparable à celle d'autres légendes. Nous connaissons la puissance dramatique des mythes d'Œdipe, d'Oreste, d'Iphigénie, de Médée et des autres mythes grecs; mais à prétendre que ces choses se sont réellement réalisées, et à enseigner aux enfants que c'est la vérité, sur lesquelles il ne faut pas se poser de questions, revient à leur raconter un tas de mensonges.

    La bible, l'ancien et le nouveau testament, forme une partie de notre héritage culturel, et écrite, telle qu'elle l'est dans le magnifique style de l'époque jacobine(vers 1600), c'est une oeuvre de littérature appréciable et les enfants devraient se familiariser avec elle comme étant une partie de leur éducation générale. Quelqu'un qui ne connaîtrait pas ou Noé ou Samson ou Judas Iscariote  aurait certainement manqué d'une partie de son éducation, comme s'il n'avait jamais entendu parler ou d'Œdipe ou de l'Odyssée. Ce que les chrétiens modernes ont fait est un acte de vandalisme. Ils ont pris la bible de Jamesian l'ont sabotée en la traduisant en anglais "moderne".

    Ainsi, les événements légendaires tels que le repas de quatre mille personnes, raconté dans la traduction originale de la bible de Jamesian, ont une  dignité et une grandeur certaines :

    And jesus said unto them,

     How many loaves have te? And they said, Seven, and a few little fishes. And he cmmandes the multitude to sit down on the ground. And he took the seven loaves and the fishes, and gave thanks, and brake them, and gave to his disciples, and the disciplesto the multitude. And they did all eat and were filled: and they took up of the broken meat that was left seven baskets full.

    Et Jésus leur dit:

    Combien de miches avez-vous? Et ils lui dirent, sept, et quelques petits poissons. Et il commanda à la multitude de s'asseoir sur le sol.Et il prit les sept miches et les poissons, et il leur dit merci, les cassa et les donna à ses disciples, et les disciples les donnèrent à la multitude. Et ils mangèrent tous et furent rassasiés; et ils ramassèrent les brisées et  il en resta sept paniers remplis.(Matthieu 15, 34-37, the king James Bible).

    C'est presque de la poésie, et nous devons accepter cet événement impossible comme un morceau d'hyperbole romanesque, comme Samson tuant dix mille personnes avec la mâchoire d'un âne.

    Mais, qu'en ont fait les membres du clergé ? Ils ont prétendu que cela s'est passé réellement et l'ont rapporté tel quel dans The News of the World (les nouvelles du monde) :

        Combien de pains avez-vous? demanda Jésus
        Sept répondirent-ils, et il y quelques petits poissons.
        Aussi, il ordonna aux gens de s'asseoir sur le sol, alors il prit les sept pains et les poissons, et après avoir remercié Dieu, les rompit et les donna à ses disciples, et les disciples les distribuèrent aux gens. Ils mangèrent jusqu'à ce qu'ils fussent rassasiés et avec les restes qu'ils ramassèrent, ils purent emplir sept paniers. (Nouvelle Bible Anglaise)

    Un tour de passe-passe digne d'Uri Geller !

    Raconté comme cela, c'est un mensonge monstrueux, conçu pour tromper les enfants et les simples d'esprit, destiné à être moqué et ridiculisé.

    Pendant les années 1930, au moment où Hitler et Mussolini étendaient leurs pouvoirs, les dessinateur David Low produisit une série de dessins satiriques très drôles, les dépeignant dans des situations grotesques. Ces hommes étaient responsables de très forte vilenie, mais la condamnation morale était insuffisante; ils purent être ramenés à leurs véritables dimensions, plus effectivement en les prenant pour des clowns.

    Plus tard, quand Hitler et Staline signèrent un pacte pour démembrer la Pologne, Staline devint aussi le sujet du pinceau satirique de Lox, et dépeint non seulement comme un démon mais aussi comme un lourdaud maladroit.

    Je pense que nous ne devons pas manquer d'exposer les aspects ridicules de la religion et se moquer de l'emphase pompeuse de leurs prêtres, de leurs dieux et de leurs icônes.

    Les enfants sont trop immatures pour apprécier le mal immense qu'a causé la religion, que continue à causer la religion, sur toute la terre. De toute façon, nous pouvons et devons leur montrer les aspects ridicules des figures solennelles et puissantes qui s'efforcent de les intimider et les corrompre en prétendant qu'une série d'énormes mensonges sont saintes vérités.

    Nous les éclairerons beaucoup plus effectivement en montrant  les prêtres et les ecclésiastiques , sont des clowns colportant la futilité qu'en tentant de leur expliquer les conséquences tragiques de leurs efforts religieux. La pleine connaissance de la signification de la religion, qui est une maladie mentale de l'humanité, viendra ultérieurement.

    Croire et Faire croire

    Belief and Make-believe (croire et faire croire) est le titre d'un des livres de George Well. Les enfants y apprennent très tôt à faire la distinction entre le fait et la fantaisie; Jacques et les haricots géants, Le chaperon rouge et le loup, Aladin et la lampe merveilleuse, et Simbad le marin, mais ils ne croient pas que de telles aventures excitantes ont une place dans la réalité.

    Ils peuvent admettre aisément que les mythes du christianisme et ceux des autres religions sont dans l'empire de la fantaisie et non dans la réalité. Les festivals folkloriques que nous devrions tous apprécier, ont leurs mythes associés; Noël a son bébé dans la crèche, les trois magiciens suivent l'étoile, etc. (mythes  antérieurs de plusieurs siècles à l'époque du roi Hérode), mais il y a aussi le mythe du Père Noël, voyageant avec son renne sur les toits. Mais tandis que les enfants apprécient ces mythes, ils jugent très vite que quiconque prétend sérieusement  que le renne cliquette sur nos toits , est un farceur, un bouffon, un fou à la fête, qui ne doit pas être pris au sérieux.
    Mais, quand les ecclésiastiques prétendent solennellement que toutes ces espèces de merveilles impossibles ont réellement eu lieu, et exigent que les enfants y croient, sous peine de punition, ces gens sont, à la fois des clowns, des sacrés menteurs qui devraient être reconnus comme tels par les enfants.

    Je me suis référé aux enfants et à la tentative, par des gens instruits dans la religion, d'abuser d'eux et de les corrompre en tentant de leur faire accepter un tas de mensonges, cette tentative reste une sacrée vérité.

    Mais qu'en advient-il chez des gens matures et adultes qui proclament croire en la vérité sans fards de ce que leur église (ou autre institution religieuse) enseigne.

    Ici, nous devons analyser ce que l'on veut dire par "croyance".

    Croient-ils vraiment ou croient-ils par-devers eux qu'ils ont des croyances absurdes?

    Cette question est d'un intérêt psychologique  considérable.

    Par analogie, je dois me référer aux gens que nous considérons comme mentalement malades, qui semblent  croire, peut-être temporairement, qu'ils sont des "autres", généralement des personnages , grands et historiques. Quand je travaillais à l'hôpital Maudsley, je voyais une  patiente qui se prétendait être Jeanne d'Arc, et qui exigeait qu'elle soit traitée comme telle.

    Cette dame souffrait d'une maladie connue sous le nom de psychose maniaco-dépressive, une maladie dont la phase maniaque est d'une nature temporaire, mais durant laquelle le sujet peut être  dans des délires extraordinaires. Quand elle sortait de la phase "faute" et  retournait à la normale, elle ne se déclarait plus Jeanne d'Arc. Je pouvais discuter du sujet tout à fait rationnellement avec elle. Je lui ai demandé si quelque chose l'avait tracassé, femme médiévale, elle qui vivait dans le Londres du XXème  siècle. Elle répondit non, parce qu'elle n'avait cru, actuellement, qu'elle était Jeanne d'Arc.; elle savait toujours qu'elle était ménagère, mais agir dans le rôle d'un personnage du Moyen-Age, était si immensément gratifiant pour elle, qu'elle ne pouvait supporter d'admettre, pour elle-même et pour les autres, qu'elle n'était pas le personnage historique qu'elle se proclamait être.

    Nous devons étudier si un adulte intelligent et normal qui affirme croire aux non-sens qu'enseigne la religion, est dans une situation semblable. Il ne peut supporter, même dans son for intérieur, que tout est immondices, car une telle sensation aurait des conséquences sérieuses pour sa vie émotionnelle et son équilibre mental.

    "Perdre la foi" amène quelques fois une panne mentale, et je sais que cela est arrivé à un communiste profond qui perdit la foi au moment où les soviétiques écrasèrent la Hongrie en 1956.

    Intelligents, les adultes croyants peuvent aussi être comparés aux petits enfants qui traversent des phases d'actions fantaisistes pendant une période courte.

    Un petit garçon peut traverser une phase où il se croit être un écureuil, et il exige qu'il soit considéré comme tel, aussi longtemps que cela est compatible avec sa vie normale.. Quand on lui brosse les cheveux, il insiste pour qu'on lui dise sa  "fourrure", il demande qu'on lui donne beaucoup de noisettes, et en accumule un stock sous son oreiller. Parfois, il prendra son goûter dans un arbre. Il va à l'école normalement, et les maîtres tolérants doivent passer outre son comportement d'écureuil, pourvu qu'il ne dérange pas la classe. L'action correspondant à de telles fantaisies chez les enfants est généralement très courte, et les parents sensibles ne se moquent pas de leur écureuil mais démontrent leur indulgence. Mais, c'est vrai de dire qu'il se croit être écureuil.

    Des adultes intelligents peuvent traverser une période en suivant apparemment une foi tout à fait bizarre, avec une grande ferveur, tout en étant pas autrement déséquilibré. Je me souviens qu'au L.E.S, il y avait un groupe de jeunes femmes qui appartenaient au Fan Club de James Dean. Elles croyaient fermement que Dean était encore mystérieusement vivant et en pleine activité. Cette croyance était très gratifiante pour elles et semblait être le ciment social qui maintenait la solidité du groupe. Quand elles se lièrent avec leur petit ami , elles ont quitté le groupe.

    Leur communauté de femmes ressemblait à celle des bonnes sœurs qui sont supposées croire qu'elles sont les "fiancées du Christ".

    Qu'est-ce que la foi, alors?

    Il y a des savants physiciens qui sont des chrétiens fervents. Demandez à un tel physicien si la masse de la terre a diminué de soixante à quatre-vingt kg quand le Christ est monté aux cieux ? Que répondra-t-il ?

    Intérieurement, il peut être dérangé et ennuyé par le fait que vous essayez de le faire mordre à l'hameçon en ridiculisant sa croyance. Extérieurement, il restera probablement calme et tentera de démontrer que c'est une question bête à laquelle on ne peut pas répondre car le poseur de question ne comprend pas réellement la nature de la science ou de la religion. Il croit en ce qu'il croit, et ce serait émotionnellement catastrophique pour lui d'admettre le doute.

    Est-ce que la moquerie renforce la foi?

    Parfois, la moquerie renforce l'expression externe de la foi. La patiente psychotique qui se prenait pour Jeanne d'Arc, le petit garçon qui se prenait pour un écureuil, les étudiants qui déclaraient que James Dean était encore vivant, les communistes qui adoraient Staline ou Mao, le physicien qui affirmait que, naturellement, le Christ est monté aux cieux, auraient été plus virulents dans l'affirmation de leur foi, si l'on s'était moqué d'eux. Mais à la longue, la moquerie créera un climat de scepticisme, dans lequel les victimes intentionnelles de la propagande religieuse seront moins vulnérables, et quelques uns des croyants peuvent éventuellement en arriver à admettre qu'ils ne croient pas réellement à un tas d'inepties; et que cette foi est seulement une béquille dont ils dépendent du fait de leur propre imperfection.

    Ils peuvent apprendre à agir sans cette béquille et apprendre à croire à leur propre jugement rationnel. Eventuellement, comme la dame qui sortait de son état maniaco-dépressif, ils peuvent admettre qu'ils n'ont jamais cru aux balivernes, mais que ça servait pendant un certain temps. Il est possible que l'humanité dépasse éventuellement ce leg tragique de  la religion  avec toutes ses effusions de sang et ses luttes. L'humanité peut devenir rationnelle et humaine.

    Enfoncer une porte ouverte?

    A.N. Wilson, le biographe, auteur de romans bien connu et ancien apologiste chrétien écrit:
    "il est dit , dans la bible, que l'amour de l'argent est la racine de tout mal. Il serait plus exact de dire que l'amour de Dieu est la racine de tout mal. La religion est la tragédie de l'humanité"
    Très vrai et étant de la même opinion, je trouve qu'il est encourageant qu'un homme avec sa puissance intellectuelle essaie de secouer les chaînes de la croyance irrationnelle qu'on lui a imposées alors qu'il était enfant. Les apologistes chrétiens mettent parfois en exergue, le fait que des gens intellectuellement très avancés, tels le Docteur Johnson, étaient croyants.

    Mais les croyances d'un homme, ses principes les plus fondamentaux, ne sont pas simplement les produits de son intellect; ils sont fortement arc-boutés sur l'émotion et aussi, trop souvent, maintenus par la peur. L'enfant faible et terrifié continue de vivre dans notre moi profond longtemps après que nous ayons atteint l'âge adulte.

    Bien que la peur et l'intimidation soient au cœur de l'endoctrinement religieux, les émotions positives de l'enfant sont aussi manipulées, le mythe du gentil petit Jésus, le bébé adoré, bercé dans sa crèche, réapparaît à chaque Noël, et le pathos de la crucifixion est imploré, avec l'implication monstrueuse que lui ou elle, le petit enfant, est responsable, quelque part de cette torture à cause de ses péchés! C'est pourtant le même Jésus qui, selon l'évangile de St Matthieu déclarait:" Ne pensez pas que je sois  venu apporter la paix sur terre; je ne suis pas venu apporter la paix mais le glaive" Matthieu 10,34-36.

    Il y a quantité de contradictions semblables dans les évangiles, destinées à stupéfier et confondre l'enfant, et elles sont pas source de faiblesse mais de force, de même qu'elles  servent de but essentiel à la religion: administrer une gifle retentissante à la face de la raison et du  sens commun.

    Si l'on s'en réfère à toutes les horreurs cruelles qui sont perpétrées au nom de la religion, les croyants déclarent qu'il n'y a rien de mauvais dans le Christianisme(Islam, judaïsme etc.) ; les horreurs, disent-ils, sont  dues à la méchanceté de la nature humaine. Le fait est que, quoique les gens puissent être assez cruels, intolérants et irrationnels quand il s'agit de leur propre intérêt, ils sont plus infiniment plus brutaux quand il s'agit de l'avancée religieuse, comme le démontrent l'histoire et les tragédies modernes.

    Renforcés par la religion, habituellement faibles, modérément égoïstes et quelques fois aimables, les êtres humains peuvent se transformer en monstres: monstres d'arrogance, d'intolérance, se fichant éperdument de toutes les valeurs humaines, parce qu'ils croient que d'une manière ou d'une autre, ils le font pour la plus grande gloire de Dieu.

    En critiquant sévèrement la religion, comme je le fais, en cette fin de siècle en Grande Bretagne, suis-je entrain d'enfoncer une porte ouverte?

    Les non-croyants peuvent considérer l'Eglise anglicane, et les autres corps religieux avec une tolérance amusée, et faire et dire ce qui leur plaît. Mais quel degré de liberté de pensée, de discours et d'action, avons-nous gagné, durement, pendant des siècles de lutte! Une telle liberté est ténue.

    Au milieu les prêcheurs qui roucoulent si gentiment à la radio, vivent ceux qui aimeraient retourner aux jours où leurs ancêtres nous  emprisonnaient, pendaient et brûlaient pour avoir mis en question leur pouvoir et leur dogmatisme. Les menaces de mort contre Salman Rushdie démontrent que des fanatiques, en Angleterre, peuvent enlever en incitant au meurtre, et, en claquant des doigts, se moquer de la loi britannique. C'est autorisé parce qu'il s'agit d'un problème de religion.

    A.N. Wilson parle vrai quand il dit que "la religion est la tragédie de l'humanité".

    J'ai parlé principalement de la religion chrétienne dans cet essai, mais, naturellement, tout ce que j'ai écrit s'applique également aux autres religions, partout au monde, y compris les religions non-théistes que certaines personnes aiment à désigner sous le terme de "politiques".
    L'anarchisme implique, non seulement, l'a-théisme, mais aussi la lutte active contre toutes religions, lutte où la satire prouve des moyens effectifs de les combattre. Alors nous nous engagerions certainement dans la dérision et ne serions pas détournés par le sentiment que la religion jouit de droits spéciaux à l'immunité.

    Notes

    1. N. Walter Blasphemy: ancient and modern London: Rationalist ,Press Association 1990.
    2. For a discussion of the historicity of Christ, see G.A. Wells Did Jesus Exist? London: Pemberton 1986.
    3. G.A. Wells Belief and Make-believe,La Salle, Illinois: Open Court 1991.
    4. A.N. Wilson Against Religion: why we should try to live without it, Chatto CounterBlasts No. 19, London: Chatto & Windus 1991.


    1 commentaire
  • terrorismes anarchistes

    L’utopie de « la propagande par le fait »

    Quelques remarques générales que révèlent cette chronologie certainement incomplète et parfois imprécise :

    1. la « propagande par le fait » est très diversifiée : elle englobe les actes « terroristes », les actions de récupérations et d’expropriations ou de « reprise individuelle », les expéditions punitives et de représailles (contre patrons, policiers, juges et ecclésiastiques, jaunes, militants hostiles aux syndicalistes…), le sabotage, le boycott agressif…Certains actes de guérillas peuvent aussi y appartenir.
    2. C’est un type d’actions largement utilisé et mondialement représenté, même si les analystes et la plupart des anarchistes ont montré que c’est un phénomène qui reste marginal (sauf dans le monde ibérique et dans le monde russe) et majoritairement renié dans l’anarchisme. Ce qui est rejeté, c’est le terrorisme aveugle, une violence insupportable contre des individus, qu’ils soient innocents ou pas. Par contre le terrorisme sous forme de guérilla, de relance de la guerre civile révolutionnaire, tant en Russie qu’en Espagne franquiste est plus justifié et approuvé par le mouvement libertaire.
    3. Certains pays et certaines régions à un moment donné ont présenté des « pics » évidents de cette pratique terroriste : 
      - la Russie du tsarisme finissant,  
      - la France des années 1880-1890, 
      - la Catalogne libertaire et Séville (jugée « deuxième Barcelone ») de l’après Première Guerre mondiale (1918-1921) en butte aux pistoleros patronaux et à la répression étatique,  
      - l’extrême sud du cône américain, l’Argentine surtout au début du XX° siècle,  
      - les rares mouvements anarchistes antifascistes et leurs tentatives contre le Duce en Italie... 
      - La Guerre d’Espagne marque une apogée du terrorisme ou des actions militantes violentes, mais son aspect systématique et général nous force à l’exclure de cette chronologie. Les combats terroristes et « guérilléristes » se prolongent fréquemment dans les années 1940-1950 surtout, et donnent des « pics » concernant surtout la région barcelonaise. Il semble que la résistance libertaire armée au franquisme ait été notoirement sous-estimée. 
      - les années 1960-1980 sont plus difficiles à analyser, car les mouvances terroristes sont souvent et sans doute majoritairement d’inspiration autoritaires et léninistes, parfois dans la vague guévariste, même si d’authentiques inspirations libertaires parcourent les mouvements anti-franquistes, le DI, le MIL et les GARI, et d’autres mouvances comme Action Directe en France, et parfois Lotta Continua en Italie et surtout la Angry Brigade au Royaume Uni… ATTENTION : pour ce dernier cas, très documenté, j’ai repris leur chronologie, et donc j’ai abusivement donné le sigle des Angry Brigade à des actions qui relèvent évidemment d’autres mouvances.
    4. La chronologie traditionnellement admise en France (1877-1894) ne tient donc pas : la violence anarchiste est beaucoup plus longue et diversifiée, dans l’espace et dans le temps.

     
     

    DATE PAYS LIEU AUTEUR ACTIONS DEGATS
    1877 avril 05/11 IT Bénévent   Action armée Blessés.
    1878 mai 11 ALL Berlin HOEDEL Tir contre l’empereur Décapité le 16/07/1878.
    1878 juin 17 ALL Berlin NOBILING Empereur GUILLAUME 1° blessé Meurt en prison le 23/09/1878.
    1878 août 26 RUS     Général METENTSOV poignardé  
    1878 oct.25 ESP   J. Oliva MONCASI Attentat contre ALPHONSE XII Garrotté 28/11/1878.
    1878 nov. 17 IT Napoli PASSANANTE 
    Giovanni
    Attentat contre le roi HUMBERT I° Roi blessé.
    1878 nov. 18 it Firenze   Bombe dans une manifestation monarchique 4 morts

    Arrestations de 68 internationaux

    èforte répression anti-anarchiste en Italie.

    1878 nov. 20 it Pisa   Bombe attribuée aux anarchistes  
    1879 mars 8 RUS St Petersbourg   Assassinat du prince Dimitri KROPOTKINE  
    1879 mars 22 RUS Odessa   Colonel KNOPP étranglé  
    1879 déc.30 ESP   Fr. Otero GONZALES Tir contre ALPHONSE XII Garrotté 14/04/1880.
    1880 it Viterbo CORDIGLIANI Lance des pierres en salle d’audience  
    1881 mars 13 RUS St Petersbourg RYSAKOFF GRINIEIVETSKY Assassinat ALEXANDRE II Mort du tsar.
    1881 juin 15 FR St Germain en Laye   Explosion contre la statue de THIERS Presque nuls.
    1881 juil. 14 RU Londres   Congrès international révolutionnaire Approbation de la propagande par le fait, dont le terrorisme fait partie.
    1882 mars 24 FR     Un chômeur tire sur son patron  
    1882 août/nov. FR Montceau les mines BANDE NOIRE Actions armées  
    1882 octo. 22/23 FR Lyon Café place Bellecour CYVOGT Explosion bombe 1 mort.
    1882 octo. ? FR Lyon ?   Explosion bureau de recrutement Armée Presque nuls.
    1883 nove. 16 FR     Attentat contre Jules FERRY  
    1883 déc. FR Lyon   Procès de CYVOGT  
    1884 fév.3 ALL Francfort REINSDORF & MANHEIM Dynamite contre bâtiment de police  
    1884 févr. FR Marseille Louis chaves Jardinier tire sur supérieure de couvent Une morte.
    1885 fév.1 ALL Francfort   Chef de la police RUMPF poignardé  
    1886 fév.14. FR Decazeville   Meurtre de WATRIN  
    1886 mars 05 FR Paris Charles GALLO Attentat manqué à la Bourse 20 ans travaux forcés.
    1886 mai 04 ÉU Chicago   Explosion de Haymarket attribuée aux anarchistes Arrestations.

    Exécutions des responsables anarchistes Albert PARSONS, August SPIES, Adolph FISCHER, George ENGEL et Louis LINGG (suicide). Samuel FIELDEN et Michael SCHWAB condamnés à vie.

    ènaissance ensuite du 1er mai comme fête ouvrière

    1886 sept.23 FR Paris LUCAS Tir contre ROUILLON  
    1886 octo. 17 FR Paris DUVAL Clément Agent poignardé Blessé.
    1887 janv. 11 FR     Procès DUVAL Travaux forcés.
    1887 mars 01 RUS     Attentat manqué contre ALEXANDRE III 7 pendus.
    1887 juin 30 esp Madrid   Ley de Asociaciones Répression légalisée et généralisée.
    1887 nove. 11 ÉU Chicago   Pendaisons ENGEL, PARSONS, FISCHER, LINGG, SPIES 5 morts.
    1889 janv. 19 it Messina PETRINA Nicoló Bombe vers la résidence du Fascio de Messina, attribuée aux socialistes et anarchistes PETRINA inculpé avec 6 autres militants.

    Tribunal de Palerme du 13/10/1889 : PETRINA à 3 ans de prison, Bonaventura PIZZI à 1 an, et 2 autres à 6 mois.

    1891 janv. 18 FR Chambles RAVACHOL Assassinat de Jacques BRUNEL  
    1891 fév. 21 arg Buenos Aires   Bombes attribuées aux anarchistes État de siège et emprisonnements d’anarchistes souvent d’origine française
    1891 printemps FR Notre Dame de Grâce RAVACHOL Meurtre de l'ermite 1 mort
    1891 avril 29 it Palermo Paolo SCHICCHI Attentat : bombe devant une caserne de cavalerie èfuite en Suisse, France, Espagne…
    1891 mai 01 FR Clichy   Violences agents manifestants 3 anarchistes arrêtés 
    DECAMPS, DARDARE, LEVEILLE
    1891 mai 01 FR Fourmies   Violences agents manifestants 12 morts
    1891 mai esp Cádiz   3 bombes jetées dans la Alameda de Cádiz Nombreuses arrestations dont Fermín SALVOCHEA
    1891 juillet ru Walsall   6 anarchistes sont arrêtés pour détention d’explosifs BATTOLA, Victor CAILES et fred CHARLES prennent 10 ans de prison, et DEAKIN 5
    1891 août 28 FR Paris   Procès pour affaire de Clichy. Président BENOIT, procureur BULOT 5 ans DECAMPS 
    3 ans DARDARE
    1891 déc. 20 FR Paris   4 bombes devant chez juge BERTHELOT  
    1892 janv. 08 ESP Jerez   Émeutes et manifestations qui investissent unepartie de la ville 3 morts 
    4 garrottés
    1892 mar. 01 FR Paris   Explosion hôtel Sagan  
    1892 mars 11 FR Paris 136 bd St Germain RAVACHOL Explosion immeuble du conseiller BENOIT presque nuls
    1892 mars 15 FR Caserne Lobau   Explosion presque nuls
    1892 mars 27 FR Paris 39 rue de Clichy RAVACHOL Explosion immeuble de BULOT presque nuls
    1892 mars 30 FR Paris Café Véry 22 bd magenta RAVACHOL Arrestation de RAVACHOL  
    1892 avril 25 FR Paris Café Véry 22 bd Magenta Théodule MEUNIER Explosion 4 blessés,2 morts

    MEUNIER : procès juillet 1894 : Cayenne

    1892 avril 26 FR Paris   Procès de RAVACHOL et SIMON travaux forcés
    1892 juin 21 FR Montbrison   2° procès RAVACHOL Mort
    1892 juil. 11 FR Paris   RAVACHOL guillotiné 1 mort
    1892 sept. 24 ESP Barcelona PALLAS 2 bombes contre Maréchal M. CAMPOS 5 morts 
    PALLAS fusillé
    1892 juil. 23 ÉU Homestead BERKMAN Alexandre Attentat contre Henry CLAY FRICK de la Carnegie Steel Cy Blessé 
    22 ans prison
    1892 octobre 03 it Genova Paolo SCHICCHI Bombe devant le Consulat espagnol  
    1892 octobre 03 it Pisa Paolo SCHICCHI Résistance armée face à la police è Cour d’Assise de Viterbo en 1893 : 11 ans, 3 mois, 15 jours
    1892 nov. 08 FR Paris 11 Ae Opéra HENRY Émile Bombe siège des Mines de Carmaux. Explosion commissariat rue des Bons Enfants 5 morts
    1892 nove. 13 FR Paris LÉAUTHIER Léon Attentat contre ministre GEORGEVITCH Serbie Bagne de Guyane où LÉAUTHIER finit massacré en 1894
    1892 nove. 29 FR   MARPEAUX Agent de police tué  
    1892 déc. 28 FR Paris   Bombe caserne de la Préfecture  
    1892 it Genova Paolo SCHICCHI Attentat contre le Consulat espagnol Malgré la défense de Pietro GORI et de Luigi MOLINARI, 11 ans de prison auc Procès de Viterbo en 1893
    1893 janv. 20 IT Roma   Explosion au Palazzo Marsili  
    1893 juin 20 esp Madrid Francisco RUIZ Essai d’attentat dans la maison de CÁNOVAS DEL CASTILLO Mort du journaliste anarchiste RUIZ
    1893 sept. 24 ESP Barcelona Paulino PALLAS Attentat contre capitaine général de catalogne Martinez CAMPOS PALLAS sera fusillé
    1893 nov. 07-08 ESP Barcelona Santiago SALVADOR 2 bombes au Teatro Liceo 22 morts, 50 blessés 
    6 garrottés
    1893 nov. arg Buenos Aires   Tentatives de lancer des bombes Arrestations d’anarchistes et expulsions
    1893 nov.16 FR Marseille   Attentat chez Général VOULGRENANT  
    1893 déc. 09 FR Paris VAILLANT Auguste Explosion Chambre des Députés 20 blessés
    1893 déc. 11 FR     1° loi « scélérate » sur la presse  
    1893 déc. 18 FR     2° loi « scélérate » sur les associations  
    1894 janv. 10 FR Paris   Procès de VAILLANT Condamnation à mort.
    1894 févr. 04 FR Paris   VAILLANT guillotiné 1 mort
    1894 févr. 12 FR Paris Café Terminus Gare St Lazare HENRY Émile Explosion  
    HENRY arrêté
    17 blessés

    1 mort.

    1894 janvier 15 ru Greenwitch BOURDIN Martial Tentative d’explosion BOURDIN meurt dans l’explosion ; Joseph CONRAD en tire Secret Agent.
    1894 févr. 20 FR Paris rue St Jacques PAUWELS ? Explosion 3 blessés
    1894 févr. 20 FR Paris Fg St Martin PAUWELS ? Bombe désamorcée  
    1894 févr. 24 FR Paris   Procès de LEAUTHIER Travaux forcés à perpétuité.
    1894 fév. 28 FR Paris   Procès MARPEAUX Travaux forcés à perpétuité.
    1894 mars 08 IT Roma   Explosion Palazzo Montecitorio 2 morts 6 blessés.
    1894 mars 15 FR Paris PAUWELS Jean Explosion à l’Église de la Madeleine mort de PAUWELS.
    1894 avril 04 FR Paris   Explosion restaurant de FOYOT rue Vaugirard Blessés dont Laurent TAILHADE.
    1894 avr. 11 FR Argenteuil   Bombe chez juge de paix  
    1894 avril 26 FR Paris   Procès d'HENRY Condamné à mort.
    1894 mai 11 FR Paris   Bombe Avenue Kléber  
    1894 mai arg     Tentatives de lancer des bombes Arrestations et expulsions.
    1894 mai 21 FR     HENRY guillotiné 1 mort
    1894 mai 22 FR Paris   Bombe chez abbé GARNIER à l’Avenue Niel  
    1894 mai 31 IT Roma   Explosion de 2 bombes  
    1894 juin 16 IT Roma LEGA Paolo Coup de revolver sur CRISPI président du conseil Au procès de Rome en novembre 1895 : acquittements des anarchistes !
    1894 juin 24 FR Lyon CASERIO Sante Sadi CARNOT poignardé Mort du Président le 25 juin
    1894 juil. 01 IT Livorno LUCCHESI Oreste Mort de BANDI Giuseppe 1 mort
    1894 juil. 19 IT     3 lois scélérates  
    1894 juil. 10 esp Madrid   Ley anti-terroriste Peine de mort légalisée
    1894 juil. 27 FR Paris   3° loi scélérate : délit d' anarchisme  
    1894 août 02-03 FR Paris   Procès de CASERIO Condamné à mort.
    1894 août 06 FR Paris   Procès des Trente 1 condamné
    1894 août 15 FR     CASERIO guillotiné 1 mort
    1894 août 28 IT Livorno   Explosion aux bains Pancaldi  
    1895 mai 02/22 IT Firenze   Procès LUCCHESI 30 ans pour FRANCHI et LUCCHESI.
    1895 août 16 IT Ancona   Explosion au consulat Français Pour l’anniversaire de la décapitation de CASERIO.
    1895 nov. IT Roma   Procès des complices de LEGA Libérés
    1895 ? cub La Habana Anarchistes Attentat à la Capitanería General contre Valeriano WEYLER  
    1895-1896 ? cub La Habana Anarchistes Attentats divers contre ponts, conduite de gaz…  
    1896 juin 06 ESP Barcelona Tomas ASCHERI

    Anarchistes ?

    Bombe contre procession religieuse de Cambios Nuevos 11 morts 40 blessés 
    6 morts parmi les condamnés

    èProcès de Montjuic : 400 détenus, tortures

    1896 août 16 it Ancona Nuova Concordia Projet d’explosif pour l’anniversaire de la mort de CASERIO 35 membres du groupe libertaire Nuova Concordia sont arrêtés.
    1896 sept. 02 esp Madrid   Ley anti-anarchiste  
    1897 avril 01 fr Marseille Alexandre-Marius JACOB Vol célèbre au Mont de Piété de la rue Petit-Saint-Jean Reprise individuelle prestigieuse et non violent plus que terrorisme !
    1897 avril 27 IT proximité de Roma ACCIARITO Pietro Attentat contre UMBERTO I Échec
    1897 mai 28 IT Roma   Procès ACCIARITO Travaux forcés à vie : au secret à Ventotenne.
    1897 août 08 ESP Sant' Agueda ANGIOLILLO Michele Attentat contre CANOVAS del CASTILLO Mort du président du Conseil espagnol.
    1897 août 19 ESP     ANGIOLILLO garrotté 1 mort
    1897 sept. 04 esp Barcelona   Attentat contre le commandant Narciso PORTAS dans les ramblas  
    1898 jan. 19 FR Paris ETIEVANT C.F. Attaque d'agents Mort au bagne
    1898 sept. 10 CH Genève LUCCHENI Luigi Assassinat de ELISABETH de Bavière Mort de l'impératrice d''Autriche 
    LUCCHENI prison à vie.
    1898 nove. 24 IT Roma   Conférence internationale anti-anarchiste  
    1898 ? ESP   SEMPAU Tue le lieutenant de la Garde Civile Narciso PORTAS  
    1900 juil. 29 IT Monza BRESCI Gaetano Attentat contre UMBERTO I Mort du roi d'Italie
    1900 août 29 IT Milano   Procès BRESCI Bagne
    1901 sept. 06 ÉU Buffalo CZOLGOLSCZ Leon Attentat contre MAC KINLEY Mort du président le 14/09/1901 
    CZOLGOLSCZ tué le 29/10/1901 (chaise)
    1901 oct. 1 FR Paris JACOB Alex Cambriolage rue Quincampoix  
    1902 avril 15 RUS   BALMACHEV 
    (S.R.)
    Attentat contre SPYAGINE Mort du ministre de l'intérieur. 
    Pendaison 16/05/1902
    1902 nov. 15 bel Bruxelles Gennaro RUBINO Attentat manqué contre le cortège royal par cet italien ancien indicateur de police !  
    1903 avril TURQ Salonique groupe des Bateliers, avec POPJORDANOV Dizaine d'attentats Tous morts sauf CHATEV Pavel
    1903 août esp Sevilla Anarchiste F.GONZÁLEZ Blesse un agent d’un coup de couteau  
    1903 RUS   SASONOV  
    (S.R.)
    Attentat contre PLEHVE ministre de l'intérieur mort du ministre 
    Travaux forcés perp.
    1904 janvier 17 ita Milano Giovanni MANFREDI Attentat contre un sous-lieutenant (Cesare SIVELLI) à la Piaza Scala. Lien avec la campagne antimilitariste largement animée par les anarchistes.

    MANFREDI prend 7 ans et demi

    1904 ESP   Joaquin Miguel ARTAL Attentat échoué contre président du conseil MAURA  
    1904 ou 1905 rus Bialystok Nosel FABER Coup de poignard contre l’entrepreneur Abraham KOGAN KOGAN blessé.
    1905 janv. ? RUS Bialystok ? Nosel FABER Explosion dans un poste de police Blessés 
    FABER tué
    1905 févr. 04 RUS Moscou KALIEV (S.R.) Attentat Grand Duc SERGE mort du Grand Duc 
    Pendaison 09/05/1905
    1905 mai 31 FR Paris Rue de Rohan   Bombe contre ALPHONSE XIII et LOUBET  
    1905 juil. 21 TURQ   JOORIS Edouard Attentat contre le sultan Gracié
    1905 fin ? RUS Varsovie   Bombe Hôtel Bristol  
    1905 fin ? RUS Odessa   Bombe dans un café  
    1905 ESP Barcelona   Bombes Rambla de las Flores  
    1906 mai ESP Barcelona Matteo MORAL Explosion contre ALPHONSE XIII 26 tués 107 blessés
    1906 rus Ekaterinoslav Serge BORISSOV 70 attentats anarchistes, notamment par le Groupe International de Combat de Serge BORISSOV. BORISSOV et 4 autres anarchistes sont exécutés le 14/01/1909
    1907 janv. 13 RUS St Petersbourg S.R. Tirs sur VON DER LAUNITZ préfet police  
    1908 esp Barcelona RULL Joan, anarchiste mais en fait lié à la police Bombe dans la  calle Peu de la Creu. Autres explosions dans la Boqueria. 5 bombes sont attribuées à RULL. Mort d’une femme.

    Exécution de RULL.

    1909 nov. 14 ARG Buenos Aires Simon RADOWITSKY Chef de police Ramón FALCON assassiné Bagne d’Ushuaia jusqu’en 1930, où il est gracié sous pression de l’opinion publique
    1909 ARG Rosario Amado LLUÁN Tentative d’attentat contre le consul espagnol 5 ans de prison
    1910 juillet esp Gijón Marcelino SUÁREZ Domingo ORUETA DUARTE, président de la Patronal, est blessé SUÁREZ récolte seulement 3 ans qu’il ne terminera pas (manque de preuve ?)
    1910 23 août esp Gijón Anarchiste ? Celistino LANTERO porte parole de la Patronal tué Ni preuve, ni peine
    1910 26 août esp Gijón Anarchiste ? Tentative de poignarder le porte parole de la Patronal, Felipe MENÉNDEZ Ni preuve, ni peine
    1911 mars 7-8 Bel Charleroi CAROUY, GARNIER Tir sur un agent de police qui est blessé  
    1911 sept. 14 RUS   Dmitri BOGROV tir sur STOLYPINE Mort du 1° ministre 
    Pendaison
    1911 octo. 30 IT Bologna MASETTI Augusto Tir contre le colonel STROPPA Blessé. MASETTI  mis en asile !
    1911 déc. FR Paris Rue Ordener Bande à BONNOT Premier hold-up en automobile ? un employé blessé

    Actions armées jusqu' en avril 1912

     
    1912 janvier 2 fr Thiais Bande à BONNOT Double assassinat  
    1912 janv. 10 fr Paris, rue Charras Bande à BONNOT Vol d’armes dans une armurerie  
    1912 janv. 17-18 fr Romainville Bande à BONNOT Vol dans l’usine Firmonge  
    1912 janv. 31 Bel Gand Bande à BONNOT Assassinat d’un chauffeur  
    1912 janv. 31 fr Paris Bande à BONNOT Rue Fessart Rafle à la réunion de L’Anarchie et emprisonnement de Victor KILBATCHICHE et Rirette MAÎTREJEAN
    1912 fév.27 fr St Mandé

    Paris, Rue du Havre

    Bande à BONNOT Vol de la voiture d’un industriel BUISSON

    Assassinat d’un agent de police GARNIER

    Arrestation d’Eugène DIEUDONNÉ
    1912 mars 14 IT Roma D'ALBA Antonio Double tir contre Vittorio Emmanuele III Échec 
    D'ALBA au pénitencier de Ventotenne, puis Monte Mario en 1923 vers Rome
    1912 mars 25 fr Nationale 5

    Chantilly

    Bande à BONNOT Prise de voiture ; un mort un blessé.

    Attaque de la Société Générale

     
    1912 mars 26 fr Berck Bande à BONNOT   Arrestation de SOUDY
    1912 avril 4 fr   Bande à BONNOT   Arrestation de CAROUY
    1912 avril 7 fr Paris Bande à BONNOT   Arrestation de Raymond CALLEMIN
    1912 avril 23 fr   Bande à BONNOT  
    BONNOT résiste, tue et blesse des policiers
    Arrestations de MONNIER, CARDI, GAUZY
    1912 avril 25 fr   Bande à BONNOT   Arrestation temporaire de André LORULOT
    1912 avril 28 FR   Bande à BONNOT Fin de BONNOT face à environ 500 hommes d’armes ! Morts de DUBOIS et de BONNOT
    1912 mai 10 fr Lyon Tribunal Bande à BONNOT Procès des complices lyonnais PETIDEMMANGE et THOLLON : 1 an

    Louise THOLLON : 4 ans ; meurt en prison

    1912 mai 14-15 fr Nogent Bande à BONNOT Des centaines de soldats et policiers, des milliers de curieux… Nombreux blessés. Morts de Octave GARNIER, René VALET
    1912 mai fin ? fr Nancy Bande à BONNOT Charles BILL tire sur un délateur qui a fait emprisonner le tolstoïen REINERT Mort du délateur BLANCHET

    BILL s’échappe et n’est jamais repris

    1912 ESP Madrid Miguel PARDIÑAS Tue le Premier ministre CANALEJAS suicide de Miguel PARDIÑAS
    1913 févr. 03 FR Paris   Procès de la bande à BONNOT 20 accusés ; trois semaines de procès 

    Mais rapide suicide de CAROUY

    - 4 acquittés dont Rirette MAÎTREJEAN

    - moins de 2 ans : RIMBAULT, REINERT, JOURDAN, GAUZY

    - 4 à 6 ans : BELONNIE, DETTWEILER, CROZAT, POYER, KILBATCHICHE (5), BÉNARD

    - 10 ans : DE BOE

    - Travaux forcés à perpétuité : CAROUY, METGE (s’évade en 1931)

    - 4 condamnés à  mort CALLEMIN SOUDY MONNIER

    1913 avril 21 fr Paris Bande à BONNOT   3 exécutions ; DIEUDONNÉ gracié mais au bagne à perpétuité (évasion vers 1927, puis réintégré).
    1913 avril ? ESP Madrid José Sancho ALEGRE Attentat contre ALPHONS XIII Perpétuité pour ALEGRE.
    1913 cuba La Habana surtout Anarchistes Plusieurs attentats  
    1914 déc. 14 CHILI   Antonio ROMAN ROMAN Attentat contre SILVA RENARD auteur du massacre d’Iquique de 1907  
    1916 juin 22 éu San Francisco Warren BILLINGS Bombe lors de la Preparedness Parade, attribuée à tort aux anarchistes et aux wooblies L’ami de BERKMAN, Tom MOONEY (IWW) et Warren BILLINGS (SPA) sont condamnés à vie. Ils ne seront libérés qu’en 1938 !
    1916 déc. 17 ÉU     Bombe commissariat de Battery Street  
    1918 juin ÉU     Bombes dans une dizaine de villes  
    1918 rus     Assassinat du chef bolchevik de Petrograd VOLODARSKI  
    1918 rus     Assassinat du responsable de la Tchéka OURITSKI  
    1918 ch Zurich   Affaire de la « bombe de Zurich » Inculpation de Ugo FEDELI.
    1918-1919 cuba   Anarchistes Plusieurs attentats accompagnent le vaste mouvement social des années 1918-19 (4 grèves générales). Arrestations et dures condamnations des anarchistes Marcelino SALINAS, Alfredo LÓPEZ, Alejandro BARREIRÓ et Pablo GUERRA.
    1919 février 02 Fr Paris Louis-Émile COTTIN Blesse CLÉMENCEAU Condamné à mort, puis à 10 ans de réclusion. Libéré le 21/08/1924. COTTIN, fidèle aux idées libertaires, meurt en Espagne sur le front d’Aragon le 08/10/1936.
    1919 février 05 esp Séville   Explosif contre la maison de l’entrepreneur Juan MIRÓ  
    1919 février 21 éu Philadelphie Groupa Pro Prensa Tentative supposée d’attentat contre le président WILSON Arrestation de 2 membres du cercle anarchiste espagnol de Philadelphie.
    1919 avril 04 esp Séville   Explosif devant la cathédrale Plusieurs blessés.
    1919 avril 28 éu Seattle ? Bombe au domicile du maire de la ville Ole HANSEN hostile aux « rouges »  
    1919 avril 29 éu Atlanta ? Paquet piégé au domicile du sénateur HARDWICK jugé comme hostile à l’immigration Femme de chambre blessée.
    1919 avril, mai… éu     À l’exemple de celui d’Atlanta, 35 colis piégés sont envoyés à diverses personnalités dont l’avocat général PALMER et le président de la Cour Suprême Oliver WENDELL HOLMES  
    1919 juin 02 éu 8 villes

    àdont Washington 

    àdont New York 

    àdont Philadelphie 

    àdont Boston

    « Les combattants anarchistes » ?

    IWW ?

    Groupe de GALLEANI ?

    Bombes sans doute pour dénoncer la déportation de Luigi GALLEANI à la mi mai, et pour dénoncer les poursuites contre Carlo TRESCA menées par  l’inspecteur en chef W. SIBRAY  
    àDestruction de la maison de l’avocat général PALMER à Washington.

    àmort d’un veilleur de nuit devant la maison du juge Charles NOTT

    àbombe dans l’église Notre Dame de la Victoire

    àdestruction de la maison du juge anti-manifestant HAYDEN et celle  du député Leland POWERS (projet loi anti-anarchie)

    èfin 1919 et début 1920 : raids policiers dits « raids PALMER », arrestations massives, déportations… L’anarchiste Andrea SALSEDO se suicide (?) en se jetant par la fenêtre à Manhattan

    1919 mai 19 ARG Buenos Aires Andres BABY, Boris WLADIMIROVITCH... Attaque agence Perazzon ; un policier tué Perpétuité à Ushuaia.
    1919 juillet 29 it Milano FILIPPI Bruno ? Bombe au Palais du Tribunal  
    1919 août 29 it Milano FILIPPI Bruno ? « Vitriolisation » de l’industriel BREDA, puis bombe sur sa maison  
    1919 août 31 it Milano FILIPPI Bruno ? Bombe devant la maison du marquis-sénateur Ettore PONTI  
    1919 sept. 07 IT Milano FILIPPI Bruno Explosion au Circolo dei Nobili ou au Caffè BIFFI FILIPPI (19 ans) meurt dans l'explosion.

    èforte répression anti-anarchiste à Milan et à Mantoue (G. MARIANI).

    èprocès de Milan 1920 : Guido VILLA 10 ans, Aldo PEREGO 20 ans…

    1919 sept. 15 ESP Barcelone   Chef de la police Manuel BRAVO tué par balles  
    1919 sept. 17 ESP Barcelone   Agent de police Eduardo FERRER assassiné  
    1919 sept. 25 RUS Moscou KOVALEVITCH SOVALEV Attentat anarchiste du Comité Insurrectionnel Panrusse des Partisans, contre le siège du PC : 12 morts et 58 blessés. Les deux terroristes se suicident pour échapper à la répression.
    1919 déc. 24 éu Bridgewater ? Hold-up attribué plus tard à SACCO & VANZETTI Début de l’affaire SACCO & VANZETTI.
    1919 déc. 26 esp Séville APARICI José

    ADAME M.

    SANABRIA L.

    Tirs au pistolet sur l’entrepreneur Amadeo SATURNINO APOARICI blessé, fuite de SANABRIA au Portugal.
    1920 jan ? ESP Barcelone   Attentat contre le Président de la Fédération des Employeurs de Barcelone  
    1920 jan ? esp Séville   Tirs sur l’architecte Aníbal GONZÁLEZ Forte répression anti-syndicaliste.
    1920 avril 15 éu South Baintree ? Hold-up et meurtres faussement et volontairement attribué aux anarchistes : plus que d’une erreur judiciaire, il s’agit d’une vraie action anti-anarchiste réfléchie. àarrestations de SACCO & VANZETTI le 05/05/1920 : début d’une erreur judiciaire aux dépens des anarchistes italiens qui seront électrocutés en 1927, et réhabilités en 1977 !
    1920 mai 01 it     Bombes contre deux camions de gardes royales  
    1920 juin 26 it Piombino   Explosion d’une mitrailleuse des carabiniers Nombreux militaires blessés
    1920 juin 30 it Milano   Bombe au Palace Hotel  
    1920 juillet esp Séville   Tirs contre des jaunes  
    1920 août 07 it Milano G. MARIANI ? Bombe au restaurant COVA  
    1920 août 09 it Milano AGUGGINI ? Bombe place du St Sepulcre  
    1920 août esp Séville   2 attentats contre des jaunes 1 mort – 1 blessé
    1920 août esp Séville   Explosif contre une coopérative de tonneliers jugée « anti-syndicale »  
    1920 août ? ESP Barcelone ou Séville?   Assassinat du Comte de SALVATIERRA gouverneur civil de Catalogne Rafles anti-syndicalistes, environ 50 arrestations à Séville en septembre 1920.
    1920 sept. 16 éu New York ? Bombe à New York  
    1920 septembre esp Séville   Explosif au siège de la Compagnie de Transports Arrestations et fermetures de locaux ouvriers
    1920 ita Imola Résistants anarchistes Attentat contre le fasciste Dino GRANDI.  
    1920 octobre 14 it Milano Groupe de MARIANI 2 bombes place Cavour 100 arrestations, perquisitions…
    1920 oct. ESP Barcelone   Assassinat du patron E. TARRIDA  
    1920 oct./nov. ESP Barcelone   Assassinat de Jaime PUJAL, Président de l’Association des Entrepreneurs des Compagnies Électriques  
    1920 nov. 14 esp Séville   Explosion : mort de M. BOMBAR anti-gréviste  
    1920 nov. 21 esp Séville   Explosif contre 2 magasins d’huile  
    1920 nov. 30 esp Séville   Échec assassinat contre le commissaire de police J.F. COLL  
    1920 déc. 03 esp Séville   Explosif au domicile de IBARRA  1 mort – 2 blessés
    1920 déc. 05 esp Séville   Explosif devant le palais de l’archevêché  
    1920 déc. 11 esp Séville   Explosif contre le magasin central de La Catalana (gaz)  
    1920 déc. 25 esp Séville   Explosif contre le magasin central de La Maria (textile)  
    1920 déc. 30 esp Séville   Explosifs aux domiciles des entrepreneurs LISSEN et BAREA  
    1920 cuba La Habana Anarchistes Bombes dont une au Théâtre National  
    1921 janvier 1 esp Gijón   Agression contre l’industriel BELIO 11 grévistes arrêtés
    1921 janvier 10 esp Séville   Assassinat de l’entrepreneur Barris DALMAU Forte répression à Séville pendant près de 6 mois : plus de 400 arrestations ; fermeture des locaux syndicalistes…
    1921 février 27 it Firenze ? Bombe contre une manifestation d’étudiants de droite attribuée aux anarchistes Dure répression et insurrection le 28/02/1921.

    Procès contre 22 anarchistes en juin 1922

    4 anarchistes condamnés le 23/10/1922

    1921 mars 9 ESP Madrid 3 anarchistes Tuent le 1° Ministre Eduardo DATO  
    1921 mars 21 it Milano AGUGINI et BOLDRINI Explosion d’un pylône électrique à la dynamite  
    1921 mars 23 IT Milano AGUGINI, MARIANI et BOLDRINI Explosion au théâtre Diana Environ 20 morts et 50 blessés.

    èforte répression, 400 arrestations

    èvague de violences fascistes sur Unmanità nova et Avanti !

    èprocès en mai 1922 pour 20 inculpés : 7 récoltent plus de 15 ans, dont deux à perpétuité (MARIANI & BOLDRINI)

    1921 mai 02 ARG Buenos Aires   Attaque de douane 11 arrestations dont 9 ouvriers
    1921 juin 25 it Toscane Banda dello Zoppo Assassinat de l’ingénieur Mario FILIPPI Arrestations et lourdes condamnations d’anarchistes, notamment dans la famille SCARSELLI du Valdelsa
    1921 juillet 21 it Imola Vincenzo ZANELLI En résistant il  tue un fasciste.  
    1922 novembre esp Séville   Tirs contre des « jaunes » Arrestation du président anarcho-syndicaliste du syndicat des boulangers, P. ROMERO LLORENTE
    1922 fin année esp Séville   Vol à main armée Arrestation des anarchistes G. GONZÁLEZ CÉSPEDES, F. VAQUERO ÁLVAREZ et J. REANA
    1923 mai 09 ARG Buenos Aires Eduardo VAZQUEZ AGUIRRE Responsable du métro blessé 14 mois de prison
    1922 fr Paris-Marseille   Attaque et vol du train Paris-Marseille Le fils de l’anarchiste Mécislas GOLBERG, Mécislas CHARRIER est guillotiné le 02/08/1922
    1923 mai 17 ESP   Los Solidarios Exécution de l’ex-gouverneur de Vizcaya Fernando GONZÁLEZ REGUEREL  
    1923 juin 23 ARG Buenos Aires Kurt Gustav WILCKENS Assassinat du « fusilleur » de Patagonie, le lieutenant colonel VARELA Bagne et asile à perpétuité, puis assassiné par un membre de la Ligue patriotique (Pérez MILLAN) 17/06/1923
    1923 juin ? ARG vers Rio Negro   Attaque diligence des postes 5 anarchistes condamnés
    1923 juin ESP Saragosse Los Solidarios DURRUTI ou Francesco ASCASO ? Assassinat de Juan SOLDEVILLA archevêque de Zaragoza, et de Rafael TORRET ESCARTÍN  
    1923 juillet 13 ESP Barcelone ? Antonio PLA et Cesáro CERVERA, deux jeunes cénétistes ? Assassinat de 2 dirigeants du Syndicat « patronal » de la Banque et de la Bourse, Baltasar DOMÍNGUEZ et Francisco CERVERA PADRÓS plusieurs années de prison pour les deux anarchistes soupçonnés, libérés en 1926 et 1927
    1923 août 16 esp Séville Leaders CNT M. ROLDÁN, S. BARNETO, M ADAME Attaque à main armée Les 3 responsables sont arrêtés ainsi que de nombreux membres du CN-CNT de Séville
    1923 sept. 01 ESP Gijón Los Solidarios DURRUTI ? Expropriation de 600 000 pesetas dans la Banque de Gijón Eusebio BRAU meurt pendant l’opération
    1923 sept. 03 fra Paris Mario CASTAGNA Tue le fasciste Gino JERI. Récolte 8 ans.
    1923 nov. 24 éu New York Anarchistes Bombe qui détruit le consulat italien  
    1923 fra   Germaine BERTON La jeune anarchiste tue un des responsables de l’Action Française, Maurice PLATEAU L’acte de la jeune anarchiste sera loué par les surréalistes
    1924 janvier 11 fra Paris   Les anarchistes perturbent la réunion de la CGTU ; le service d’ordre pro-communiste ouvre le feu. 2 anarchistes meurent peu après Nicolas CLOS et Adrien PONCET ; Jules BOUDOUX (SELLENET) est durement blessé par balle.
    1924 févr. 20 FR Paris BONOMINI Ernesto Tirs contre le secrétaire du Fascio parisien Mort de Nicolà BONSERVIZI ; Ernesto condamné à 8 ans.
    1924 mai ESP Barcelone   Assassinat du sbire barcelonais Rogelio PÉREZ CICARIO  
    1924 été FRA Paris Los Solidarios Tentative de séquestration du roi d’Espagne ALPHONSE XIII procès contre DURRUTI et ses amis
    1924 sept. 01 JAP Tokyo ? Kyotaro WADA Tentative assassinat du général FUKUDA 20 ANS puis suicide en 1928
    1924 octo. 24 FR Paris   Procès de BONOMINI 8 ans
    1924 nov. 6 ESP Barcelone   Attaque anarchiste de la caserne Atarazanas exécutions des anarchistes Juan MONTIJO ARANZA et de José LLACER BERTRÁN
    1924 nov. ESP Vera de Bidassoa Guérilleros anarchistes

    DURRUTI

    Attaque du village de Vera exécutions de Juan SANTILLÁN et Enrique GIL, mort en prison de Pablo MARTÍN
    1925 juil. 11 CHI Santiago DURRUTI JOVER ASCASO Attaque de la banque du Chili  
    1925 juil. CHI Mataderos ? DURRUTI JOVER ASCASO Attaque de la banque  
    1925 oct. 18 ARG Buenos Aires DURRUTI JOVER ASCASO Attaque agence tramway Las Heras  
    1925 nov. 17 ARG Buenos Aires DURRUTI JOVER ASCASO Attaque station métro Primera Junta 1 policier tué
    1925 nove. 09 ARG Buenos Aires LUCICH & Boris WLADIMIROVITCH Assassinat de Perez MILLAN assassin de WILCKENS Boris W. meurt également peu après dans son asile
    1926 jan. 19 ARG San Martin DURRUTI JOVER ASCASO Attaque de la banque 1 employé tué
    1926 avril 07 ita Roma Violete GIBSON Une noble irlandaise tente une action contre le leader fasciste. MUSSOLINI blessé au nez
    1926 mai 25 fr Paris SCHWARZBARD Samuel Assassinat du leader nationaliste ukrainien Simon PETLIURA.  
    1926 juin 02 éu ?   Bombe dans la maison de Samuel JOHNSON, sans doute en  lien avec l’Affaire SACCO& VANZETTI  
    1926 sept. 11 IT Roma LUCETTI Gino Bombe contre MUSSOLINI Échec ; bagne de Ventotenne : 30 ans.
    1926 oct. 31 IT Bologna ZAMBONI Anteo Attentat contre MUSSOLINI ZAMBONI lynché
    1926 éu New York Vicenzo CAPUANA Bombe contre le Corriere d’America de Luigi BARZINI 5 ans de bagne à Sing Sing.
    1926 JAP   MIYAZAKI Akira Incendie de la villa HITACHI 5 ans de prison pour l’écrivain anarchiste.
    1927 juin 08/10 IT Roma   Procès contre LUCETTI 
    contre SORIO Leandro 
    et VATTERONI Stefano
    30 ans 
    20 ans 
    19 1/2 ans
    1927 août 05 éu New York

    Philadelphie

    Baltimore

      Bombes liées à l’Affaire SACCO & VANZETTI, condamnés le 08/04/1927 et exécutés le 23/08/1927  
    1927  août 15 éu     La maison du juré McHARDY de l’Affaire SACCO & VANZETTI dynamitée  
    1927 août ARG Buenos Aires DI GIOVANNI Bombes agence Ford et monument Washington  
    1927 sept. fra Paris DI MODUGNO Attentat contre le comte NARDINI consul fasciste à Paris  
    1927 oct.01 ARG Buenos Aires bande ROSCIGNA Vol à l’hôpital Rawson 1 agent tué
    1927 nov. ARG Buenos Aires DI GIOVANNI Bombe  établissements GUREVICH  
    1927 déc. 25 ARG Buenos Aires DI GIOVANNI Explosion National City Bank 2 morts, 3 blessés
    1928 avril 12 IT Milano   Bombes Piazza Cesare  
    1928 mai 03 ARG Buenos Aires DI GIOVANNI Explosion Consulat Italien 9 morts, 34 blessés
    1928 sept. 05/07 IT Bologna   Procès père ZAMBONI 30 ans
    1928 novembre fr   Angelo BARTOLOMEI Tue le vice-consul fasciste Cesare CAVARADOSSI Angelo arrêté en Belgique en janvier 1929
    1928 URU Montevideo ? bande CAPDEVILLA attaque Agence Messina 3 morts, 3 blessés
    1928 IT Varese Eugenio MACCHI Exécution d’un garde fiscal  
    1929 fév. ARG Buenos Aires ? bande ROSCIGNA attaque établissements KLOECKNER  
    1929 août 23 fr St Raphael   Attentat contre le consul fasciste DI MAURO.  
    1929 septembre all Saarbrucken Enrico MANZUOLI L’exilé anarchiste italien tue un fasciste lors d’un combat de rue. Au procès de Saarbrucken du 03/07/1930 il récolte 6 ans de prison.
    1929 octobre 25 ARG   DI GIOVANNI ? Emilio Lopez ARANGO anarchiste de la Protesta est assassiné parun anarchiste illégaliste  
    1929 oct. 28 ARG Buenos Aires Juan MORAN Exécution d’un mercenaire du patronat 1 mort, 1 blessé grave
    1930 janvier fra Nice Vittorio DIANA L’anarchiste italien tue un fasciste.  
    1930 mai lux Luxembourg Gino D’ASCANIO Tir sur un employé du consulat italien.  
    1930 oct. 07 it Villasanta - Milano Giovanni COVOLCOLI Tirs contre les bâtiments de Villasanta.  
    1930 oct. ARG Buenos Aires ? DI GIOVANNI et ROSCIGNA Attaque convoyeur de Palermo  
    1931 février 01 ARG   DI GIOVANNI   Fusillé
    1931 février 02 ARG   Paulino SCARFÓ   Fusillé
    1931 mars URU Montevideo Gino GATTI & ROSCIGNA Évasion spectaculaire de la prison Punta Carrenas  
    1931 avril it La Spezia Doro RASPOLINI Tirs contre l’industriel fasciste De BIASI L’anarchiste meurt en prison à Sarzana suite aux coups et à la torture.
    1931 mai 02 ARG   Tamayo GAVILAN Silvio ASTOLFI... Attaque convoyeur plusieurs policiers tués
    1931 mai 29 IT Forte Braschi SCHIRRU Michele Fusillé pour projet d'attentat contre MUSSOLINI 1 mort
    1931 mai it Arezzo Tranquillo PUSTERIA L’anarchiste est arrêté pour tentatives présumées d’attentats.  
    1931 juin 12 ARG Buenos Aires

    Avellaneda

    Juan Antonio MORÁN Exécution du major ROSASCO MORÁN est aidé par les frères PRINA.
    1932 juin 04 it Roma SBARDELLOTTO Angelo Pellegrino Attentat manqué Arrestation .
    1932 juin 17 IT Forte Braschi SBARDELLOTTO Angelo Fusillé pour projet d'attentat contre MUSSOLINI 1 mort.
    1932 sept. 27 éu     Bombe devant la maison de THAYER juge suprême dans l’Affaire SACCO & VANZETTI  
    1933 février 27 all Berlin Marinus VAN DER LUBBE Incendie du Reichstag Procès gagné pour ce communiste de conseil.
    1933 été it Livorno Anarchistes et communistes Bombes sur les sièges de la Milice et du Fascio  
    1933 oct. 07 ARG Buenos Aires ?   Mutinerie prison Caseros 3 matons tués.
    1934 avril 14 esp Barcelone ALPINI Bruno Cet anarchiste italien est un ami de DURRUTI et un expropriateur. Il est assassiné par la police une dizaine d’heures après son arrestation.
    1934 avril esp Barcelone El Cèntim Cet ouvrier cénétiste, pour venger la mort d’ALPINI, tire sur le Comisario General de Orden Público. Il est tué par les gardes.
    1935 esp Gava Francisco SABATÉ Expropriation de la Banque de Gava Fonds pour le Comité Propresos (pour les prisonniers).
    1936 mars ESP     Assassinat du député de droite Alfredo MARTÍNEZ  
    1936 avril 28 esp Barcelona ? Justo BUENO PÉREZ Exécutions des frères BADIA, partisans d’Estat Català.  
    1939 sept. 08 esp Barcelone Anarchistes Attaque d’une maison de Horta Plusieurs détentions

    dont 5 exécutions le 12/09/1939.

    1940 mai esp Huesca Groupe PONZÁN Attaques contre la Garde Civile PONZÁN blessé.
    1940 été esp Route d’Extremadura CNT Attentat contre véhicules franquistes Le chef de service de FRANCO est tué.
    1940 fin esp   Celedonio PÉREZ Embuscade contre la voiture de FRANCO dans la rue d’El Pardo  
    1945 avril 24 ita Nervi Formations partisanes anarchistes Expropriations et redistributions aux habitants  
    1945 août 06 esp Barcelone Guérilleros 6 anarchistes attaquent la succursale de la Banco de Vizcaya = premier acte réellement anarchiste de la guérilla anti-franquiste ?
    1946 nov. 29 esp   Guérilleros Bombes dans les locaux de Solidaridad Nacional et de La Prensa  
    1947 mai 03 esp Almadén Guérilleros Attaque contre la Garde Civile vers Almadén  
    1947 juillet esp   MLR de FACERIAS Assassinat de Eliseo MELIS ancien cénétiste devenu espion. Mort de José PAREJA.
    1948 avril 30 esp Barcelone Groupe de José Luis FACERIAS Attaque contre la Banco de Vizcaya dans la rue Rocafort  
    1948 mai 07 Fr Lyon Groupe de SABATÉ Attaque contre une entreprise lyonnaise En juin 1949 Francisco SABATÉ sera arrêté en France et condamné à 1 an de prison.
    1948 été esp Barcelone (région) Groupe de José Luis FACERIAS 2 hold-up et un vol dans une usine  
    1948 été esp Barcelone (région) Groupe de Ramón VILA CARAQUEMADA Attaque à main armée menée par Ramón VILA CAPDEVILA dit CARAQUEMADA.  
    1948 sept. esp San Sebastián MLE-CNT Premier projet d’attentat contre FRANCO lors des régates de San Sebastián. Échec  
    1948 oct. esp Berga Groupe de Marcelino MASSANA Vol dans une usine de tissus à la gare de Berga  
    1948 oct. esp Carburos de Berga Groupe de Ramón VILA CARAQUEMADA Explosion des lignes électriques  
    1948 nov. esp Barcelone (région) Groupe de Marcelino MASSANA Explosion contre ligne HT Figols-VicH  
    1948 déc. 21 esp Barcelone Groupe de José Luis FACERIAS Attaque contre la Banco Hispano Colonial  
    1949 jan. esp Serch Groupe de Marcelino MASSANA Assassinat du maire de Serch.  
    1949 jan. 17 esp Carburos de Berga Groupe de Ramón VILA CARAQUEMADA Nouvelle explosion contre les lignes électriques  
    1949 jan. 29 esp   Groupe de Marcelino MASSANA Attaque contre l’usine textile José SANGLOS.  
    1949 mars 02 esp Barcelone Groupe de SABATÉ

    Groupe de Los Maños

    Exécution de deux fascistes : Juan Manuel PIÑOL sec. du Front des Jeunesses et le responsable des sports José TELLA Mais le commissaire Eduardo QUINTELA, qui était visé, s’en sort.
    1949 mai 15 esp   Groupe de José Luis FACERIAS Bombes aux consulats du Pérou et d’Argentine et Bolivie. Celle au consulat du Brésil n’explose pas Remarque : ces pays soutiennent l’Espagne à l’ONU.
    1949 juin 01 esp Barcelone   Bombe Plaza de Cataluña  
    1949 juin 03 esp Barcelone Pedro ADROVER Bombe dans la cathédrale Francisco DENIS pris se suicide.
    1949 juin 11 esp Pyrénées Antonio RIBERA Combat contre Garde civile Mort de Antonio RIBERA.
    1949 juin 25 esp Barcelone ? Groupe de Marcelino MASSANA Attaque contre « Can Flaquer »  
    1949 juin esp   Groupe de Marcelino MASSANA Séquestration du patron Pedro FONTFREDA  
    1949 juil. 02 esp Barcelone   Attaque contre une entreprise Calle Pedro IV  
    1949 juil. 18 esp Barcelone   Plusieurs bombes en divers endroits  
    1949 août 05 esp     Attaque contre l’entreprise « El Pedralbes »  
    1949 août 11 esp     Attaque contre l’hôtel Augusta  
    1949 août 19 esp     Attaque contre la « Casa Eucort »  
    1949 août 26 esp Frontière française Groupe de José Luis FACERIAS Combats contre la Garde Civile Morts de Celedonio GARCÍA et Enrique MARTÍNEZ.
    1949 oct. 14 esp Barcelone   Attaque contre la Banco de Vizcaya de la rue Rocafort Mort de Luciano ALPUENTE « Madruga »
    1949 oct. 15 esp Barcelone Groupe de Marcelino MASSANA Attaque contre la « Casa Alpear »  
    1949 esp Catalogne Groupes de Marcelino MASSANA et de SABATÉ Attaques contre chemins de fer, bijouterie, transports de fonds… 29 libertaires tués (dont José et Manuel SABATÉ), 11 blessés et 57 arrestations de 1947 à 1950.
    1949 nove. 08 IT Genova DE LUCCHI Eugenio

    BUSICO

    MANCUSO Gaspare

    Explosion au Consulat espagnol et incendie de documents et symboles franquistes  
    1950 jan. 09 esp San Vicente de Castellet   Explosion de lignes électriques  
    1950 nove. 13/15 IT Genova   Procès pour affaire du consulat Libérations. Succès anarchiste
    1951 janv. 18 fr Lyon Groupe de SABATÉ ? Attaque contre un fourgon postal Arrestation de Quico SABATÉ à Dijon et de Marcelino MASSANA à Toulouse en février 51. SABATÉ libéré en novembre 1952.
    1952 sept. 03 esp Palencia   Séquestration du Gouverneur civil de Madrid  
    1955 mai 03 esp Barcelone Groupe de SABATÉ  Attaque contre un magasin de tissus  
    1955 mai 06 esp Barcelone Groupe de SABATÉ  Attaque contre la Banco de Vizcaya de la calle Mallorca  
    1956 mars 21 esp Barcelone  Groupe de SABATÉ et FACERIAS SABATÉ tue José Félix LÁZARO Mort d’un inspecteur de police.
    1956 mars 25 esp Barcelone  Groupe de SABATÉ et FACERIAS Attaque de la Banco Central de la calle Fusina  
    1956 déc. 22 esp Barcelone Groupe de SABATÉ et FACERIAS Vol dans l’entreprise Cubiertas y Tejados de la calle Lincoln  
    1957 août 30 esp Barcelone José Luis FACERIAS Embuscade et combat Mort de FACERIAS à 37ans
    1957 esp Barcelona Goliardo FIASCHI Projet d’attentat contre FRANCO Prison espagnole de 1957 à 1965, puis italienne de 1965 à 1974.
    1960 début mex México Jeunes anarchistes

    Octavio ALBEROLA ?

    Début d’incendie de la représentation « officieuse » du franquisme au Mexique  
    1960 déc. 30 esp   Groupe de SABATÉ Combats en passant la frontière Morts de la plupart des anarchistes dont Francisco SABATÉ LLOPART à 45 ans
    1962 juin 5,7,12 esp Madrid Defensa Interior & FIJL Explosif au Vicariato General Castrense

    Explosif à la Banca Popular

    Explosif à l’Instituto Nacional de Previsión

     
     
    Mort par accident de M.E. LLÁÑEZ
    1962 juin 29 & 30 ESP Barcelona Defensa Interior & FIJL

    11 militants FIJL ?

    Jorge CONILL VALLS, Marcelino JíMENEZ CUBAS, Antonio MUR PEIRÓN

    Explosif Residencia Universitaria de Monterolas

    Explosif dans une résidence de la Phalange Plaza de LESSEPS

    En fin d’année, respectivement

    30 ans

    25 ans

    18 ans

    1962 juillet 14 ita Roma Defensa Interior Explosif au Vatican au monument de Clemente XII  
    1962 juillet 15 ESP Valencia Defensa Interior & FIJL

    11 militants FIJL

    Explosif à l’Ayuntamiento, entrée de la Casas consistoriales  
    1962 juillet 20 ESP Barcelona Defensa Interior Bombe  
    1962 juillet

    23 ou 24

    esp Manresa

    Sabadell

    Defensa Interior

    Ramón VILA CARAQUEMADA & Pedro SÁNCHEZ

    3 Explosifs sur des poteaux HT : coupures importantes de lumière sur la région  
    1962 août 12 ESP Valle de los Caídos Defensa Interior Francisco SÁNCHEZ RUANO Explosif  
    25 ans
    1962 août 19 esp San Sebastián Defensa Interior Explosif à côté de la résidence d’été de FRANCO. 2° projet d’attentat contre FRANCO.  
    1962 août 19 esp Madrid Defensa Interior Explosif dans les bâtiments des journaux Ya et Pueblo  
    1962 août 19 esp Barcelona Defensa Interior Explosif dans le bâtiment du journal La Vanguardia  
    1962 sept. 28 IT Milano BERTOLO Amedeo, 
    DE TASSIS, GERLI, PEDRON
    Rapt du vice-consul espagnol Isu ELIAS par des membres du Gruppo Giovanile Libertario de Milan èprocès du 13/11/1962 à Varese : de 4 à 7 mois pour chaque inculpé.
    1962 dec. 02-03 ESP Valencia Juán SALCEDO MARTÍN Bombe Palais de Justice 30 ans.
    1962 dec. 12 ESP Valencia BORREGO LÓPEZ Bombe à la Maison du Gouverneur militaire 25 ans de prison.
    1962 déc. por Lisbonne Defensa Interior

    = Consejo Ibérico de Liberación

    Explosif  
    1962 déc. pb Amsterdam Defensa Interior

    = Consejo Ibérico de Liberación

    Explosif au Consulat espagnol  
    1963 mars 03 IT Roma Juan SALCEDO MARTÍN Bombe bureau d’Iberia 30 ans également.
    1963 avril 16 esp Valencia

    Alicante

      Bombes dans le navire « Ciudad de Ibiza » et dans les bureaux d’Iberia de Valence et Alicante Arrestations des français Guy BATOUX, Bernard FERRY, Alain PECUNIA.
    1963 été esp Madrid   3° projet d’attentat contre FRANCO au Palacio Real. Échec, car la bombe de DELGADO fait découvrir les explosifs de l’attentat projeté  
    1963 juillet 29 esp Madrid Sergio HERNANDEZ

    Antonio MARTÍN

    Deux attentats à Madrid à la DGS et au siège des syndicats verticaux 20 blessés environ.

    Francisco GRANADO et Joaquín DELGADO seront garrottés à tort le 17/08/1963.

    1963 août 06 esp Castellnou de Bages Ramón VILA CARAQUEMADA Explosif contre une installation électrique Mort de Ramón VILA CARAQUEMADA à 30 ans.
    1965 esp

    it

        Séquestration du Conseiller franquiste au Vatican, Marcos USSÍA  
    1966 avril 30 IT Roma   Rapt de Mons. Marcos USSIA de l'ambassade espagnole 11 jours de séquestration.
    1968 juin 08 it Milano Anarchistes Attaque contre le Corriere della Sera lors d’une manifestation violentte. Nombreuses arrestations.
    1969 fév. 03 ru London ANGRY BRIGADE Dynamite dans la Banque de Bilbao et la Banque d’Espagne  
    1969 fév. 09 ru Liverpool ANGRY BRIGADE Bombe à la Banque d’Espagne  
    1969 mars 15 ru London ANGRY BRIGADE Bombe à la Banque de Bilbao Alan BARLOW et Phil CARVER arrêtés.
    1969 avril 25 IT Milano extrême droite ? Bombes Foire et Gare 21 blessés.

    Attribuée aux anarchistes ; une dizaine d’arrestations.

    1969 août 16 ru London ANGRY BRIGADE Incendie de la maison du Tory MP Duncan SANDYS.  
    1969 août 17 ru London ANGRY BRIGADE Ulster Office incendié par une bombe.  
    1969 août 19 ru Brighton ANGRY BRIGADE Bombes dans des centres de recrutement militaire.  
    1969 oct. 15 ru London ANGRY BRIGADE Engin incendiaire au Imperial War Museum.  
    1969 déc. 12 IT Milano extrême droite Bombe Piazza Fontana 16 morts 88 blessés

    Remarque : attentat longtemps attribué aux anarchistes.

    1970 janvier 28 fra Paris ANGRY BRIGADE Bombe dans les bureaux du Centre Culturel Espagnol.  
    1970 février 10 ru Saville Row Ian PURDIE Engin incendiaire lancé lors d’une marche pour les Droits Civils en Irlande 9 mois de prison.
    1970 février 20 ru London ANGRY BRIGADE Tentative de bombe incendiaire à la Banque Barclays 3 étudiants arrêtés.
    1970 février 28 fra Paris ANGRY BRIGADE Bombes à la Banque de Bilbao et au bureau des Chemins de Fer espagnols.  
    1970 mai 04 ru London ANGRY BRIGADE Engin incendiaire sur l’Ambassade Américaine.  
    1970 mai 10 ru Heathrow   Bombes découvertes dans des avions de l’IBERIA.  
    1970 mai 19 ru Wembley ANGRY BRIGADE Bombes au siège de la Conservative Association.  
    1970 mai 22 ru Paddington ANGRY BRIGADE Bombes découvertes dans un poste de police. = 1° action clairement étiquetée The ANGRY BRIGADE.
    1970 juin 10 ru Brixton ANGRY BRIGADE Bombe incendiaire à la Conservative Association.  
    1970 juin 11 ru London ANGRY BRIGADE Action contre la maison de Stuart CHRISTIE.  
    1970 juin 18 ru Lambeth ANGRY BRIGADE Bombe incendiaire dans la Lambeth Court.  
    1970 juin 30 ru London ANGRY BRIGADE Bombe incendiaire dans un dépôt militaire.  
    1970 juin 30 ru Isle of Wight Ian PURDIE Relâché de la prison d’Albany.  
    1970 juillet 03 ru

    fra

    London

    Paris

    ANGRY BRIGADE Bombes dans des centres touristiques espagnols, et dans les ambassades espagnole et grecque.  
    1970 juillet 07 ru London ANGRY BRIGADE Bombes incendiaires dans des centres de recrutement militaire dans le South London et dans le Army Officer Training Centre de Holborn.  
    1970 juillet 10 ru Stoke Newington ANGRY BRIGADE Bombe dans le domicile d’un ancien policier.  
    1970 août 18 ru London ANGRY BRIGADE Bombes aux sièges de IBERIA et de Spanish State Airline.  
    1970 août 30 ru London ANGRY BRIGADE Bombe au domicile du Commissioner of the Metropolitan Police, John WALDRON.  
    1970 sept. 08 ru Chelsea ANGRY BRIGADE Bombe au domicile de l’Attorney Gl, Peter RAWLINSON.  
    1970 sept. 21 ru Wimbledon ANGRY BRIGADE Bombe au siège de la Conservative Association.  
    1970 sept. 26 ru Hampstead ANGRY BRIGADE Bombe au siège de la Conservative Association.  
    1970 sept. 26 ru Heathrow ANGRY BRIGADE Bombe près de la Barclays Bank.  
    1970 sept. 26 ru

    ch

    fra

    all

    London

    Genève

    Paris

    Frankfurt

    ANGRY BRIGADE Bombes contre IBERIA.  
    1970 octobre 07 ru Victoria ANGRY BRIGADE Découverte d’une grenade au Terminal BOAC.  
    1970 octobre 08 ru Chelsea ANGRY BRIGADE 2° bombe au domicile de RAWLINSON.  
    1970 octobre 09 ru 
     

    fra

    London

    Manchester

    Birmingham

    Paris

    ANGRY BRIGADE Bombes dans des magasins et immeubles italiens Hommage à Giuseppe PINELLI
    1970 octobre 24 ru Greenford ANGRY BRIGADE Bombe durant le Council Worker’s strike.  
    1970 octobre 26 ru Keele ANGRY BRIGADE Bombe sur l’immeuble administratif du campus.  
    1970 octobre 26 ru Stoke Newington ANGRY BRIGADE Bombe sur la Barclays Bank.  
    1970 novembre  20 ru London ANGRY BRIGADE Bombe sur une camionnette de la BBC. Tentative d’inculpation de Jack PRESCOTT.
    1970 décembre 03 ru London ANGRY BRIGADE Bombe à l’Ambassade d’Espagne. En lien avec le procès de Burgos.
    1970 décembre 08 ru London ANGRY BRIGADE Bombe sur le Departement of Employement and Productivity.  
    1971 janvier 12 ru London ANGRY BRIGADE Bombes chez le Ministre de l’Emploi, Robert CARR. Largement revendiqué par ANGRY BRIGADE. Stuart CHRISTIE inquiété.
    1971 janvier 18 ru Glasgow ANGRY BRIGADE Bombe contre les bureaux de South African Airways.  
    1971 janvier 19 ru Notting Hill ANGRY BRIGADE   Jake PRESCOTT inquiété et arrêté à plusieurs reprises. Ian PURDIE également : janvier et février.
    1971 janvier 25 ru Glasgow ANGRY BRIGADE Bombe au domicile du Lord Provost. èmultiplication des rafles et des raids policiers, notamment de la Barnet Brigade.
    1971 janvier 30 ru London ANGRY BRIGADE Bombe au bureau du Slough Conservative.  
    1971 février 09 ru Jersey ANGRY BRIGADE Bombe incendiaire au domicile d’un entrepreneur.  
    1971 février 13 ru London ANGRY BRIGADE   è Jack PRESCOTT inculpé pour les bombes depuis le 30/07/1970.
    1971 février 19 ru Edinburgh ANGRY BRIGADE   èJane et Chris ALLEN inquiétés.
    1971 mars 06 ru London ANGRY BRIGADE   è Ian PURDIE arrêté et inculpé ensuite comme PRESCOTT.
    1971 mars 18 ru Ilford ANGRY BRIGADE Violente explosion contre la FORD Motor Company, en soutien à la grève très dure dans ce secteur.  
    1971 avril 01 ru Roydale ANGRY BRIGADE Bombe au domicile du Headmaster de Roydale School.  
    1971 avril 05 ru London ANGRY BRIGADE Bombe découverte au Leicester Square.  
    1971 avril 22 ru London ANGRY BRIGADE Incendie de la Barclays Bank de Whitechapel.  
    1971 avril 23 ru London ANGRY BRIGADE Tentative d’enveloppe incendiaire à la Chambre des Communes.  
    1971 avril 28 ru London ANGRY BRIGADE Bombe envoyée au Times. Accompagnée d’un texte vengeur de la ANGRY BRIGADE (AB).
    1971 avril 29 ru Gloucester ANGRY BRIGADE Sabotage à la Nuclear Power Station de Berkeley.  
    1971 mai 01 ru London ANGRY BRIGADE Bombe dans la Biba Boutique de Kensington. Avec le 8° Communiqué de la AB.
    1971 mai 04 ru London ANGRY BRIGADE 4 bombes artisanales découvertes vers un passage du 1° Ministre HEATH.  
    1971 mai 22 ru London ANGRY BRIGADE Bombe au centre informatique de Scotland Yard.  
    1971 mai 22 fra Paris ANGRY BRIGADE

    International Solidarity Movement

    Marius JACOB Group

    Attaques contre les centres de British Rails, Rolls Royce and Rover.  
    1971 juillet 19 ru Dordan ANGRY BRIGADE Plusieurs engins incendiaires dans une usine.  
    1971 juillet 22 ru Essex ANGRY BRIGADE Destruction du domicile du directeur de FORD, William BATTY.  
    1971 juillet 31 ru London ANGRY BRIGADE Explosion au domicile du Secretary for Trade and Industry, John DAVIES pour s’opposer à la fermeture des Upper Clyde Shipbuilders.  
    1971 août 15 ru London ANGRY BRIGADE Explosion au Army Recruiting Centre de Holloway Road, contre la répression en Irlande.  
    1971 août 21 ru London ANGRY BRIGADE   èmultiples arrestations : Jim GREENFIELD, Anna MENDELSON, John BARKER, Hilary CREEK et ailleurs Stuart CHRISTIE.
    1971 août 29 ru Edinburgh ANGRY BRIGADE Bombe dans l’aile militaire du Château.  
    1971 septembre 10 ru Ipswich ANGRY BRIGADE Bombe à la Courthouse.  
    1971 septembre 16 ru Dartmoor ANGRY BRIGADE Bombe découverte au mess des officiers de la prison de Dartmoor.  
    1971 septembre 20 ru London ANGRY BRIGADE Bombe sur un support du Chelsea Bridge.  
    1971 septembre 24 ru London ANGRY BRIGADE Bombe dans Albany Street Army Barracks.  
    1971 octobre 15 ru Glasgow ANGRY BRIGADE Bombe dans Maryhill Barracks Army HQ.  
    1971 octobre 20 ru Birmingham ANGRY BRIGADE Bombe au domicile de l’entrepreneur du bâtiment BRYANT, alors que ses ouvriers sont en grève.  
    1971 octobre 30 ru London ANGRY BRIGADE Bombe au Post Office Tower.  
    1971 octobre 30 ru London ANGRY BRIGADE Bombe au Cunning Man’ Pub, qui refusait de servir des ouvriers.  
    1971 novembre 01 ru London ANGRY BRIGADE Bombe au Army Tank HQ d’Everton Street.  
    1971 novembre 06 pb

    ch

    it

    esp

    Amsterdam

    Basel

    Roma

    Barcelona

    ANGRY BRIGADE Attaque contre la LLOYDS Bank.

    Attaque contre le consulat italien.

    Attaque contre l’ambassade britannique.

    Attaque contre l’ambassade britannique.

    En soutien aux anarchistes : les 8 de Stoke Newington et les italiens emprisonnés.
    1971 novembre 29 ru London ANGRY BRIGADE Bombe incendiaire aux Broadstairs Courthouse.  
    1971 décembre 01 ru London ANGRY BRIGADE Fin du procès de Ian PURDIE et Jake PRESCOTT. èIan innocenté mais Jake prend 15 ans.
    1971 décembre 15 ru London ANGRY BRIGADE Mitraillage de l’Ambassadeur de Jordanie.  
    1972 janvier 22 ru London ANGRY BRIGADE Lettres explosives à la Chambre des Communes.  
    1972 février 01 ru London ANGRY BRIGADE Bombe incendiaire dans la maison de la Rhodésie.  
    1972 février 03 ru Kirkgate – Huddersfield ANGRY BRIGADE Destruction du Army Recruiting Office.  
    1972 février 17 ru London 

    Liverpool

    ANGRY BRIGADE Bombe incendiaire au Bonhill Street Social Security Office.

    Bombe au Liverpool Army HQ.

     
    1972 février 22 ru Aldershot ANGRY BRIGADE Bombe au Aldershot Paras HQ.  
    1972 mars 10 ru London ANGRY BRIGADE Bombe contre South African Airways.  
    1972 mars 15 ru Wandsworth ANGRY BRIGADE Un officier de prison abattu.  
    1972 mars 20 ru Slough – Bucks ANGRY BRIGADE Tirs contre l’Army Recruiting Office.  
    1972 mars 30 ru Stanraer - Glasgow ANGRY BRIGADE Bombe contre la voie ferrée, sans doute en lien avec le procès des membres du Worker’s Party of Scotland, durement condamnés.  
    1972 avril 06 ru Vers Glasgow ANGRY BRIGADE Nouvelle charge contre la voie ferrée.  
    1972 avril 24 ru Sleaford – Lancs ANGRY BRIGADE Bombe au poste de police 1 jeune de 15 ans touché.
    1972 avril 26 ru Billericay – Essex ANGRY BRIGADE Bombe et incendie au Tory HQ.  
    1972 mai 01 ru London ANGRY BRIGADE Explosion à l’usine CS Gas.  
    1972 mai 30

    è1972 déc. 06

    ru London ANGRY BRIGADE è très long procès des Stoke Newington Eight. 4 acquittements.

    Jim GREENFIELD, Anna MENDLESON, Hilary CREEK, John BARKER : 10 ans.

    Peine de Jake PRESCOTT réduite à 10 ans.

    1972 décembre ru RU ANGRY BRIGADE è poursuite des arrestations.  
    1973 mai 17 IT Milano Gianfranco BERTOLI Bombe sur la Questura 4 morts.
    1973 sept. 25 esp Barcelone Salvador PUIG ANTICH Coups de feu Arrestation de Salvador PUIG ANTICH

    Exécuté au garrot le 02/03/1974.

    1974 mai 03 esp Bilbao GARI Enlèvement du directeur de la banque de Bilbao  
    1975 all Berlin Mouvement du 2 Juin Il enlève Peter LORENZ, candidat CDU à la mairie de la ville de Berlin.  
    1975 oct. 01 esp Madrid   Explosion ? 3 policiers tués.
    1977 janvier 01 it Santa Teresa di Gallura NAP ? Bombes contre des engins militaires états-uniens  
    1977 mars it Pisa Azione Rivoluzionaria Attaque de MAMMOLI responsable de la mort de Franco SERANTINI (en 1972) Blessé.
    1977 avril 30 it Milano Azione Rivoluzionaria Attentat contre Opel et un bureau de placements.  
    1977 mai 03 all Singen Mouvement du 2 Juin Fusillade contre la police 2 policiers blessés. Les 2 membres du M2J sont blessés et arrêtés : Verena BECKER et Günter SONNEBERG.
    1977 juillet 17 it Firenze Azione Rivoluzionaria Explosions contre une prison en construction à Solliciano.  
    1977 juillet 17 it Torino Azione Rivoluzionaria Explosions contre une prison à Scaldiano.  
    1977 août 02 it Torino NAAR Explosion contre l’usine IPCA « fabrique du cancer ».  
    1977 sept. 18 it Torino NAAR Explosion au siège de La Stampa  
    1977 sept. 19 it Torino NAAR Attentat contre un journaliste de L’Unità Blessé.
    1977 sept. 25 it Bologna Azione Rivoluzionaria Explosions contre VOKSWAGEN  
    1977 octobre 19 it Bologna Azione Rivoluzionaria Explosions contre Kalle Infortex  
    1977 nov. 09 aut   Mouvement du 2 Juin Enlèvement de l’industriel Michael PALMER contre rançon par Inge VIETT, Gabrielle ROLLNICK et Julianna PLAMBECK.  
    1977 nov. 20 fra Toulouse CARLS – Coordination Autonome des Révoltés Bombe contre le système informatique d’une administration EDF.  
    1978 jan. esp Barcelone Accident ? Incendie du théâtre Scala (4 morts) attribué à tort au mouvement libertaire, mais ayant de grands retentissements sur le MLE  
    1978 mai éu Chicago UNABOMBER Courrier piégé : premier acte de Ted (Theodore John KACZYNSKI) revendiqué parfois par les anarchistes.  
    1978 fin esp Dos Hermanas FIGA Attentat ou Tentative de lutte armée vers Séville  
    1979 mai 01 fR Paris ACTION DIRECTE Tirs contre le bâtiment du CNPF  
    1979 juin esp Alméria FIGA Tentative de lutte armée I militant libertaire tué.
    1979 sept. 15 fr Paris ACTION DIRECTE Attentats contre les ministères du Travail et de la Santé  
    1979 sept. 16 fr Paris ACTION DIRECTE Attentat au siège de la SONACOTRA Destruction du bâtiment.
    1979 sept. 16 fr Paris ACTION DIRECTE Mitraillage des locaux du Secrétariat aux Travailleurs Immigrés  
    1979 sept. 29 fr Paris ACTION DIRECTE Attentat contre les locaux du patronat chargé de l’emploi pour la région parisienne  
    1980 février 03

    1980 février 05

    fr Paris ACTION DIRECTE Attentat contre la Direction de l’Inspection du Travail  
    1980 février 10 fr Paris ACTION DIRECTE Attentat contre les locaux de l ‘UCPI, société immobilière jugée responsable d’expropriations à Paris  
    1980 mars 12 fr Paris ACTION DIRECTE Attentat contre une autre société immobilière  
    1980 mars 14 fr Paris ACTION DIRECTE Attentats contre des locaux de la DST et contre l’Organisation Internationale de Coopération des Polices - OICP  
    1980 mars 16 fr Paris ACTION DIRECTE Un commando tire dans les locaux du Ministère de la Coopération Le Ministre GALLEY échappe de peu aux tirs.
    1980 mars 27 & 28 fr Maison-Alfort ACTION DIRECTE Suite aux arrestations de personnes supposées liées à AD, le groupe s’en prend au Fort du GIGN de et 32 membres arrêtés.
    1980 mars 27/ 28 fr Toulouse ACTION DIRECTE contre un commissariat  
    1980 avril 15 fr Paris ACTION DIRECTE Attentat et tirs contre le Ministère des Transports et contre la Direction de la Sécurité routière  
    1980 juil.04 fr Paris Groupe armé AD ? Pillage de la mairie du XIVème arr.  
    1980 août 28 fr Paris ACTION DIRECTE Attaque contre une banque Fusillade avec les forces de l’ordre.
    1980 sept. 13 fr Paris ACTION DIRECTE Fusillade Une douzaine d’arrestations.
    1980 sept. 17 fr Paris ACTION DIRECTE Mitraillage du Poste de garde de l’École de guerre  
    1981 avril 15 fr Paris ACTION DIRECTE Attaque de banque, fusillade Place des Ternes Un policier tué.
    1981 fr     Succès électoral de MITTERRAND et grèves de la faim de militants d’ ACTION DIRECTE Amnistie des prisonniers politiques en France, communistes et anarchistes.
    1981 déc. 22 fin Helsinki Laouri Farid BENCHELLAL Ce militant d’ ACTION DIRECTE est arrêté et tabassé à  mort Mort de BENCHELLAL.
    1981 déc. 24/25 fr Paris et Province ACTION DIRECTE 7 attentats contre des magasins de luxe, dont ROLLS ROYCE  
    1982 février 19 fr Paris ACTION DIRECTE Attentat contre le local des organisations d’extrême droite turques  
    1982 mars 30 fr Paris ACTION DIRECTE Mitraillage de l’antenne du Ministère de la Défense Israélien  
    1982 juin fr Versailles ACTION DIRECTE

    Unité Combattante BENCHELALL

    Action contre la tenue du G7

    Attentat contre siège du FMI et de la Banque Mondiale

     
    èdissolution d’ ACTION DIRECTE par l’État 19/08/1982.
    1983 mai 31 fr Paris ACTION DIRECTE Fusillade rue Trudaine 2 policiers tués.
    1983 juil. 30 fr Paris ACTION DIRECTE Tentative d’expropriation de la bijouterie Aldebert (Place de la Madeleine)  
    1983 sept. fr Paris ACTION DIRECTE Attentat contre le siège de la Marine nationale  
    1983 sept. 29 fr Paris ACTION DIRECTE Attentat contre le Cercle Militaire inter-allié  
    1983 oct. 14 fr Paris ACTION DIRECTE

    COLP Communistes Organisés pour la Libération Armés

    Fusillade dans le 17ème arr. 2 policiers blessés

    Ciro RIZZATO des COLP tué

    èprocès.

    1984 juil. 12 fr Paris ACTION DIRECTE

    U.C. Ciro RIZZATO

    Attentat contre l’Institut des Affaires Atlantiques  
    1984 juil. 13 fr Paris ACTION DIRECTE

    U.C. BENCHELLAL

    Attentat dans un bureau du Ministère de la Défense et dans les locaux du SIAR (Surveillance Industrielle de l’Armement)  
    1984 juil. 14 fr Paris ACTION DIRECTE Attentat contre les annexes du Ministère de l’Industrie  
    1984 août 02 fr Paris ACTION DIRECTE Attentat contre le siège de l’ESA – European Space Agency  
    1984 août 23 fr Paris ACTION DIRECTE Voiture piégée devant le siège de l’UEO  
    1984 août 29 fr Paris ACTION DIRECTE Attentat contre le siège du PS et contre le Ministère de la Défense  
    1984 oct. 20/21 fr   ACTION DIRECTE Attentats contre usines d’armements : DASSAULT et HISPANO-SUIZA  
    1985 janvier 25 fr   ACTION DIRECTE

    Commando Elisabeth Van DYCK

    Exécution du général AUDRAN, responsable des Affaires internationales du Ministère de la Défense Remarque : Elisabeth Van DYCK est une membre de la RAF tuée lors de son arrestation.
    1985 avril 13 fr   ACTION DIRECTE

    U.C. Sara MEIDLI

    Attentat contre la banque Leumi et l’ONI  
    1985 avril 14 fr   ACTION DIRECTE

    U.C. Sara MEIDLI

    Attentat contre le journal d’extrême droite Minute  
    1985 avril 27 fr Paris ACTION DIRECTE Attentat contre le siège européen du FMI  
    1985 avril 30 fr   ACTION DIRECTE

    U.C. BENCHELLAL

    Attentat contre usines d’armements TRT et SAT  
    1985 juin 26 fr   ACTION DIRECTE

    Commando Antonio LO MUSCIO

    Attentat contre le Général BLANDIN, Contrôleur général des Armées Échec

    Remarque : LO MUSCIO est un membre des NAP tué lors de son arrestation.

    1985 août 08 all Frankfort ACTION DIRECTE

    RAF

    Le Commando Georges JACKSON attaque la base aérienne US 3 soldats US tués

    Remarque : JACKSON, membre assassiné du BPP.

    1985 sept. 05 fr   ACTION DIRECTE Attentats contre ATIC, PÉCHINEY, RENAULT, SPIE-BATIGNOLLES  
    1985 octobre fr Paris ACTION DIRECTE Attentats contre Radio-France, A2, Haute Autorité de l’Audiovisuel  
    1986 avril 15 fr   ACTION DIRECTE

    Commando Christos KASSIMIS

    Attentat contre le vice-président du CNPF, Guy BRANA, PDG branche « armements » de THOMSON  
    1986 nov. 17 fr Paris ACTION DIRECTE

    Commando Kepa CRESPO-CALLENDE

    Attaque contre le siège d’Interpol  
    1986 nov. 17 fr   ACTION DIRECTE

    Commando Pierre OVERNEY

    Exécution du PDG de RENAULT, Georges BESSE 1 mort

    Remarque : OVERNEY, militant mao, tué par un vigile de RENAULT.

    1987 février 21 fr   ACTION DIRECTE Rafle policière Arrestations de Joëlle AUBRON, Georges CIPRIANI, Nathalie MÉNIGON, Jean-Marc ROUILLAN.
    1988 mai 12-13 it La Spezia

    Roma

    Un anarchiste 3 bombes.

    Mais l’action est condamnée par le mouvement dans sa grande majorité.

     
    1989 août 24 IT Roma Luigi BIASI Bombe revendiquée par l’ORAI – Organisation Révolutionnaire Anarchiste Insurrectionnelle Mort lors de l’explosion.
    1994 sept. 19 it Serravalle (Trento) 5 anarchistes 

    Carlo TESSERI, Antonio BUDINI, Jean WEIR, Cristos STRATIGOPULOS,

    Affaire du vol de la Cassa Rurale 5 anarchistes incarcérés.

    èprocès juin 1995

    èappel en Cassation décembre 1995

    ènouveau procès janvier 1996 : de 6 à 7 ans pour 4 anarchistes .

    1995 avril éu   UNABOMBER Dernier acte terroriste de KACZYNSKI. 

    Au total depuis 1978, il aurait causé la mort de 3 personnes et blessé plus de 20 autres.

    Mort du président de l’Association Forestière californienne.

    Arrestation d’UNABOMBER avril 1996.

    Procès début 1998. Réclusion perpétuelle.

    1997 avril 25 it Milano Azione Rivoluzionaria Anarchica ? Bombe attribuée aux anarchistes, et condamnée par la quasi-totalité du mouvement. èprocès du 08/06/1998 l’anarchiste Patrizia CADEDDU prend 5 ans.
    2001 déc. 19 it Bologna Horst FANTAZZINI Tentative ironique de vol d’une banque avec un cutter Arrêté, il meurt 5 jours après en prison !
    2004 it   Luigi FARRIS Colis piégés envoyés à diverses personnalités dont Romano PRODI attribués à l’ASAI (Acronyme Sarde des Anarchistes Insurrectionnels) ou à la FAI Fédération Anarchiste Informelle Luigi FARRIS, 25 ans, inculpé.
    2006 février 25 gre Athènes Groupe Solidarité aux prisonniers d’Action Directe Bombe à Maroussi devant une banque BNP-Paribas.  
    2006 février 26 GRE Athènes Groupe Solidarité aux prisonniers d’Action Directe Bombe contre un garage Renault  

     

    Merci à Cyrille pour les informations récentes, notamment sur Action Directe 

     
    Ce travail est une œuvre mutualiste en constante modification. Soyez donc attentifs aux dates de mise à jour indiquées. Si vous trouvez des erreurs ou des ajouts à faire, merci de me les communiquer, cela profitera à tous.

    La brochure est libre de droit, mais elle doit être utilisée ou citée  
    avec la référence de l’auteur, l’adresse du site et la date de visite. Merci.

    Michel ANTONY 

      ContactMichel.Antony@ac-besancon.fr

      ou Michel.Antony@wanadoo.fr


    votre commentaire
  • PENSÉE (ET ACTION) par ANDRE LORULOT

    Bien qu'elle soit rédigée en style lapidaire, la Déclaration des Droits de l'Homme est loin de définir d'une façon précise les conditions dans lesquelles pourra s'exercer la liberté de la pensée. A l'article 11, il est dit : « La libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l'homme, tout citoyen peut donc parler, écrire, imprimer librement, sauf à répondre de l'abus de cette liberté dans les cas déterminés par la loi. »

    Que doit-on entendre par abus ? Plus loin, au nombre des dispositions fondamentales garanties par la Constitution, il est répété : « la Constitution garantit pareillement comme droits naturels et civils : 5° la liberté à tout homme de parler, d'écrire, d'imprimer et publier ses pensées, sans que ses écrits puissent être soumis à aucune censure ou inspection avant leur publication... » Et, peu après : « comme la liberté ne consiste qu'à pouvoir taire tout ce qui ne nuit pas aux droits d'autrui, ni à la sûreté publique, la loi peut établir des peines contre les actes qui, attaquant la sécurité publique ou les droits d'autrui, seraient nuisibles à la société. » Les droits d'autrui, quand il est faible, ont toujours été fort mal préservés par la justice. Par contre, le vague des termes, sûreté publique, société, a laissé la porte ouverte à l'arbitraire, que l'on prétendait bannir de nos institutions.

    Ce n'est pas seulement, de ce fait, la possibilité d'expression de la pensée qui est mise en péril, mais la pensée même. Les préjugés spiritualistes de l’époque empêchaient de s'en rendre compte, et cette vérité est encore trop méconnue à notre époque. Ainsi, dans un récent article de Revue, nous lisons : « Soit dit en passant, sans paradoxe, dans toutes les sociétés, sous tous les régimes politiques, la liberté de pensée a régné, aucune société n'a véritablement violé la liberté de conscience, phénomène purement intérieur ; tous les régimes se sont montrés tolérants... parce qu'ils ne pouvaient faire autrement par la nature des choses. L'on n'a jamais violé que la liberté des manifestations extérieures : discours, cris, chansons, ports d'emblèmes, écrits, cortèges. Cette liberté-là, toutes les sociétés l'ont violée, tous les régimes la violeront. »

    Ces phrases expriment une erreur que l'examen des conditions du fonctionnement de l'esprit doit dissiper. Liberté de pensée et liberté de manifester sa pensée sont inséparables. Proudhon l'avait bien aperçu, lorsqu'il écrivait : « L'idée, avec ses catégories, naît de l'action et doit revenir à l'action, à peine de déchéance pour l'agent... contrairement à ce qu'enseignent l'orgueil philosophique et le spiritualisme religieux, qui font de l'idée une révélation gratuite, arrivée on ne sait comment, et dont l'industrie n'est plus ensuite qu'une application. »

    Tout être vivant est un faisceau de tendances. « Sans arrêt, depuis sa naissance, avant cela même, dans le développement du germe, la vie consiste en ces mouvements spontanés et dirigés, que le milieu extérieur ne fait que stimuler, qui aboutissent à le modifier aussi à quelque degré, mais toujours se suscitent l'un l'autre en vertu de nécessités intérieures ; on peut les nommer indifféremment, et selon les points de vue, fonctions, instincts ou tendances. » (D. Parodi.) En nous assimilant à l'être que nous voyons vivre sous nos yeux, nous pouvons dire que l'aspect intérieur qu'ont pour lui ces mouvements spontanés répondant aux stimulations extérieures qui libèrent son énergie propre, est l'élément primordial, la substance de sa pensée. Activité et pensée sont les deux faces complémentaires du comportement de l'être, les composantes de sa vie. « L'activité de l'esprit consiste dans la vie des idées ; les idées sont des êtres vivants, c'est-à-dire qu'elles ne s'épuisent ni dans leur apparition, ni même dans leurs transformations intérieures ; elles agissent ; même elles sont elles-mêmes une action extérieure, un mouvement. Concevoir une lettre adressée à un ami, c'est déjà commencer à lui écrire, réaliser les actes nécessaires pour faire ce qui est imaginé. L'action extérieure est la prolongation de l'idée, l'idée elle-même vue du dehors. » (L. Brunschvicg.)

    L'effet du stimulus extérieur est de provoquer l'attention corrélative à la sensation. Or, l'attention est la prise d'une attitude, la suspension de mouvements en cours, une nouvelle orientation de la tête et du regard, l'activation de certains muscles. A des mouvements presque imperceptibles, l'observateur exercé reconnaît l'éveil d'une pensée.

    On a dit que les tendances de l'être vivant inclinaient toutes également, en dernière analyse, à conquérir l'univers à multiplier sa formule individuelle, à imposer au milieu son propre rythme. C'est sans doute là l'aspect extérieur de la vie. Au dedans, l'activité se traduit par la recherche de l'équilibre avec le milieu, absorption et assimilation quand la chose est possible, harmonisation des rapports dans le cas le plus général, harmonie constamment compromise, constamment rétablie. Dans la vie psychique, cela se traduit par la persuasion d'autrui, la propagation de son idée ou l'assimilation de la pensée des autres, en un mot, par l'échange libre des pensées.

    Toute idée, aussitôt conçue, se manifeste-t-elle par un acte ? Ce qui caractérise les êtres les plus élevés en organisation, c'est la faculté de différer l'action, de freiner les mouvements instinctifs non rationnels pour les corriger en tenant compte de l'expérience passée. L'énergie activée par l'impression venue du dehors est tenue en réserve, associée à d'autres pour n'être libérée qu'au moment le plus favorable ; le geste automatique ne s'accomplit pas. « Brusquement, l'idée de l'acte se sépare du mouvement organique et attire l'attention de l'esprit. Au lieu d'être une source d'impulsion vers le dehors, elle revient en quelque sorte sur elle-même, et devient le point de départ de la réflexion. L'action à laquelle conduit la tendance est alors une action intellectuelle ; elle consiste à coordonner par rapport à l'idée initiale d'autres idées secondaires qui sont en relation avec elle... L'intervention de la réflexion a ainsi transformé et élargi le caractère de la tendance. A l'idée initiale est suspendue maintenant une série de mouvements successifs... » (L. B. déjà cité.)

    Ainsi, le freinage de l'acte impulsif, lorsqu'il a son point de départ dans l’individu impressionné lui-même, loin d'être un renoncement à l'activité, est, au con­ traire, la préparation à une activité extérieure plus intense et plus efficace. Que va-t-il advenir si l'arrêt vient de la rencontre d'une force extérieure prépondérante abolissant la tendance individuelle?

    Ce qui réalise le mieux la suppression de l'activité de l'homme, c'est son retranchement du milieu social où il vit normalement : la réclusion. Or « l'homme ne peut se suffire à lui-même en plein isolement. Son intelligence est incapable de se développer pleinement si, par les messages de la parole, de l'écriture, elle n'entretient correspondance avec les intelligences contemporaines et proches... » En cas de réclusion, « l'expérience a montré que c'était là une insigne cruauté et que les condamnés mouraient bientôt ou sombraient dans la démence » (Dr Desfosses).

    Plus l'individu est inculte, plus la séquestration le dégrade. Chez l'homme civilisé, le geste symbolique, le geste descriptif sont l'accompagnement ordinaire de la parole. Chez le primitif, ils sont l'essentiel du langage : sans mimique pas de compréhension réciproque. Bien plus, le langage tout entier est une action dramatique évoquée par la voix et le geste, devant l'interlocuteur. Un Boschiman est bien accueilli et embauché en qualité de pâtre par un blanc qui ensuite le maltraite. Il s'enfuit et est remplacé par un autre qui se sauve à son tour. Voici, d'après Wundt, comment il raconte le fait : « Boschiman-là-aller, ici-courir-vers-blanc, blanc-donner-tabac, Boschiman-aller-fumer, blanc-donner-viande, Boschiman-aller-manger-viande, se-lever-aller-maison, Boschiman-aller-faire-paître mouton blanc, blanc-aller-frapper-Boschiman, Boschiman-crier-fort-douleur, Bos­chiman-aller-courir-loin-blanc, Boschiman-ici-autre, lui-faire-paître-moutons, Boschiman-tout-à-fait-partir. » La phrase n'est qu'une suite de simulacres d'actions, une succession d'images concrètes, de faits vécus. Une foule se comporte comme un homme primitif ; pour qu'une pensée commune naisse chez elle aussi bien que pour qu'elle s'exprime, il faut les cris, les gesticulations, les manifestations d'ensemble. Faire obstacle à l'expression tumultueuse chez celle-là, c'est stériliser la pensée. Si, au contraire, chez l'homme cultivé, l'idée non productrice d'effets immédiats se réfléchit, se multiplie, le résultat, bien que différé, finit pourtant par être le même lorsque aucune voie ne s'ouvre à l'expansion du flot d'énergie mentale qui s'est accumulé. La déchéance intellectuelle est fatale.

    La suppression totale de l'activité n'est pas la seule manière de réduire la sphère intellectuelle ; c'est même la moins usitée. La coutume, la loi, l'opinion publique atteignent au même résultat, en imposant à l’homme des actes monotones, des gestes rituels qui, même s'ils ne sont pas en opposition avec ses tendances naturelles, envahissent le champ de la conscience, au détriment des autres aspirations. Religions, castes, Etats usent de ce procédé pour assurer leur empire.

    Obligation d'avoir une attitude respectueuse en présence de cérémonies publiques multipliées à dessein - c'est ainsi que sous l'Ordre Moral, on courait quelque risque à ne pas se découvrir au passage d'une procession -, application apportée dès l'enfance à la répétition fréquente des gestes et paroles rituels ; attention ramenée périodiquement sur des conceptions mystiques par des appels bruyants, telles sont les contraintes que les clergés ont toujours imposées à l’élargissement de l'horizon intellectuel. En milieu confiné, la pression d'un voisinage routinier achève de comprimer toute imagination novatrice.

    Tous les groupements autoritaires ont eu recours à l'exécution de manœuvres standardisées, de gestes mécaniques pour conduire la pensée dans une voie unique. La recherche de cette fixation fut le véritable motif pour lequel, contre tout bon sens, les dirigeants ont toujours réclamé la prolongation du service militaire. C'est à cet assujettissement auquel ont été soumises deux générations qu'il faut attribuer pour une large part l'affaissement intellectuel et moral des civilisés européens. Dans d'autres castes : administration, magistrature, des cérémonies mondaines au déroulement stéréotypé, détournaient leurs membres de l'étude et d'un développement original, et atteignaient le même but moins sûrement cependant.

    Ce qui agit dans le même sens sur la population ouvrière, c'est la rationalisation irrationnelle en vogue aujourd'hui, mais inaugurée dès l'introduction du machinisme. Ici encore nous sommes en présence d'une répétition automatique d'actes monotones qui ne tardent pas à perdre tout intérêt pour qui les accomplit. Les défenseurs de la rationalisation prétendent que précisément cet automatisme libère l'esprit qui peut vaguer à son aise. Erreur : une succession d'images n’est qu'un simulacre de pensée lorsqu'elle envahit un cerveau astreint à ne pas détourner son attention d'un mouvement ininterrompu.

    L'idée n'est nullement indépendante du jeu de l’appareil musculaire. Notons, en effet, que bon nombre de physiologistes contemporains admettent que l'énergie nerveuse, aliment de tout psychisme, s'élabore autant dans le muscle que dans le système nerveux qui serait avant tout un organe de concentration et de conduction. Même si ces vues ne représentaient pas encore toute la vérité, il reste que le fonctionnement du nerf et celui du muscle sont accordés quant à leur rythme

    A la contrainte de l'opinion, de la coutume, de la caste, de la pratique industrielle, vient s'ajouter celle de l'Etat et de sa législation répressive. Nous ne mentionnerons que les lois du 16 mars 1893, 12 décembre 1893 et 28 juillet 1894, dites lois scélérates. Il suffit de préciser qu'elles punissent la manifestation la plus discrète, la plus intime de la pensée : une simple conversation, dénoncée par un seul interlocuteur sans autre appui à cette unique déclaration qu"un ensemble de charges dont la nature et le poids sont laissés à l'appréciation du juge. La loi frappe des conceptions intellectuelles, apologie de certains actes en général, sans viser quiconque, alors que les opinions exprimées ne sont traduites ni par des actes ni par des faits dommageables à autrui. Oppressives pour la pensée, ces lois ne sont pas moins dangereuses pour la société. Exprimée, discutée, contredite, l'idée, si elle est fausse, est abandonnée par son auteur qui, tout au moins, perd confiance dans la possibilité de sa réalisation. Ruminée, dans la solitude par quelqu'un qui a plus de caractère que de jugement, elle aboutit à des conséquences désastreuses pour tous. La propagande, à notre avis, ne s'est pas assez obstinément appliquée à poursuivre l'abolition de ces lois. Jusqu'ici, les gouvernants n'ont pas osé en faire une application intégrale ; mais le fascisme est là, guettant l'occasion.

    Si l'action est le germe et l'accompagnement obligé de la pensée, il paraît tout aussi évident que l'action· sans la pensée est inconcevable. Cependant, cela n'a pas été aperçu de tout temps : « Dès l'abord, l'action de l'homme s'est, pour l'essentiel, appliquée au réel. » C'était, nous l'avons vu, la condition préalable de la manifestation de la pensée réfléchie. Mais l'erreur, à certaines époques, fut de regarder comme étrangers l'un à l'autre le domaine de la Pensée et celui de l'Action.

    Tout montre que, au contraire, la pensée s'est d'abord exercée de préférence sur le fictif et l'imaginaire... Les mots, les sens que l'homme leur a forgés... ont engendré bien des pseudo-problèmes, dont certains encom­brent encore de leur poids inutile, non seulement la philosophie, mais jusqu'à la science... Seule, la parole a permis à l'activité technique de se transmettre et d'assurer son progrès ; seul, le progrès des techniques a contraint la parole à abandonner ses illusions et à limiter le monde verbal à ce rôle de substitut, d'équivalent maniable du monde réel, dans lequel il est indispensable au libre et plein exercice de la pensée. » (Dr Ch. Blondel, mars 1931.)

    De nos jours, l'école pragmatiste a prôné encore le primat de l'action. Elle n'arrive qu'à justifier le succès obtenu par tous les moyens, l'odieux arrivisme. Contre elle maintenons notre conception, héritée de Proudhon, à la fois réaliste et idéaliste : pas de pensée qui n'ait son point d'appui dans l'action ; pas d'action qui ne puisse trouver sa justification dans la mise en œuvre d'une pensée logique et créatrice.

    C'est, d'ailleurs, d'un processus semblable que découle toute notre connaissance. Elle part d'une synthèse intuitive, perception d'un ensemble que notre esprit analyse pour reconstituer finalement l'objet, grâce à une nouvelle synthèse élaborée.

    Dans le champ de la perception, l'objet est saisi comme un ensemble, et d'autre part chez tout homme, et plus visiblement chez l'enfant, la perception est accompagnée d'un désir, d'une tendance, d'un mouvement de préhension. L'esprit décompose cet ensemble, découvre des similitudes entre les parties disjointes, aussi bien qu’avec les éléments analogues issus d'analyses précédentes. Il reconstitue enfin, par une ultime synthèse, l'objet primitif, en acquiert la compréhension, c'est-à-dire l'incorpore à sa personne aux fins d'utilisation d'instrument d'un acte ou immédiat ou différé.

    La contemplation que l'activité n'accompagne pas aboutit à l'anéantissement de l'être. Toutes les démarches de notre esprit peuvent se représenter par la même formule, symbole d'expansion, de mouvement et non de contrainte, d'immobilité.

     

    - G. GOUJON.

    PENSEE (LA LIBRE)

    Il existe, chez beaucoup de militants d'extrême avant-garde, une sorte de prévention contre la Libre Pensée. Non pas, certes, contre son idéal ou ses conceptions, mais contre le groupement en lui-même. On commence pourtant à s'apercevoir que l'organisation est nécessaire - et presque indispensable - dans tous les domaines de l'action. Sans organisation, il est bien difficile de coordonner les efforts, de les intensifier, de travailler avec méthode et d'obtenir des résultats durables et féconds. Pourquoi n'en serait-il pas de même pour la Libre Pensée, c'est-à-dire pour l'action anticléricale et antireligieuse ? Si le groupement a fait la preuve de son utilité sur les terrains coopératif, syndical, politique, pourquoi ne serait-il pas appelé à rendre également des services aux adversaires des Eglises ? Leur besoin de s'associer devrait être, au contraire, d'autant plus vif, qu'ils ont à combattre un adversaire très puissant, très riche et surtout très discipliné.

    L'Eglise romaine, en particulier, tire les trois quarts de sa force de son organisation autoritaire et de sa hiérarchie sévère. Ses dogmes puérils et ses légendes grossières se seraient écroulés depuis longtemps, si les croyants et les prêtres n'étaient aussi savamment embrigadés. Il est un peu enfantin d'imaginer que l'on pourra venir à bout d'un tel adversaire sans se grouper et sans s'organiser.

    Certains diront : « Je n'ai pas besoin des prêtres ! J'ai perdu la Foi. Je n'éprouve nul besoin de fréquenter les églises. Cela me suffit. A quoi bon « faire de la Libre Pensée » ? Je laisse le croyant libre, puisque je suis moi-même libre de ne pas croire... » Il faut se rappeler deux choses : 1° Nous ne prétendons nullement gêner ou amoindrir la liberté du croyant. Nous voulons le convaincre, l'éclairer et non le violenter ; 2° la liberté de l'incroyant (très relative au surplus !) restera précaire et menacée aussi longtemps que la société sera ce qu'elle est. Les incroyants ne doivent pas oublier que leur liberté est sans cesse limitée et combattue, que l'Eglise est intolérante par principe et par nécessité. Pendant des siècles, les athées et les penseurs libres n'ont-ils pas été contraints de se plier devant des dogmes et des coutumes que leur conscience avait rejetés ?

    Et puis, lorsqu'on a compris que la religion est fausse, que le fanatisme est malfaisant, comment ne pas éprouver le besoin de faire du prosélytisme et de répandre les vérités que l'on a découvertes, afin de les propager et d'en faire bénéficier son semblable ?

    Ce sont ces considérations qui ont conduit les libres­ penseurs à s'organiser. Les premières sociétés de Libre­ Pensée ont été fondées, en France, il y a une soixantaine d'années (c'est à la fin du Second Empire que le mouvement libre-penseur et anticlérical se développa sérieusement, dans la presse indépendante et plus tard par les groupements), au moment où la liberté d'association commença à ne plus être tout à fait un vain mot. A ce moment surtout, elles étaient nécessaires. L'un de leurs premiers soucis fut d'obtenir la liberté des funérailles (sanctionnée seulement par la loi de 1887) et d'organiser, dans des conditions parfois très difficiles, les premiers enterrements civils. Les sociétaires tenaient à honneur d'assister en nombre aux obsèques de leurs collègues décédés, résistant aux manœuvres de pression, d'intimidation et quelquefois même de violence et de persécution, que les cléricaux exerçaient sur les familles, particulièrement dans les campagnes.

    Les groupes de Libre Pensée ont rempli un rôle bienfaisant. Ils ont travaillé et préparé les esprits, très activement, pendant les trente années qui ont précédé la guerre. C'est, dans une large mesure, grâce à leur activité, que la superstition a perdu du terrain, que les lois laïques ont pu être votées, que la puissance de l'Eglise fut (trop légèrement, hélas !) battue en brèche.

    Je ne veux pas insinuer, en parlant ainsi, que l'action des Sociétés libres-penseuses ait toujours été intégralement admirable, et irréprochable. Comme tous les autres groupements, même les plus révolutionnaires, la Libre Pensée a servi souvent de tremplin électoral. Nombre d'arrivistes l'ont utilisée comme un marche­ pied - et se sont empressés de l'oublier, voire de la trahir, dès qu'ils eurent décroché la timbale ! L'un des plus illustres exemples à invoquer est celui de M. Henry Bérenger, collaborateur de Victor Charbonnel aux temps héroïques de la Raison et de l'Action, vigoureux et talentueux militant anticlérical, devenu un des plus cyniques caméléons du Sénat, associé aux trafiquants de la Haute Banque et acoquiné aux représentants de la pire réaction.

    Ainsi que notre regretté ami Brocher l'a exposé dans une précédente et substantielle étude, les groupes de Libre Pensée n'ont consenti que lentement, difficilement, à se rassembler dans une même fédération nationale. On se contentait de s'unir dans une localité, ou dans un canton, et l'on ne regardait guère plus loin, ni plus haut. Les réunions étaient rares, la propagande nulle. Un banquet de temps à autre, et particulièrement le vendredi dit saint, en guise de légitime protestation contre un usage inepte, quelques conférences publiques... Très peu de bibliothèques, très peu de propagande éducative par la brochure, le livre ou le tract (à part quelques exceptions).

    Il faut reconnaître que, depuis la guerre, la Libre Pensée a évolué d'une façon plutôt heureuse. Au lendemain de l'armistice, elle était complètement désorganisée, désagrégée. D'abord, parce que la plupart des militants avaient été mobilisés ou dispersés par les événements. Les Sociétés avaient cessé de se réunir et de fonctionner, et, quand la tuerie eut pris fin, il fut très difficile de regrouper les éléments épars. La difficulté fut d'autant plus grande que la Libre Pensée avait à lutter contre un préjugé tenace et dangereux. La guerre avait passé, avec son « Union Sacrée ». Les querelles religieuses paraissaient périmées. Le vent était à l'apaisement, à la concorde. Nul ne consentait à réveiller le combisme, en dépit des avertissements des rares libres penseurs qui n'avaient pas oublié les leçons de l'histoire.

    L'Eglise travaillait inlassablement à reconquérir ses privilèges. Elle noyautait l'enseignement avec ses infectes « Davidées ». Elle intriguait au Parlement pour la non-application des lois laïques, en attendant leur abrogation. Le rétablissement de l'ambassade au Vatican, le vote de la loi liberticide contre les néo-malthusiens, le retour des Congrégations (retour illégal, mais complaisamment toléré par les gouvernements complices), le maintien du régime concordataire et de l’enseignement confessionnel en Alsace, autant de succès pour la politique vaticanesque, laquelle s'évertuait, d'autre part, à leurrer les masses populaires et à désarmer les légitimes méfiances dont elle était l'objet, en jouant la comédie de la démocratie chrétienne, en condamnant l'Action française, en affirmant son amour de la Paix, de la Justice et de la Liberté et en créant la Jeunesse Ouvrière Chrétienne et les Syndicats Catholiques !

    Malgré tout cela, la plupart des politiciens persistaient à nier l'évidence et se refusaient à reprendre le salutaire et indispensable combat contre les exploitants de la crédulité. Lisez les professions de foi et les programmes des candidats, cette année encore, et vous pourrez constater que l'anticléricalisme (ou la « défense laïque, comme on dit aujourd'hui, afin de moins effrayer les timorés, sans doute) y tient fort peu de place ! La plupart des hommes politiques qui furent, avant la guerre, des militants bruyants de la Libre Pensée n'en font à présent même plus partie. Et les jeunes débutants se garderaient bien d'y venir, craignant de compromettre leur carrière.

    A quelque chose malheur est bon ! Le départ des habiles et des ambitieux a permis à la Libre Pensée de se consacrer à une œuvre plus profonde - et plus féconde. Au lendemain de la guerre, l'Union fédéraliste des Libres Penseurs de France et des Colonies (fondée en 1905) se réorganisait de son mieux, mais ne parvenait à grouper que de maigres effectifs.

    En 1921, nous avions fondé, à Lyon, une Fédération Nationale de Libre Pensée et d'Action Sociale, qui devint rapidement assez forte. Sans être inféodée à aucun parti, chapelle ou système, cette Fédération estimait que la question religieuse est inséparable du problème social et que la Libre Pensée doit œuvrer à l'édification d'un monde meilleur, pour la disparition des privilèges et des exploitations. En 1925, la fusion se fit entre l'Union fédérative et notre fédération d'Action Sociale et le nouvel organisme prit le nom de « Fédération Nationale des Libres Penseurs de France et des Colonies », adhérent à l'Internationale de la Libre Pensée.

    Grâce à la fusion, la Libre Pensée a pris un développement rapide. Elle possède aujourd'hui, en France, plus de 400 groupes en pleine activité et pénètre dans une soixantaine de départements. Elle publie un journal, dont je suis le rédacteur depuis la fondation, c'est­-à-dire depuis douze ans (il fut intitulé d'abord, l'Antireligieux, puis l'Action Antireligieuse et enfin La Libre Pensée).

    Assurément, il reste encore en dehors de la Fédération Nationale, un certain nombre de groupes autonomes. Ce ne sont pas généralement les plus actifs, tant s'en faut. Il subsiste également une fédération dissidente, la Libre Pensée prolétarienne, d'inspiration nettement communiste, qui essaie de concurrencer la Fédération Nationale, en la qualifiant avec dédain de Libre Pensée bourgeoise (?).

    En réalité, notre Fédération Nationale ne veut être asservie à aucun parti, quel qu'il soit. Elle ne demande à ses adhérents que d'être sincèrement et authentiquement libres penseurs, de ne participer à aucune cérémonie religieuse, sous peine de radiation immédiate et d'assurer le respect de la conscience de leurs enfants. Hors de la Libre Pensée, chaque adhérent peut librement participer à la propagande de son choix : communiste ou radicale, socialiste ou libertaire, etc., etc.

    Pour montrer que notre Fédération Nationale est loin de posséder une mentalité bourgeoise, il me suffira de reproduire la déclaration de principes qui figure en tête de nos statuts nationaux :

    Les membres déclarent accepter les principes suivants :

    « Les libres penseurs de France proclament la nécessité de raffermir et de réorganiser leurs groupements afin de donner un nouvel élan à la propagande antireligieuse, trop délaissée depuis la guerre. Ils tiennent à rappeler que la libre pensée n'est pas un parti, qu'elle n'apporte aucun dogme et qu'elle vise au contraire à développer chez tous les hommes l'esprit critique et l’amour du libre examen. Les religions restent le pire obstacle à l’émancipation de la pensée. Elles propagent une conception laide et étriquée de la vie : elles maintiennent l'humanité dans l'ignorance, dans la terreur abrutissante de l'au-delà, dans la résignation morale et la servitude.

    « Les libres penseurs réagissent contre les tyrannies quelles qu'elles soient, contre tout ce qui vise à subordonner ou à amoindrir l'individu. L'esprit de caste, l'appétit des oligarchies et les provocations nationalistes leur semblent aussi néfastes que l’obscurantisme religieux. La libération humaine doit être réalisée dans tous les domaines pour être vraiment efficace. Privilèges politiques, ambitions capitalistes, abus et crimes du militarisme et de l'impérialisme, toutes les injustices et toutes les iniquités doivent être combattues par la Libre Pensée, pour que la liberté de conscience cesse d'être un vain mot et que le règne de la laïcité soit assuré.

    « Indépendante de tous les partis et de toutes les tendances, la Libre Pensée tait appel à tous les hommes d'avant-garde sans exception. Fraternellement unis pour la lutte antireligieuse, associant leurs efforts con­tre les préjugés et les dogmes, contre l'alcoolisme qui dégrade et la superstition qui abêtit, ils auront surtout en vue de faire de l'éducation et de répandre une morale rationnelle, génératrice de bonheur, de dignité et de justice sociale.

    « La Libre Pensée, basée sur le libre examen et sur l'esprit scientifique, est une des méthodes les plus efficaces de perfectionnement individuel et de rénovation sociale, par la recherche et l'étude, par la tolérance et la fraternité. Elle s'attache à déjouer les visées dominatrices des Eglises et fait appel à la conscience et à la raison des hommes pour réaliser un idéal élevé, nullement dogmatique, basé sur l'évolution et sur le progrès continu de l'humanité, pour l'instauration d'une société libre, sans exploitations ni tyrannies d'aucune sorte. »

    Cette « déclaration » suffit à établir que le champ d'action de la Libre Pensée est illimité et que toutes les bonnes volontés peuvent y collaborer.

    En terminant, je dirai deux mots de la situation internationale. Sur ce terrain, les difficultés ont été peut-être plus grandes encore que sur le terrain national. Dans beaucoup de pays, l'action de la Libre Pensée, comme en Italie, est impossible et même interdite par les Lois. Dans d'autres pays, la Libre Pensée est sacrifiée aux préoccupations politiques. Et puis, la division a fait son œuvre mauvaise, là comme ailleurs.

    Il y a deux internationales. Celle de Bruxelles, à laquelle nous adhérons, et celle de Vienne (Libre Pensée prolétarienne). Mais, à Berlin, en 1931, une nou­velle organisation a été fondée, née de la fusion entre l’Internationale de Bruxelles et une très importante faction de celle de Vienne, qui s'est détachée de la Libre Pensée prolétarienne pour se joindre à la nôtre. Notre internationale a ainsi gagné de gros effectifs, en particulier en Allemagne, où la Libre Pensée groupe plusieurs centaines de milliers d'adhérents. Le président est toujours le docteur Terwagne, de Bruxelles, mais le siège du secrétariat est en Allemagne.

    La vieille Eglise ne veut pas mourir. Possédant de formidables richesses, une organisation unique avec des ramifications multiples dans tous les pays, triturant les cerveaux dans ses maisons d'enseignement, intriguant dans le monde politique et parlementaire, dominant la plupart des femmes par leur inconscience et un grand nombre d'hommes par leur veulerie, elle veut essayer, avec une audace inouïe, de dominer le monde et de l'assujettir à sa loi. Ce sera la tâche admirable de la Libre Pensée, dans les années qui viendront, de réveiller l'action anticléricale pour déjouer ce funeste dessein (beaucoup plus politique que religieux !) et pour écraser, enfin, l'infâme...

     

    - André LORULOT.


    votre commentaire
  • Cent quatre ans. 22 mars 1905. 22 mars 2009. Sombre anniversaire. Le verdict du procès d’Amiens vient de tomber. Indulgence d’un jury qui n’aurait pas suivi les recommandations du ministère public ? Indulgence d’un jury qui accorde des circonstances atténuantes ?

    Pas sûr.

     

    Malgré les plaidoiries estimées brillantes de Mes Justal et Lagasse, le verdict est lourd malgré les atermoiements d’une presse qui, à l’image du numéro de Gil Blas en date du jeudi 23 mars, le trouve « plutôt bienveillant ». Malgré les sept acquittements, force est restée à la loi. Le lecteur peut être rassuré. Ce sont de belles condamnations à mort sans utilisation de guillotine. Pas d’Abbaye de Monte-en-l’air pour les Travailleurs de la  Nuit. Le couperet de la mécanique à Deibler ne tranchera pas de tête cette fois-ci. Horizon vert et équatorial pour neuf des vingt-quatre accusés qui ont fait sensation pendant la session des assises picardes. Horizon sombre plutôt. La mort assurée en moins de cinq ans selon la statistique officieuse. La prison métropolitaine pour les autres et pour Marie Jacob en particulier. Rose Roux, la compagne de l’honnête cambrioleur, y laisse sa peau en 1907. Malheur aux vaincus ! Seul, le sort de Jacques Sautarel, littérateur, bijoutier,palais de justice d\'Amiens anarchiste et receleur, semblent quelque peu émouvoir journalistes et avocats. Sept sortent pourtant libres des mains d’une justice forcément de classe. Chasse aux pauvres et à l’anarchiste sous couvert de lutte contre l’insécurité galopante. 22 mars 1905. Le procès est terminé. Justice est faite. La presse parisienne est repartie. La Picardie peut dormir tranquille. Alexandre le voleur est devenue Jacob le bagnard. Attila a revêtu la livrée d’infamie de Barrabas. La matricule 34777 doit expier. La journée est narrée dans les colonnes de L’Abbevillois le lendemain, dans celles de la Gazette des Tribunaux deux jours plus tard. Le rapport du brigadier Doyen à la Sûreté Générale de Paris (23 mars) rend pourtant compte d’un capital de sympathie accumulé par le voleur anarchiste et les autres Travailleurs de la Nuit. Une foule de plus de deux mille personnes assiste en effet à la sortie des accusés condamnés. Les cris fusent. Et la presse ne peut s’empêcher de signaler avec une certaine mauvaise foi que les « Vive Jacob ! » sont bien vite étouffés par ceux de « A mort ! ». 22 mars 1905 : le spectacle judiciaire amiénois est clos. Happy Birthday ?

     

    manchette de L\'AbbevilloisL’Abbevillois

    Jeudi 23 mars 1905

    Cours d’Assises de la Somme

    Les cambrioleurs meurtriers

    Audience du 22 mars

    L’audience est ouverte à 10h05. Les expulsés ne sont toujours pas là.

    Monsieur le Président ayant fait remettre à chacun des jurés un exemplaire de l’acte d’accusation, « Bonnefoy » demande la parole « pour relever les ereurs qui se sont glissées dans cet acte d’accusation ».

    « Je vous prie, dit-il aux jurés, de prendre des notes. C’est pour moi un droit de me défendre, c’est pour vous un devoir de m’écouter ».

    Et, pendant près d’une demi-heure, Bonnefoy répète ses explications sur les fausses pièces d’identité dont il était possesseurs, sur son séjour rue de la clef, sur ses antécédents, sur l’affaire Bernard (lequel, dit-il, n’était pas son patron mais son associé et qui ne s’est pas suicidé sous ses yeux mais pendant son sommeil), sur sa vie toute de travail, sur ses rapports avec Clarenson et sur son rôle dans l’affaire de la rue Quincampoix.

    « Partout où vous verrez mon nom, dit-il en terminant, consultez le dossier et vous trouverez une pièce démentant l’acte d’accusation.

    « Augain, à son tour, fait de nouveau remarquer que plusieurs témoins l’ont reconnu comme étant à Angers, alors qu’il était en prison, et il s’en remet avec confiance aux jurés.

    Les débats sont clos et, avec le cérémonial accoutumé, les jurés sont reconduits dans leur salle de délibération où ils auront à répondre à 696 questions.

    La délibération du jury

    Le jury est entré en délibération un peu après 10h1/2 du matin est sorti à 8h45 du soir de la salle spéciale où il était réuni et gardé par la force armée.

    La délibération a donc demandé 10h15.

    Pendant ce temps ceux des jurés qu’un besoin pressant appelait hors de la salle étaient conduits à l’endroit où ils pouvaient y satisfaire par un chasseur à pied ou un soldat du 72e , qui les accompagnait, baïonnette au canon … jusqu’à la porte.

    Le juré supplémentaire, pendant ce temps, était claquemuré seul dans une salle avec un gendarme à la porte : dix heures de prison cellulaire !

    La plupart des jurés semblent encore assez dispos. En rentrant, pourtant, l’un d’eux, trahit le sentiment général de ses collègues en disant à mi-voix : « Je m’en souviendrai toute ma vie ».

    Le verdictpalais de justice d\'Amiens

    A 9h10 du soir, les accusés sont introduits dans la salle d’audience.

    Monsieur le greffier leur donne lecture des réponses du jury.

    Monsieur le procureur général requiert l’application des articles relevés dans l’arrêt de renvoi.

    Me Fabiani demande l’application de la loi de sursis pour la femme Ferré et le minimum de la peine pour Ferré.

    Me Grad demande la loi de sursis pour Brunus.

    Me Lagasse s’étonne qu’on n’ait pas accordé les circonstances atténuantes à Sautarel. Il développe les conclusions prises au cours des débats tendant à demander acte à la Cour de la façon dont il a été procédé au tirage au sort du jury.

    Me Pierre Dubos demande la loi de sursis pour Charles.

    Me Caumartin demande la confusion de la peine pour Ferrand et Vaillant avec celle qu’ils subissent à la suite d’un arrêt de la cour de Nevers.

    Acquittements

    La Cour, avant de se retirer pour délibérer, rend un arrêt acquittant :

    Ader Alcide, Apport Georges, Augain Emile, Chalus Louis, Westermann Henri, Limonier Emile, et Tissandier Léontine pour lesquels le jury a rendu un verdict négatif.

    Les condamnations

    A 10h50 la Cour rend son arrêt. Elle rejette les conclusions de Mes Hesse et Lagasse concernant la façon dont il a été procédé au tirage du jury.

    Elle condamne contradictoirement :

    Jacob Alexandre, aux travaux forcés à perpétuité,

    Bour Félix, aux travaux forcés à perpétuité,

    Ferrand Joseph, à 20 ans de travaux forcés,

    Pélissart Léon, à 8 ans de travaux forcés,

    Bonnefoy Honoré, à 8 ans de travaux forcés,

    Clarenson Jules, à 5 ans de travaux forcés

    Sautarel Jacques, à 5 ans de travaux forcés,

    Ferré Léon, 10 ans de réclusion,

    Vaillant François, 10 ans de réclusion,

    Baudy Marius, 10 ans de réclusion,

    Charles Siméon, 5 ans de réclusion,

    Brunus François, 5 ans de réclusion,

    Blondel Noël, 5 ans de réclusion,

    Roux Lazarine, 5 ans de réclusions,

    La Veuve Jacob, 5 ans de prison,

    La femme Ferré, 5 ans de prison.

    Ferrand, Vaillant et Baudy sont de plus frappés de la relégation.

    M. le Président remercie M.M. les jurés du concours dévoués qu’ils ont apporté à l’administration de la justice pendant les longs débats qui viennent de se terminer, puis il déclara la session extraordinaire close.

    La séance est levée à 11h1/4.

    Quelques minutés plus tard, les condamnés ont été reconduits à la prison.

    Une foule immense assistait à leur dernier départ. Place Saint Denis quelques cris de : « Vive Jacob » aussitôt couverts par ceux de « A mort ! ».

     

    la justiceLa Gazette des Tribunaux

    Vendredi 24 mars 1905

    Somme (Amiens, 22 mars)

    Les débats de l’affaire dite des cambrioleurs d’Abbeville ont été clos ce matin à dix heures et demie et le jury est aussitôt entré dans las la salle des délibérations pour n’en ressortir qu’à 8h45 du soir. Le verdict est affirmatif pour Jacob, Pélissard, Bour, Rose Roux, Ferré, Bonnefoy, Clarenson, Brunus, Ferrand, Blondel, Vaillant, Sautarel, Baudy, Vve Jacob, femme Ferré, Charles.

    L’accusation de participation à une association de malfaiteurs est retenue à l’encontre de Jacob, Pélissard, Bour, Ferré, Brunus, Ferrand, Vaillant et Baudy.

    Jacob, Bour, Ferré, Roux (Lazarine), la Vve Jacob, la femme Ferré, Brunus, Blondel, Vaillant, Baudy et Charles bénéficient de circonstances atténuantes.

    Le verdict est négatif touchant la question d’incendie concernant Ferré, affirmatif pour le meurtre et tentative de meurtre reproché à Bour et Jacob mais avec circonstances atténuantes.

    Le verdict est négatif pour Ader, Apport, Augain, Charles, Westermann, Limonier, Tissandier (Léontine).

    La cour prononce l’acquittement de ces derniers et se retire pour délibérer. Enfin l’audience est reprise à 10h50 et la cour rend son arrêt condamnant

    Alexandre Jacob aux travaux forcés à perpétuité,

    Félix Bour aux travaux forcés à perpétuité,

    Léon Pélissard à huit ans de travaux forcés,

    Léon Ferré à dix ans de réclusion,

    Joseph Ferrand à vingt de travaux forcés et à la relégation,

    Lazarine Roux à cinq ans de réclusion

    La Vve Jacob à cinq ans de prison,

    La femme Ferré à cinq ans de prison,

    Honoré Bonnefoy à huit ans de travaux forcés,

    Jules Clarenson à cinq ans de travaux forcés,

    François Brunus à cinq ans de réclusion,

    Noël Blondel à cinq ans de réclusion,

    François Vaillant à dix ans de réclusion et relégation,

    Jacques Sautarel à cinq ans de travaux forcés,

    Marius Baudy à dix ans de réclusion et relégation.

    Les poursuites contre Antoine Deschamps, qui s’est constitué prisonnier au cours des débats, sont disjointes du procès actuel.

     

    La police voit tout, la poice sait toutBrigadier Doyen

    Rapport à la Sûreté Générale de Paris

    Jeudi 23 mars 1905

    Monsieur le Commissaire,

     Copie d’une lettre adressée à monsieur le commissaire de police, chef de la 3e brigade de recherches, par le brigadier Doyen, en mission a Amiens, à l’occasion du procès des anarchistes.

    J’ai l’honneur de vous transmettre quelques renseignements complémentaires au sujet de la dernière audience du procès d’Amiens.

    L’audience a été ouverte a 10 heures du matin.

    L’accusé Bonnefoy a demandé à présenter quelques réfutations des dires de l’acte d’accusation le concernant.

    Augain a également protesté contre certains passages de l’acte d’accusation. A 10 h 30, le président a clos les débats et les jurés se sont retirés pour délibérer. Le public de la salle s’est retiré et la salle d’audience n’a été occupée toute la journée que par les avocats et les officiers de service.

    La délibération du jury a été terminée à 8 h 30 du soir, et l’audience a été reprise à cette heure.

    Apres la lecture des réponses du jury, l’audience a été suspendue de nouveau et reprise à 9h10.

    Les avocats ont parlé chacun pour son client sur l’application des peines et demandé le minimum. Me Lagasse a développé des conclusions concernant l’inci­dent relatif au tirage au sort des jurés; il a ajouté en terminant que cette journée était la plus mauvaise de sa carrière.

    La cour s’est ensuite retirée pour délibérer et est rentrée à 10 h 35 pour la lec­ture du verdict.

    Les avocats et les journalistes qui se trouvaient à l’audience ont commente la délibération du jury en ce qui concerne Sautarel; tous s’accordaient à la trouver trop sévère et estimaient que c’était surtout l’anarchiste qu’on avait voulu punir.

    Au debut de l’audience, le frère de Limonier s’est présenté au palais, demandant à y pénétrer. Le commissaire central nous a fait demander si on ne voyait pas d’in­convénient à lui accorder cette faveur; sur notre reponse négative, il a été admis à entrer à l’audience et s’est mêlé au public; il a été spécialement surveillé.

    Pendant toute la journée, une grande animation régnait aux alentours du palais. Un groupe composé de la plupart des anarchistes d’Amiens a été surveillé pendant toute la soirée d’une façon plus particulière.

    A la sortie de l’audience, le service d’ordre a refoulé les curieux dans les rues avoi­sinant la place Saint-Denis; le groupe d’anarchistes dont il est parlé plus haut s’est maintenu compact et nous avons été prévenus à ce moment que ces individus proje­taient de lancer des pétards dans l’escorte au moment du passage des prisonniers.

    Nous nous sommes mis alors en contact immédiat avec eux, ce qui les a fait quelque peu protester, mais les a empêchés de se livrer à des manifestations.

    Apres le passage des prisonniers, le groupe a remonté la rue des Trois-Cailloux, toujours surveillé par nous; un petard absolument inoffensif a été alors jeté, mais nous n’avons pu distinguer l’auteur de cette fumisterie car plus de 2000 personnes se trouvaient à cet endroit.

    Le groupe s’est ensuite dirigé en chantant l’lnternationale vers la rue Saint Roch, où il est entré au local du journal anarchiste Germinal.palais de justice d\'Amiens

    Lorsque nous avons été certains qu’aucune manifestation n’était plus à redouter, nous avons levé la surveillance; il etait alors 1 heure du matin.

    Les acquittés, au nombre de cinq, ont quitté Amiens par le train de 4 h 09 ; ils avaient manqué le précédent.

    Doyen


    votre commentaire
  • L\'illégaliste est-il notre camarade ?Vieux militant de l’anarchisme, Emile Armand professe tout au long de sa vie ses théories individualistes après un bout de chemin à l’Armée du Salut, du côté des anarcho-chrétiens et des communistes libertaires. Mais, dès le début du XXe siècle, il reprend à son compte et développe les préceptes de Libertad, l’anarchie se vivant au présent et dans l’immédiateté. Ardent défenseur de la camaraderie amoureuse et de l’amour libre, il s’est aussi maintes fois prononcé sur le problème de la jouissance immédiate des richesses et de la reprise individuelle. La réponse à la question qu’il pose, en 1927 (ou 1923), dans sa brochure L’illégaliste est-il notre camarade ? ne pouvait être qu’affirmative. A cette époque, Ernest Lucien Juin, de son vrai nom, a repris depuis 1922 l’En Dehors de Zo d’Axa, qu’il fait paraître pendant dix sept ans. Et, s’il ne se déclare pas totalement enthousiaste  vis-à-vis de l’illégalisme, force est de constater que, quelques années après la bande à Bonnot, il ne condamne pas pour autant le vol et la violence en politique. Bien au contraire, le verdict est même plutôt clément vis-à-vis des cambrioleurs et autres libertaires fraudeurs. “Le droit de vivre” d’Alexandre Jacob en 1905 rejoint finalement l’argumentaire de la brochure d’Armand en 1927. La question d’un rapport entre les deux hommes nous apparaît ainsi d’autant plus logique que ceux-ci ont très bien pu se fréquenter aux Causeries Populaires qu’animaient Libertad et ses amis à Paris. Jacob est mentionné dans la note n°3 de la brochure. Armand explique que les propos de Jacob lors du procès d’Amiens ont pu créer un net courant de sympathie en faveur de ses actes illégaux. Quoi qu’il en soit, le rapport est réel après le second conflit mondial. C’est Armand, dans son journal L’Unique, qui fait publier à titre posthume en 1954 la lettre du cambrioleur à la retraite Jacob au procureur de Marseille dans laquelle l’ancien bagnard dénonce les gains illégaux des trop-perçus dans les greffes de France et de Navarre. L’illégaliste est  bien l’ami d’Armand et des anarchistes.

     

     

    Emile ArmandL’illégaliste anarchiste est-il notre camarade ?

    Emile Armand

    Editions de l’En-dehors

    Paris et Orléans, 1927 ( ?)

    Lorsque nous considérons le voleur en soi, nous ne pouvons dire que nous le trouvons moins humain que les autres classes de la société. Les composants des grandes bandes de voleurs ont entre eux des relations fortement entachées de communisme. S’ils représentent une survivance d’un âge antérieur, on peut aussi les considérer comme les précurseurs d’un âge meilleur dans l’avenir. Ils savent, dans toutes les villes, où s’adresser pour être accueillis et cachés, Ils se montrent, jusqu’à un certain point, généreux et prodigues à l’égard de ceux de leur milieu. S’ils considèrent les riches comme leurs ennemis naturels, comme une proie légitime, point de vue assez difficile à contredire, un grand nombre d’entre eux sont animés de l’esprit de Robin des Bois: à l’égard des pauvres, maints voleurs font preuve de bon cœur.
    (Edward Carpenter: Civilisation, its Cause and Cure.)

    Je ne suis pas un enthousiaste de l’illégalisme. Je suis un alégal. L’illégalisme est, à tout prendre, un pis aller dangereux pour celui qui s’y adonne même temporairement, un pis aller qui n’est ni à prôner ni à préconiser. Mais la question que je me propose d’étudier n’est pas de se demander si la pratique d’un métier illégal est périlleux ou non, mais si l’anarchiste qui se procure son pain quotidien en recourant à des métiers réprouvés par la police ou des tribunaux a raison ou tort de s’attendre à ce que l’anarchiste qui accepte de travailler au compte d’un patron le traite en camarade. En camarade dont on défend le point de vue au grand jour et qu’on ne renie pas quand il tombe dans les griffes des policiers ou sous la coupe des jugeurs. (A moins qu’il ne demande qu’on fasse le silence sur son cas).

    L’anarchiste qui fait de l’illégalisme ne veut pas en effet qu’on le traite en «parent pauvre» qu’on n’ose pas avouer publiquement parce que cela ferait tort à la cause anarchiste — parce que ne pas se séparer de lui quand les représentants de la vindicte capitaliste s’acharnent sur lui risquerait d’éloigner du mouvement anarchiste la sympathie des syndicalistes ou la clientèle des anarchisants petits-bourgeois.

    C’est à dessein que l’anarchiste illégaliste s’adresse à son camarade exploité par le patron, c’est-à-dire qui se sent exploité. Il ne s’attend que peu ou prou à être compris par ceux qui font un travail qui est de leur goût. parmi ceux-là, il range le doctrinaire et le propagandiste anarchistes qui répandent, défendent, exposent des idées qui répondent à leurs opinions, — c’est à souhaiter du moins. Quand même ils ne retireraient de leur labeur qu’un maigre, très maigre salaire, leur situation morale n’est pas comparable à la position d’un anarchiste travaillant sous la surveillance d’un contremaître et obligé de subir toute la journée la promiscuité d’humanités dont la fréquentation lui est antagoniste. Voilà pourquoi l’anarchiste illégaliste dénie à celui qui fait un travail qui lui plaît de porter un jugement sur sa profession en marge de la loi.

    Tous ceux qui font une propagande écrite ou orale à leur goût, tous ceux qui exercent une profession qui leur convient, oublient trop souvent qu’ils sont des privilégiés par rapport à la grande masse des autres, leurs camarades, ceux qui sont contraints de s’atteler du matin au soir, et du premier janvier à la Saint-Sylvestre, à des tâches pour lesquelles ils ne se sentent aucun goût. (1)

    L’anarchiste illégaliste prétend qu’il est tout autant un camarade que le petit commerçant, le secrétaire de mairie ou le maître de danse qui ne modifient en rien et pas plus que lui les conditions de vie économique du milieu social actuel. Un avocat, un médecin, un instituteur peuvent envoyer des articles à un journal anarchiste et faire des causeries dans de petits cercles libertaires, ils n’en restent pas moins les soutiens et les soutenus du système archiste, qui leur a délivré le monopole leur permettant d’exercer leur profession et aux réglementations duquel ils sont obligés de se soumettre s’ils veulent continuer leur métier.

    Il n’est pas exagéré de dire que tout anarchiste qui accepte d’être exploité au compte d’un patron particulier ou du patron-État, commet un acte de traîtrise à l’égard des idées anarchistes. En effet, dans tous les cas, il renforce la domination et l’exploitation, il contribue à maintenir l’archisme en existence. Sans doute, prenant conscience de ses inconséquences, il s’efforce de racheter ou de réparer sa façon de se conduire en faisant de la propagande; mais quelle que soit la propagande que fasse un exploité, il demeure toujours  un complice de l’exploiteur, un coopérateur au système d’exploitation qui régit les conditions dans lesquelles a lieu la production.

     Voilà pourquoi il n’est pas exact de dire que l’anarchiste «qui travaille», qui se soumet au système de domination et d’exploitation en vigueur est une victime. Il  est un complice tout autant qu’une victime. Tout exploité, légal ou illégal, coopère à l’état d’exploitation; tout dominé, légalement ou illégalement, coopère à l’état de domination. Il n’y a pas de différence entre l’ouvrier anarchiste qui a gagné 175.000 ou 200.000 francs en trente ans de travail et, sur ses économies, s’est acheté une bicoque à la campagne, et l’anarchiste illégaliste qui s’empare d’un coffre-fort contenant deux cent mille francs et acquiert avec cette somme une maison sur le bord de la mer. L’un et l’autre ne sont des anarchistes que verbalement, il est vrai, mais la différence qui existe entre eux est que l’anarchiste ouvrier se soumet aux termes du contrat économique que les dirigeants du milieu social lui imposent, tandis que l’anarchiste cambrioleur ne s’y soumet pas.

    La loi protège autant l’exploité que l’exploiteur, le dominé autant que le dominateur dans les rapports sociaux qu’ils ont entre eux, et, dès lors qu’il se soumet, l’anarchiste est aussi bien protégé dans ses biens et dans sa personne que l’archiste; la loi ne fait pas de distinction entre l’archiste et l’anarchiste si tous les  deux obtempèrent aux injonctions du contrat social. Qu’ils le veuillent ou non, les anarchistes qui se soumettent, patrons, ouvriers, employés, fonctionnaires, ont de leur côté la force publique, les tribunaux, les conventions sociales, les éducateurs officiels. C’est la récompense de leur soumission; quand elles contraignent, par la persuasion morale, ou par la force de la loi, l’employeur archiste à payer son employé anarchiste, les forces de conservation sociale se soucient peu qu’en son for intime ou extérieurement même le salarié soit hostile au système du salariat…

    Au contraire, l’insoumis, le réfractaire au contrat social, l’anarchiste illégal a contre lui toute l’organisation sociale, quand il se met, pour «vivre sa vie» à brûler les étapes pour arriver tout de suite au but que n’atteindra que plus tard ou jamais l’anarchiste soumis. Il court un risque énorme et il est équitable que ce risque soit compensé par un résultat immédiat; si résultat il y a.

    Le recours à la ruse que pratique constamment l’anarchiste illégaliste est un procédé qu’emploient tous les révolutionnaires. Les sociétés secrètes sont un aspect de la ruse. Pour afficher des placards subversifs, on attend que les agents déambulent dans un autre secteur. Un anarchiste qui s’en va en Amérique cèle son point de vue moral, politique, philosophique. Quel qu’il soit, apparemment soumis ou franchement insoumis, l’anarchiste est toujours un illégal par rapport à la loi; lorsqu’il propage ses idées anarchistes, il contrevient à la loi spéciale qui réprime la propagande anarchiste, plus encore, de par sa mentalité anarchiste, il s’oppose à la loi écrite elle-même considérée en son essence, car la loi est la concrétion de l’archisme (2).

    A l’anarchiste soumis qui sent qu’il est soumis, l’anarchiste insoumis ne peut manquer d’être sympathique ; dans son attitude illégale, l’anarchiste qui n’a pu ou voulu rompre avec la légalité se reconnaît, réalisé logiquement. Le tempérament, les réflexions de l’anarchiste soumis peuvent le mener à désapprouver certains gestes accomplis par les insoumis, jamais à lui rendre l’insoumis personnellement antipathique. (3)

    A l’anarchiste révolutionnaire qui lui reproche de chercher tout de suite son bien-être au point de vue économique, l’illÈgaliste rétorque que lui, révolutionnaire, ne fait pas autre chose. Le révolutionnaire économique attend de la révolution une amélioration de sa situation économique personnelle; sinon, il ne serait pas révolutionnaire; la révolution lui donnera ce qu’il espérait ou ne le lui donnera pas, comme une opération illégale fournit ou ne fournit pas à celui qui l’exécute ce qu’il en escomptait. C’est une question de date, tout simplement. Même quand la question économique n’entre pas en jeu, on ne fait une révolution que parce que l’on s’attend  personnellement à un bénéfice, à un avantage religieux, politique, intellectuel, éthique peut-être. Tout révolutionnaire est un égoïste.

     

    L’explication des actes de  reprise commis par les illégalistes a-t-elle une influence défavorable sur la propagande anarchiste, en général et en particulier ?

    Pour répondre à cette objection, qui est la plus importante de toutes, il faut ne pas
    perdre de vue un seul instant que l’unité humaine trouve en venant au monde ou en pénétrant dans un pays quelconque, des conditions de vie économique qui lui sont imposées. Quelles que soient ses opinions, il lui faut se soumettre, pour vivre
    tranquillement (ou mourir), à une contrainte. Là où il y a contrainte, le contrat
    n’est plus valide, puisqu’il est unilatéral, et les codes bourgeois reconnaissent eux-mêmes qu’un engagement souscrit sous l’empire de la menace est sans valeur légale. L’anarchiste donc se trouve constamment en situation de légitime défense contre les exécutifs ou les partisans du contrat économique imposé. On n’a jamais entendu un anarchiste exerçant un métier illégal préconiser une société basée sur le banditisme universel, par exemple. Sa situation, ses gestes sont uniquement relatifs au contrat économique que les capitalistes ou les unilatéraux imposent même à ceux que ses clauses révoltent. L’illégalisme des anarchistes n’est que transitoire: un pis aller.

    Si le milieu social concédait aux anarchistes la possession inaliénable du moyen de production personnel, s’ils pouvaient disposer librement et sans aucune restriction fiscale (impôt, douanes, octrois), de leur produit, s’il les laissait employer entre eux une valeur d’échange que ne frapperait aucune taxe, tout cela à leur risques et périls, l’illégalisme, à mon sens, ne se  comprendrait plus (l’illégalisme économique, s’entend) L’illégalisme économique est donc purement accidentel (4).

    D’ailleurs économique ou autre, l’illégalisme est fonction du légalisme. Le jour où l’autorité aura disparu, — l’autorité politique, intellectuelle, économique — les illégalistes auront disparu également.

    C’est dans cette voie qu’il faut s’orienter pour que l’explication des gestes illégalistes profite à la propagande anarchiste.

    Tout anarchiste, soumis ou non, considère comme un camarade celui d’entre les siens qui refuse d’accepter la servitude militaire. On ne s’explique pas que son attitude change quand il s’agit du refus de servir, économiquement parlant.

    On conçoit fort bien que des anarchistes ne veuillent pas contribuer à la vie économique d’un pays qui ne leur accorde pas la possibilité de s’exprimer par la plume ou par la parole, qui limite leurs facultés ou leurs possibilités de réalisation ou d’association, dans quelque domaine que ce soit. Alors qu’eux ils entendraient laisser les non anarchistes se comporter à leur guise. Les anarchistes qui consentent à participer au fonctionnement économique des sociétés où ils ne peuvent vivre à leur gré sont des inconséquents. On ne comprend pas qu’ils objectent à ceux qui se rebellent contre cet état de choses.

    Le réfractaire à la servitude économique se trouve obligé par l’instinct de conservation, par le besoin et la volonté de vivre, de s’approprier la production d’autrui. Non seulement cet instinct est primordial, mais il est légitime, affirment les illégalistes, comparé à l’accumulation capitaliste, accumulation dont le capitaliste, pris personnellement, n’a pas besoin pour exister, accumulation qui est une superfluité. Maintenant, qui est cet «autrui», auquel l’illÈgaliste raisonné s’attaque, — l’anarchiste qui exerce une profession illégale ? Cet «autrui», mais ce sont ceux qui veulent que les majorités dominent ou oppriment les minorités, ce sont les partisans de la domination ou de la dictature d’une classe ou d’une caste sur une autre, ce sont les électeurs, les soutiens de l’État, des monopoles et des privilèges qu’il implique. Cet autrui en réalité est un ennemi pour l’anarchiste — un irréconciliable adversaire. Au moment où, économiquement, il s’en prend à lui, l’anarchiste illégaliste ne voit plus en lui, ne peut plus voir en lui qu’un instrument du régime archiste.

    Ces explications fournies, on ne saurait donner tort à l’anarchiste illégaliste qui se  considère comme trahi lorsque l’abandonnent ou s’insoucient d’expliquer son attitude les anarchistes qui ont préféré suivre  un chemin moins périlleux que celui sur lequel il s’est engagé.

     

    Je répète que j’ai dit en commençant ces lignes; puisque pis aller il y a, celui offert par l’illégalisme est dangereux au plus haut point et il faudrait démontrer qu’il rapporte plus qu’il ne coûte, ce qui est un cas tout à fait exceptionnel. L’anarchiste illégaliste qui est jeté en prison n’a aucune faveur à espérer, au point de vue libération conditionnelle ou réduction de peine; son dossier, comme on dit est marqué à l’encre rouge. Mais cette mise en garde faite, il faut encore signaler que l’illégalisme exige, pour être pratiqué sérieusement, un tempérament exceptionnellement trempé, un sang-froid, une sûreté de soi qui ne sont pas l’apanage de tous. Comme pour toutes les expériences de la vie anarchiste qui ne cadrent pas avec la routine de l’existence quotidienne, il est à redouter que la pratique illégaliste s’empare à un point tel de la volonté et de la pensée de l’illÈgaliste qu’elle le rende insensible à toute autre activité, à toute autre attitude. Il en est d’ailleurs de même pour certains petits métiers légaux qui épargnent à celui qui les exerce la présence à l’usine ou au bureau.

    CONCLUSIONS

    Les anarchistes économiques, les dirigeants et les gouvernants économiques imposent aux travailleurs des conditions de  travail incompatibles avec la notion anarchiste de la vie, c’est-à-dire avec l’absence d’exploitation de l’homme par l’homme. En principe, un anarchiste refuse de se laisser imposer des conditions de travail, de se laisser exploiter: il n’accepte qu’à la condition d’abdiquer, de se soumettre.

    Et il n’y a pas de différence entre se soumettre à payer l’impôt, se soumettre à l’exploitation et se soumettre au service militaire.

    Que la majeure partie des anarchistes  se soumettent, c’est entendu. «On obtient davantage de la légalité en rusant avec elle, en la trompant, qu’en la bravant de front.»  C’est exact. Mais l’anarchiste qui ruse avec la loi n’a à faire ni le fier ni le mariole, Ainsi faisant, il échappe aux dangereuses conséquences de l’insoumission, aux bagnes, au «plus abject des esclavages». Mais s’il n’a pas à subir tout cela, l’anarchiste soumis a à compter avec la «déformation professionnelle»; à force d’être extérieurement conformes à la loi, nombre d’anarchistes finissent par ne plus réagir du tout et passer de l’autre côté de la barricade. Il faut un tempérament exceptionnel pour ruser avec la loi sans se laisser prendre dans le filet de la légalité !

    Quant à l’anarchiste-producteur dans le milieu économique actuel, c’est un mythe. Où sont les anarchistes qui produisent des valeurs antiautoritaires ? Presque tous les anarchistes concourent par leur production à maintenir l’état de choses économique. On ne me fera jamais croire que l’anarchiste qui construit prisons, casernes, églises; fabrique armes, munitions, uniformes; imprime codes, journaux politiques, livres religieux, les manutentionne, les transporte, les vend, fait de la production anti-autoritaire. Même l’anarchiste qui confectionne des objets de première nécessité à l’usage des électeurs et des élus ment à ses convictions.

    Il n’échet pas non plus à des propagandistes verbaux ou hommes de plume d’accuser les individualistes obscurs de retirer du bénéfice matériel de leurs idées. Ne comptent-ils pour rien le bénéfice «moral» et parfois pécuniaire que leur procurent leurs efforts ? La renommée colporte leurs noms «d’un bout du monde à l’autre bout» ; ils ont des disciples, des traducteurs, des diffamateurs, des persécuteurs. Pourquoi donc comptent-ils tout  cela ?

    Je trouve équitable que toute peine reçoive salaire, dans tous les domaines ; il est équitable que si on pâtit de ses opinions, on en retire aussi du profit. Ce qui importe, c’est que par violence, tromperie, ruse, vol, fraude, ou imposition d’aucune sorte, ce profit ne se réalise pas au détriment ni aux griefs et torts de ses camarades, de ceux de «son monde».

    Dans le milieu social actuel, l’anarchie s’étend de Tolstoï à Bonnot: Warren, Proudhon, Kropotkine, Ravachol, Caserio, Louise Michel, Libertad, Pierre Chardon, Tchorny, les tendances qu’ils représentaient ou que représentent certains animateurs ou impulseurs vivants, dont les noms importent peu, sont comme les nuances d’un arc-en-ciel où chaque individualité  choisit la teinte qui plaît davantage à sa vision.

    En se plaçant au point de vue strictement individualiste anarchiste — et c’est par là que je conclurai, le critérium de la camaraderie ne réside pas dans le fait qu’on est employé de bureau, ouvrier d’usine, fonctionnaire, camelot, contrebandier ou cambrioleur — il réside en ceci que légal ou illégal, MON camarade cherchera d’abord à sculpter son individualité propre, à diffuser les idées anti-autoritaires partout où il le pourra, enfin — en se rendant la vie entre affinitaires la plus agréable qui soit — à réduire à un minimum de plus en plus faible la souffrance inutile et évitable. 

    Notes

    (1) Un jour, à Bruxelles, je discutai la question avec Élisée Reclus. Il me dit, en forme de conclusion: «Je fais un travail qui me plaît, je ne me reconnais pas le droit de porter un jugement sur ceux qui ne veulent pas faire un travail qui ne leur plaît pas.»
    (2) Bien que je ne possède pas les statistiques voulues, la lecture des journaux anarchistes indique que le chiffre des condamnés à tort au à raison — à la prison, au bagne, à l’échafaud, ou tués sur-le-champ — pour faits d’agitation anarchiste révolutionnaire (dont la «propagande par le fait») laisse loin derrière lui le nombre des condamnés, à tort ou raison, ou tués sur-le-champ, pour illégalisme. Dans ces condamnations, les théoriciens de l’anarchisme révolutionnaire ont une large responsabilité, car ils n’ont jamais entouré  la propagande en faveur du geste révolutionnaire des réserves qu’opposent à la pratique de l’illégalisme les «explicateurs» sérieux du geste illégaliste.
    (3) L’anarchiste dont l’illégalisme s’attaque à l’État ou à des exploiteurs reconnus n’a jamais indisposé «l’ouvrier»  à l’égard de l’anarchisme. Je me trouvais à Amiens lors du procès Jacob, qui s’en prit souvent à des officiers coloniaux ; grâce aux explications de Germinal, les ouvriers amiénois étaient très  sympathiques à Jacob et aux idées de reprise individuelle. Même non anarchiste, l’illégal qui s’en prend à un banquier, à un usinier, à un manufacturier, à une trésorerie, à un fourgon postal, etc., est sympathique aux exploités qui considèrent comme des valets ou des mouchards les salariés qui défendent les écus ou le papier-monnaie de leur patron, particulier ou État. Des centaines de fois, il m’a été donné de le constater.
    (4) Socialement parlant, le jour où les frais de garde de la propriété seront supérieurs à ce qu’elle rapporte, la propriété fille de l’exploitation aura disparu.


    votre commentaire
  • Rabelais, ce grand maître, avait écrit au fronton de l’abbaye de Thélème : « Fais ce que tu veux. » C’était là affirmation libertaire, puisqu’elle voulait signifier que les habitants de l’abbaye entendaient ne vouloir être ni maîtres, ni esclaves. Étendue, cette affirmation pouvait signifier que le milieu qui allait s’instaurer éliminerait toute prescription, toute interdiction qui s’exerceraient par voie de contrainte ou de répression.

    Ni chef qui commande, ni soldat qui obéit ; l’autorité qu’on exerce et celle qu’on supporte étaient tenues en égale horreur.

    Cela veut dire aussi que l’anarchiste n’accepte aucune violence et entend n’en pratiquer soi-même sur personne.

    La violence n’est pas anarchiste. Cette négation, il faut la réhabiliter au sein de l’anarchisme, car trop d’aigris, de mécontents, de révoltés d’une heure se sont abrités sous l’égide de cet idéal pour couvrir des gestes ou des actes qui n’avaient rien à voir avec les idées libertaires.

    Je n’entends cependant point jeter la pierre à ceux qui, acculés par une société criminelle, se virent dans l’obligation d’user de moyens violents pour se défendre. Je comprends leur déterminisme. Produits d’un milieu dont ils étaient les victimes, il était normal qu’ils se décident d’user des moyens que la société n’avait cessé de faire prévaloir et d’utiliser trop souvent pour les mater. L’exemple venait de haut, il fut utilisé par ceux qui, las d’être sacrifiés, se jurèrent de retourner ces mêmes méthodes contre leurs oppresseurs.

    Le coupable est mal venu de protester de nos jours puisque son imprévoyance, son égoïsme, sa soif de pouvoir et d’autorité ont fait qu’il a donné naissance à des sentiments discutables sans doute, mais justifiables par certains côtés. Que les maîtres s’en prennent à eux-mêmes avant tout lorsqu’il leur arrive d’être quelque peu secoués par les révoltés de tout un monde indigné de tant de bassesse, de lâcheté et d’orgueil !

    Mais déjà pointe sur vos lèvres cette question pressante qui se devine aisément :

    Les anarchistes n’ont-ils jamais jeté des bombes ?

    Certes, les anarchistes ont jeté des bombes. L’époque de « la propagande par le fait » n’est pas une légende inventée de toutes pièces par ceux-là même qui devaient en déformer ou en triturer les mobiles, qui poussèrent certains anarchistes à ces actes désespérés.

    Les lanceurs de bombes eurent leurs apologistes. Des écrivains tels que Paul Adam et Laurent Tailhade n’hésitèrent point à exalter leurs faits et gestes, tandis que toute une meute se ruait à leurs chausses pour les accabler et les vouer aux gémonies.

    Avec le recul du temps, comme ces bombes paraissent puériles et inoffensives à côté des engins puissants utilisés par les armées modernes ! Songez aux bombes atomiques, voyez Hiroshima et, si vous en avez l’envie, jugez ! Où est le criminel ?

    Mais si les uns furent exécutés et voués au mépris, les autres furent glorifiés et décorés ; ainsi le veut une certaine civilisation.

    D’ailleurs, ce n’est pas parce qu’il y eut quelques lanceurs de bombes anarchistes que, nécessairement, l’on doit formuler à l’encontre de l’anarchisme l’accusation de violence, et de prétendre qu’il n’est rien que violence.

    Je ne porterai point de jugement pour ou contre les tyrannicides, mais il me sera permis cependant de faire remarquer que bon nombre d’actes individuels de violence politique, mis au compte des anarchistes, n’eurent point des anarchistes pour auteurs.

    Il fut une époque où l’anarchisme avait bon dos. Dès qu’un attentat était perpétré, on ne devait point chercher plus loin : le coupable avait signé lui-même son acte, c’était un anarchiste. La légende a perduré et, de nos jours, les plumitifs de la presse bien pensante ont tellement déformé l’information que l’opinion publique reste convaincue que seuls les anarchistes sont capables de tels gestes.

    Pourtant, qu’on relise l’histoire, elle est toute jonchée de crimes et d’assassinats : princes et rois, grands de la cour et de l’Église, meurtres religieux. Voyez les martyrs immolés pour le prestige et les ambitions, les meurtres politiques d’hier et d’aujourd’hui, depuis Brutus jusqu’à Staline, sans oublier Mussolini et Hitler.

    Quelle hécatombe et combien infinitésimaux se révèlent alors les attentats anarchistes par rapport à la multitude de ceux commis par tout un monde aux idées et opinions les plus diamétralement opposées !

    Il faut le redire afin d’extirper cette pensée courante qui s’est ancrée chez beaucoup : les anarchistes n’ont pas le monopole de la violence.

    Sans doute, les anarchistes ne sont pas de bois ; hommes tout comme le reste des humains, ils opposent une sensibilité souvent plus grande que certains au mal et à l’injustice. Plus que d’autres, ils ressentent l’oppression, et leurs réflexes plus vifs les conduisent à formuler leurs protestations plus violemment parfois.

    Affaire de tempérament individuel et qui n’est pas exclusif lui non plus à l’anarchiste, mais ceci n’est point l’expression de la théorie anarchiste en particulier.

    Situant admirablement le problème dans son A.B.C. de l’anarchisme, mon ami Alexandre Berkman écrivait à ce sujet :

    « Vous demanderez peut-être si le fait de professer des idées révolutionnaires n’influence pas naturellement quelqu’un dans le sens de l’acte violent. Je ne le crois pas ; les méthodes violentes sont aussi employées par des gens d’opinion très conservatrice. Si des personnes d’opinion politique directement opposées commettent des actes semblables, il n’est guère raisonnable de dire que leurs idées sont la cause de tels actes.

    « Des résultats semblables doivent avoir une cause semblable, mais cette cause, ce n’est pas dans les convictions politiques qu’il faut la découvrir, mais bien plutôt dans le tempérament individuel et le sentiment général au sujet de la violence.

    « — Vous avez peut-être raison quand vous parlez de tempérament, direz-vous. Je vois bien que les idées révolutionnaires ne sont pas la cause des actes politiques de violence, sinon tout révolutionnaire commettrait de tels actes. Mais ces vues révolutionnaires ne justifient-elles pas dans une certaine mesure ceux qui commettent de tels actes ?

    « — Cela peut sembler vrai à première vue. Mais, si vous y réfléchissez, vous verrez que c’est une idée entièrement inexacte. La meilleure preuve en est que les anarchistes qui ont exactement les mêmes idées au sujet du gouvernement et de la nécessité de son abolition sont souvent d’opinion différente sur la question de la violence. Ainsi les anarchistes tolstoïens et la plupart des individualistes condamnent la violence politique, tandis que d’autres anarchistes l’approuvent, du moins la justifient ou l’expliquent.

    « De plus, beaucoup d’anarchistes qui croyaient autrefois à la violence, comme moyen de propagande, ont changé d’opinion à ce sujet et n’approuvent plus de telles méthodes.

    « Il y eut une époque, par exemple, où les anarchistes préconisaient les actes de violence individuelle connus sous le nom de « propagande par le fait ». Ils ne s’attendaient pas à changer, par de tels actes, le système gouvernemental et capitaliste en un système anarchiste et ne pensaient pas non plus que la suppression d’un despote abolirait le despotisme. Non, le terrorisme était considéré comme un moyen de venger les maux dont souffrait le peuple, d’inspirer la crainte à l’ennemi et d’attirer l’attention sur le mal contre lequel l’acte de terreur était dirigé. Mais la plupart des anarchistes ne croient plus aujourd’hui à la « propagande par le fait » et n’approuvent pas des actes de cette nature.

    « L’expérience leur a appris que, bien que de telles méthodes aient pu être justifiées et utiles autrefois, les conditions de la vie moderne les rendent inutiles et même dangereuses pour la diffusion de leurs idées. Mais leurs idées restent les mêmes, ce qui signifie bien que ce n’est pas l’anarchisme qui leur avait inspiré leur attitude de violence. Cela prouve que ce ne sont pas certaines idées ou certains « ismes » qui conduisent à la violence, mais que ce sont d’autres causes.

    « Il nous faut donc regarder ailleurs pour trouver l’explication convenable. Comme nous l’avons vu, des actes de violence politique ont été commis non seulement par des anarchistes, des socialistes et des révolutionnaires de tout genre, mais aussi par des patriotes et des nationalistes, des démocrates et des républicains, des suffragettes, des conservateurs et des réactionnaires, par des monarchistes et des royalistes et même par des hommes aux opinions religieuses et des chrétiens dévots. »

    ―O―

    Mais je voudrais mieux encore faire comprendre la véritable signification de l’anarchisme.

    N’a-t-on pas écrit les pires insanités sur cet idéal en affirmant qu’il n’est que désordre, alors que le désordre et la violence sont engendrés par le capitalisme et les États ?

    On ne le dira jamais assez, l’anarchisme, c’est l’ordre sans gouvernement ; c’est la paix sans violence. C’est le contraire précisément de tout ce qu’on lui reproche, soit par ignorance, soit par mauvaise foi.

    Il est difficile d’empêcher quelqu’un d’être de mauvaise foi, mais il n’est pas impossible, lorsqu’on a éclairé ceux qui ignoraient ce qu’est l’anarchie, que les gens de mauvaise foi soient mis dans l’impossibilité de continuer à nier par les mensonges qu’ils débitent sachant que ce qu’ils disent est faux et erroné.

    Nous allons éclairer la lanterne de certains et, pour ce faire, cueillir dans les écrits des principaux théoriciens de l’anarchisme tout ce qui se rapporte à la violence et à la non-violence, ainsi ferons-nous oeuvre utile.

    Ces critériums n’ont point la prétention de faire apparaître l’anarchisme sous un aspect bon enfant qui servirait l’idée que je me suis proposé d’exprimer. Ils ne visent qu’à montrer, comme l’écrivait Zencker, que « la violence et la propagande par le fait ne sont pas inséparablement liées à l’anarchisme », tandis que Mackay, lui, est plus affirmatif, puisqu’il n’hésite pas à écrire dans les Anarchistes : « L’anarchisme rejette la violence et la propagande par le fait. »

    W. Godwin, s’il n’appelle pas anarchisme sa doctrine sur le droit, l’État et la propriété, n’en fut pas moins amené à considérer l’État comme une institution juridique contraire au bien-être universel, et la propriété le plus grand obstacle au bien-être de tous.

    « Le vrai sage, écrira-t-il dans Recherches sur la justice en politique et sur son influence sur la vertu et le bonheur de tous, ne recherche que le bien-être universel. Ni égoïsme, ni ambition ne le poussent, ni la recherche des honneurs, ni celle de la gloire. Il ne connaît pas la jalousie. Ce qui lui ravit le repos de l’âme, c’est le fait de considérer ce qu’il atteint relativement à ce qu’il a à atteindre et non à ce que les autres ont atteint.

    « Mais le bien est un but absolu ; s’il est accompli par quelqu’un d’autre, le sage n’en est pas déçu. Il considère chacun comme un collaborateur, personne comme un rival » (page 361).

    Pour réaliser ce changement qui sera le bien-être de tous, W. Godwin veut convaincre les hommes et il pense que tout autre moyen doit être rejeté.

    « La force des armes sera toujours suspecte à notre entendement, car les deux partis peuvent l’utiliser avec la même chance de succès. C’est pourquoi il nous faut abhorrer la force. En descendant dans l’arène, nous quittons le sûr terrain de la vérité et nous abandonnons le résultat au caprice et au hasard. La phalange de la raison est invulnérable : elle avance à pas lents et sûrs et rien ne peut lui résister. Mais si nous laissons de côté nos thèses et si nous prenons les armes, notre situation change. Qui donc, au milieu du bruit et du tumulte de la guerre civile, peut présager du succès ou de l’insuccès de la cause ? Il faut donc bien distinguer entre instruction et excitation du peuple. Loin de nous l’irritation, la haine, la passion ; il nous faut la réflexion calme, le jugement sobre, la discussion loyale » (page 203).

    Voici maintenant P.-J. Proudhon, considéré par beaucoup comme le père de l’anarchisme. Qu’écrit-il dans son livre De la Justice ?

    « Se faire justice à soi-même et par l’effusion du sang est une extrémité qui existe peut-être chez les Californiens, rassemblés d’hier pour la recherche de l’or, mais dont la fortune de la France nous préserve » (page 466).

    Et il ajoute :

    « Malgré les violences dont nous sommes témoins, je ne crois pas que la liberté ait besoin désormais, pour revendiquer ses droits et venger ses outrages, d’employer la force, la raison nous servira mieux ; la patience, comme la Révolution, est invincible ! » (pages 470-471).

    L’auteur de L’Unique et sa propriété, l’individualiste Max Stirner, n’a pas hésité d’affirmer, avec beaucoup de pertinence, que la loi suprême pour chacun de nous est le bien-être individuel. Pour y arriver, la transformation intérieure de l’individu est la condition sine qua non. Il ne nie pas la valeur de la force puisqu’il la trouve une belle chose, utile dans bien des cas, et il écrit : « On va plus loin avec une main pleine de force qu’avec un sac plein de droit. » Sans doute, mais encore y aurait-il lieu de préciser ce que Stirner entend par force, cette force au-dessus des lois qui semble effrayer tant de gens légaux, car le stirnérisme est l’irrespect même de tout ce qui est droit et État.

    Restons en compagnie des individualistes anarchistes, et voyons ce qu’ils ont écrit sur la violence et la non-violence afin que chacun puisse ainsi se faire une idée d’ensemble de ce que les anarchistes de toutes les écoles, de toutes tendances ont formulé sur la violence.

    Benjamin R. Tucker n’hésite pas à affirmer que la violence se justifie si la liberté de parole et celle de la presse sont supprimées ; mais il ajoutera qu’« il ne faut user de la violence que dans des cas extrêmes ». La révolution sociale, il l’entrevoit par l’opposition d’une résistance passive, ce qu’il appelle plus communément le refus d’obéissance.

    « La résistance passive est l’arme la plus puissante que l’homme ait jamais maniée dans la lutte contre la tyrannie. »

    Plus loin il dira, entre autres choses : « La violence vit de rapines, elle meurt si ses victimes ne se laissent plus dérober. »

    André Lorulot, dans les Théories anarchistes, écrit : « Ce n’est pas en violentant et en frappant les hommes que nous voulons affranchir, que ce but rénovateur sera atteint. Ils croiront davantage au contraire à la nécessité du despotisme et approuveront toutes les entreprises liberticides dirigées par des meneurs d’hommes contre les indisciplinés. »

    Cependant il ajoutait :

    « Il est impossible de blâmer et de juger qui que ce soit, car la lutte est souvent une nécessité douloureuse. Qu’elle soit cela, puisque l’heure n’est pas encore venue où les choses vont se modifier. Frappez, mais n’en faites pas un système, ni un principe. Frappez, quand c’est utile et quand vous ne pouvez pas l’éviter, partisans de la vie libre et de la rénovation humaine. Regrettons toujours d’en venir à cette nécessité et n’oublions pas que la haine injustifiée ne peut que contrarier l’oeuvre des pionniers de l’harmonie sociale » (page 241).

    E. Armand, dans son Initiation individualiste anarchiste, abordant le geste révolutionnaire et l’esprit de révolte, montre ce qui différencie l’individualisme antiautoritaire de l’organisation révolutionnaire, l’acte de l’individu et celui des manifestations révolutionnaires, émeutes ou guerres civiles. L’individualiste veut savoir pour qui et pour quoi il marche. S’il ne nourrit pas une hostilité préjudiciable contre la force, « ce n’est pas à la force qu’il en a, c’est à l’autorité, à la contrainte, à l’obligation, dont la violence est un aspect, ce qui est tout différent » (page 117).

    Stephen T. Byington, anarchiste individualiste cité par E. Armand au chapitre XI du livre précité, a exprimé ces pensées au sujet de la violence :

    « Employer la menace ou la violence contre quelqu’un de paisible, c’est ainsi qu’agissent les gouvernements et c’est un crime mais employer la violence contre un criminel, pour réprimer son usage criminel de la violence, est tout autre chose. D’une façon générale les anarchistes considèrent la spoliation et la fraude brutale comme équivalentes à la violence et justifiant de violentes représailles. »

    Stephen T. Byington poursuit son exposé en montrant que la violence contre les personnes paisibles est contraire aux principes de l’anarchisme et il affirme que l’anarchiste qui y a recours ne connaît rien à l’anarchisme.

    « Mais jamais cet emploi de la violence n’a été préconisé par les principes anarchistes, car il n’est pas un seul anarchiste qui se sente obligé de répondre à la violence par la violence sauf s’il y voit une utilité quelconque. »

    Point n’est besoin d’invoquer Tolstoï, l’apôtre de la non-violence par excellence, et qui, incontestablement, a développé dans la partie philosophique de son oeuvre, un idéal essentiellement anarchiste. S’il n’appelle pas anarchisme sa doctrine sur le droit, l’État et la propriété, il la considère comme devant être une vie libérée de toute emprise gouvernementale.

    Tolstoï répudie la violence comme moyen et la dénonce même comme contraire à toute possibilité de libération.

    « Il y a des hommes qui prétendent que la disparition de la violence ou du moins sa diminution pourrait s’effectuer si les opprimés secouaient violemment le gouvernement qui les opprime, et quelques uns d’entre eux agissent même de cette façon. Mais ils se trompent comme ceux qui les écoutent, leur activité ne fait que renforcer le despotisme des gouvernements et ces essais de libération sont à ceux-ci un prétexte favorable à l’augmentation de leur puissance. »

    L’ensemble des théoriciens anarchistes qui ont écrit sur la violence reconnaissent qu’elle n’a rien à voir avec les principes mêmes de l’anarchisme. Certains reconnaissent qu’elle peut ou doit être utilisée dans la lutte libératrice comme moyen d’action, sans jamais en faire on principe intangible.

    ―O―

    Je m’en voudrais d’omettre pour la clarté de cet examen les considérations émises par certains propagandistes anarchistes.

    Errico Malatesta, cet indomptable militant, écrivit jadis :

    « La violence n’est que trop nécessaire pour résister à la violence adverse et nous devons la prêcher et la préparer si nous ne voulons pas que les conditions actuelles d’esclavage déguisé où se trouve la grande majorité de l’humanité persistent et empirent. Mais elle contient en elle-même le péril de transformer la révolution en une mêlée brutale, sans lumière d’idéal et sans possibilité de résultats bienfaisants. C’est pourquoi il faut insister sur les buts moraux du mouvement et sur la nécessité, sur le devoir de contenir la violence dans les limites de la stricte nécessité.

    « Nous ne disons pas que la violence est bonne quand c’est nous qui l’employons et mauvaise quand les autres l’emploient contre nous. Nous disons que la violence est justifiable, est bonne, est morale, est un devoir quand elle est employée pour la défense de soi-même et des autres contre les prétentions des violents et qu’elle est mauvaise, qu’elle est « immorale » si elle sert à violer la liberté d’autrui.

    « Nous considérons que la violence est une nécessité et un devoir pour la défense, mais pour la seule défense. Naturellement, il ne s’agit pas seulement de la défense contre l’attaque matérielle directe, immédiate, mais contre toutes les institutions qui par la violence tiennent les hommes en esclavage.

    « Nous sommes contre le fascisme et nous voudrions qu’on le vainquît en opposant à ses violences de plus grandes violences. Et nous sommes avant tout contre tout gouvernement qui est la violence permanente.

    « Mais notre violence doit être résistance d’hommes contre des brutes et non lutte féroce de bêtes contre des bêtes.

    « Toute la violence nécessaire pour vaincre, mais rien de plus ni de pis. » (Le Réveil de Genève, n° 602.)

    Sébastien Faure, dans son article, Il y a violence et… violence. (Libertaire du 21 octobre 1937), étayait la justification d’une certaine violence qu’il rattachait en tant qu’anarchiste au cas de légitime, défense.

    Son article n’était autre que la réponse faite jadis à F. Elosu (La Revue anarchiste, novembre 1922), où, là aussi, il citait un texte d’André Colomer au sujet de la justification d’une certaine violence.

    « Si la violence devait seulement. nous servir à repousser la violence, si nous ne devions pas lui assigner des buts positifs, autant vaudrait renoncer à participer en anarchiste au mouvement social ; autant vaudrait, se livrer à sa besogne d’éducationniste ou se rallier aux principes autoritaires d’une période transitoire. Car je ne confonds pas la violence anarchiste avec la force publique. La violence anarchiste ne se justifie pas par un droit ; elle ne crée pas de lois ; elle ne condamne pas juridiquement ; elle n’a pas de représentants réguliers ; elle n’est exercée ni par des agents ni par des commissaires, fussent-ils du peuple ; elle ne se fait pas respecter ni dans les écoles, ni par les tribunaux ; elle ne s’établit pas, elle se déchaîne ; elle n’arrête pas la Révolution, elle la fait marcher sans cesse, elle ne défend pas la société contre les attaques de l’individu ; elle est l’acte de l’individu affirmant sa volonté de vivre dans le bien-être, dans la liberté. »

    Mon intention n’est pas de polémiquer, mais d’exposer sans prétendre voguer sur les nuages de l’absolu.

    Je concède, volontiers, qu’il est délicat de rejeter dans son intégralité la violence, mais force m’est de constater que chez certains anarchistes partisans de la violence on veut la limiter, lui assigner une tâche toute spéciale, momentanée, car tous reconnaissent la parenté de cette violence avec l’autorité.

    Ces considérations s’expliquent, se justifient, puisque la violence gouvernementale ou étatique incarne l’autorité dont je combats la persistance. Nul ne peut prévoir dans l’évolution des choses ce que sera cette libération que certains supposent violente et d’autres pacifique.

    La synthèse évolution-révolution, jadis entrevue par Élisée Reclus la fin de son livre L’Évolution, la révolution et l’idéal anarchique, peut se réaliser à l’encontre de bien des prophéties.

    « … Cette vie dans un organisme sain, celui d’un homme ou celui d’un monde, n’est pas chose impossible et puisqu’il s’est avéré en théorie que la violence ne saurait être érigée en principe, l’effort anarchiste peut consister en tout lieu et cause à n’utiliser cette violence que dans certains buts, jusqu’à certaines limites, voire dans quel esprit. Cette violence anarchiste, Sébastien Faure la reconnaît, et il veut en indiquer la nature, les nécessités des luttes engagées, l’inébranlable déterminisme qui en fait l’obligation de l’envisager comme une fatalité regrettable, mais inéluctable. »

    Je le redis une fois de plus, ce qui a été fatalité inéluctable hier peut ne plus l’être demain. Les nécessités de réalisation d’un idéal peuvent faire envisager d’autres moyens de lutte que ceux employés jusqu’ici, et, en ce domaine, il serait puéril de rester conservateur d’une technique qui s’avérerait impuissante face à l’évolution de nouvelles méthodes de répression.

    C’est ce que mon ami Barthélemy de Ligt avait réalisé déjà. Anarchiste, il avait entrevu, après la guerre civile d’Espagne, les effroyables hécatombes que nécessiteraient les luttes pour la libération humaine.

    Nous avions eu ensemble nombre de conversations, surtout après mon retour d’Espagne et utilisant de son mieux l’apport de cette expérience, il consigna dans une brochure, Le Problème de la guerre civile, ce que lui inspiraient les besoins et les méthodes de lutte de l’heure.

    Voici ce qu’il écrivait :

    « La violence est partie intégrante du capitalisme, de l’impérialisme et du colonialisme, et ceux-ci sont par leur nature même violents, tout comme la brume par sa nature est humide. L’exploitation et l’oppression de classes et de races, la concurrence internationale pour les matières premières, etc., ne sont possibles que par l’application systématique d’une violence toujours croissante. Éliminez la violence, et toute la structure sociale actuelle s’effondrera. D’autre part, nous pouvons dire en toute sûreté, que plus la violence est employée dans la lutte de classes révolutionnaire, moins cette dernière a de chances d’arriver à un succès réel.

    « Nous acceptons la lutte pour un nouvel ordre social. Nous acceptons la lutte de classes pour autant qu’elle soit une lutte pour la justice et la liberté, et qu’elle soit menée selon des méthodes réellement humaines. Nous participons énergiquement au mouvement d’émancipation de tous les hommes et groupes opprimés. Mais nous essayons d’y introduire et d’y appliquer des méthodes de lutte en accord avec notre but. Parce que nous savons par d’amères expériences personnelles aussi bien que sociales, que lorsque dans n’importe quel domaine nous faisons usage des moyens qui sont essentiellement en contradiction avec le but poursuivi, ces moyens nous détournerons inévitablement de celui-ci, même s’ils sont appliqués avec la meilleure. intention. »

    Il nous restera à rechercher quelles seront les méthodes qui pourraient remplacer avec efficacité la lutte nécessaire et indispensable pour le renversement de l’iniquité sociale présente, méthode pacifistes et non violentes qui liquideraient la guerre, toutes les guerres.

                                                                            Hem Day


    votre commentaire
  • Bref survol de l'œuvre rynérienne

    L'œuvre de Han Ryner est forte de plus de cinquante ouvrages, livres et brochures. Elle est extrêmement variée quant à la forme. Je tente de donner dans la suite de ce texte un aperçu de cette diversité.

    Romans "première manière"

    Après deux romans de jeunesse restés inédits, Pauvre petit orgueilleux et Printemps fané, le premier ouvrage paru de Henri Ner s'intitule Chair vaincue (1889). Ces trois textes s'inspirent assez largement d'éléments autobiographiques.

    Un deuxième cycle plus sombre et plus "social" s'ouvre avec La Folie de misère (édité en 1895 mais écrit en 1889), inspiré d'un fait divers et dans lequel une mère, étranglée par la misère, finit par étrangler ses enfants. Ce qui meurt (1893) narre les tourments d'un jeune aristocrate dont les enfants s'épuisent et meurent de faiblesse consanguine. Ce livre contient un chapitre composé de petites pièces en prose à la mémoire de l'enfant perdu, délicates miniatures qui constituent le Livre de Pierre, paru en édition indépendante en 1917. Moins triste, L'Humeur inquiète (1894) est l'histoire d'un homme partagé entre deux femmes. Franchement romanesque cette fois, L'Aventurier d'amour raconte les errances amoureuses d'un héros passionné. Ecrit à la même époque que les précédents, ce livre ne paraîtra qu'en 1927.

    Ce n'est qu'en 1898 qu'Henri Ner prend le pseudonyme de Han Ryner. Deux ouvrages plus tardifs peuvent cependant se rattacher au cycle précédent. Tous deux, assez hardis pour l'époque, abordent franchement le thème de la sexualité. Le Soupçon (1900) est l'étude clinique d'un cas de jalousie obsessionnelle, et La Fille manquée (1903) s'attache aux difficultés d'un jeune homosexuel.

    Les personnages de ces romans ne sont certes pas dénués d'individualité, mais ils semblent complètement pris au piège dans leur position sociale ou leurs liens affectifs. Ner/Ryner les laisse se débattre et les observe à distance.

    Cela n'est plus du tous le cas dans les deux "romans individualistes" datant de cet époque : Le Crime d'obéir (écrit en 1895 et paru en 1900) et Le Sphinx rouge (1905). Ryner y crée un nouveau type de héros : l'individualiste réfractaire à l'ordre social qui s'insoucie de l'époque et du milieu pour vivre selon sa conscience, quelqu'en soit le prix.

    D'autres romans contemporains

    D'autres romans contemporains verront le jour après 1910. Le Père Diogène (1920) rapporte les tribulations comiques d'une sorte de Don Quichotte qui s'essaye à vivre à la manière des cyniques antiques. Amusant lui aussi, La Soutane et la veston (1932) fait le récit d'une conversion croisée au cours de laquelle un abbé et un libre-penseur s'échangeront leurs habits, leurs fonctions, et l'amour d'une femme... Ryner se moque des dogmes, quels qu'ils soient. Dans la lignée de L'Aventurier d'amour, mais avec des traits plus spécifiquement "rynériens", on trouve L'Amour plural (1927), où un Orphée moderne se partage entre de multiples bacchantes, et Prenez-moi tous ! (1932), où les mêmes personnages forment une assez grotesque "Fraternité d'amour", caricature de l'amour libre lorsque l'on prétend l'imposer. L'Orphée mythologique est quant à lui le héros d'une très curieuse "prose érotique" : Les Orgies sur la montagne (1935).

    Merveilleux, fantastique, science-fiction et épopée

    Mêlant le merveilleux à l'entomologie, L'Homme-Fourmi (1901) est l'histoire d'un homme qui pendant un an se voit métamorphosé en insecte dans la fourmilière qu'il étudiait. Une joli et fort imaginative leçon de relativisme. Touchant à la science-fiction, L'Autodidacte (1926) est la biographie de l'inventeur du "vol orthogonal" - une occasion de s'interroger sur les rapports ambigus de l'homme et de la technique. Les Pacifiques (1914) décrit une utopie non-violente dans une moderne Atlantide : un livre remarquable à une époque où l'action gandhienne n'avait pas encore donné sa pleine mesure. Avec un certain sens de l'"hénaurme", Ryner se laisse aller au délire prophétique dans Les Surhommes (1929), vision d'un lointain futur. Une autre épopée, protohistorique cette fois, reprend le mythe de la Tour de Babel, qui devient La Tour des peuples (1919), ou quand les humains se déchirent au nom de l'Amour et de la Justice. De toutes les époques et par là même intemporel, La Vie éternelle (1924) évoque les réincarnations successives de la bien-aimée du narrateur.

    Fictions biographiques ou historiques

    Bon nombre de livres de Ryner sont des biographies romancées de personnages historiques. Amant ou tyran (1939) est un journal attribuée à Marie Dorval, amante d'Alfred de Vigny, qui pose le problème de la fidélité et de la jalousie. Vigny est par ailleurs l'objet d'une brochure parue en 1909.

    L'Ingénieux hidalgo Miguel Cervantès (1926), comme son nom l'indique, se rapporte au créateur de Don Quichotte.

    Han Ryner, comme beaucoup d'autres, s'est intéressé à la figure de Jeanne d'Arc, dans des brochures de critique historique d'une part, et dans deux fictions biographiques : Jeanne d'Arc et sa mère (1950) où il relate son enfance et son adolescence, et La Pucelle au jour le jour (inédit en volume, mais paru dans les Cahiers des Amis de Han Ryner entre 1988 et 1990), journal attribué à Juvénal des Ursins, compagnon d'armes de ladite pucelle. Un autre récit est consacrée à une fausse Jeanne d'Arc, la dame des Armoises : Chère Pucelle de France ! (1930).

    Dans un registre un peu différent, Les Grandes fleurs du désert (1963) est une réécriture des Fioretti, faits et gestes édifiants et plus ou moins légendaires de François d'Assise. Après le saint, le Christ lui-même. A la suite des quatre évangélistes, Ryner écrit un Cinquième évangile (1910), où de Jésus, fils de Dieu et fils de l'Homme, il fait avant tout un homme, ni plus, ni moins.

    L'antiquité, romaine mais surtout hellénistique, est un sujet d'inspiration important pour Ryner. Il compose ainsi une vie de Pythagore, Le Fils du silence (1911), peut-être le plus ardu de ses ouvrages, et une vie de Dion Chrysostome, Bouche d'Or, patron des pacifistes (1934). Une pièce de théâtre, Le Manœuvre (1931), est consacrée au stoïcien Cléanthe, et un feuilleton, Mon frère l'empereur (paru en 1937 dans "La Patrie humaine") à l'empereur romain Othon. Un inédit, Les Singes qui dansent, est quant à lui construit autour du personnage de Pérégrinus, un cynique dont l'auteur antique Lucien de Samosate a relaté la mort. Une petite synthèse éditée en 1924, L'Individualisme dans l'Antiquité, fait le point sur ce que peuvent avoir d'individualiste, selon Ryner, certains philosophes antiques. Parmi eux : Epictète et Socrate, qu'on retrouve respectivement dans Les Chrétiens et les philosophes (1906) et Les Véritables entretiens de Socrate (1922), qui sont deux livres de dialogues.

    Dialogues

    Le dialogue est une forme prisée par Ryner . Outre les deux ouvrages précédemment cités, on peut s'en convaincre dans Les Apparitions d'Ahasvérus (1920), où est repris le mythe du Juif errant, et dans les Dialogues de la guerre, écrits durant la première guerre mondiale mais inédits en volume (un certain nombre de ces dialogues ont cependant été publiés dans les Cahiers des Amis de Han Ryner). N'oublions pas le Dialogue du mariage philosophique, opuscule ambigu paru en 1920.

    Nouvelles, paraboles et autres contes

    La seule distinction littéraire jamais obtenue de son vivant par Ryner est le titre de "Prince des Conteurs". On aura un aperçu de son art en lisant les trois recueils composant une "trilogie de diamant des philosophes" : Songes perdus (1929), Crépuscules (1930) et Dans le mortier (1932), qui racontent respectivement les rêves, la mort et le martyr d'une bonne cinquantaine de personnages de toutes les époques. Dans Les Voyages de Psychodore (1903) et Les Paraboles cyniques (1912), Ryner s'imagine un alter ego, le philosophe cynique Psychodore, héros de petits contes symboliques. Une compilation posthume puise dans ces livres : il s'agit du Florilège de paraboles et de songes (1942). Des textes inédits ou parus dans divers périodiques ont été rassemblés en 1968 dans un recueil de Contes.

    Théâtre

    Ryner a écrit plusieurs petites pièces de théâtre. Outre Le Manœuvre déjà cité, on lui doit Jusqu'à l'âme, Vive le Roy ! et Les Esclaves (toutes trois éditées en 1910) ; Le Poison (1920) ; La Beauté (1938). Un autre drame, La Vipère, fut représenté en 1918, mais reste inédit.

    Poésie

    En revanche, on ne trouve qu'un seul recueil de poésie, datant d'ailleurs de l'époque où Han Ryner signait encore du nom de Henri Ner. Il s'agit des Chants du divorce (1892). Ryner a cependant donné à des revues quelques poèmes - dont certains sont en provençal.

    Feuilletons et critique littéraire

    Ryner a écrit deux feuilletons : Mon frère l'empereur, déjà cité, et Les Mains de Dieu, roman d'aventures moyennâgeuses paru dans l'Humanité en 1917.

    Il a par ailleurs tenu la rubrique littéraire de plusieurs périodiques. Mais on doit surtout mentionner Le Massacre des Amazones (1899) et Prostitués (1904). Plus que de simples recueils d'études, il s'agit là de violents pamphlets contre la littérature alimentaire et son corollaire : l'insincérité dans l'écriture.

    Œuvres oratoires et brochures

    Ryner a prononcé un nombre important de conférences, participé à de nombreuses causeries et débats contradictoires. Ceux qui l'ont connu le décrivent comme bon orateur. Un recueil partiel de ses œuvres oratoires pour la période 1901-1919 est disponible sous le titre Face au public (1947).
    D'autres causeries ont été publiées sous forme de brochures, sur des sujets variés : littéraires (Jules Renard ou De l'humorisme à l'art classique (1910) et Un grand humoriste : Claude Tillier (1922)), philosophiques (Contre les dogmes (1903), La philosophie d'Ibsen (1904) Les premiers stoïciens (1906), Les Artisans de l'Avenir (1921), Petite causerie sur la sagesse, suivie d'une Allocution à la jeunesse (1921), Des diverses sortes d'individualisme (1922), Liberté ou déterminisme ( controverse avec A. Lorulot - 1923)), sur des personnalités (Banville d'Hostel (1924), André Ibels (1927), Elisée Reclus (1928))...
    Ryner est aussi l'auteur d'une brochure de soutien à Gaston Rolland, objecteur de conscience pendant la guerre (Une conscience pendant la guerre - l'affaire Gaston Rolland, 1923).
    N'oublions pas les brochures anticléricales ou rationalistes de l'Idée Libre (souvent des controverses) : Dieu existe-t-il ? (controverse avec l'Abbé Viollet - 1924), La vérité sur Jésus (controverse avec le Dr Couchoud - 1926), La vérité sur le supplice de Jeanne d'Arc (avec André Bourrier et Grillot de Givry - 1925), Jeanne d'Arc fut-elle victime de l'Eglise ? (1927), Credo quia absurdum (1932). Enfin, la conférence Cléricalisme et liberté (1927), parue en brochure, aurait également été gravée sur 78-tours.

    Souvenirs

    Ryner n'a pas délaissé le genre autobiographique. Deux livres posthumes sont consacrés à ses souvenirs d'enfance et d'adolescence : il s'agit respectivement de J'ai nom Eliacin (1956) et ...Aux orties (1957). Dans Le Sillage parfumé (1958), il fait revivre la mémoire de Jacques Fréhel (pseudonyme littéraire d'Alice Télot), qui fut le grand amour de sa vie. D'autres écrits autobiographiques, qui devaient former un volume intitulé Haussements d'épaules, peuvent être lus dans les Cahiers des Amis de Han Ryner. On peut aussi mentionner un tiré à part des CAHR qui reprend les lettres de Ryner au poète provençal Prosper Estieu (Une Amitié ! Prosper Estieu et Han Ryner, 1957).

    Essais divers

    Avant de se reconnaître "individualiste", Han Ryner était socialiste. En témoigne un gros volume, écrit en collaboration avec Emile Saint-Lanne : La Paix pour la vie (1892), étude sociologique où les auteurs font quelques propositions politiques, comme le pain gratuit pour tous. Après une petite anthologie parue en 1928 (Les laideurs de la religion), un livre de critique anticléricale fait le point sur les crimes de l'Eglise : L'Eglise devant ses juges (1937). Le Drame d'être deux (1924) est un essai par lettres composé avec Aurel, et s'intéresse aux problèmes de l'amour et du couple. On peut aussi mentionner une petite brochure écrite avec Georges Lanoë sur le peintre Le Marcis (Un artiste ignoré : le peintre Le Marcis, 1901)

    Essais philosophiques

    Enfin, certains essais sont purement philosophiques. Les Synthèses suprêmes (1925) donne un aperçu de la métaphysique "rêvée" par Ryner. Côté éthique, Le Petit manuel individualiste (1905), Le Subjectivisme (1909) et La Sagesse qui rit (1928) sont des exposés de plus en plus détaillés de la sagesse rynérienne. Il est à noter qu'une suite à La Sagesse qui rit, intitulée Le Rire du sage, n'a été éditée qu'en 1959 (le tirage du Rire du sage, précédé de La Sagesse qui rit a été repris en 1968 sous couverture de relais avec pour titre Un Art de vivre).

    Collaborations, réponses à des enquêtes, préfaces, traduction

    Outre sa collaboration à de nombreux périodiques, Ryner a apporté son concours à plusieurs ouvrages collectifs, en particulier à la monumentale Encyclopédie Anarchiste (1925-1933), où il signa 23 articles. On trouve aussi sa contribution à quelques livres ou brochures d'enquêtes : Peut-on vivre sans autorité ? (1923), Le communisme et la liberté (1924), mais aussi L'Outrage aux moeurs (Lionel d'Autrec, 1923)... Il préfaça encore une bonne quarantaine d'ouvrages, et rédigea des notices pour la collection "Les meilleurs livres" de chez Fayard. Enfin, il traduisit avec Alphonse Daudet le livre de Batisto Bonnet : Vie d'enfant (1895) et sa suite Le valet de ferme (1898). Il ne fut pas cité dans la préface de ce second ouvrage, ce dont il prit ombrage et se vengea dans une brochure intitulée Un plagiat posthume (1899).
    Des livres de Ryner ont été traduits en allemand, en anglais, en italien, en portugais, en roumain, sans doute en bulgare, en tout cas en esperanto et en ido, en japonais même et surtout en espagnol (plus d'une vingtaine de titres).

    A ce jour, la bibliographie la plus exhaustive est celle établie par Hem Day dans Han Ryner — Visage d'un centenaire (éd. Pensée et Action). Elle reste cependant à compléter.

    C. Arnoult
    Dernière mise à jour le 29/04/08


    votre commentaire
  • E. Armand et "la camaraderie amoureuse"

    Le sexualisme révolutionnaire et la lutte contre la jalousie 1

     

    Gaetano Manfredonia

    Institut d'Etudes Politiques de Paris

     

    Francis Ronsin

    Université de Dijon

     

     

     

    Ernest Juin, dit E. Armand (1872-1962), était membre de l'Armée du Salut, lorsqu'il découvrit la pensée anarchiste, vers 1896, en lisant Les Temps nouveaux que venait de fonder Jean Grave. Il écrivit dans Le Libertaire de Sébastien Faure avant de fonder avec sa compagne, Marie Kugel, L'Ere nouvelle, un journal qui, de 1901 à 1911, évolua d'un socialisme mystique chrétien à la philosophie et la morale communiste libertaire, enfin à l'anarchisme individualiste.

    En 1907, il consacre une première brochure à la sexualité: De la liberté sexuelle, où il se prononce en faveur, non seulement d'un vague amour libre mais de la multiplicité des partenaires, ce qu'il appelle "l'amour plural". En dépit d'un ton nettement plus tranché que la plupart de ce type de publications, les thèses défendues par Armand ne sont pas alors très éloignées de celles que répètent, inlassablement, les multiples compagnons et compagnes partisans de l'amour libre.

    Ce n'est qu'après avoir fondé L'en dehors (1922) qu'Armand va progressivement développer une conception de la sexualité libertaire de plus en plus originale.

    I. La création de l'en dehors et la propagande en faveur du sexualisme révolutionnaire

     

    L'en dehors ne se place pas d'emblée sous le signe du sexualisme révolutionnaire. Au cours de ses vingt premiers mois d'existence, les articles faisant expressément référence aux questions "d'éthique sexuelle" sont relativement rares. Armand cherche tout d'abord à préciser sa conception de l'individualisme anarchiste en prenant ses distances tant du courant végétalien que des interprétations "héroïques" de l'individualisme. Il s'emploie également à combattre André Lorulot, accusé d'avoir tourné en ridicule les milieux illégalistes d'où était issue la bande à Bonnot, ainsi que Victor Serge et les anarchistes ralliés aux bolcheviques.

    Dès les numéros 6 et 7, pourtant, il se livre à une première critique de la pratique de l'union libre (ce qu'il appelle "l'unicité en amour") en vigueur dans la colonie "L'Intégrale". A cette expérience - jugée "imparfaite au point de vue éducatif" - il oppose la supériorité des "unions libres plurales". Mais ce n'est véritablement qu'au cours de l'année 1924 que le débat autour des questions "d'éthique sexuelle" devient permanent au sein de L'en dehors. Il le restera jusqu'à la disparition de cette publication en octobre 1939.

    C'est d'abord dans les lettres de lecteurs qu'il publie et dans les réponses qu'il leur apporte qu'Armand expose des thèses de plus en plus radicales en matière de sexualité. Le prétexte pour engager la discussion est offert par la publication, en février 1924, d'une lettre signée "Raphaële". Dans ce texte, l'auteure, conformément au point de vue amour libriste habituel, affirme qu'il lui est impossible "sans amour, d'accomplir les gestes de l'amour" car le faire équivaudrait pour elle à se "prostituer". Saisissant l'occasion Armand y répond en esquissant une première ébauche de ses thèses en faveur du sexualisme révolutionnaire et de la "camaraderie amoureuse" qui rompent sur bien des points avec les conceptions traditionnelles des partisans de l'amour libre. Armand développe l'idée qu'il n'y a rien de répréhensible, du point de vue individualiste, à accomplir "les gestes de l'amour" même si l'on n'éprouve pas de très vifs sentiments pour son partenaire. Les "camarades" telles que Raphaële ont tort d'accorder trop d'importance aux différents actes ou manifestations érotico-sexuels car ceux-ci sont, du point de vue biologique, "tout ce qu'il y a [de] plus sain et normal". Il faut donc que l'on cesse de les considérer comme étant une "action exceptionnelle ou extraordinaire". Aussi, convie-t-il "nos congénères de sexe féminin" à ne pas exagérer la valeur qu'elles accordent "à l'octroi de leurs faveurs". Mais surtout, Armand affirme ne pas comprendre pourquoi une fille affichant des idées avancées refuserait a priori - au nom d'une conception petite-bourgeoise des relations sexuelles - de procurer les joies de l'amour "à un camarade" pour qui elle éprouverait seulement de l'estime ou de la sympathie. Accepter par camaraderie de satisfaire les désirs sexuels d'autres personnes partageant les mêmes conceptions idéologiques ne lui paraissent pas, en tout cas, une attitude plus déshonorante que celle d'accepter d'être "fonctionnaire de l'Etat". Armand affirme, de plus, que, s'il était "femme", il éprouverait "une grande félicité intérieure" à se "créer la force de volonté voulue pour donner de la joie amoureuse" à un ami qui ne lui "inspirerait pas une absolue répugnance" et avec lequel il se "sentirait suffisamment d'affinités de sentiment et d'esprit". Le débat sur la "camaraderie amoureuse" venait d'être lancé.

    La tenue de tels propos, ne pouvait que choquer la majorité des militants pour qui l'amour libre était plus une référence idéale, passablement entachée de romantisme, qu'une pratique effective. L'exercice de cette conception large de la camaraderie, englobant aussi les relations sexuelles, posait en fait - y compris pour les partisans des thèses individualistes - toute une série de problèmes théoriques et pratiques que les contradicteurs d'Armand ne manquèrent pas de soulever tant dans les colonnes de L'en dehors que dans les autres publications du mouvement libertaire. Fallait-il par exemple que la camarade "agréable physiquement" accepte des relations sexuelles avec tous les camarades qui ne lui paraîtraient pas absolument répugnants? Dans quelles conditions pouvait-elle (ou il) refuser des avances? Accepter d'avoir des relations sexuelles avec quelqu'un pour qui on n'éprouve pas d'attirance physique ne constitue-t-il pas un "sacrifice" pour celui ou celle qui offre son corps? Ne court-on le risque d'imposer une sorte de communisme sexuel étouffant la liberté individuelle?

    Armand va, au cours des mois suivants, progressivement approfondir et préciser ses idées en s'efforçant de leur donner une caractère plus systématique.

    L'aboutissement de ces réflexions sera la parution dans L'en dehors du 10 juillet 1924 d'une première étude, "Comment nous concevons la liberté de l'amour", aussitôt publiée en brochure.2

    Lors d'une polémique avec Han Ryner, il précise que le but de la campagne qu'il poursuit dans L'en dehors est "d'abattre la cloison étanche laquelle, même en des milieux comme les nôtres, sépare les démonstrations amoureuses des autres manifestations de la camaraderie". Il s'étonne, dit-il, que des camarades s'ingénient à établir des distinctions entre "faire plaisir" dans les domaines intellectuel ou économique et "faire plaisir" dans le domaine sexuel. "Il m'est souvent arrivé de demander à des camarades qui avaient invité chez eux un ami qu'ils savaient de "complexion voluptueuse" [...] pourquoi ils ne s'étaient pas préoccupés de lui procurer une joie adéquate à son tempérament amoureux. Je n'ai jamais pu obtenir une réponse qui me satisfasse".3 Par la suite Armand devient beaucoup plus précis et affirme vouloir refuser "une camaraderie limitée, une hospitalité incomplète ", car, " en ne voulant rien savoir d'un accueil où on m'offrirait de me mettre à l'aise sur tous les points, sauf le sexuel, j'exerce autant ma liberté de choix que le plus individualiste des individualistes".4 Ou encore, dans "Lettre d'un philosophe à un camarade qui l'avait invité à une partie de plaisir": "Tu ne trouveras donc pas étonnant que je te demande si dans ton entourage immédiat, ou parmi les compagnes que tu fréquentes, il ne se trouve pas une camarade disposée, pour ces deux jours, à tenter en ma compagnie une expérience de "camaraderie amoureuse"".5

    Armand, toutefois, se défend de vouloir préconiser que les individus (hommes ou femmes) aient des relations sexuelles contre leur gré. "[...] Notre conception de l'amour, précise-t-il, implique liberté entière de se donner à qui vous plaît, liberté absolue de se refuser à qui vous déplaît".6 Loin d'aboutir au "communisme sexuel", la pratique de la camaraderie amoureuse ne peut revêtir qu'un caractère volontaire. Il n'est pas moins fermement convaincu que, "hors la question du tempérament amoureux unique", celle-ci doit être considérée comme étant la norme régissant les relations entre camarades, ce qui lui fait écrire: "[...] aucune et aucun camarade sain, normal [souligné par nous] ne se refusera a priori à tenter l'expérience de la camaraderie amoureuse dès lors qu'elle est proposée par un ou une camarade avec qui on sympathise, avec lequel on se sent suffisamment d'affinités affectives, sentimentales, intellectuelles - qui en retirerais une très grande joie, la vôtre n'étant pas moindre".7

    Armand va donc vouloir démontrer que la pratique de la camaraderie amoureuse n'est que l'application, au domaine particulier des relations sexuelles-affectives, des idées contractuelles et associationnistes qu'il avait développées, en 1923, dans son principal écrit théorique: L'Initiation individualiste anarchiste.

    La camaraderie amoureuse, doit être envisagée, au même titre que les autres formes de camaraderie entre individualistes anarchistes, comme une sorte "d'association volontaire" dont les composants auraient conclu un accord tacite "aux fins de s'épargner mutuellement toute souffrance évitable".8 Conformément à ses thèses sur le garantisme, la pratique de la camaraderie amoureuse ainsi entendue constitue un moyen supplémentaire par lequel les individualistes, constamment en butte aux "tracasseries, ( É) empiétement, (É) attaques, (É) persécutions" du milieu "archiste" (qui, chacun le sait, est le contraire de l'anarchie), cherchent à se protéger, à se secourir et à se réconforter réciproquement.9

    "[La] thèse de la camaraderie amoureuse, précise-t-il, comporte un libre contrat d'association (résiliable selon préavis ou non, après entente préalable) conclu entre des individualistes anarchistes de sexe différent, possédant les notions d'hygiène sexuelle nécessaires, dont le but est d'assurer les co-contractants contre certains aléas de l'expérience amoureuse, entre autres: le refus, la rupture, la jalousie, l'exclusivisme, le propriétarisme, l'unicité, la coquetterie, le caprice, l'indifférence, le flirt, le tant pis pour toi, le recours à la prostitution".10

    Cette interprétation "contractuelle" de la camaraderie amoureuse constitue sans doute le principal argument théorique avancé par Armand en vue d'inclure ses thèses dans le champ de l'individualisme anarchiste. Dés lors, il multiplie les prises de position en faveur de la camaraderie amoureuse en y consacrant un grand nombre d'articles dont la plupart font l'objet d'un tirage séparé ou bien sont réunis en volume. C'est ainsi qu'en 1926, il fait paraître Le Combat contre la jalousie et le sexualise révolutionnaire, suivi au cours des années suivantes de Ce que nous entendons par liberté de l'amour (1928), La Camaraderie amoureuse (1929), La Camaraderie amoureuse. Camaraderie amoureuse ou "chiennerie sexuelle" (1930) et, enfin, La Révolution sexuelle et la camaraderie amoureuse (1934), un livre de près de 350 pages dans lequel il réunit la majorité de ses écrits consacrés aux questions sexuelles.

    Dans ces textes, le nombre de redites est considérable. Chaque publication lui sert toutefois de prétexte pour apporter des nouvelles précisions ou des nouvelles nuances à ses thèses. Cela le conduit, au gré des discussions, à infléchir sensiblement son argumentation de départ et, même s'il ne veut pas l'admettre, à introduire dans sa manière d'envisager la camaraderie amoureuse une forme de solidarité beaucoup plus proche de l'entr'aide préconisé par les communistes anarchistes que de l'association des égoïstes de Stirner. Déjà, dans le chapitre de L'Initiation individualiste anarchiste consacré à la "réciprocité", il avait exposé des thèses qui se refusaient d'envisager les liens de solidarité unissant les individus comme étant " le résultat d'un simple calcul d'équivalence comptable entre ce que l'on donnait et ce que l'on recevait. [...] La notion de réciprocité n'apparaît plus alors comme une notion purement utilitaire, au sens grégaire et vulgaire du terme",11 précisait-il. Errico Malatesta, en faisant le compte rendu de l'ouvrage d'Armand écrira que ce dernier venait de livrer "une espèce de manuel de morale anarchiste - non point anarchiste individualiste, mais anarchiste en général. Plus même qu'anarchiste, une morale largement humaine parce que fondée sur des sentiments humains qui rendent désirable et possible l'anarchie".12

    Logiquement, Armand va, dorénavant, comparer les associations de camaraderie amoureuse à des "coopératives de production et de consommation amoureuses". "Producteurs et consommateurs, écrit-il, n'en font partie que pour en tirer les bénéfices attendus, étant convenu qu'ils supportent les désavantages éventuels".13 Il est donc exclu que le "coopérateur", sauf cas de force majeure, refuse de produire ou s'abstienne de "consommer." Derrière ces exigences plutôt strictes se trouve l'idéal fouriériste du droit à la jouissance pour tous.

    En effet, la camaraderie amoureuse implique que l'on ne s'arrête pas sur "l'apparence extérieure". Armand est intarissable sur ce point: "Comme toute camaraderie sérieuse, [la camaraderie amoureuse] ne se fonde pas sur la nuance de la peau, la forme du nez, la couleur de l'oeil, une constitution corporelle réglée sur la statuaire grecque, le plus ou moins de poils blanc ou colorés"14 (il a alors 58 ans!). Dans Notre individualisme, un texte de 1937, il mentionne un "principe de compensation" dont le but est d'empêcher que la pratique de l'amour libre ne conduise à favoriser "arbitrairement" les mieux dotés du côté de l'intelligence, de la beauté ou de la force, "aux dépens du moins avantagé extérieurement ".15

    Enfin, "l'amoralisme sexuel détruit en l'unité humaine des valeurs de servitude comme le vice, la vertu, la pureté, la chasteté, la réserve, la retenue, la fidélité et tant d'autres qui rendent nécessaires l'Etat ou l'Eglise dans leur rôle de gardiens ou de professeur de moralité. Là où l'amoralité est courante quant aux relations sexuelles, il n'y a plus besoin de conservateurs des traditions morales, de préservateurs de bonnes moeurs. C'est pourquoi le sexualisme que nous propageons est révolutionnaire".16

    Révolutionnaire et formateur: "Il convient aux individualistes que nous sommes ici de rechercher une conception des relations inter-sexuelles qui nous fasse plus anarchistes, plus "ni dieux ni maîtres", plus hors-moralité, plus hors-légalité, plus hors-sociabilité - mais plus sociables aussi quand nous nous associons".17

    Fort de ces convictions, Armand multiplie dans L'en dehors, à partir de 1925, les prises de position en faveur de l'instauration d'une nouvelle éthique sexuelle. Exigence qui le conduit ? parallèlement à la défense de ses thèses sur la camaraderie amoureuse, à s'attaquer d'une manière de plus en plus directe tant à la famille qu'aux innombrables préjugés en matière sexuelle largement partagés par la plupart des libertaires eux-mêmes. Parmi eux, ceux liés à l'âge occupent une place particulière, et pour cause! Il écrit qu'aucun individualiste anarchiste ne peut être considéré comme étant trop jeune ou trop vieux pour "désirer connaître toutes les jouissances, tous les bonheurs, toutes les sensations".18 Accusé de légitimer-préconiser la pédophilie, mais loin de s'en offusquer, Armand mobilise des arguments empruntés tout à la fois à la science sexologique et à Fourier pour montrer comment à côté du désir pédophile il est possible de trouver un sentiment semblable chez certaines jeunes filles attirées par les vieillards, sentiment qu'il appelle la "presbyophilie". Par conséquent, "dans un milieu logiquement constitué", plutôt que de réprimer ces différents penchants il suggère de mettre en rapport "pédophiles et presbyophiles". "Il suffit de bien posséder la question, conclut-il, pour se rendre compte que chaque "passion" pourrait trouver ainsi une réponse sans qu'il en résulte aucun trouble "moral" pour le milieu".19

    L'exigence de promouvoir une nouvelle éthique sexuelle le porte également, au fil des numéros, à élargir le champs de ses préoccupations. En 1931, il consacre à l'homosexualité, thème à peine abordé au cours des premières années de L'en dehors, une brochure: L'homosexualité, l'onanisme et les individualistes.20 Partisan de la plus large tolérance en ce domaine comme en tout autre, Armand considère encore l'homosexualité (masculine ou féminine) comme une forme d'anomalie sexuelle. Mais, dans un texte de 1937, il mentionne clairement, parmi les objectifs individualistes la constitution d'associations volontaires aux fins purement sexuelles pouvant regrouper selon les tempéraments des hétérosexuels, des homosexuels, des bisexuels ou des "unions mixtes".21

    Il prend également position en faveur du droit des individus à changer de sexe, et proclame hautement sa volonté de réhabiliter les plaisirs défendus, les caresses non conformistes (lui même aurait eu des préférences pour le voyeurisme) ainsi que la sodomie. Cela le conduit à accorder de plus en plus de place à ce qu'il appelle les "non conformistes sexuels", en excluant toutefois la violence physique.

    Pour Armand, en effet, la "recherche voluptueuse" dans le domaine des relations sexuelles ne peut être considérée comme légitime qu'à condition que les résultats de ces pratiques ne privent pas celui qui les prodigue ? comme celui qui les reçoit - de son "auto-contrôle" ou n'entament "sa personnalité".22 Ses positions sur l'inceste, en revanche, sont des plus tranchées: "Toute conception de la liberté des relations sexuelles qui proscrirait l'inceste n'aurait de liberté que le nom [...]. [...] Il n'y a rien de plus moral que la pratique de l'inceste en vue de se procurer du plaisir mutuel, rien de plus immoral que l'intervention qui a pour but d'interdire ce plaisir, dont la consommation ne porte aucun préjudice à autrui".23

    II. La pratique de la camaraderie amoureuse: "les compagnons de l'en-dehors"

     

    Si, en individualiste conséquent, Armand se tient à l'écart des organismes qui se sont alors fondés autour d'une réflexion sur les questions sexuelles - en France : l'Association d'Etudes sexologiques, et au niveau international : la Ligue mondiale pour la Réforme sexuelle sur une base scientifique ? il va collecter dans la presse européenne et d'outre-Atlantique les informations ou les articles qui lui semblent corroborer, même partiellement, ses thèses. Il traduit et reproduit ainsi des textes de Kollontaï et de Reich. Il ouvre ses colonnes à la collaboration de militants anarchistes italiens en exil tels Ugo Treni (Ugo Fedeli) et surtout Camillo Berneri qui écrit pour L'en dehors une série d'études sur des questions religieuses et sexuelles dont la plus significative portait sur l'inceste.

    Reste un dernier point. Sa conception de la liberté sexuelle, présente, de plus, l'avantage de pouvoir être immédiatement "expérimentée" entre individus partageant les mêmes convictions, sans besoins d'être remise "au lendemain de la révolution". "S'il est des réalisations éthiques immédiatement réalisables, ce sont celles d'ordre sexuel; s'il est des préjugés dont on peut se débarrasser immédiatement, ce sont bien ceux-là; s'il y a des expériences susceptibles d'être tentés en camaraderie, sans publicité et sans bouleversement, ce sont bien celles-là".24

    Restait à le prouver!

    Dès octobre 1924, Armand propose la constitution de nombreuses associations, dont une qui serait consacrée à "l'étude des questions d'éducation et d'éthique sexuelles". La formulation reste vague mais dans le même numéro, se trouve fort opportunément reproduite, une lettre d'un certain "Club Atlantis" pratiquant, hors d'Europe, l'échangisme et déclarant s'inspirer des thèses d'Armand. 25

    En juin 1925 paraissent dans L'en dehors les statuts des "Compagnons de L'en dehors", association définie comme un milieu de camaraderie pratique.26 Elle s'adresse à des individus qui partagent les opinions d'Armand. L'article 7 précise qu'en matière sexuelle le milieu préconise l'amour plural ainsi que la lutte contre la jalousie. Il est prévu que le nombre des adhérentes devait être égal à celui des adhérents. Pour adhérer, il suffit d'être abonné à L'en dehors, mais les demandes d'adhésions peuvent être ajournées. Une cotisation annuelle est prévue ainsi que l'édition de cartes qui servent de passeport aux compagnons se déplaçant en France ou à l'étranger pour se rendre visite mutuellement. Des listes de noms de compagnons et compagnes peuvent être distribuées à ceux qui en font la demande. Il faut prévenir les hôtes choisis huit jours avant la visite. Les personnes sollicitées ne peuvent se dérober, sauf problèmes de santé ou nécessité de la propagande. La durée de ces visites est limitée à 12 heures en ville et à 24 heures à la campagne. L'exclusion n'est pas prévue, mais la carte d'adhésion peut être annulée en cas de violence physique ou de prostitution.

    Ces statuts abondent de détails tatillons en vue de préserver l'autonomie, la liberté individuelle voire l'anonymat de chacun des contractants, tout en cherchant à éviter qu'il y ait dérobade de dernière minute à propos de la mise en pratique effective de la camaraderie, y compris à caractère amoureux. Le tout aboutissait à renfermer les relations inter-individuelles dans un cadre fort rigide, voire carrément bureaucratique, entaché de juridisme, qui contrastait avec les intentions affichées du milieu visant l'épanouissement de formes de camaraderies les plus libres et les plus complètes. Les modalités de fonctionnement interne des C.E.D. restaient en outre passablement obscures. Toute demande de renseignement et d'adhésion devait être envoyée à l'adresse d'Armand, le seul maître d'oeuvre du projet, à la fois l'instigateur et l'animateur d'après des critères qu'il avait lui-même définis et auxquels il n'avait nullement l'intention de renoncer.

    Les adhérents, d'ailleurs, ne semblent pas s'être bousculés. En avril 1926, L'en dehors fait état de 33 adhésions aux "Compagnons de L'en dehors", répartis en France, en Allemagne, aux Etats-Unis, au Brésil, en Suisse, en République Argentine, au Maroc, à peu près une vingtaine d'adhérents pour la France. A la mi-juillet 1926 ils auraient été de 45, pour monter à 53 à la mi-février 1927.

    La reconnaissance de l'échec sera patente lorsque, devant le nombre infime de compagnes, la décision est prise, en janvier 1928, de suspendre les adhésions masculines "sauf si celles-ci se produisaient parallèlement à une candidature féminine". Les problèmes de fonctionnement rencontrés par les C.E.D., mis à part "l'abstention de l'élément féminin", sont en fait essentiellement de deux ordres: d'une part le refus d'un certain nombre de compagnons à se plier aux dispositions trop rigides prévues par les statuts; d'autre part la tendance à la reconstruction du couple au sein même de cette association. A ces trois raisons, il faut rajouter la conception purement personnelle qu'Armand se fait du fonctionnement des "compagnons", qui est source de désaffection et de conflits à répétition. Pourtant, il ne manifeste jamais la moindre intention d'amender son projet ou de lui donner un fonctionnement moins sectaire. Bien au contraire, devant la multiplication des critiques, il réagit en réaffirmant le bien fondé de ses options.

    Ces maigres résultats n'empêchent pas non plus Armand de multiplier les initiatives en créant une association contre la jalousie (fin mai 1926), l'Association internationale de combat contre la jalousie sexuelle et l'exclusivisme en amour (A.I.C.C.J.E.A.) (50 adhérents à la mi-février 1927). En mars 1927, c'est le tour du "Club Atlantis", réservé aux abonnés de la région parisienne, qui se présente comme "un groupe de réalisation sélectionné". En avril-mai 1928, est fondé "Les Amis de L'en dehors" chargés de diffuser et de soutenir financièrement le journal.

    A partir du 30 juin 1928 ne sont plus admis dans A.I.C.C.J.E.A. que les abonnés à la revue appartenant déjà depuis un certain temps aux Amis de L'en dehors. Ce n'est qu'après avoir successivement été membre de ces deux groupes, qu'on peut être accepté aux Compagnons de L'en dehors.27

    A la mi-février 1930, paraît un projet de modification des statuts pour la période 1931-1935.28 Désormais les Compagnons de L'en dehors éventuels doivent fournir un certificat médical et on récuse les " nomades ". Parallèlement, on cherche à remédier à l'absence de l'élément féminin en proposant des formules intermédiaires. C'est ainsi qu'un "compagnon" propose de demander comme premier "parvis de camaraderie amoureuse", afin de vaincre les réticences des femmes moins "évoluées", de commencer par "une anudation en petit comité" qui leur permette "une contemplation esthétique mutuelle".29 Parallèlement, le Club Atlantis se transforme en un groupe réservé exclusivement aux couples (septembre 1933). En janvier 1936, une 186e adhésion à l'Association contre la jalousie est signalée mais à partir de mai 1936 les annonces pour les "Compagnons" disparaissent ainsi que celles pour l'Association internationale de combat contre la jalousie qui semblent avoir fusionné pour donner naissance aux "Compagnons du combat contre la jalousie et pour une nouvelle éthique sexuelle".30

    C'est la guerre qui va interrompre l'activité propagandiste d'Armand et mettre fin à ses multiples initiatives. Encore à la veille du conflit mondial, dans le numéro d'août-septembre 1939, il est fait état d'une 199e adhésion aux "Compagnons du combat", la dernière mouture des rêves d'Armand.

    Le bilan d'ensemble de ses activités reste bien mitigé. Les informations fournies par les rapports de police corroborent, à leur façon mais assez bien, les indications que nous avons pu glaner dans les publications d'Armand. Un rapport réalisé en mars 1933 pour le Préfet de police par le directeur des Renseignements généraux (B/a 1900) souligne la bonne santé de L'en dehors. " La situation financière de L'en dehors n'est pas déficitaire, comme la plupart des autres feuilles anarchistes (il serait tiré à 6 000 exemplaires). Le bénéfice des conférences organisées en son profit, le produit de sa vente et les abonnements, suffisent à lui assurer une publication régulière. D'ailleurs, la majeure partie de ses lecteurs est composée surtout d'intellectuels anarchistes qui lui restent fidèle."

    Par contre, l'anémie chronique des associations créées par Armand est décrite ? par le même, pour le même - de façon impitoyable. Rapport de 1928: "Individualiste antirévolutionnaires, partisans du "débrouillage individuel" justifiant même la prostitution et la pédérastie, dont le théoricien est Emile [sic] Armand lequel a fondé diverses organisations "amours-libristes": "Compagnons de L'en dehors", "Groupe Atlantis". Les adhérents à ces groupements entendent supprimer la jalousie et, dans leurs sorties, leurs réunions, doivent se livrer aux actes sexuels avec la plus grande licence. Armand paie lui-même de sa personne et n'hésite pas, sous le pseudonyme de "Fred Esmarges" à recourir à la publicité des journaux pornographiques tel "Jean Qui Rit", pour recruter des adhérents. On peut évaluer à une centaine pour Paris le nombre des partisans des théories d'Armand, bien que le groupe des "Compagnons de L'en dehors" ( ...) ne réunisse guère qu'une vingtaine d'adhérents."

    Rapport de 1933 : "Une cinquantaine de personnes, dont un assez grand nombre d'individus de moeurs spéciales, assistent à ces réunions au cours desquelles sont discutées les problèmes se rapportant à la sexualité, le végétarisme, etcÉ (É) D'autre part, les "Amis de L'en dehors" combattent la jalousie sentimentale et revendiquent toutes les libertés sexuelles, dès lors qu'elles ne sont entachées ni de violence, ni de dol, ni de fraude ou de vénalité. Au cours de l'été, ils organisent des balades champêtres dans la banlieue parisienne, qui ne sont suivies que par un nombre restreint d'adhérents. En résumé, les "Amis de L'en dehors" ne sont pas des révolutionnaires ; ils ne participent pas aux meetings ou démonstrations des divers groupements anarchistes de la région parisienne."

    La théorie était plus séduisante que la pratique. On est bien loin, en tout cas, des rêves un peu fous d'Armand affirmant que seule l'application à l'échelle mondiale de la camaraderie amoureuse aurait pu permettre de lutter efficacement contre la montée des dictatures et du totalitarisme en assurant "une meilleure entente, soit entre les unités sociables; soit, par la suite, entre les peuples".31 Quant aux causes véritable de cet échec, elles sont à rechercher tout autant dans le caractère novateur ou excessif de son entreprise que dans la démarche suivie par Armand lui-même, refusant d'envisager ses réalisations autrement que comme étant l'émanation directe de son bon vouloir. Mais, en agissant de la sorte, en refusant de voir ses initiatives évoluer, en voulant les renfermer dans un cadre trop rigide, il tuait à proprement parler ce que pouvait y avoir de véritablement subversif dans ses idées. A l'épreuve des faits, les grandes envolées d'Armand à propos de l'élargissement des liens de camaraderie par la pratique de la camaraderie amoureuse se révélèrent n'être que des petits calculs d'épicier voulant rester maître dans sa boutique, cherchant à profiter d'abord pour lui-même des avantages hypothétiques qu'il envisageait pour les autres. Son travail propagandiste n'a pas été pour autant inutile car il a indiscutablement servi de révélateur des craintes et de la pudibonderie en vigueur y compris au sein des milieux libertaires de son époque.

     


    1 Written for the workshop "Free Love and the Labour Movement". Second workshop in the series "Socialism and Sexuality", International Institute of Social History.

    Amsterdam, 6 October 2000

     

    2 Ce texte paraîtra en brochure aux éditions de L'en dehors avec comme titre: Entretien sur la liberté de l'amour.

    3 L'en dehors, n/ 44, 1 octobre 1924

    4. Le Combat contre la jalousie et le sexualisme révolutionnaire. Poèmes charnels et fantaisies sentimentales,

    Orléans: éd. de L'en dehors, [1926], p. 8-9.

    Permettez-moi une anecdote à ce sujet. Lors de plusieurs de mes discussions avec Jeanne Humbert, elle m'a dit : " - Armand, c'était un type extraordinaire, mais quel emmerdeur! Chaque fois qu'on l'invitait à manger, il répondait : "- Oui, mais vous savez que je ne mange pas chez les bourgeois. Si je partage votre pain, votre vin, je dois aussi partager votre lit!" " Puis, visiblement, elle attendait une question de ma part. A chaque fois, je l'ai taquinée, je ne lui ai jamais demandé si Armand avait mangé chez les Humbert. C'est dommage, mais, maintenant, il est trop tard! [Note de Francis Ronsin].

    5 L'en dehors, n/ 61-62, 30 juin 1925.

    6 L'en dehors, n/ 40, 30 juillet 1924.

    7 Ibid.

    8 Ibid., n/39, 10 juillet 1924.

    9 Ibid.

    10 Ibid., n/ 136, mi-juin 1928

    11. L'Initiation individualiste anarchiste, Paris et Orléans: éd. de L'en dehors, 1923, p. 202.

    12 L'en dehors, n/ 40, 30 juillet 1924.

    13 La Camaraderie amoureuse, Paris et Orléans: éd. de l'en dehors, 1930, p. 3.

    14 L'en dehors, n/ 155, mi-mars 1929

    15. Notre individualisme: ses revendications et ses thèses par demandes et réponses, [1937], p. 6-7.

    16 Ibid., n/ 79-80, mi-mai 1926.

    17 Ibid., n/ 70, 15 novembre 1925.

    18 Ibid. n/ 77-78, fin avril 1926.

    19 L'Emancipation sexuelle, l'amour en camaraderie et les mouvements d'avant-garde, Paris, Limoges et Orléans: éd. de L'en dehors, [1934], p. 18

    20 Gérard de Lacaze-Duthiers, E. Armand, Abel Léger, Des préjugés en matière sexuelle. L'Homosexualité, l'onanisme et les individualistes. La Honteuse hypocrisie, Paris et Orléans: éd. de L'en dehors, 1931, 32 p

    21 Notre individualisme, op. cit., p. 7.

    22 Cf. L'Homosexualité, l'onanisme et les individualistes, op. cit., p. 28

    23 L'en dehors, n/ 270, mi-mai 1934.

    24 L'Emancipation sexuelle, op. cit., p. 4.

    25 L'en dehors, n/ 44, 1 octobre 1924

    26 Ibid., n/ 60, 12 juin 1925.

    27 Ibid., n/ 135, fin-mai 1928.

    28 Ibid., n/ 176-177, mi-février 1930.

    29 Ibid., n/ 242-243, mi-novembre 1932.

    30 Ibid., n/ 301, mi-décembre 1936.

    31 Les Tueries passionnelles et le tartufisme sexuel, Paris, Limoges et Orléans: éd. de L'en dehors, [1935], p. 8-9.


    votre commentaire
  • Note sur Bonnot, par Marc Renneville

    espace texte

    D’après les documents originaux de la bibliothèque P. Zoummeroff (archives de presse, photographies, ouvrages)

    espace texte

    Mythe et réalités

    La bande d’anarchistes illégalistes connue sous le nom de « bande à Bonnot » (Garnier, Valet, Callemin, Soudy, Monier et quelques complices) a sévi moins d’un an, entre décembre 1911 et mai 1912. Ce n’est donc pas à la durée de son activité qu’elle doit sa postérité, mais bien plutôt à la fulgurance des actes commis et leur dimension politique.

    Près d’un siècle après, l’expression de « bande à Bonnot » conserve une forte puissance évocatrice. Pourtant, qui veut connaître de nos jours l’histoire et la perception de « la bande » en son temps doit se dégager de l’imaginaire romanesque dont elle a été peu à peu recouverte. Alors que Bonnot fut représenté de son vivant comme un dangereux criminel, son image est aujourd’hui auréolé d’un franc capital de sympathie.

    En 1926, un journaliste anarchiste sympathisant retraçait l’histoire et la genèse des « bandits tragiques » en renvoyant à la situation sociale : « Pesez les inégalités, les injustices, l’intolérable opulence d’une minorité jouissante face à la misère morale et matérielle du plus grand nombre plongé dans les geôles du travail qui tue...Oui, voyez tout cela. Scrutez le visage angoissé et grimaçant de notre aimable société... Et vous aurez découvert, en dehors des causes purement accidentelles, la vraie logique et la seule explication des Bandits Tragiques (Victor Méric, Les bandits tragiques, Paris, S. Kra, 1926, p. 216)

    Moins d’un demi-siècle après les faits, la vie de Bonnot était devenue une épopée des temps modernes, son nom, le symbole d’une révolte violente et généreuse contre une société répressive et corrompue.

    Signe de cette transfiguration, on donnait en 1955 au théâtre du Quartier Latin une pièce en trente tableaux de H.F. Rey, mis en scène par Michel de Ré ; et pour laquelle Boris Vian avait composé quelques chansons, dont « La complainte de Bonnot » :

    « Parmi tous ceux qu'on a connus
    Dans l'Histoire de France et d'ailleurs
    Il en est un qu'a tout perdu
    Mais qu'a vraiment l'air d'un vainqueur
    Un de ceux qui rêvait de voir
    Tous les flics et tous les gradés
    En chômeurs ou bien en clochards
    Pour que l’on vive en liberté »

    Dans une autre chanson, l’enfance de Bonnot était dépeinte comme une série de malheurs ; et la dernière phrase de l’ultime couplet reprenait (sciemment ?) un aphorisme du docteur Alexandre Lacassagne, l’un des pères fondateurs de la criminologie française :

    « Si tout ce qui précède ne suffit à l'excuser
    On y trouve pourtant l'explication de ses méfaits
    Depuis qu'elle tourne mal et que la liberté s'effrite
    La société a les criminels qu'elle mérite
    La société a les criminels qu'elle mérite »

    En 1968, l’idéalisation de la figure de Bonnot prenait un nouveau tour avec un film de fiction entièrement dédié à l’histoire de la bande. Philippe Fourastié – ce fut là son second et dernier film en qualité de réalisateur – n’eut alors aucune peine à rassembler une belle équipe d’acteurs : Bruno Cremer (Jules Bonnot), Jean-Pierre Kalfon (Octave Garnier), Annie Girardot (Maria la Belge) et un Jacques Brel très inspiré pour interpréter Raymond Caillemin, dit « Raymond la science ». Bonnot n’était plus ici, comme le notait François Guérif, « un bandit 1900, mais un contestataire d'après mai 68. » (Le cinéma policier français, H. Veyrier, 1983, p. 145). En cette même année, Joe Dassin chantait une variété de « Bande à Bonnot » édulcorée et espiègle, qui « rêvait des palaces et du ciel d'azur de Monte-Carlo » en escamotant au couplet final la fin tragique des bandits :

    « Sur les routes de France, hirondelles et gendarmes
    Etaient à leurs trousses, étaient nuit et jour en alarme
    En casquette à visière, les bandits en auto
    C'était la bande à Bonnot »

    Ces manifestations culturelles ont contribué à forger et entretenir une mémoire collective de la bande à Bonnot encore bien vivante de nos jours (elle a été réactivée récemment par le film « Les brigades du tigre »). Si cette postérité fait bien partie intégrante de l’histoire, il convient de retourner aux sources documentaires pour ressaisir la succession des événements en leur temps.


    Anarchie, propagande par le fait et reprise individuelle.


    La bande à Bonnot ne fut pas une simple bande organisée de voleurs assassins. Elle prit naissance à un moment précis de l’histoire du mouvement anarchiste, auquel elle appartient sans conteste. Il faut donc commencer par un petit retour en arrière.

    Nourri au XIXe siècle des idées de Proudhon, Stirner, Bakounine, Marx, l’anarchisme ne se résume pas à la formule initiale de Proudhon : « L'anarchie, c'est l'ordre sans le pouvoir ». C’est un courant international de théories bien plus complexes qui tend à se diviser, après l’opposition de Bakounine et Marx et la scission de la première internationale des travailleurs (1872). L’un de ces courants prône « la propagande par le fait » afin d’accélérer l’effondrement de la société « pourrie » et la marche vers la révolution. Conçue comme une action politique, cette stratégie consiste à commettre des actes illégaux tels des attentats (pour Emile Henry, auteur de l’attentat du café Terminus, le 12 février 1894 : « Il n’y a pas d’innocents » ), du sabotage, la fabrication de fausse monnaie et des actions de « reprise individuelle » (vols). L’un des objectifs de ces coups d’éclat est d’éveiller la conscience des opprimés. D’abord mis en oeuvre en Italie, en Espagne et en Allemagne, les attentats à la dynamite visent des lieux ou des personnes incarnant le pouvoir en place. Quelques attentats isolés sont commis en France dans les années 80 mais ils se multiplient à partir de 1892, sous l’action conjuguée de Ravachol, Théodule Meunier, Pauwels, Emile Henry et Auguste Vaillant. Cette vague culmine en 1894 avec l’assassinat du président Sadi Carnot, à Lyon, le 24 juin, par Caserio. L’Etat défend l’ordre établi et organise la répression par la voie judiciaire (Ravachol, Vaillant, Henry et Caserio furent condamnés à mort et guillotinés) et législative. Trois mesures sont emblématiques de cette réaction :

    -    la loi 12 décembre 1893 modifie la loi du 29 juillet 1881 sur la presse, afin de permettre la poursuite de la provocation indirecte et de l’apologie de l’anarchisme.
    -    la loi du 18 décembre visait large en permettant d’incriminer l’entente ou la participation à une entente en vue de commettre des attentats contre les personnes et les propriétés, tout en incitant à la délation.
    -    la loi du 28 juillet 1894 vise explicitement les anarchistes et leurs organisations.

    Cet ensemble de loi – qui sera bientôt qualifié de « lois scélérates » - marqua un tournant pour les anarchistes français, qui se tournèrent dès lors vers le mouvement ouvrier. L’objectif de l’action syndicale prête une nouvelle fois à débat entre les réformistes et les partisans de la révolution. L’émancipation par la grève générale fait long feu après la dure répression des grèves organisées par la CGT (infiltrée par la police) en 1908. Nombre de militants sont découragés. Une partie des anarchistes décident alors de retrouver la voie de l’illégalisme. Le temps des grands attentats est révolu, celui de la « reprise individuelle » reste d’actualité.
    Ces réseaux d’anarchistes sont, dans la continuité des lois répressives de 1894, surveillés et infiltrés par la police.

    Rassemblés en groupes de « compagnons », les anarchistes illégalistes vivent autour d’un journal, de conférences de propagande et d’infractions, tels que des vols et de la fabrication de fausse monnaie. L’un de ces journaux fédérateur est « L’anarchie », fondé par Albert Soledad en 1905 et repris en 1908 par André Lorulot. Au siège du journal, à Romainville, il y a trois jeunes qui se sont connus à Bruxelles. Raymond Callemin, dit « la science » parce que ses nombreuses lectures le pousse à un scientisme naïf, compose à l’atelier. Edouard Carouy, plus rustique, tourne la presse à imprimer et Octave Garnier, impulsif et révolté, donne un coup de main au jardin. Lorsque Lorulot laisse en 1911 la direction du journal à Henriette (dite Rirette) Maîtrejean et Victor Kibaltchiche (futur Victor Serge), la politique éditoriale change de ton. L’ancienne équipe disparaît à la suite d’un cambriolage. La nouvelle direction ne prône plus l’illégalisme, tout en restant solidaire avec les « compagnons » anarchistes.

    Vivant d’expédients, Callemin, Carouy et Garnier furent rejoints fin 1911 par un nouveau « compagnon » : Bonnot.
     
    Jules-Joseph Bonnot est né le 14 octobre 1876 à Pont-de-Roide dans le Doubs. Il fit son service militaire au 133e régiment d’infanterie à Belley et trouva une place de mécanicien au dépôt des machines du PLM à Ambérieu. Son comportement violent l’expose toutefois très tôt à des condamnations : amendes et brefs séjours en prison se succèdent, pour rébellion envers la gendarmerie notamment . En 1903, il se marie et s’installe à Lyon, occupe plusieurs places, tente de s’établir à Genève, où il se fait expulser, revient à Lyon où il travaille pour différents employeurs, dont l’entreprise Berliet. C’est certainement à Lyon qu’il fréquente les cercles anarchistes et illégalistes. Sa femme est resté à Genève avec son enfant, elle ne veut plus le revoir. A partir de 1907, Bonnot bascule définitivement dans le banditisme. Il loue plusieurs domiciles sous différentes identités et vit de trafic et de vols. Repéré par la police, il quitte précipitamment la région pour Paris avec un compagnon, dans une voiture volée. Le 27 novembre à Châtelet-en-Brie, la voiture volée est retrouvé avec le compagnon de Bonnot, Sorrentino (dit Platano), abattu de deux coup de feu. Sorrentino faisait partie du cercle du journal L’Anarchie. Bonnot l’a-t-il tué ? Il expliquera à ses futurs compagnons parisiens que Platano s’était blessé en maniant son arme. La déflagration aurait attiré l’attention d’un garde forestier. Bonnot n’aurait eu d’autre choix que d’achever son ami, mortellement atteint...

    La police lui attribua rapidement le crime lorsqu’elle retrouva chez la maîtresse de Bonnot – restée à Lyon - la somme d’argent que Sorrentino avait touché en héritage. A Paris, Bonnot fréquente les anarchistes illégalistes et entre ainsi en contact avec plusieurs membres de l’ancienne équipe de l’Anarchie.

    A l’époque, Carouy exerce le métier de camelot, ce qui lui permet de revendre le produit de ses vols. Il produit également de la fausse-monnaie. Garnier et Callemin vivotent de petits coups.
    Bonnot, en comparaison, fait figure de vétéran : il est de dix à quinze ans l’aîné de ses nouveaux compagnons, il connaît la mécanique et il est seul capable de conduire une automobile. Il a, enfin, une solide expérience de la « reprise individuelle ».
    Garnier, Callemin, Valet et Carouy décident de s’associer à Bonnot pour organiser un cambriolage avec perçage de coffre-fort. Callemin vient d’acheter un chalumeau oxhydrique, reste à se procurer une auto pour le transporter. Celle-ci est volée, à Boulogne-sur-Seine, dans la nuit du 13 au 14 décembre 1911, puis remisée chez un compagnon (Dettweiler). Le 20 décembre, le cambriolage initialement prévu est ajourné au dernier moment. Pour ne pas être bredouille, l’équipe décide d’attaquer le garçon de recette d’une succursale de la Société générale, 146 rue Ordener. Le « coup » avait été repéré, mais non préparé. Chaque jour, peu avant neuf heures, l’encaisseur descend du tramway pour livrer les valeurs et la monnaie nécessaire à la banque. Il est escorté du tramway à l’agence par un homme non armé. Sa sacoche paraît être une cible facile.

    Le jeudi 21 décembre au matin, la voiture volée est en stationnement, moteur en marche, Bonnot au volant. Garnier s’approche de l’encaisseur, Callemin tente de lui dérober sa sacoche. L’employé Caby résiste, Garnier tire deux coups de feu. Callemin coupe la sangle de la sacoche, la voiture part en trombe en évitant les charretiers.


    Cavale sanglante


    L’attaque perpétrée par les « bandits en auto » fait la Une de la presse. Le vol a en effet eu lieu en plein jour, ce qui démontre l’audace des bandits qui n’ont pas pris la peine de cacher leur visage et n’ont pas hésité à tirer sur la foule pour couvrir leur fuite. L’opération a été couronnée de succès par l’usage d’une automobile, ce qui ne s’était jamais vue auparavant.

    La réussite de ce premier coup d’éclat est pourtant toute relative. Le butin est maigre, fait essentiellement de titres nominatifs. Ce crime passible de la peine capitale a été commis pour 5000 F de monnaie... Arrivée à Dieppe, alors qu’ils voulaient partir vers Le Havre, les bandits abandonnent l’auto au pied de la falaise, et retournent à Paris par le train de la marée.
    Dépités par le produit de leur attentat, ils se savent désormais traqués par une police qui ne manque pas d’indices. La voiture abandonnée est en effet rapidement retrouvée et, peu après, le lieu où elle avait été remisée. Le propriétaire, Dettweiller, est arrêté, et la police découvre qu’il hébergeait Carouy, connu des services de police. Comme le notait Rirette Maîtrejean, « ce qui manquait le plus à la bande, c’était l’organisation » (R. Maitrejean, Souvenirs d’anarchie, Editions La Digitale, 2005, p. 58)...

    L’attentat de la rue Ordener marqua ainsi le point de départ d’une fuite en avant, désespérée et suicidaire, ponctuée de crimes sordides et de hold-up sanglants. Dans la nuit du 2 au 3 janvier 1912, un rentier âgé de 91 ans et sa domestiqué furent assassinés à Thiais. Alphonse Bertillon, chef du service de l’identité judiciaire se rendit sur les lieux pour réaliser des photographies métriques et relever les empreintes digitales.

    Les forces de l’ordre s’organisèrent pour une chasse à l’homme, en ciblant dans le milieu anarchistes les proches de Carouy et tous les sympathisants susceptibles de leur donner asile. Les lois de 1894 facilitèreent ce travail, car la plupart de ces individus étaient fichés. En janvier, Marius Metge, un ami de Carouy, fut arrêté, ainsi que Marie Vuillemin, la maîtresse de Garnier. Ce dernier fut formellement identifié par Caby comme l’un de ses agresseurs. Le bureau du journal L’Anarchie fut perquisitionné, Kibaltchiche arrêté puis, 45 jours après, Rirette Maîtrejean. L’enquête se poursuivit également à Lyon, où la maîtresse de Bonnot fut interrogée. En février, les anarchistes Eugène Dieudonné et Jean de Boë furent à leur tour arrêtés. Dieudonné fut peu après reconnu par erreur par Caby comme étant l’un de ses agresseurs.

    Début mars, la surveillance des gares donne ses premiers résultats : deux anarchistes sont arrêtés en possession d’une partie des titres volés rue Ordener. Bélonie reste muet mais Rodriguez parle, en échange d’une promesse de non-lieu : c’est Bonnot et Garnier qui ont fait le coup de la rue Ordener. Garnier et Dieudonné ont tiré sur l’encaisseur. Les arrestations se multiplient au fil des jours, et le bruit court que les bandits seraient prêts à prendre d’assaut la préfecture de police pour délivrer leurs complices. La protection des abords est renforcée.

    Pendant ce temps, les bandits vont en Belgique pour tenter d’écouler les titres, reviennent sur Paris, volent le 27 février à Saint-Mandé une automobile et renverse le même jour rue du Havre à Paris un agent de police (François Garnier) qui décède de ses blessures. Deux jours après, c’est l’échec d’une tentative de cambriolage nocturne chez maître Tintant, notaire à Pontoise, qui n’hésita pas à défendre son bien en tirant sur les malfaiteurs. Le 19 mars, Garnier fait parvenir un courrier à la préfecture de police de Paris, adressé à « MM. Gilbert, Guichard et compagnie »  : « Depuis que par votre entremise la presse a mis ma modeste personne en vedette à la grande joie de toute les concierges de la Capitale, vous annoncez ma capture comme imminente ; mais croyez-le bien tout ce bruit ne m’empêche pas de gouter en paix toutes les joies de l’existence. Comme vous l’avez fort bien dit à différentes reprises ce n’est pas a votre sagacité que vous avez pu me retrouvez mais bien grâce à un mouchard qui c’était introduit parmis nous ; et soyez persuader que moi et mes amis nous saurons lui donnez la récompense qu’il mérite ainsi d’ailleurs qu’a quelques témoins par trop loquace.

    Et votre prime de 10 000 francs ! offerte à ma compagne pour me vendre, quelle misère pour vous si prodigue des deniers de l’Etat ; décuplez la somme Messieurs ! et je me livre pieds et poings liés à votre mercie, avec armes et bagages.

    Vous l’avouraige votre incapacité pour le noble métier que vous exercez est si évidente, qu’il me prit l’envie il y a quelques jours de me présenter dans vos bureaux pour vous donnez quelques renseignements complémentaires et redressez quelques erreurs voulus ou non.

    Je vous déclare que Dieudonné est innocent du crime que vous savez bien que j’ai commis, je déments les allégations de Rodriguez, moi seul suis coupable.
    Et ne croyez pas que je fuis vos agents ; je crois même ma parole que ceux sont eux qui ont peur.

    Je sais que cela aura une fin, dans la lutte qui c’est engagé entre le formidable arsenal dont dispose la Société, et moi. je sais que je serai vaincu, je serai le plus faible, mais j’espère vous faire payer cher votre victoire.
    En attendant le plaisir de vous rencontrer : Signé : Garnier.

    La lettre (dont l’orthographe originale a été ici respectée) est authentifiée par l’apposition des empreintes digitales de la main droite, avec ce commentaire : « Bille de Bertillon mets les lunettes et gaffe »

    Le 20 mars, tentative de cambriolage du garage Palmas, à Chatou. Le même jour, la femme de Bonnot obtient le divorce aux torts et griefs de son mari. Le 21, la lettre de Garnier est publiée in extenso dans Le Petit Parisien.

    Le 25 mars, assassinat à Montgeron du chauffeur Mathillé, pour voler un laudelet De Dion Bouton de 18 chevaux. Improvisation, là encore : l’équipe monte jusqu’à Chantilly, où elle commet une attaque brutale de la Société générale en n’hésitant pas à faire feu sur deux employés, qui meurent sur le coup. Trois morts en un jour. Une fois de plus, les bandits ont agi à visages découverts, ce qui permis aux témoins d’identifier formellement Bonnot, Garnier, Carouy et le jeune homme qui tenait la foule à distance en tirant : André Soudy, dit « pas de chance ». La police scientifique confirme ces présences par les relevés d’empreintes.


    Mise à prix, mise à mort


    - « Eux » toujours ! « Eux » partout ! -, titre l’Excelsior, excédé (mardi 26 mars 1912). La presse doute de l’efficacité de la police, certains titres jouent sur la peur du crime en exigeant la protection des citoyens honnêtes. Qu’attend donc la police pour mettre hors d’état de nuire les dangereux criminels ? Le soir même de l’attaque de Chantilly, la Société générale offrit par voie de presse une récompense de 100 000 F à la personne qui donnerait l’information permettant l’arrestation des malfaiteurs ; ce qui provoqua une avalanche de signalements... Les bandits en cavale ont désormais le don d’ubiquité, ils sont signalés aux quatre coins de la France à la fois, en Belgique, en Suisse ou au-delà des Pyrénées...

    L’étau policier se resserre. Soudy, tuberculeux, est parti se soigner dans un sanatorium à Berck où il est arrêté, le 30 mars. La compagne de Carouy est repérée, et Carouy est arrêté le 3 avril près de Fresnes. Il nie tout en bloc, mais ses empreintes permettent d’attester sa présence sur les lieux du crime de Thiais. Lors de l’instruction, Carouy tente de se suicider. C’est ensuite le domicile parisien provisoire de Raymond la science qui est livré à la police par un indicateur. Callemin est arrêté sans heurts, le 7 avril, ainsi que Jourdan, qui lui avait offert l’hospitalité. La presse de gauche raille pourtant cette police mise en échec par quelques bandits. L’Humanité publie le 24 avril 1912 une chanson - « La ballade des bandits fantômes » - qui reprend à chaque fin de couplet : « Mais où sont Bonnot et Garnier ? »

    Le premier est retrouvé dès le lendemain. L’arrestation du suspect « Simentof » a permis de révéler sa véritable identité (Monier) et, par acquis de conscience, Jouin, sous-directeur de la sûreté, décide de perquisitionner chez l’une de ses relations avérées, Gauzy, qui tient une petite boutique de vêtements de soldes, à Ivry. Surpris dans la chambre du premier étage, Bonnot ne peut fuir. Acculé, il tire sur l’inspecteur Colmar et sur Jouin, qu’il tue, puis parvient à échapper aux policiers en sautant par la fenêtre. Reste Gauzy, arrêté aux cris d’une foule vengeresse « Jetez-le à l’eau ! A mort l’assassin ! » que la police contient tant bien que mal.

    Le meurtre du sous-directeur de la sûreté suscite une forte émotion dans le pays. Bonnot est coupable et il s’est évadé au nez et à la barbe des policiers présents ! Le lendemain, un chauffeur de taxi est attaqué dans la forêt de Sénart. Bonnot est soupçonné, mais c’est une nouvelle perquisition qui va permettre de le retrouver. Les recherches se sont en effet concentrées sur les relations de Gauzy, près d’Ivry. Le 28 avril, à 7 heures du matin, rue Jules Vallès à Choisy-le-roi, Dubois, qui loue un garage au richissime Fromentin, sympathisant anarchiste, est approché par la police. Il tente de dégainer une arme mais les policiers sont plus rapides et tirent. La présence de Bonnot dans les lieux étant confirmée, les policiers opèrent une retraite prudente dans l’attente de renforts. Le garage est isolé, facile à cerner. On se prépare pour un assaut. La bande des malfaiteurs est enfin prise au piège. Le siège va durer cinq heures, attirant une foule de plus en plus nombreuse, évaluée à 10 000 personnes selon Le Petit Parisien (lundi 29 avril 1912). A 10 heures du matin, plus de 400 coup de feu ont été tiré. Les assiégés ripostent toujours. Il faut en finir. Le préfet de police Lépine autorise l’emploi des grands moyens. A 11h15, on tente en vain de dynamiter l’édifice. La deuxième et la troisième tentative, à 12h avec une charrette en guise de protection, échouent également. L’explosion n’est pas assez forte. La quatrième sera la bonne : Une énorme déflagration détruit partiellement le garage, le reste prend feu sous un épais nuage de fumée. La foule applaudit. Depuis quelque temps déjà, les assiégés ne répondent plus aux coups de feu. On sonne l’assaut. C’est l’hallali, le public présent veut sa part et court vers le garage. Mais la police est prudente. Elle parvient à contenir la foule pour entrer avec précaution dans le garage, protégé par des matelas. Les murs et les meubles sont partiellement détruits. Au rez-de-chaussée gît Dubois, probablement mort dès les premiers coups de feu. Au premier étage, Bonnot est effectivement présent, mais seul, agonisant sous un matelas, percé de onze balles. A ses côtés, quelques feuillets rédigés de sa main. La presse en publie des extraits choisis : « Je suis un homme célèbre. La renommée claironne mon nom aux quatre coins du globe, et la publicité faite par la presse autour de mon humble personne doit rendre jaloux tous ceux qui se donne tant de peine pour faire parler d’eux et qui n’y parviennent point » (Excelsior, 29 avril 1912). La dernière page, rédigée lors du siège, à la hâte, au crayon, est pour ses proches : « Mme Thollon [sa maîtresse] est innocente, Gauzy aussi. Dieudonné aussi. Petit-Demange aussi. M. Thollon aussi » (La Libre Parole, 29 avril 1912).

    Après le siège, une bonne partie de la presse exulte : Jouin est vengé ! « La bête est prise... La bête est morte ! ». On s’arrache les journaux d’informations et leurs multiples retirages. Extraits :
    -    « l’aventure de Bonnot s’est terminée comme il convenait pour que la morale publique y trouvât son compte [...] Force reste à la loi. Comme dans les fables, les méchants paient leurs dettes » (Excelsior, 29 avril 1912).
    -    « Avec Bonnot meurt la légende qui transformait ce misérable en héros. Les braves gens peuvent respirer et se féliciter : ils prennent de l’existence la meilleure part. Dévaliser sur les grandes routes, tuer à droite et à gauche, est-ce que cela ne finit pas le plus atrocement et le plus bêtement du monde ? Encore une fois, les images d’Epinal ont raison et la morale des enfants reste encore la meilleure (La Libre Parole, 29 avril 1912).

    Le public se presse sur place en pèlerinage, l’allégresse est de mise, et le garage n’échappe au pillage que parce qu’un important service d’ordre le protège désormais, jusqu’à la complète extinction de l’incendie, qui ne laisse que des ruines. Plusieurs jours durant, les opportunistes fouilleront la terre sur place et aux alentours, pour récupérer des balles : souvenir ou objet de revente, il n’y a pas de petits profits.... Des brochures illustrant l’assaut sont publiés, et la reconstitution du siège alimente les actualités Gaumont.

    Ne reste désormais plus, en cavale, que Garnier et Valet. Les derniers irréductibles vont finir, comme Bonnot, encerclés par les forces de l’ordre le 13 mai, retranchés dans un villa de Nogent-sur-Marne. Dès le début du siège, la compagne de Garnier (Marie Vuillemin) sort de la villa et se rend à la police, sans être prise pour cible par l’un des deux camps.
    La topographie des lieux est ici moins avantageuse qu’à Choisy et l’opération débute à 6 heures du soir ; mais les forces de l’ordre ont désormais l’expérience d’un premier siège et la villa est située sous le viaduc de la ligne ferroviaire de l’Est, ce qui permet de lancer des projectiles sur son toit. Là encore, la foule ne peut retenir sa liesse ni sa soif de vengeance en criant « A mort ! A mort ! A mort ! ». Garnier et Valet vont pourtant tenir pendant plus de 7 heures au feu des policiers, des gendarmes, des zouaves et des dragons. A deux heures du matin, à force de tirs et d’explosions à la mélinite, la villa éventrée ne répond plus. On découvre, dans les décombres fumants, les corps de Garnier et Valet, inanimés, couverts de sang et de plâtras.

    Là encore, la villa devra être protégée par la police pour que les curieux ne saccagent pas les lieux. Rien n’empêchera pourtant l’afflux des parisiens et des banlieusards sur les lieux, la chasse aux souvenirs, aux reliques (balles, cartouches, morceau de bois de mobilier de la villa, bout de toile de matelas ensanglanté etc.), et le petit commerce improvisé autour de cette curiosité morbide au chant des complaintes relatant l’histoire de la « bande tragique ».

    Pour une relation complète de l’assaut, voir l’article de Laurent López sur Criminocorpus, cliquez-ici.

    Le procès des survivants s’ouvre après une longue instruction, le 3 février 1913. Le verdict tombe le 27 février : Rodriguez et toutes les femmes furent acquittés. Dieudonné, Callemin, Soudy et Monier sont condamnés à mort. Carouy et Metge sont condamnés aux travaux forcés à perpétuité. Les autres complices, receleurs ou sympathisant écopent de peine de prisons.
    Le soir même, Carouy se suicida dans sa cellule de la conciergerie. Le 21 avril, Callemin, Soudy et Monier furent guillotinés à la prison de la Santé. Dieudonné obtint une grâce présidentielle et partit pour le bagne, d’où il s’évada, fut repris, puis libéré, grâce à l’action d’Albert Londres, de Louis Roubaud et de l’avocat Moro-Giafferi, convaincus de son innocence. Metge termina ses jours au bagne, en qualité de cuisinier au service du gouverneur. Les autres membres de la « bande » reprirent des activités syndicales et anarchistes ou se firent oublier.


    La dernière cavale


    Revenons à la fabrique du mythe. Pour qui raisonne uniquement sur le plan juridique, il n’y a rien dans les actes de la bande à Bonnot qui permette de comprendre la dérive vers l’imaginaire dont elle a fait l’objet. Comment cette dérive a-t-elle pu prendre corps ? Il faudrait lister de nombreux indices et, parmi eux, l’innocence avérée de Dieudonné, qui devint au milieu des années 20 une figure de l’erreur judiciaire, grâce au soutien d’Albert Londres, qui militait alors pour la fermeture du bagne.

    Mais un autre fait, au temps même de l’action, pesa également très lourd. L’assaut de la villa de Nogent fut peut-être la bataille de trop. Alors que le siège du garage Fromentin à Choisy parut légitime, la mise à mort de Garnier et Valet suscita des réactions plus contrastées. Après tout, nombre de membres de la bande avaient pu être arrêtés en douceur, sans opposer de résistance, par simple filature, pourquoi avait-il fallu, après la disparition de Bonnot, faire un nouveau carnage ? Par un étrange retournement de l’histoire, l’Etat avait obtenu le retour à l’ordre en utilisant l’arme même des premiers anarchistes : la dynamite. L’arsenal déployé et la disproportion des forces en présence laissaient songeur. A Choisy, un homme seul avait résisté 5 heures. A Nogent, deux hommes avaient tenu près de 7 heures. Jamais il ne fut pour eux question de reddition ou de soumission.

    Ces hommes allaient vers la mort en conscience. Ils donnèrent leur vie pour leurs idées. Que ces idées soient condamnées et l’anarchie largement disqualifiée, l’attitude des bandits, elle, forçait – la peur du danger étant éteinte - le respect, au-delà de la morale et des images d’Epinal invoqués dans la presse.

    Dès le lendemain du siège de Nogent, le journaliste Alfred Capus décela, à travers les cris haineux de la foule, la dimension romanesque d’une mémoire à venir. On citera ici sa remarque prémonitoire : « Qu’on le veuille ou non, qu’on trouve cela immoral ou indécent, il est trop tard : la légende est en train de se former dans l’imagination populaire » (Alfred Capus, Le Figaro, 20 mai 1912).

    Un an plus tard, le peintre Jean Béraud immortalisait dans un tableau (huile sur toile) « La nuit de Nogent ».  La Bande à Bonnot morte, le mythe ne demandait qu’à vivre.


    Marc Renneville

    juin 2009

    votre commentaire
  • Chapitre Premier

    SOMMAIRE. — Hautaines prétentions de l'Eglise. — « Je parle au nom de Dieu. » — La Bible et le Saint-Esprit. — Hors de l'Eglise, point de salut. » — La Foi et la Raison. — « Ce blanc, dis qu'il est noir.» — L'Eucharistie. — Manger Dieu. — Digère-t-on Dieu ou le Stercoranisme. — Le « Credo quia absurdum » dans Tertullien, Malebranche, Brunetière.

    Affirmatrice et dominatrice, l'Eglise me dit :

    — C'est toi qui comparais devant moi. Ta raison, ton cœur, ta conscience, tu dois me les soumettre. Tu l'as promis à ton baptême. Ou, ce qui revient au même, on l'a promis pour toi.

    Dès que l'Eglise parle, je me sens en pleine folie. Je ne saurais subir longtemps sans les interrompre ses discours et leur démence :

    — Vous est-il donc impossible, haute et puissante Reine, d'éviter un instant les escamotages et les sophismes ? Les promesses qu'on fit pour le bébé naissant, il me semble difficile qu'elles m'obligent.

    — Elles t'obligent. Ceux qui ont promis en ton nom ont fait le nécessaire pour ta vie spirituelle. Vas-tu, insensé, les renier jusqu'au suicide ? Hors de l'Eglise, point de salut. Ecoute d'un coeur ému les voix mêlées, aussi maternelles l'une que l'autre, de ta Mère et de ton Eglise. Elles t'appellent amoureusement loin du plus effroyable des dangers ; elles t'écartent des flammes éternelles. Sois fidèle afin que je t'ouvre ce ciel où t'espèrent — anxieusement, par ta faute, — ceux qui t'ont donné à moi pour te donner aux béatitudes.

    — Tes menaces atroces et tes promesses éblouies, je m'y laisserai émouvoir si ma raison me conseille de les prendre au sérieux. Regardés avec des yeux d'homme, ton paradis et ta géhenne ne vont-ils point me faire rire comme le croquemitaine de mère-grand ou comme ce gentillet petit Jésus qui venait baisotter, dès que je dormais, mon front d'enfant bien sage ? Même avant tout examen, je sens que tu exagères, prêcheuse grandiloque. L'Eternité pour récompenser mon aveugle croyance ou punir ma critique et mes yeux ouverts, c'est un peu trop. L'infini de la perte ou du gain proposé à l'être limité que je suis... Pascal, tes dés sont pipés... Je m'efforce, sans grand succès. de me maintenir dans le doute méthodique. « Plaisante foi —s'écrie Montaigne — qui ne croit ce qu'elle croit que pour n'avoir pas le courage de le décroire. » (1) J'ai le courage de décroire. J'ai secoué la lâcheté de vieillir dans une enfance incurable. Douter : seul moyen de joindre à la foi la bonne foi. Après l'examen, ma foi sera honnête et peut-être profonde. Mais, sera-ce ma foi en toi ou ma foi contre toi ?

    — Tu es, malheureux enfant, en de bien mauvaises dispositions. Tu m'affrontes debout, moi à qui l'on parle à genoux. Mais je plains ton orgueil et je pousserai la miséricorde jusqu'à t'instruire. Tes doutes, je les disperserai comme le soleil disperse la brume. Si tu es vraiment de bonne foi, si tu ne préfères pas tes vices à la vérité, tu reviendras, émotion et confusion heureuses, à la mère qui a pitié de ta révolte et de ton égarement. Avec des douteurs, je fais mes docteurs, comme, avec des pécheurs, mes saints les plus glorieux. Exprime tes inquiétudes et tes difficultés où tu t'égares. Je dénouerai tout cela dans la même joie fraîche qu'au matin lumière et réveil dénouent tes cauchemars.

    — Ta voix de caresse n'est pas moins autoritaire que tout à l'heure ton accent brutal.

    — C'est que je possède les certitudes éternelles et je t'offre de partager mon trésor.

    — Tes certitudes, je vais les étudier avec toi...

    — Sous moi, sous mon magistère.

    — Il me faut les examiner l'une après l'autre.

    — Tu y trouveras force et consolation.

    — Dis-moi d'abord comment tu les as conquises.

    — Je n'ai eu la peine de rien conquérir. Je ne suis pas, qui hésite et rampe, la pauvre science humaine. Ce que je sais, je l'ai appris par révélation. Ce que j'enseigne est parole de Dieu.

    — Dieu ?... Y a-t-il un Dieu ?... Si oui, sa révélation doit, me semble-t-il, se faire par la raison qu'il m'a donnée.

    — Il te semble mal. Je vais te démontrer que j'ai le dépôt de la vérité révélée. Après quoi, tu n'auras plus qu'à adopter sans examen, en émotion adoratrice, tout ce que je te dirai croyances, au nom de l'Omniscient; commandements et tabous, au nom du Tout-Puissant.

    — Tes méthodes me paraissent un peu lestes. Permets que je te prenne davantage au sérieux. J'ai tes catéchismes ; j'ai tes apologies anciennes et récentes ; j'ai tes livres canoniques et les documents de ton histoire. Laisse-moi étudier en paix. Tes manières ridiculement hautaines soulèvent la révolte chez tout être un peu noble ; chez tout être un peu gai, le rire. Va-t-en. Je veux chercher froidement si, par aventure, tu vaudrais mieux que tes manières.

    Le fantôme chassé, je me sentais encore tout ému de ses façons impérieuses. Emu jusqu'au rire, car il s'était évanoui en criant le plus joli mot de sa jolie langue fraternelle : « Anathème. Anathème. » Rieur et agacé comme lorsqu'on vient à peine de se délivrer, enfin, d'un fâcheux obstiné. Trop rieur, trop énervé, trop secoueur, si j'ose dire, d'un fardeau récent pour travailler avec sérénité.

    Oui, je secouais par instants des épaules courbatues, soulagées et hilares en répétant : « Ah, ces Messieurs prêtres, qui nous parlent au nom de Dieu. » Et, feuilletant, nonchalant, la Bible d'Osterwald, je lisais ça et là, un verset qui m'indignait de sa cruauté, m'égayait de sa sottise ou, parfois, me charmait de sa poésie. Mais voici que je rencontrai, au chapitre III du Livre des Juges, la mort du Roi Héglon. Un certain Ehud (2) l'aborde avec ces paroles : « J'ai un mot à te dire de la part de Dieu. »

    « Or, Ehud s'était fait une épée à deux tranchants, de la longueur d'une coudée, qu'il avait ceinte sous ses habits, sur sa cuisse droite. »

    Cet Ehud ayant dit : J'ai à te parler de la part de Dieu, Héglon se leva de son trône pour écouter plus respectueusement.

    « Et Ehud, avançant sa main gauche, prit l'épée de dessus sa cuisse droite et la lui enfonça si avant dans le ventre que la poignée entra après la lame. » (3)

    Joli geste et joli symbole, bien faits pour inspirer la plus émerveillable confiance envers tous ces sincères qui osent parler de la part de Dieu.

    J'ai trop pratiqué « la Sainte Bible » pour m'étonner que, comme souvent, l'assassin soit ici son héros et qu'elle raille, lourde et grossière, l'assassiné. On a eu soin de nous avertir au verset 17 : « Héglon était un homme fort gras. » Le verset 22, après nous avoir appris que la poignée pénétra derrière la lame, ajoute, pour faire rire sans doute ceux qui ont l'âme biblique: « Et la graisse serra tellement la lame qu'il ne pouvait tirer l'épée du ventre ; les excréments en sortirent. »

    Pouah. Ces gaîtés d'assassin dans un livre que tout protestant lit, affirme-t-il, pour son édification et où chaque mot, d'après l'Eglise Romaine, est inspiré de Dieu. Les passages sont innombrables où le Saint-Esprit se manifeste un apache dangereux et un ignoble voyou.

    Or, il faut adorer sans choix, que ça pue le sang ou l'ordure.

    Si vous en doutez, lisons ensemble, dans les canons du Concile du Vatican, quelques phrases de la constitution Dei Filius :

    « Si quelqu'un ne reçoit pas dans leur intégrité avec toutes leurs parties comme sacrés et canoniques les livres de l'Ecriture comme le Concile de Trente les a énumérés ou nie qu'ils soient divinement inspirés : qu'il soit anathème.

    « Ces livres de l'Ancien et du Nouveau Testament doivent être reconnus saints et canoniques en entier dans toutes leurs parties, tels qu'ils sont énumérés dans le décret du Concile de Trente (4) et comme on les lit dans la vieille édition latine de la Vulgate. »

    Bon. Le Saint-Esprit ne s'est pas contenté de dicter l'hébreu ou le grec : il a encore pris la peine de traduire tout cela en latin.

    « Ecrits sous l'inspiration de l'Esprit-Saint, ils ont Dieu pour auteur et ont été livrés comme tels à l'Eglise elle-même. »

    Texte et traduction latine ne sont pas seuls divins. Les commentaires revêtent le même caractère sacré : « Il faut tenir pour le vrai sens de la Sainte Ecriture celui qu'a toujours tenu et que tient notre Sainte Mère l'Eglise, à qui il appartient de fixer le vrai sens et l'interprétation des Saintes Ecritures ; en sorte qu'il n'est permis à personne d'interpréter l'Ecriture contrairement à ce sens, ou même contrairement au sentiment commun des Pères. » L'Eglise m'interdit donc de lire honnêtement ; et je soupçonne déjà que c'est pour m'imposer, dès qu'il lui duit, de comprendre autre chose que ce qui est écrit.

    Quand on me vante sans réserves un livre aussi mêlé ; quand on déclare vénérables et divins les versets infâmes comme les versets poétiques, les pages assassines comme les pages humaines, on a beau faire, avec Bossuet, la grosse voix et affirmer que telles paroles dont nous nous croyons les juges nous jugeront au dernier jour, mon dégoût, mon mépris et mon rire répondent seuls à ces effarantes prétentions.

    Un enquêteur demandait quel livre me paraissait plus honteux pour l'humanité et tel que j'en voudrais voir brûler tous les exemplaires. Je répondais, d'abord, que le plus malfaisant de tous les livres est sans hésiter la Bible. Puis, je songeais qu'elle contient des pages d'une poésie sublime, d'autres d'une grâce exquise ou d'une cordiale bonhomie. Le second Isaïe est une grande fleur des sommets et, dans la vallée, les contes d'un folk-lore agréable ne manquent point, Joseph, Ruth ou même Tobie. La Bible, au vrai, n'est pas un livre mais soixante livres, toute la littérature pendant des siècles d'un peuple singulièrement original et merveilleusement divers. D'ailleurs, il ne faut sacrifier aucun livre : laissons ces gestes aux brutes religieuses qui dominent Alexandrie comme évêques et comme conquérants, aux Théophile et aux Omar. N'imitons pas les vandalismes que nous condamnons chez autrui. L'Eglise n'a-t-elle pas anéanti assez de beauté, de science et de pensée ? Que notre misanthropie, enfin, si notre amour n'y suffit, respecte matériellement tout ce qui fut écrit : il y a déjà trop de lacunes dans l'histoire de la folie, de la sottise et de la cruauté humaines.

    Par sa partie historique, la Bible, semblable hélas à toutes les histoires de tous les peuples, est un marécage de sang et de boue. Mais, je me laisse entraîner loin de mon propos. Tâchons d'examiner raisonnablement les prétentions de ceux qui osent, poignard caché sous le vêtement ou Inquisition dissimulée derrière l'Evangile, nous parler au nom de Dieu.

    L'Eglise n'exige pas seulement que je l'écoute, elle m'interdit d'entendre toute autre voix. « Hors de l'Eglise, point de salut. » A ne me point asservir à ses dogmes et à sa discipline, à lire, en particulier, les ouvrages condamnés par la Sacré Congrégation de l'Index, je me fais, qu'on puisse ou non me persécuter dans le présent, damner pour l'éternité. Si ces brutales menaces manifestent le désir que j'étudie loyalement, avouons que la manifestation présente un caractère un peu paradoxal.

    Mais ces menaces, peut-être que je les exagère ? En 1215, le quatrième Concile de Latran (12° œcuménique) le même qui imposa la confession annuelle et la communion pascale, le même dont nos catéchismes mirlitonnent ainsi certaines décisions :

    Tous tes péchés confesseras
    A tout le moins une fois l'an ;
    Ton Créateur tu recevras
    Au moins à Pâques humblement ;

    a décrété souverainement, infailliblement, éternellement que hors de l'Eglise « personne absolument n'est sauvé » extra quam nullus omnino salvatur.

    Sentant l'odieux de brûler durant l'éternit&e