•                   Les crimes de Dieu

                                  L'évolution religieuse

                    De l'absurdité criminelle des religions

                                                           Sébastien Faure

    L'évolution religieuse

    De multiples travaux scientifiques ont merveilleusement mis en lumière la théorie du transformisme, cette théorie qui constate ce fait que, dans la nature, rien n'est immobile ou immuable, que tout évolue, se modifie, se transforme.

    Il a paru intéressant à des esprits studieux de rechercher si cette loi d'évolution trouve son application dans le monde des idées et il semble d'ores et déjà établi que l'idée Ñ comme la matière Ñ traverse une incessante succession d'états et perpétuellement se métamorphose.

    Si l'on admet que l'idée n'est elle-même qu'un reflet interne de l'ambiance, qu'une adaptation au tempérament de chacun des sensations reçues, des impressions ressenties, dire que, dans l'a nature, tout se transforme, c'est, du même coup, avancer que l'idée Ñ aussi bien que toute chose et de la la même façon Ñ est soumise aux lois du transformisme.

    Mais comme, dans beaucoup d'esprits, il y a doute à l'égard des origines matérielles de toute idée, j'ai pensé qu'il y aurait utilité à contrôler l'exactitude de cette thèse qui assimile l'idée à l'être organisé, en appliquant à une idée donnée une rigoureuse observation et j'ai fait le choix de l'idée religieuse, tant à cause du rôle considérable qu'elle a joué dans le passé, que de la place par elle encore occupée dans nos préoccupations, qu'en raison du réveil clérical auquel nous assistons.

    Tout être organisé naît, se développe et meurt. Il s'agit de savoir si l'on rencontre dans l'idée religieuse trois phases: la naissance, le développement et la mort.

    Ces trois périodes formeront la division de mon sujet; en conséquence, ma conférence comprendra trois parties:

    • Naissance
    • Développement
    • Disparition de l'idée religieuse

    J'y ajouterai quelques rapides considérations d'ordre général et d'actualité.

    Des monceaux de livres ont été écrits sur l'origine des cultes et si l'on réunirait tous ceux qui ont pour objet la recherche des conditions et circonstances qui ont jeté sur notre planète l'idée de l'existence d'une ou plusieurs divinités, on pourrait en former aisément une des plus vastes bibliothèques connues.

    Sur ce point: «Où, quand, comment l'idée de Dieu s'est-elle présentée à l'esprit humain ?» les opinions sont multiples et contradictoires.

    En l'absence de documents précis, il n'y a, il ne peut y avoir que des hypothèses.

    Voici celle qui me paraît la plus vraisemblable, et si je me hâte de déclarer qu'il ne s'agit ici que d'une hypothèse et d'une série de conjectures, il me sera permis néanmoins d'ajouter que la probabilité de ces conjectures et de cette hypothèse me frappe et, je l'espère, saisira votre raison.

    Le besoin de savoir, c'est-à-dire de comprendre, d'expliquer les phénomènes au sein desquels l'individu se meut; le besoin de savoir, non pour le seul plaisir de science mais dans le but d'utiliser les forces qui l'entourent et de neutraliser celles qui menacent sa vie, ce besoin de savoir, on le trouve en vous, en moi, en nous tous. Il existe à des degrés divers, mais, peu ou prou, on le rencontre chez tous.

    Le développement incessant des connaissances humaines est une preuve suffisante que ce besoin n'est pas particulier à nos civilisations contemporaines. Les vestiges déjà fort anciens des premiers efforts réalisés par nos ancêtres en vue de connaître, prouvent que ce besoin remonte aux âges les plus reculés. Il est donc permis d'inférer de ces constatations que le besoin de savoir est inhérent à l'individu arrivé à un certain degré de développement.

    Ce besoin engendrant l'idée de Dieu, voilà l'hypothèse. Voici maintenant les conjectures expliquant fort plausiblement la genèse de cette idée.

    A l'origine, les phénomènes, petits ou grands, gardaient à l'égard des aïeux des allures de mystère. La nature impénétrée, n'ayant encore livré aucun de ses secrets, l'homme fut pendant des siècles comme un esquif ballotté par la tempête et impuissant à se guider. Cependant, vint une époque où la nécessité de chercher à se rendre compte se fit impérieusement sentir. L'Être humain pouvait-il rester éternellement désarmé en face des forces naturelles, des éléments des fléaux ligués contre lui, des ennemis de toute nature coalisés contre son existence ?

    Il s'ingénia à trouver des explications nécessaires. Sa complète ignorance ne lui permettant pas de donner aux phénomènes observés une explication positive et vérifiable, il fut fatalement conduit à faire intervenir une pléiade d'acteurs surhumains auxquels il attribua prodigalement toutes les puissances.

    Peuplée de bruit, de couleur, de formes, d'images et d'impressions variables à l'infini, son imagination devint le graduel réceptacle de mille et mille idées chaotiques bouleversées, contradictoires, dont tout son être fut la proie forcément docile. Dans le vent qui mugissait, dans la tempête qui grondait, dans la foudre qui éclatait, dans le soleil qui éclairait sa marche, dans la nuit qui l'enveloppait de ténèbres, dans la pluie qui tombait, notre ancêtre vit tantôt des Êtres amis ou ennemis, tantôt la manifestation de malveillance ou de bonté d'autres Êtres habitant des régions supérieures.

    Dieu fut donc, tout d'abord, la personnification des éléments et des phénomènes naturels, ou encore la matérialisation des causes renfermant ces phénomènes ou déchaînant ces éléments.

    La succession des jours et des nuits, le cours des saisons inspirèrent aux hommes l'idée de temps. Hier, aujourd'hui, demain leur apparurent comme les trois termes du temps: le passé, le présent, l'avenir. Et comme, tandis que mouraient fatalement les individus, tandis que se succédaient les générations, le vent continuait à mugir, la tempête à gronder, la foudre à éclater, le soleil à luire, la pluie à tomber, ils conçurent des êtres vivant un temps considérable et peut être toujours, conséquemment doués d'immortalité.

    Dans leurs courses vagabondes au travers des steppes incommensurables, ils se firent une idée de l'espace sans borne et eurent l'impression de l'illimité dans l'espace comme dans le temps.

    Naissance de l'idée religieuse

    L'idée de Dieu, sous ce double rapport, devint le prolongement jusqu'à l'absolu des contingences observées, des relativités connues.

    Dans le soleil qui faisait mûrir les fruits, activait la végétation et emplissait de clarté sa grotte ou sa cahute, l'aïeul vit l'ami, le bienfaiteur, le Bien. Dans le froid qui arrêtait la pousse des plantes et engourdissait ses membres, dans la nuit qui peuplait sa caverne de fantômes ou de carnassiers avides de sa chair, bref dans tout ce qui menaçait ou supprimait son existence, il incarna l'ennemi, le Mal.

    Et c'est ainsi qu'il inventa l'Esprit du Bien et du Mal, des Divinités amies et ennemies, des Dieux de lumière et de ténèbres: Dieu et Satan.

    Encore une fois, rien ne prouve irréfutablement que les choses se soient passées ainsi; mais il est permis de l'admettre, parce que, si nul document décisif ne vient à l'appui de cette série d'hypothèses, rien non plus ne vient en démontrer l'inexactitude ou confirmer une autre série de suppositions.

    Au besoin je pourrais invoquer les deux considérations que voici en faveur de mon hypothèse.

    Vous n'ignorez pas qu'il existe sur certains territoires de la planète des êtres qui par leur type, leur conformation, leurs habitudes, la situation géographique des régions qu'ils habitent, leur langage, leurs tendances, font revivre à nos yeux les époques depuis longtemps disparues. Or, le récit des voyageurs qui ont visité ces contrées dénommées sauvages et vécu plus ou moins longtemps au sein de ces civilisations primitives est conforme en tous points à l'opinion que je viens d'émettre touchant à l'apparition de l'idée de Dieu, et les premières formes qu'elle a revêtues.

    Seconde considération: vous savez aussi que l'enfant reproduit, avec une surprenante rapidité il est vrai, mais assez exactement, tous les anneaux de la chaîne ancestrale. Eh bien ! voyez l'enfant : il est ignorant, et pourtant tourmenté de curiosité; il est crédule, épris du merveilleux et tout enclin, soit à forger de toutes pièces, aussitôt que travaille sa turbulente imagination, des êtres surhumains soit à voir dans les éléments qui l'entourent ces êtres eux-mêmes.

    Dès lors, est-il déraisonnable de penser qu'au cours de ses premiers siècles, à l'époque de son enfance, l'humanité ait procédé de mime ?

    Ils se trompent donc ou plutôt ils vous trompent impudemment les imposteurs de toutes les religions qui prétendent que Dieu créa l'homme à son image. Nous voyons clairement à présent que, tout au contraire, c'est l'ignorance humaine qui donna naissance aux Dieux et les créa à l'image de l'individu lui-même.

    Oui, l'homme créa Dieu à son image, dotant les Dieux de tous les attributs dont l'idée lui était venue par la constatation de ses propres forces et de ses propres faiblesses, des qualités et de ses défauts, accordant aux uns la bonté, attribuant aux autres la méchanceté, auréolant ceux-ci de lumière, condamnant ceux-là à se mouvoir dans l'obscurité, les plaçant tous dans des conditions données de temps et de lieu, mais envisageant toutes ses Divinités à travers le verre grossissant de son imagination ignorante et, par suite, poussant jusqu'au delà de l'observé, du vécu, les attributs de toute nature gratuitement concédés à ces fils de son cerveau.

    Développement de l'idée religieuse

    On conçoit sans peine que l'idée de Dieu Ñ tout d'abord purement spéculative Ñ ne devait pas, ne pouvait pas tarder à se prolonger dans le domaine social.

    Admettre l'existence d'une Divinité, c'est reconnaître la nécessité des liens qui unissent la créature au Créateur et la religion (censure, relier) n'est autre chose qu'un ensemble de croyances et de pratiques, reliant l'homme à Dieu, stipulant les droits de celui-ci et les devoirs de celui-là.

    Dès l'origine, l'idée de religion rencontre l'idée de supériorité s'incarnant dans les biceps les plus robustes.

    Les tribus primitives étaient en état perpétuel de guerre. Mais les guerriers comprirent vite que leur force musculaire n'aurait qu'un temps, qu'ils n'auraient pas toujours vingt-cinq ou trente ans, que de plus jeunes viendraient et les remplaceraient. Et pour conserver sa suprématie, l'autorité du coup de poing accepta avec empressement le concours de l'autorité morale, cette force nouvelle.

    La coalition était fatale. Elle se produisit. C'est sous la forme du Dieu des armées qu'elle se manifesta. On vit une poignée de combattants soutenus par le fanatisme faire mordre la poussière à une armée entière, folle de terreur; parce que les oracles consultés s'étaient prononcés contre elle.

    Le pilote, à son tour, invoqua le Dieu des tempêtes, le laboureur le Dieu des moissons, et il y eut bientôt une multitude de dieux et de demi-dieux se combattant dans leurs manifestations.

    Mais le besoin de savoir rongeait l'esprit humain. Des penseurs étaient nés qui crurent avec raison que la toute-puissance ne pouvait se diviser, qu'il ne saurait y avoir conflit, rivalité entre les tout-puissants. Et le monothéisme sortit sous la poussée de ces observations.

    Le christianisme fit son apparition. A ses débuts, ce fut un courant populaire, une lutte des faibles contre les forts, et si nous voulions établir un parallèle entre l'époque où Jésus-Christ, né dans une étable, de parents pauvres, pauvre lui-même, choisissait douze apôtres parmi les plus pauvres, prêchait avec eux en faveur des déshérités; et l'époque que nous traversons aujourd'hui où des hommes à la parole ardente demandent plus de bien-être, plus de justice, plus d'égalité, il nous serait possible d'en démontrer l'analogie frappante.

    Durant plus de deux siècles, le christianisme poursuivit son oeuvre populaire, poussent les opprimés à la révolte, faisant la guerre aux riches. Aussi voyait-on le patriciat romain donner en pâture aux fauves des milliers et des milliers de chrétiens.

    Mais des hommes se mêlèrent à ce mouvement qui lui imprimèrent une orientation nouvelle. Tirant parti du mysticisme de l'époque, comprenant que les temps du réalisme n'étaient pas encore venus, ils dépouillèrent insensiblement Jésus-Christ de son humanité, le divinisèrent, le convertirent en un fondateur de religion nouvelle et, crédules, ignorants, fanatiques, les disciples de l'homme de Bethléem s'éloignèrent peu à peu des revendications immédiates et des préoccupations terrestres; ils remplacent par la résignation et l'amour de la croix l'esprit de révolte qui les avait jusqu'alors animés; ils n'aspirèrent plus qu'à un monde de béatitudes éternelles mettant en pratique cette parole de l'Écriture attribuée à Jésus-Christ: «Mon royaume n'est pas de ce monde».

    Et lorsque Constantin s'aperçut que le christianisme, tueur de colères et fomenteur de soumissions, était de nature à consolider son pouvoir, il lui tendit la main et la paix fut faite.

    A partir de ce moment, l'idée chrétienne prit une extension extraordinaire, un développement vertigineux. Elle eut l'oreille des Grands, donna des conseils aux monarques. Devant elles les fronts les plus altiers se courbèrent.

    Du moment que la vie n'était qu'un court passage dans cette vallée de larmes qu'était la terre une seule chose importait: le salut de notre âme. Le progrès était retardé, la pensée enchaînée. Douter était un crime, aucune pénalité n'était assez sévère pour le réprimer.

    On vit l'idée religieuse s'associer à tous les abus, à toutes les exploitations. Les papes dominent les rois; les évêques commandent aux seigneurs. A la voix enflammée des Pierre l'Ermite, des Saint-Bernard et des moines qui parlent au nom du Christ des millions de combattants s'ébranlent, au travers l'Europe en marche vers l'Orient, à la conquête du tombeau de Jésus et des terres qu'a foulées aux pieds le Messie.

    Des générations de fidèles couvrent l'Occident de cathédrales magnifiques, de gigantesques basiliques. La musique, la poésie, la sculpture, le théâtre, la peinture, l'éloquence, la littérature, toutes les manifestations artistiques, pénétrées de catholicisme, retracent les grandes lignes de la Légende biblique. Les esprits sont sous le charme, les volontés sous le joug. L'humanité tremble; elle adore... Dieu triomphe ! C'est l'apogée.

    Disparition de l'idée religieuse

    Mais le besoin de savoir continue son oeuvre.

    A travers les siècles, les sciences ont progressé. Sorti de la longue et douloureuse période de tâtonnement, l'esprit humain commence à s'orienter résolument vers la lumière. D'audacieuses natures ont fièrement pris en main le flambeau de la raison. Les vaines explications d'antan ne suffisent plus à l'ardente curiosité de ces chercheurs. Ils secouent impatiemment le fardeau des superstitions.

    La physique, la chimie, l'histoire naturelle, l'astronomie expliquent en partie ces phénomènes qui remplissaient de crainte et d'admiration les ancêtres. Les vieilles traditions sont ébranlées. La lutte devient ardente entre ceux qui veulent savoir et ceux qui se cristallisent dans la foi. Le Dogme et la Raison mettent aux prises un Dieu sans philosophie et une philosophie sans Dieu.

    Les conceptions antiques de l'univers sont bouleversées de fond en comble. Les investigations des savants, secondées par de puissants appareils promenés à travers l'espace, mettent le monde terrestre en communication avec les lois de la mécanique céleste. Les tendances matérialistes se font jour, s'affirment, se développent, battant en brèche le spiritualisme enfantin et grossier des âges précédents.

    L'hypothèse Dieu est de plus en plus éloignée. Un Dieu qui recule cesse d'être Dieu.

    Un irrésistible courant entraîne vers l'athéisme nos générations désabusées. Plus un homme sait, moins il est disposé à croire, et on se demande comment nos générations hésitent encore à se débarrasser d'une foi qui s'en va.

    L'idée religieuse ne se maintient plus que par la force de la vitesse acquise. II y également des impressions d'enfance dont on ne peut se débarrasser brusquement. Enfin, les idées et les croyances sont comme les vieilles amies avec lesquelles on a vécu trente quarante ans auxquelles mille souvenirs vous rattachent, et qu'on ne saurait abandonner brutalement.

    Il n'est donc pas extraordinaire que nous mettions tant de temps à nous laisser aller à la vie matérialiste.

    Mais, c'est indéniable, les dieux s'en vont, et nous en trouvons l'aveu sous la plume même de nos adversaires.

    Derniers avatars du cléricalisme

    Cette décrépitude de l'idée religieuse a produit deux avatars. Dans le domaine politique, c'est la réconciliation de la République avec l'Église, de toute nécessité monarchiste.

    Dans le domaine économique, c'est le socialisme chrétien.

    Sentant le terrain se dérober sous ses pas, l'Église a fait acte d'adhésion officielle à la République par l'organe du pape lui-même et nous trouvons dans l'élection de Brest un curieux exemple dans ce sens.

    Dans ce pays essentiellement monarchiste, deux candidats étaient en présence: le comte de Blois, partisan du trône et de l'autel, et l'abbé Gayraud, partisan de l'autel seulement. C'est ce dernier que, de toutes ses forces et ouvertement, le clergé a soutenu.

    N'est-ce pas là une concession faite par l'Église qui, se sentant périr, a mis sur sa face un masque républicain ?

    Cette conversion ne peut être sincère, puisque l'Église admet un Dieu devant la volonté duquel tout doit s'incliner et que le Pouvoir doit venir d'en haut, alors que la République entend la volonté de tous exprimée et le pouvoir venant d'en bas.

    Non content de se faire républicain, le Pape a arboré à sa tiare une cocarde socialiste. Voilà ce que nous ne saurions supporter.

    Qu'il vous plaise à vous, cléricaux, d'entrer dans la République et que les républicains vous y admettent, tant pis pour eux ! Mais que vous émettiez la prétention de résoudre la question sociale, nous ne vous le permettrons pas.

    Qu'avez-vous fait durant les longs siècles de votre domination exclusive ? Vous vous êtes alliés aux patrons, aux nobles, aux rois. Vous vous êtes faits les complices de toutes les iniquités, de toutes les exploitations. Et c'est aujourd'hui que vous n'êtes plus rien, que vous ne pouvez plus rien faire, que cette idée vous vient de vous intéresser aux vaincus de la lutte sociale  ?

    Vous ne ferez rien, parce que vous ne pouvez rien faire. J'irai plus loin. Vous n'avez pas le droit de tenter quoi que ce soit en ce sens.

    Tout ce qui existe est de par la volonté de Dieu. C'est parce que Dieu l'a voulu qu'il y a des pauvres et des riches, des exploités et des exploiteurs, que les uns meurent de faim alors que d'autres crèvent d'indigestion, et ce serait sacrilège à vous de vouloir y changer quoi que ce soit, criminel de vouloir corriger l'Ïuvre du Créateur dont les desseins sont impénétrables.

    Nous avons le droit de nous plaindre: vous, le devoir de vous résigner, confus, chagrins, mais soumis !

    Terrain d'entente ? Conclusion

    Il y a pourtant un moyen de nous entendre. Vous avez vous-même dit: «Les biens terrestres sont périssables et méprisables alors que les biens célestes seront une jouissance, un bonheur qui n'aura pas de fin». Eh bien, nous ne vous disputerons pas les seconds, mais laissez-nous les autres. D'autant qu'il nous sera facile de faire de la terre un paradis; la haine fera place à la bonté et la vallée de tourments à un Éden. Et l'heure est venue de faire tout cela.

    Je dis aux républicains, aux socialistes: Prenez garde ! Ces hommes à qui vous avez enlevé la foi veulent avoir de légitimes satisfactions. Il ne leur faut plus de vagues promesses. Il leur faut des solutions immédiates. Plus vous attendrez, plus les solutions violentes s'imposeront.

    De l'absurdité criminelle des religions

    Qui sommes-nous ? D'où venons-nous ? Où allons-nous ? Et le monde qui nous entoure, d'où procède-t-il ? Le rigoureux enchaînement des faits dont la nature nous donne l'incessant et régulier spectacle, est-il le résultat du hasard ou d'un plan magnifique sorti d'une intelligence infinie, servie par une volonté tout-puissante ?...

    Ces questions, d'une importance capitale, il y a des siècles que l'humanité se les pose. Suivant la réponse qu'on y fait, la vie est une quantité négligeable ou d'extrême importance.

    Ces problèmes ne sont pas encore résolus et, peut-être une certaine obscurité planera-t-elle toujours sur ces questions.

    Toutefois, si la science n'est pas encore parvenue à dissiper toute hésitation sur cas divers pointe, elle a réussi à éliminer du nombre des conjectures que ne peut admettre la raison, l'hypothèse «Dieu» qu'avaient enfantée les époques reculées d'ignorance.

    L'état actuel de la science ne permet plus qu'aux esprits bourrés ou crédules de se réfugier dans la foi pour y trouver les données nécessaires à la solution de ces problèmes redoutables.

    Supposons que, par une de ces nuits superbes où le scintillement des étoiles ravit nos regards, deux personnages se promènent et échangent les impressions que leur suggère ce grandiose spectacle.

    Supposons que nos deux personnages soient un enfant et un prêtre.

    L'enfant est de cet âge ou l'esprit tourmenté par la curiosité ne cesse de faire jaillir des lèvres mille et mille questions. Il interroge le prêtre sur le comment et le pourquoi de ces splendeurs infinies qui roulent dans l'espace.

    Le prêtre lui répond:

    «Mon enfant, tous ces mondes qui provoquent justement votre admiration sont l'Ïuvre de l'Être suprême. C'est son infinie sagesse qui règle leur marche, sa toute-puissante volonté qui maintient l'ordre et assure l'harmonie dans l'univers. Nous aussi, nous sommes l'oeuvre de ce Créateur. Il a daigné nous faire connaître, par l'intermédiaire des êtres qu'il a choisis, les voies dans lesquelles il plate que nous marchions. Se conformer à ces voies, c'est le bien, la vertu. S'en éloigner, c'est le mal le péché. La vertu prépare une éternelle béatitude, le péché... [illisible] châtiment... [illisible] fin. Révélateur et Providence, tel est ce Dieu à qui nous devons tout».

    Mais voici que survient un troisième promeneur. Celui-là est un matérialiste, un athée, un penseur, libre. Il prend part à la conversation. Il réplique à l'enfant que l'ordre qui règne dans la nature est le résultat des forces qui régissent l'ensemble des êtres et des choses. Il affirme que Dieu n'est qu'une invention sortie de l'imagination ignorante de nos ancêtres; qu'il n'y a pas de Providence, etc.

    La discussion qui s'élève alors entre le croyant et l'athée n'est que le résumé des ardentes controverses que soulève depuis des siècles la question religieuse.

    C'est de cette discussion que ma conférence se propose de condenser en plaçant sous les yeux de mon auditoire toutes les pièces du litige. Au cours de cette discussion, je m'efforcerai d'établir

    1. Que l'hypothèse "Dieu" n'est pas nécessaire
    2. Qu'elle est inutile
    3. Qu'elle est absurde
    4. Qu'elle est criminelle

    Les deux premiers points se rattacheront plus spécialement au Dieu-Créateur; le troisième au Dieu-Rédempteur et le quatrième au Dieu-Providence.

    L'hypothèse "dieu" n'est pas nécessaire

    Les preuves en faveur de lois régissant les rapports de toutes choses et mourant simultanément l'autonomie de chaque être et la dépendance mutuelle ou la solidarité (l'harmonie) dans l'ensemble, ces preuves sont de nos jours si abondantes et si décisives que les plus croyants des croyants eux-mêmes ont renoncé à le contester.

    Mais avec cette souplesse de dialectique qui le caractérise et qui a donné naissance à une casuistique spéciale, l'Esprit religieux se réfugie derrière le raisonnement que voici:

    «Il y a des lois naturelles auxquelles obéissent les monde éparpillés dans l'espace. Soit. Mais qui dit Loi dit Législateur. De plus, le législateur doit être revêtu d'une puissance supérieure et antérieure aux forces que sa loi soumet. II existe donc un Législateur suprême».

    II faut avouer que bon nombre de personnes ont cru voir dans cette argumentation une considération décisive en faveur de l'hypothèse «Dieu» proclamée ainsi nécessaire.

    L'erreur de ces personnes est explicable aisément. Elle provient de cette analogie que d'habiles sophistes cherchent à créer entre les lois naturelles qui régissent la matière et les lois humaines.

    Le raisonnement de ces casuistes est le suivant:

    «Les lois qui régissent les sociétés humaines ont nécessité l'intervention du législateur. Ceci et cela s'impliquent fatalement. En conséquence, l'existence des lois qui gouvernent les astres et les planètes comporte rigoureusement l'existence d'un Législateur suprême, supérieur et antérieur à ces lois et c'est ce Législateur que nous appelons Dieu».

    Eh bien ! cette analogie est radicalement erronée. Il n'y a aucune similitude entre les lois naturelles et les lois humaines.

    Première différenciation. Les lois naturelles sont extérieures (antérieures et postérieures) à l'humanité. On sait et on conçoit que bien avant l'apparition sur notre globes des premières formes humaines, les lois de la mécanique céleste s'appliquaient à notre planète et à tous les corps gravitant dans l'espace. On sait et on conçoit également que, s'il advient que par une cause quelconque, les conditions d'existence nécessaires à l'espèce humaine disparaissent de la terre que nous foulons aux pieds, les astres et notre petite planète elle-même continueront leur évolution séculaire sans que la plus légère modification y soit apportée.

    Tandis que les lois humaines sont - le mot l'indique - inhérentes à l'humanité. Ce sont des législations, c'est-à-dire un ensemble de prescriptions et de défenses formulées par des humains.

    Deuxième différenciation. Les lois naturelles ont un caractère de constance d'immuabilité. C'est la caractéristique de toutes les lois touchant à la physique, à la chimie, à l'histoire naturelle, à la mathématique. Toutes au contraire des précédentes, les lois humaines Ñ parce que faites par des humains qui passent et applicables à des êtres qui passent aussi Ñ sont essentiellement transitoires, fugitives et même contradictoires.

    Troisième différentiation. Les lois naturelles ne supportent aucune infraction. L'infraction serait le miracle et il est prouvé que le miracle n'existe pas, ne peut pas exister.

    Par contre, les codes humains sont à tout instant violés. Les forces sociales, police, gendarmerie magistrature, etc. attestent que nombreuses sont les infraction que subit la Législation humaine.

    Quatrième différenciation. Les lois naturelles enregistrent les faits sans les déterminer. Le pilote, par exemple, consulte la boussole et ce n'est point pour obéir à ses injonctions, mais parce qu'elle agit selon sa nature, que l'aiguille aimantée, en se dirigeant sensiblement vers le nord, permet au navigateur de s'orienter. Tandis que les lois humaines réglementent les faits sans, le plus souvent les enregistrer ou en tenir compte. C'est ainsi que, sans tenir compte des désirs qui nous mouvementent, des impulsions qui nous animent en vertu de l'irrésistible loi d'attraction des deux sexes entre eux, le législateur humain réglemente les rapports sexuels, les classifie en permis et en défendus, les catégorise en légitimes et illégitimes.

    On pourrait ajouter encore à cette liste des contradictions ou différences qui existent entre les lois naturelles et les lois humaines. Les précédentes suffisent et permettent de conclure que l'analogie à l'aide de laquelle on cherche à jeter la confusion dans les esprits est absolument inexacte et que les conséquences qu'on veut en tirer sont de tous points inadmissibles.

    Donc, considérée à ce point de vue, l'hypothèse d'un «Dieu»-législateur suprême n'est pas nécessaire.

    «Mais alors objectent les Déistes, comment expliquer l'Univers ? Dites-nous tout d'abord qui a fait la matière et ensuite d'où lui viennent ces forces qui la mouvementent et maintiennent les corps en équilibre dans le temps et dans l'espace ?».

    Qui a créé la matière

    Et tout d'abord, qui a crée la matière ? Voici ma réponse.

    Par l'imagination tracez une ligne indéfinie à travers l'espace. Essayez d'en mesurer la longueur. Épuisez-y la langue de la mathématique. Additionnez des centaines de milliards à des milliards de milliards. Multipliez ce formidable total par une somme mille milliards de fois plus fabuleuse. Dites-moi si vous parviendrez à pouvoir fixer l'étendue de cette ligne imaginaire à travers l'espace ? Pouvez-vous dire: «Voici le point A d'où elle part; voici le point B où elle aboutit» ? Non, vous ne le pouvez pas. L'espace est sans limite, et, dans tous les coins et recoins de cet incommensurable espace, on rencontre la matière à un état quelconque gazeux, liquide ou solide.

    La matière est donc partout.

    Cet «illimité» dans l'espace implique «l'illimité» dans le temps. Tous les «sans bornes» sont solidaires. Et de fait, tirez dans les siècles qui forment le passé une ligne imaginaire. Prolongez-la dans les successions des âges qui constituent l'avenir. Là encore, ajoutez les uns aux autres les chiffres les plus fantastiques. Pouvez-vous, remontant le cours des âges, trouver le point de départ, le principum, l'origine ? Pouvez-vous, descendant les siècles, en arriver à leur consommation définitive ? Non.

    La matière est donc non seulement partout, mais toujours.

    Ces qualités d'«indéfini» on les retrouve encore dans toutes les autres propriétés de la matière: le volume par exemple.

    Supposez un volume colossal de matière. Vous sera-t-il raisonnablement permis de prétendre qu'il faut en rester là ? qu'on ne peut rien y ajouter ?

    Faites maintenant l'opération inverse: divisez une partie en cent, en mille, en un million de parties. Serez-vous parvenus é l'extrême limite de cette divisibilité ? Ne pourrez-vous plus fractionner ?...

    Donc, pas de limite non plus dans la divisibilité de la matière.

    En conséquence, à cette première question: «Qui a fait la matière ?» je réponds que cette question n'aurait de raison d'être que s'il était possible d'assigner à cette matière une origine, un commencement, une borne. Or, il est constaté que cette assignation est impossible. Dès lors, point n'est besoin de recourir à une conjecture à laquelle on attribuerait un rôle qui n'est pas nécessaire.

    A ce point de vue encore, l'hypothèse «Dieu» n'est pas nécessaire.

    L'hypothèse "dieu" est inutile

    Les constatations qui précèdent ont acquis aujourd'hui une force telle et se sont si bien généralisées que les Déistes n'osent plus s'inscrire ouvertement en faux contre elles. Mais ce serait mal les connaître que de s'imaginer qu'ils désarment pour cela.

    «Eh bien ! soit !» disent-ils.

    «L'espace et le temps sont illimités. Nous vous accordons également que le mouvement est partout. Mais ce mouvement lui-même, d'où vient-il ? Quelle est la puissance qui l'a incorporé dans la matière ? Cette puissance qui non seulement mouvemente les corps, mais encore ordonne harmonieusement au mouvements voilà ce que nous appelons Dieu. Les corps ne se sont pas Impulsés tout seuls. Il a bien fallu que l'élan leur soit donné; la force communiquée. Ce coup de pouce initial mettant en branle tous les mondes, ne faut-il pas qu'un Être quelconque l'ait donné ?».

    C'est toujours la séculaire querelle entre spiritualistes et matérialistes qui, sous une forme légèrement rajeunie, se reproduit ici.

    D'où vient le mouvement

    Croyant que, de par sa nature, la vile matière est inerte, les Déistes avancent que si on l'aperçoit mouvementée Ñ ce qui est indéniable Ñ c'est qu'une énergie extérieure à la matière à l'origine, y a pénétré, s'y est installée et lui a impulsé la force qui lui faisait défaut.

    Or, rencontre-t-on dans la nature un seul phénomène qui soit à même de donner quelque valeur à cette opinion ?

    Absolument aucun; et toutes les observations qu'on fait tendent à affirmer que le mouvement est une des propriétés inhérentes à la matière et matière lui-même. On a beau explorer l'espace, sonder les profondeurs de l'océan ou fouiller les entrailles du sol, non seulement on rencontre partout la matière, mais on la trouve constamment mouvementée.

    Ce caractère d'universalité de la force dans l'espace suffirait à nous permettre de conclure à l'immanence de cette force dans le temps.

    Cette immanence des milliers et des milliers de constatations viennent l'établir. La théorie de l'évolution consacre le transformisme incessant de la matière; elle repose sur les métamorphoses ininterrompues que subissent les êtres et les choses ; elle sert à expliquer le perpétuel devenir. Cette modification sans arrêt, cette succession d'états aussi lente que certaine, n'est-ce pas l'irréfragable preuve de la continuité du mouvement, l'attestation sans réplique de la présence du mouvement dans les âges les plus reculés, comme la certitude de la même présence dans les avenirs les plus lointains ?

    Qui ne connaît le principe auquel, en mécanique, on a donné le nom de "persistance de la force" ? Qui ne sait que la force, le mouvement jamais ne disparaissent, jamais ne diminuent; qu'il y a simplement mutation, c'est à dire changement dans la nature et les effets du mouvement, mais que, s'il est ici chaleur, là lumière, ailleurs électricité, le mouvement tout entier se transmet en dépit des aspects divers sous lesquels il se révèle, mais encore une fois, jamais ne subit la plus minime diminution.

    C'est l'application au mouvement de cette vérité en chimie: "Rien ne se crée, rien ne se perd".

    Conséquemment, on peut affirmer que le mouvement est une propriété de la matière; qu'on ne peut concevoir celle-ci sans celui-là et que s'il est impossible d'assigner à la matière un commencement, il est non moins impossible d'assigner au mouvement une origine, puisqu'on ne peut pas plus observer la matière sans mouvement que le mouvement sans matière ; qu'ainsi, enfin, considérée comme ayant imprimé à la matière, par le coup de pouce initial, le mouvement originel, l'hypothèse «Dieu» n'est d'aucune utilité.

    L'ordre dans l'univers

    Quant à ce que notre entendement appelle «l'ordre et l'harmonie dans l'Univers», remarque que nous qualifions d'ordonner ce qui est en accord avec les observations qu'il nous e été donné de faire. La succession régulière des jours, des nuits des saisons, la répétition prévue des mômes phénomènes, la constatation des mêmes effets faisant suite aux mêmes causes, en un mot l'observation toujours identique à elle-même de ronchonnement rigoureux et méthodiques des mêmes faits: voilà ce que nous appelons l'ordre.

    Tout changement, toute infraction à ces sortes de règles issues de la multiplicité et de la constance de nos constatations personnelles et des observations générales constitue le désordre.

    En un mot, ordre et désordre étant deux tertres dont la signification est exclusivement subjective, est considéré comme ordre tout ce qui est conforme aux notions que nous nous sommes faites ou que l'on nous a inculquées ; est considéré comme désordre tout ce qui y est contraire.

    En conséquence, l'harmonie que nous remarquons dans le cosmos procède de notre esprit. Et ces admirables qualités d'ordre qui nous suspendent en Contemplation devant la régularité de l'agencement universel, c'est notre intellect qui a eu la générosité d'en doter la nature.

    L'ordre le désordre sont des choses qui intrinsèquement n'existent pas. Dans les mondes solaires qui emplissent l'espace, il n'y a ni ordre ni désordre ; il y a purement et simplement des corps, qui en raison de leur volume, de leur densité, de leurs propriétés respectives et de leur distance se meuvent dans des conditions toujours les mêmes qu'il nous a été donné d'observer.

    De sorte qu'il n'a d'ordre dans le Grand Tout que celui que notre entendement y a introduit. Le facteur de l'ordre, de l'harmonie, ce ne serait donc pas Dieu, ce serait l'homme !

    L'hypothèse «dieu» est absurde

    Forts de ce que la science est loin d'avoir tout expliqué et s'imaginant que en dehors de la conjecture d'une création, les origines du monde restent obstinément impénétrables, les croyants ont recours, pour expliquer ces origines, à l'hypothèse d'un Être éternel dont la Toute-puissance aurait tout crée.

    II faut s'entendre tout d'abord sur la valeur de cette expression religieuse créer.

    Créer, ce n'est pas prendre un ou plusieurs éléments déjà existants et les coordonner ; ce n'est pas assembler des matériaux et les disposer d'une certaine façon. L'horloger, par exemple, ne crée pas une montre; l'architecte ne crée pas une maison. Créer, c'est donner l'existence à ce qui n'existe pas, c'est tirer du néant c'est faire quelque chose de rien.

    Eh bien ! l'hypothèse d'une création quelconque est une pure absurdité. Car il est inadmissible que de rien on puisse tirer quoi que ce soit; et le célèbre aphorisme formulé par Lucrèce : Ex nihilo nihilest et reste l'expression d'une invincible exactitude.

    Si donc la matière n'a pu être tirée du néant c'est qu'elle a toujours existé, et dans ce cas, il faut se demander, dans l'hypothèse d'un Etre créateur, où se trouvait cette matière.

    Elle ne pouvait être qu'en lui ou hors de lui.

    Dans le premier cas, Dieu cesse d'être un pur Esprit: la matière était en lui; elle résidait dans son Être ; elle faisait partie intégrante de sa personnalité; comme lui, elle est éternelle, infinie, toute-puissante, car l'Absolu ne comporte et ne peut comporter aucune contingence aucune relativité. Conséquemment, la matière est son auto créatrice et l'hypothèse d'une immatérialité ayant extrait d'elle-même des éléments matériels devient stupide.

    Dans le second cas, c'est-à-dire si la matière n'était pas en Dieu, mais hors de lui, elle lui était coexistante. Elle n'a plus d'origine que lui; elle est comme lui, de toute éternité; dés lors, elle n'a pas été créée et la conjecture d'une création devient absurde.

    Dans les deux cas, c'est l'incohérence, la déraison !

    Mais où l'absurdité de la création chrétienne éclate d'une façon peut-être plus tangible parce qu'elle se présente A nous sous une forme moins abstraite, c'est dans la Révélation.

    La révélation

    L'idée d'une création appelle fatalement celle d'une Législation suprême et l'idée d'une Législation suprême implique nécessairement celle d'une inévitable sanction.

    Cela est si exact qu'il n'est pas une seule religion qui ne comporte é la fois des prescriptions et des défenses constituant la loi de Dieu, et un système de récompenses et de châtiments destinés à sanctionner cette loi.

    II faut ajouter que, pour s'ériger en Juge suprême, il devient nécessaire que le Maître nous fasse connaître sa Loi, afin que nous sachions ce qu'il faut faire pour mériter la récompense, ce qu'il faut éviter pour fuir le châtiment.

    La Révélation, c'est l'acte par lequel le Créateur, principe de toute Justice et de toute Vérité, nous aurait fait connaître sa Loi. Il serait servi, à titre d'intermédiaires, des Êtres de prédilection: prophètes et apôtres que la religion chrétienne nous présente comme inspirés de Dieu.

    C'est donc par la bouche de ces personnages inspirés que le Verbe divin se serait fait entendre, et c'est dans les Écritures dites Saintes que serait consignée la Révélation.

    Eh bien ! que nous enseignent les Écritures touchant les origines du monde en général et de l'homme en particulier ? Elles nous enseignent des choses que l'ignorance de nos pères a pu prendre pour des vérités, mais qu'il n'est plus permis de croire aujourd'hui, tellement elles sont en désaccord avec les affirmations de la science contemporaine...

    Elles nous enseignent que, sortant brusquement de sa séculaire inaction, le nommé Dieu eut la fantaisie de donner naissance à ce qui existe déjà et créa le tout en six jours.

    A quel moment l'Éternel a-t-il fait cet ouvrage ? Quand s'est-il abaissé, comme dit Malebranche, jusqu'à daigner se faire créateur ? Ñ A un moment donné du temps. Voilé ce qu'affirment toutes les Genèses ce qu'impliquent d'ailleurs le mot et l'idée de création. Alors Dieu se serait donc croisé les bras pendant toute l'éternité antérieure ?

    Mais qu'est-ce qu'un éternité coupée en deux ? Comment admettre le grand géomètre dormant toute une première éternité, puis s'éveillant tout à coup pour évoquer du néant cet univers absent jusqu'alors, pour remplir et peupler le vide insondable pour donner à cette mort universelle la vie universelle ?

    La contradiction est flagrante. l'Être nécessaire n'a pu rester un seul moment inutile. L'Être actif et éternel n'a pu manquer d'agir éternellement. II faut donc admettre un monde éternel comme le créateur. Mais en admettant cette coexistence, on avoue que l'Univers n'a point été créé, que la création est un non-sens, une impossibilité. Les Écritures placent le déluge 700 ans après la création et 3700 ans avant la naissance de Jésus-christ, dont 7900 ans nous séparent. De l'addition de ces trois chiffres, il résulte que la création remonterait à 6300 ans. Tel est l'extrait de naissance qu'il a plu au Très-Haut de délivrer à son Ïuvre et de nous communiquer par la révélation.

    Or, il est établi par des calculs rigoureusement exacts que les bouleversements géologiques qui ont révolutionné notre propre planète remontent à des milliers et à des centaines de milliers de siècles. Qui ne sait, par exemple, qu'une de nos plus hautes futaies actuelles ne produisant, réduite en houille, qu'une mince couche de 15 millimètres, on a calculé que, pour former des strates profondes d'un bassin houiller comme celui du Northumberland, il n'a pas fallu moins de neuf millions d'années ? Et pourtant la formation houillère n'est qu'une des cinq ou six grandes périodes qui ont précédé l'époque historique, l'apparition de l'homme sur la terre.

    Quant à cette dernière époque, les preuves abondent qu'elle remonte à plusieurs milliers de siècles. On a, dans maints endroits, recueilli des ossements humains enfouis à des profondeurs considérables à côté de silex, de poteries et d'autres objets mêlés à des restes de grands pachydermes. Il devient évident, par le calcul de proportion, que l'homme, contemporain des éléphants et des rhinocéros, existait déjà il y a prés de trois cent mille ans.

    Parlerai-je de cette ridicule légende d'Adam et d'Ève dans le paradis terrestre, en état de parfaite félicité, frappés subitement de déchéance pour avoir enfreint la défense de goûter au fruit défendu ? Parlerai-je de Josué arrêtant le soleil ? Parlerai-je de Jonas séjournant trois jours dans le ventre d'une baleine, alors qu'il est démontré que l'Ïsophage de cet animal ne permet pas le passage d'un corps humain ? Parlerai-je de la traversée à pied sec de La Mer Rouge ? Parlerai-je ?

    Non ! c'est trop ridicule. L'absurdité est trop flagrante. Quelle posture pour un Dieu, pour le principe et la source de toute vérité et de toute science, que cet étalage de stupidités, cet amoncellement de mensonges ou d'erreurs ! N'insistons pas.

    L'hypothèse «dieu» est criminelle

    Les considérations qu'il me reste à développer se rattachent à Dieu Providence.

    On nomme Providence le gouvernement du monde par le Dieu qui l'a crée.

    II saute aux yeux qu'un tel gouvernement, exercé par un Être qui prévoit tout, qui sait tout, qui peut tout, ne devrait supporter aucun désordre, aucune insubordination.

    Or, le mal existe: mal physique et mal moral et l'existence du mal est radicalement inconciliable avec celle d'une Providence.

    La providence et le mal

    Nous souffrons de l'intempérie des saisons, de l'éruption de volcans, des tremblements de terre des tempêtes, des cyclones, des incendies, des inondations, des sécheresses, de la famine, des maladies, des fléaux, des blessures, des douleurs, de la mort, etc., etc. C'est le mal physique.

    Nous sommes témoins ou victimes d'innombrables injustices, violences, tyrannies, spoliations meurtres, guerres. Partout la fourberie triomphe de la sincérité l'erreur de la vérité, la cupidité du désintéressement. Les sciences, les arts, quel usage en font les gouvernements, sortes de providences terrestres ? Les font ils servir à la paix au bien-être à la félicité générale ! L'histoire, pleine de crimes atroces et d'effroyables calamités, n'est que le récit des malheurs de l'humanité. C'est le mal moral.

    Le mal, d'où sort-il ?

    Si l'on admet l'existence de Dieu, on admet du même coup que tout ce qui existe procède de Lui. C'est donc Dieu, cet Être de vérité qui a engendré l'erreur ; c'est Dieu, ce principe de Justice quia donné naissance à l'Iniquité ; Dieu, cette source de toute Bonté qui a enfanté le Crime !

    Et c'est ce Dieu centre et foyer de la douleur et de la perversité, que je devrais respecter, servir, adorer?...

    Le Mal existe, nul ne peut le nier.

    Eh bien ! de deux choses l'une: ou bien Dieu peut supprimer le mal, mais il ne le vaut pas; dans. ce cas, sa puissance reste entière, mais, s'il reste puissant, s'il devient méchant, féroce, criminel; ou bien Dieu veut supprimer le mal, mais il ne le peut pas et alors, il cesse d'être féroce, criminel, mais il devient impuissant.

    Ce raisonnement a toujours été et sera à tout jamais sans réplique.

    Le concept et le sentiment que nous avons de l'Équité ne nous disent-ils pas que quiconque voit se commettre sous ses yeux une action coupable, et pouvant aisément l'empêcher, la laisse s'accomplir, devient complice de cette action, et devient criminel au même titre que celui qui l'a perpétrée ?

    Ce Dieu, qui étant donné son omnipotence pourrait empêcher sans effort le mal et ses horreurs et qui n'intervient pas, ce Dieu est criminel, il est d'une férocité sans bornes. Que dis-je ? Lui seul est féroce, lui seul est criminel. Puisque seul il est capable de vouloir et de pouvoir; seul il est coupable et doit assumer toutes les responsabilités.

    Dieu et la liberté humaine

    II est vrai qu'avec cette souplesse qui caractérise l'esprit religieux et à l'aide de ces sophismes captieux qui ont fait de la race des prêtres les casuistes les plus dangereux les Déistes objectent que le mal n'est pas le fait de leur Dieu, mais celui de l'homme à qui, dans sa souveraine bonté, Dieu aurait concédé cet attribut: la liberté, afin que, capable de discerner le bien du mal et de se déterminer en faveur du premier plutôt que du second, l'homme fût justiciable de ses actions et connût la récompense ou la peine attachée à la pratique du bien ou du mal.

    Cette objection est sans valeur.

    Et tout d'abord, si nous supposons un instant que Dieu existe, et qu'il a daigné nous gratifier de la liberté, on ne saurait méconnaître que, cette liberté nous venant de lui, c'est elle qui, par l'action, s'affirme dans le mal comme dans le bien. Peut-on expliquer que, de cette parcelle de liberté arrachée à l'Être souverainement libre, un aussi méchant usage soit fait sans que la liberté divine ait contenu, à l'état potentiel -telle la semence contient la moisson - cette récolte de turpitudes, de bassesses, de souffrances ?

    Si le mensonge, l'ignorance, la méchanceté, le crime proviennent de cette liberté dont Dieu nous a gratifiés, Dieu lui-même est menteur, ignorant, méchant et criminel.

    Mais concilier ces deux choses: l'existence de Dieu et la liberté humaine est impossible. Si Dieu existe, lui seul est libre.

    L'être qui dépend partiellement d'un autre n'est libre que partiellement; celui qui est sous l'entière sujétion d'un autre ne jouit d'aucune liberté. II est le bien, la chose, l'esclave de ce dernier.

    Dès lors, si Dieu existe, l'homme n'est plus que le jouet de son caprice, de sa fantaisie. Celui à qui rien n'échappe de nos intentions non plus que de nos actions, Celui qui tient en réserve des tortures sans fin prêtes à punir le téméraire qui violerait ses prescriptions ou ses défenses. Celui qui, plus rapide que la foudre peut nous frapper de mort à toute heure, à toute seconde, Celui-là seul est libre, parce que seul il propose et dispose. Il est le maître; l'homme est son esclave.

    En tous cas, que dire de la sauvagerie de ce Juge qui prévoyant tous nos agissements et ceux-ci arrivant fatalement, conformément à la prescience divine, fait pleuvoir sur nous des torrents de feu et nous précipite dans l'éternel séjour des tourments inexprimables pour châtier une heure d'égarement, une minute d'oubli ?

    De tous les tortionnaires, ce juge est le plus implacable, le plus inique, le plus cruel !

    Les crimes de la religion

    Étonnez-vous ensuite du mal que les religions ont à l'humanité, des supplices dont elles ont peuplé la terre !

    Criminelle au point de vue métaphysique, l'idée de Dieu l'est encore plus Ñ si possible Ñ au point de vue historique.

    Car Dieu, c'est la religion.

    Or, la religion, c'est la pensée enchantée. Le croyant a des yeux et il ne doit pas voir; il a des oreilles et il ne doit pas entendre; il a des mains et il ne doit pas toucher; il a un cerveau et il ne doit pas raisonner. II ne doit pas s'en rapporter à ses mains, à ses oreilles, à ses yeux, à son intellect. En toutes choses, il a pour devoir d'interroger la révélation, de s'incliner devant les textes, de conformer sa pensée aux enseignements de l'orthodoxie. L'évidence, il la traite d'impudence blasphématoire, quand elle se pose en adversaire de sa foi. La fiction et le mensonge il les proclame vérité et réalité quand ils servent les intérêts de son Dieu.

    Ne tentez pas de lui faire toucher du doigt l'ineptie de ses superstitions, il répliquera en vous fermant la bouche, s'il en a la force, en vous injuriant lâchement par derrière s'il est impuissant.

    La religion prend l'intelligence à peine éveillée de l'enfant, la façonne par des procédés irrationnels, t'acclimate à des méthodes erronées et la laisse désarmée en face de la raison, révoltée contre l'inexactitude. L'attentat que le Dogme cherche à accomplir contre l'enfant d'aujourd'hui, elle l'a consommé durant des siècles contre l'humanité-enfant. Profitant, abusant de la crédulité, de l'ignorance de l'esprit craintif de nos pères, les religions - toutes les religions - ont obscurci la pensée, enchaîné le cerveau des générations disparues.

    La religion, c'est encore le progrès retardé

    Pour celui qu'abêtit la stupide attente d'une éternité de joies ou de souffrances, la vie n'est rien.

    Comme durée, elle est d'une extrême fugitivité, vingt, cinquante, cent ans n'étant rien auprès des siècles sans fin que comporte l'éternité. L'individu courbé sous le joug des religions va-t-il attacher quelque importance à cette courte traversée à ce voyage d'un instant ? IL ne le doit pas.

    A ses yeux la vie n'est que la préface de l'éternité qu'il attend; la terre n'est que le vestibule qui y conduit.

    Dès lors, pourquoi lutter, chercher, comprendre, savoir ? Pourquoi tant s'occuper d'améliorer les conditions d'un si court voyage ? Pourquoi s'ingénier à rendre plus spacieux, plus aéré, plus éclairé ce vestibule, ce couloir où l'on ne stationne qu'une minute ?

    Une seule chose importe: faire le salut de son âme, se soumettre à Dieu.

    Or, le progrès n'est obtenu que par un effort opiniâtre ; celui-ci n'est réalisé que par qui en éprouve le besoin. Et puisque bien vivre, satisfaire ses appétits, diminuer sa peine, accroître son bien-être, sont choses de peu de prix aux regards de l'homme de foi, peu lui importe le progrès !

    Que les religions aient pour conséquences l'enchaînement de la pensée et la mise en échec du progrès, ce sont des vérités que l'histoire se charge de mettre en lumière, les faits venant ici confirmer en foules les données du raisonnement.

    Peut-on concevoir des crimes plus affreux ?...

    Et les guerres sanglantes, qui au nom et pour le compte des divers cultes, ont mis aux prises des centaines, des milliers de générations, des millions et des centaines de millions de combattants ! Qui énumérera les conflits dont les religions ont été la source ?

    Qui formulera le total des meurtres des assassinats, des hécatombes, des fusillades, des crimes dont le sectarisme religieux et le mysticisme intolérant ont ensanglanté le sol sur lequel se traîne l'humanité écrasée par le tyran sanguinaire que les castes sacerdotales se sont donné la sinistre mission de nous faire adorer ?

    Quel incomparable artiste saura jamais retracer, avec la richesse de coloris suffisante et l'exactitude de détails nécessaire, les tragiques péripéties de ce drame dont l'épouvante terrifia durant six siècles les civilisations assez déshéritées pour gémir sous la domination de l'Église catholique, drame que l'histoire a flétri du nom terrible d'«Inquisition» ?

    La religion, c'est la haine semée entre les humains, c'est la servilité lâche et résignée des millions de soumis; c'est la férocité arrogante des papes, des pontifes, des prêtres.

    C'est encore le triomphe de la morale compressive qui aboutit à la mutilation de l'être: morale de macération de la chair et de l'esprit, morale de mortification, d'abnégation, de sacrifice ; morale qui fait à l'individu une obligation de réprimer ses plus généreux élans, de comprimer les impulsions instinctives, de mater ses passions, d'étouffer ses aspirations; morale qui peuple l'esprit de préjugés ineptes et bourrelle la conscience de remords et de craintes; morale qui engendre la résignation, brise les ressorts puissants de l'énergie, étrangle l'effort libérateur de la révolte et perpétue le despotisme des maîtres, l'exploitation des riches et la louche puissance des curés.

    L'ignorance dans le cerveau, la haine dans le coeur, la lâcheté dans la volonté, voilà les crimes que j'impute à l'idée de Dieu et à son fatal corollaire la religion.

    Tous ces crimes dont j'accuse publiquement, au grand jour de la libre discussion, les imposteurs qui parlent et agissent au nom d'un Dieu qui n'existe pas, voilà ce que j'appelle «les Crimes de Dieu», parce que c'est en son mon qu'ils ont été et sont encore commis, parce qu'ils ont été et sont encore engendrés par l'Idée de Dieu.

    Conclusion

    L'heure est décisive.

    Sous l'oeil bienveillant du Ministère que nous subissons, le réveil clérical s'accentue. Les bataillons noirs s'agitent. L'Église tente un effort suprême; elle livre bataille, tous ses soldats debout et toutes ses ressources déployées. A cette armée de fanatiques, opposons un front de bataille compact et énergique.

    II ne s'agit point ici de l'avenir d'un parti; c'est l'avenir de l'humanité, c'est le nôtre qui est en jeu.

    Sur ce terrain, l'entente peut, l'entente doit se faire entre tous les êtres de progrès, tous les penseurs, tous les virils.

    Chacun peut conserver sa liberté d'allure et, sans rien abdiquer de ses convictions personnelles, marcher au combat contre le Dogme, contre le Mystère, contre l'Absurde, contre la Religion !

    Depuis trop longtemps, l'humanité s'inspire d'un Dieu sans philosophie; il est temps qu'elle demande sa voie à une philosophie sans Dieu.

    Serrons nos rangs, camarades ! Luttons, bataillons, dépensons-nous. Nous rencontrerons, sur notre route, les embûches, les attaques soudaines ou prévues des sectaires. Mais la grandeur et la justesse de l'Idée que nous défendons soutiendront nos courages et nous assureront de la victoire.

    Sébastien Faure


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  • L'Almanach

    Émile Pouget


    L'ÉTÉ


     
    L'ÉTÉ rapplique le 21 juin. Riche saison que celle-là ! tout le monde s'en ressent. Tous ! jusqu'aux purotins. A ceux-ci, en leur réchauffant la carcasse, le soleil rend la mistoufle moins cruelle.
    Les trimardeurs s'essaiment le long des routes ; ils font le lézard à l'ombre des grands arbres et bouffent moins mal que de coutume : ils peuvent se dispenser d'aller tirer le pied de biche et, sous le ciel en chaleur, y a plan de se pagnoter dans les gerbes et d'y roupiller en douce.
    Ah, ce que l'Été serait chouette à vivre, si le populo n'était pas condamné aux travaux forcés ! On le passera, kif-kif les petits oiseaux, en de continuelles chansons et roucoulades.
    Ces étouffoirs que sont les grandes villes et la hideuse lèpre des bagnes industriels auraient disparu. En place de ces agglomérations puantes on aurait des chapelets de maisons potables, panachées de verdure et serpentant au diable-au-vert.
    Le travail industriel, qui, grâce aux machines bougrement perfectionnées qu'on aurait pondues, serait fait proprement et sans que les bons bougres s'esquintent le tempérament, serait quasi devenu une besogne d'hiver.
    Quand viendrait la saison où, en nous faisant risette, le soleil nous invite à la flâne, on s'en irait prendre des bains d'air, en pleine campluche.
    Au lieu d'aller faire les pantouflards, aux bouibouis des bains de mer ou des stations thermales, on trouverait plus chouette d'aller donner un coup de collier aux cul-terreux, au moment des récoltes. Et, là encore, grâce aux mirifiques mécaniques le boulot ne serait qu'une grande partie de rigolade.
    Ceux qui, au lieu de se frotter le museau dans les sillons, préféreraient se laver le cuir dans la grande tasse, n'auraient pas à se gêner.
    La contrainte serait de sortie ! chacun tirerait du côté où ses goûts le pousseraient.
    Ceux qui aiment la mer, iraient donner un coup de collier aux pêcheurs et, ce serait pour eux autrement rupin que les trouducuteries auxquelles se soumettent aujourd'hui les types de la haute qui s'en vont moisir sur les plages à la mode.

    L'AUTOMNE


     
    L'automne commence le 22 septembre 1896 : il ouvre la porte à l'année du calendrier révolutionnaire.
    Chouette saison pour fêter l'année nouvelle !
    Le blé est engrangé et voici que le vin nouveau giscle des pressoirs et mijote dans les cuves. Il est encore douceâtre et se laisse licher sans faire mal aux cheveux : pour se ramoner et se récurer les boyaux, y a rien de tel que le vin nouveau — c'est la meilleure des purges !
    On trinque... "A la tienne, Étienne !" Et l'on s'en fourre une ventrée, et l'on espère en de meilleurs jours.
    Ce qui ne serait pas du luxe pour le populo, fichtre non ! Car si le picolo giscle des pressoirs, avec l'automne, la lance pisse du ciel sur et ferme.
    Or, c'est une triste saison pour les pauvres bougres qui n'ont ni feu ni lieu. Patauger dans la fange noire des villes ou barbotter dans la boue gluante des campluches, — ça n'a rien de réjouissant ! Surtout que, trop souvent, le défaut de piôle s'accompagne du manque de croustille. Alors, les pauvres déchards sont lavés de l'extérieur et nettoyés de l'intérieur, — ils font ballon !
    Et tandis que les mistoufliers refilent la comète et que les trimardeurs vagabondent, n'ayant, les uns et les autres, d'autre perspective que de coucher dans les granges, les asiles de nuit et les prisons, les jean-foutre de la haute la mènent joyeuse.
    Pour les pansus, l'automne ramène la saison des fêtes : gueuletons, théâtres, bals... Ils vont s'en payer jusque là !
    Pendant ce temps, les paysans leur préparent de quoi nocer l'an prochain : ils font les semailles ! Pas à pas, ils vont dans les champs détrempés, et, à grande volée, ils éparpillent le bon grain.
    Et, pas bien loin, la petite bergère garde vaches ou moutons — toujours pour engraisser les richards ! elle non plus, n'est pas heureuse : elle grelôte, mal enveloppée dans sa mante qui ne la garantit guère de la pluie.
    Quand donc enverrons-nous paître le troupeau des richards ?
    VENDÉMIAIRE fleure bon, mille marmites ! Nous voici à l'an 103 : les vendanges s'achèvent, le raison boût dans les cuves. Quel meilleur moment pour fêter l'année nouvelle que celui où le vin nouveau giscle des pressoirs ?
    Épaisse comme du macadam, la bonne vinasse se laisse boire dans la tasse des vignerons. Douçâtre, sucrée, elle relâche les boyaux : c'est la plus chouette des purges... On commence l'année nouvelle, par un renouvellement de tout.
    Puis, outre les vendanges, voici les semailles : dans les champs déjà brumeux, à grandes volées, les campluchards éparpillent le grain qui, après avoir roupillé tout l'hiver, montrera en germinal sa frimousse verdâtre.
    De la vendange, les prolos des villes s'en foutent ! Le picton qui leur passe par le trou du cou est une poison de la famille du Château-la-Pompe, n'ayant pas deux liards de parenté avec les raisins.
    Quant aux picolos veloutés, ils sont pas nés pour leurs fioles !
    A ces bons bougres, que je jaspine une découverte épastrouillante qui va réjouir tous les boit-sans-soif. Pour le vinochard nature, il faut des raisins, tout comme pour le civet il faut un chat ou un lapin. Lorsque le vigneron est un sale fricotteur bourgeois, il salopise son picolo avec des drogues infernales. S'il est bon fieu, il laisse mijoter les raisins à leur fantasia.
    Eh bien, voici que les chercheux de bestioles invisibles viennent de dégotter un fourbi galbeux : ils ont pris au nid la levure du vin !
    Oui, nom de dieu, le vin a sa levure, tout comme la bière a la sienne, comme le lait a sa présure, le pain son levain. Et, turellement, autant de qualités de vin, autant de levures différentes.
    Vous voyez d'ici le tableau : dans une cuve qui n'aurait donné qu'un verjus dégueulasse, on fourre la levure du vin qu'on veut avoir, et vas-y mamzelle Nature ! Ça lève ! On obtient du bordeaux, du bourgogne... à son goût !
    Enfoncés les picolos de la haute, mille sabords ! Seulement pour qu'un si riche mic-mac profite au populo, y aura rien de fait tant que la racaille exploiteuse ne sera pas foutue à cul.
    BRUMAIRE n'engendrera vraiment pas la gaieté ni les beaux jours. A preuve, c'est que le soleil se collera de la suie sur la gueule en guise de poudre de riz.
    Peut-être, pour l'été de la Saint-Martin qui s'amènera le 11 novembre, nous fera-t-il un tantinet moins grise mine ?... Mais ne nous y fions pas ! La brouillasse, la pluie, aussi quelques paquets de neige, nous pendent plus au nez que les coups de soleil.
    Les arbres perdront leur perruque, la terre se déplumera, les chauves se feront des cheveux et les blancs-becs boufferont de la barbe de capucin.
    Les culs-terreux fumeront leurs champs, — et ils fumeront encore en payant l'impôt ! Dans leur rage, ils butteront les artichauts, se faisant ainsi la main pour butter les richards avec adresse, quand l'occase s'en présentera.
    Les ramoneurs récureront les cheminées, les ménagères les culs des chaudrons et les frocards celui des bigottes. Pour ce qui est des marchands d'injustice, y a pas de pet qu'ils récurent leur conscience : plus noire elle est, mieux ça va.
    Le chauffage sera bougrement de saison, nom de dieu !
    Les amoureux chaufferont leurs amoureuses ; les dépotés chaufferont leurs chèques, les ambitieux leur réputation, les notaires, la braise des jobards. Les roussins manœuveront pour chauffer les violateurs de cette poufiasse de mère Loi, — et ces bougres auront la jugeotte si biscornue qu'ils ne se laisseront chauffer qu'à regret.
    Pour ce qui est des pauvres prolos qui n'auront pas pu chauffer de turbin, ils chaufferont mille misères et tout ce qui s'ensuit !... Ils chaufferont tout, excepté leurs pauvres carcasses.
    Turellement, comme il n'y a pas de fumée sans feu, les mineurs s'échaufferont à bile à tirer le charbon du fin fond de la terre.
    Qu'il vente ou qu'il pleuve, à peine s'ils le sauront : enfouis dans leurs taupinières, ils useront leur sang à gaver les richards.
    Si la rancœur leur vient, ils saisiront le retour de brumaire et dans l'espoir d'ensoleiller leur existence, ils se foutront en grève.
    S'ils avaient le nez creux, ils seraient les bons ! En effet : qui a creusé la mine ? C'est eux ! Qui tire le charbon ? C'est eux !
    Qui en retire le bénef ? Les capitalos !
    Pour changer le fourbi et l'équilibre naturellement, ils n'auraient qu'à continuer la série, sans changer le mouvement : puisque c'est eux qui ramènent du bas le charbon... il est tout simple que ce soit eux qui en aient le bénef !
    Partant de ce pied, ils prendraient possession de la mine... et réserveraient un pic pour les actionnaires, au cas où l'envie viendrait à ces feignasses de turbiner kif-kif les frères et amis.
    FRIMAIRE a une sale frimousse, bondieu de bois ! Le soleil se bécotte avec le Sagittaire, aussi le populo est-il obligé de s'agiter bougrement pour se réchauffer les abattis.
    Sacré crampon de soleil ! Il nous montre sa tronche toute de travers, et ne nous chauffe qu'en biseau... Faut de l'aplomb pour appeler ça "chauffer" ! C'est si peu que les étrons en gèlent.
    C'est qu'aussi le chameau d'hiver n'a pas attendu son ouverture pour faire des siennes : il a devancé l'appel !
    En frimaire, les mois seront aussi rétrécis que la jugeotte des grosses légumes : ce sont les plus courts de l'année. A cela, les purotins n'y verront goutte : les jours sans pain étant tous d'une longueur abominable.
    Encore quelques tours de cadran, et voici la fin de l'année crétine : un brin d'empiétement sur Nivôse, et ça fera le joint !
    Les gosses jubileront ! Bonhomme Noël n'est pas loin : par la cheminée, il versera dans leur petit godillot une kyrielle de bricoles... à condition que la maman soit un tantinet argentée.
    Hélas, combien n'auront pas cette veine ! Combien passeront leur hiver sans jamais voir de bûche dans l'âtre, encore moins à Noël que les autres jours,... et ça, parce qu'ils n'ont pas d'âtre !
    Ah, l'Hiver ! quel grand mangeur de pauvre monde : ce qu'il a tôt fait de déquiller les prolos, c'est rien de le dire ! On croirait l'entendre ronchonner : "Puisque vous êtes trop nigauds pour vous caler les joues, c'est moi qui vous bouffe !"
    Mais, voici que dans le grisâtre du soir on entendra des gueulements de cochon qu'on saigne... Eh oui, foutre ! Pour la Noël, on va s'empiffrer de boudin.
    Quel boudin ?... Sera-ce celui du porc gras à lard qui, depuis une enfilée de siècles s'engraisse de la vie du populo ?
    L'heure serait donc enfin sonnée où les mistoufliers trouveront trop coriaces les briques à la sauce aux cailloux ?
    Ah, mille marmites, si c'était vrai, j'en ferais des bonds de cabri !
    L'Hiver


     
    L'hiver s'amène officiellement le 20 décembre, Ñ mais le charognard n'a pas attendu jusque-là pour nous geler les arpions et le bout du nez, Ñ fichtre non !
    Nous voici à la saison où le soleil a grise mine, il a des gueules de papier mâché et n'est pas plus faraud qu'un fromage blanc. Comme chaleur, il ne nous envoie guère plus qu'un glaçon et ça, parce qu'au lieu de nous servir ses rayons d'aplomb, l'animal ne nous les expédie qu'en biseau Ñ de sorte qu'ils se tireflutent par la tangente, sans se donner la peine de dégeler nos abattis.
    C'est aussi l'époque de l'année où les jours sont les plus courtauds et où les mouches blanches font leur apparition.
    Le populo ne rigole pas de tout ça ! Pour lui, c'est une sacrée rallonge à la mistoufle. Les croquemorts en savent quelque chose ; le turbin abonde, Ñ les fosses communes s'emplissent !
    Ce qu'il en défile, des prolos, quand vient l'hiver ! Malheur de malheur, si on en connaissait la litanie complète, notre sang ne ferait qu'un tour.
    Et on aurait bougrement raison de se fiche en colère car, y a pas à tortiller, y a mèche de s'aligner pour éviter ce déquillage.
    Il suffirait que chacun ait des godillots qui ne soient pas à soupape, des frusques chaudes, une tenue galbeuse et du bon frichti pour se garnir le fusil.
    C'est-il impossible ?
    Non pas ! rien de plus simple que d'arriver à ça : il s'agit de le vouloir !
    Du coup, les croquemorts pourraient se rouler les pouces ; leur clientèle diminuerait en un clin d'oiil !
    C'est en hiver, Ñ un jour quelconque, choisi au hasard de la fourchette par des pantouflards de la haute, Ñ que s'amène le commencement de l'année crétine : le premier Janvier, en style esclave.
    Il tombe moins de mouches blanches en tout l'hiver qu'il ne se débite de faussetés ce jour-là.
    On se rend des visites à contrecœur, on s'expédie des bouts de carton en ronchonnant et on s'écrit des babillardes jésuitiques où le sucre et la pâte de guimauve cachent le fiel.
    C'est la journée des mensonges, des fourberies, des hypocrisies et des reniements.
    Nivôse, le mois de la neige, brouh ! Ohé, les fistons, prenez soin de votre blair : si vous ne voulez pas qu'il coule, kif-kif une fontaine Wallace, collez-lui un caleçon.
    Et vous autres les niguedouilles qui, pour prendre femme, avez demandé permission au mâre ou au ratichon, tenez vos moitiés à l'Ïil. L'insigne du mois étant le Capricorne, les bougresses auront le diable au corps et voudront être chauffées de partout. Quoique le printemps soit encore loin, elles ne rateront pas une occase de faire pousser cornes au front de leur mari... Si celui-ci a seulement pour quat' sous de philosophie dans son sac, il se consolera, Ñ le désagrément qui lui arrive étant preuve que sa femme est gironde.
    Ce mois-là, la bise buffera ferme, coupant les visages en quatre, Ñ tandis que le gel fendra les pierres et emboudinera les doigts des prolos.
    Finaud sera, le mariole, qui fera le compte des mouches blanches voletant dans l'air. A celui-là, le père Peinard promet pour étrennes trente centimètres de ruban wilsonien.
    Heureux seront les bidards qui auront pour couverte autre chose que le grand édredon qui emmaillotera la terre.
    Turellement, ces sacrés bidards seront ceux qui méritent le moins cette veine. Ceux qui ne souffleront pas dans leurs doigts, parce qu'ils auront des gants et des mitaines, Ñ qui ne battront pas la semelle, parce qu'ils auront leurs pieds de cochons bien au chaud, Ñ ce sont les richards ! Ces birbes-là ne se plaindront pas du frio ; engoncés dans leurs fourrures, ayant dans leurs caves du soleil en bouteilles, c'est-à-dire du chauffage pour se roussir à gogo leurs poils du creux de la main, ils trouveront la saison admirable.
    Pour ce qui est des déchards, nom d'une pipe, ce sera une autre paire de manches : les refileurs de comète se patineront ferme pour arriver aux asiles de nuit, avant qu'on ne colle à la porte, kif-kif au cul des omnibus, le triste mot "complet !"
    C'est en Nivôse que les crétins et les jean-foutre de la gouvernance font commencer leur année. Turellement, elle débute par une chiée d'hypocrisies et de menteries.
    Des birbes de tout calibre s'enfarineront la gueule, pour faire des mamours à des types qu'ils ne peuvent voir en peinture.
    Les fils souhaiteront à leurs vieux de vivre kif-kif Mathieu-Salé, jusqu'à 834 ans, Ñ tandis qu'en réalité ils voudraient les voir crampser illico, afin d'hériter vivement.
    Et tous feront pareillement, mille dieux : du plus gros matador au plus petit larbin, c'est à qui fera sa bouche en cul de poule, disant le contraire de ce qu'il pense.
    L'année s'ouvrira donc par des mensonges. Quoi d'étonnant qu'elle se continue par mille misères, par des crimes, par des horreurs sans nom, dont sera victime le populo..., tant qu'il sera assez poire pour se laisser faire.
    Pluviose, le mois de la flotte. S'il pleut ferme, bons bougres, ne vous en foutez pas la tête à l'envers : y aura moins de poussière par les chemins. Ceux qui ne geindront pas, si ça dégouline comme vache qui pisse, ce sont les campluchards. Pour eux, pluie de février, c'est jus de fumier. En fait de fumier, que je leur dise : y a rien d'aussi bon que les carcasses de richards et de ratichons, mises à cuire six mois dans le trou à purin. Ça dégotte tous les engrais chimiques du monde. En effet, le jour où les culs-terreux utiliseront ces charognes, ils n'auront plus ni impôts, ni dîmes, ni rentes, ni hypothèques, ni foutre, ni merde, à payer, conséquemment, aussi maigre que soit la récolte, elle sera toujours assez grasse pour eux.
    Il se peut qu'au lieu de nous verser de l'eau à pleines coupes, Pluviôse nous amène un temps humide, brouillasseux, avec des bourrasques de neige à la clé ; ceux qui ne suceront pas les pissenlits par la racine m'en diront des nouvelles.
    Sûrement, les purotins trop nombreux, qui auront des ribouis à soupapes, ne trouveront pas chouette d'avoir les pieds à la sauce. S'ils sont malins, ils se trotteront à la grande cordonnerie à 12 fr. 50 ; puis, une fois gantés à leurs pieds, ils se tireront des flûtes vivement, prouvant ainsi au marchand que sa camelotte est extra.
    Dans la deuxième décade, mardi gras s'amènera, rudement maigre pour le populo. Les bouchers étaleront des boeufs, des moutons, des veaux à leurs devantures : cette carne dodue mettra l'eau à la bouche du pauvre monde et ce sera tout... Ces tas de mangeaille iront entripailler les bourgeois.
    Un tas de jean-foutre, qui vivent déguisés d'un bout de l'an à l'autre, n'auront pas à se fiche en frais, pour être en costumes de carnaval.
    Primo, c'est la frocaille : moines moinillant, nonnes et nonnains, évêques, curés, vicaires, cagots et ostrogots... au total tout le paquet de la puante ratichonnerie.
    Deuxièmo,c'est leurs copains, enjuponnés comme eux, les marchands d'injustice : chats-fourrés, grippe-minauds, chicanous, avocats-bêcheurs, et toute la vermine qui vit de leur maudit métier.
    Troisièmo, c'est les militaires : les ronchonnot, les vieilles badernes, les culottes de peau, depuis l'adjuvache jusqu'aux généraux, tous ces massacreurs patentés, baladant leur ferblanterie en plein soleil, Ñ avec beaucoup de rouge, sur leurs frusques théâtrales, afin que le raisiné du populo qu'ils ne se privent pas de faire giscler, ne fasse pas tâche dessus.
    Puis c'est les polichinelles de la politiquerie : quoique n'étant pas costumés, ces birbes-là n'en sont pas moins des pierrots de carnaval.
    A toute cette engeance, - et à celle que j'oublie de citer - l'année sera mauvaise ; sera-t-elle aussi mauvaise que le souhaite le grand gniaff ? C'est là le grand hic !...
    Ventôse, aura beau faire venter le vent, il ne déracinera pas la Tour Eiffel, ne rasera pas la foêt de Bondy, ne changera pas de place les rochers, ne rendra pas les poids de vingt kilos aussi légers qu'une plume d'oie, ne fera pas voleter les hippopotames et les éléphants kif-kif les oiseaux-mouches. Par contre, les petits capels de plus d'une gironde fille s'envoleront par-dessus les moulins, présageant la prochaine venue des hirondelles.
    Les pointilleux prouveront que si les capels des jeunesses sont si batifoleurs, la faute n'en est pas au vent, mais bien à de gros boufils à cul doré.
    A ces tatillons, je répliquerai, que si les gosselines pouvaient s'attiffer gentiment, s'enrubanner à leur fantasia, sans besoin de pièces de cent sous, elles ne se laisseraient pas conter fleurettes, ni chatouiller le menton, par les vieux birbes, non plus que par les singes.
    Du coup, on ne verrait point pr les rues et les chemins de pauvres filles bedonant du tiroir ou remorquant un môme.
    Être mère, sans permission des autorités, ne serait plus une honte !...
    En Ventôse, le soleil nous montrera une frimousse encore pâlotte, mais chaude quand même ; pour chasser le brouillard, le vent lui soufflera dans le nez.
    Cependant, faudra pas avoir trop de confiance ! Gare aux bons bougres qui se baladeront sans pépins ! S'ils reçoivent sur le râble quelques giboulées de mars, qu'ils ne s'en prennent qu'à eux. Il est vrai que, s'ils en pincent pour l'équilibre, ils pourront, après l'arrosage extérieur des averses, s'humecter l'intérieur d'une choppe de bière de mars.
    Ce mois-là, le soleil vadrouillera dans le signe des poissons : les gouvernants, les rentiers, les patrons et leurs contremaîtres, les aristos et les feignasses, étant tous de la famille des maquerautins, seront heureux de vivre trente jours sous leur emblême.
    De bonnes bougresses, qui n'étant pas de la même parenté, non plus que de celle des canards, n'ont pas le goût de l'eau chevillé au corps, ce sont les blanchisseuses. Fatiguées de barbotter dans le liquide, sans que jamais leur battoir ou leur savon soient mordus par une baleine, elles profiteront de ce que la mi-carême s'amènera un jeudi, 1er mars, pour s'en donner à cÏur joie. Mince de chahut qu'elles se paieront ce jour là ! On pourra se croire arrivés à la semaine des quatre jeudis.
    Pour ce qui est de nous, bon populo, en fait de poissons, nous continuerons à avaler des couleuvres et aussi à trimer pire que des galériens afin que les mornes de la haute se baladent dans de riches falbalas.
    Si seulement nous suivions l'exemple que nous donneront les paysans !
    A ce moment, ils finiront l'échenillage des arbres, enlèveront les mousses, les lichens et autres salopises qui sucent les troncs et les branches.
    Jusqu'au gui des pommiers, qui malgré sa gueule verte, ne trouvera pas grâce : ils lui couperont la chique carrément.
    Le Printemps


     
    C'est le 20 mars que s'amène le PRINTEMPS et voici que Germinal montre sa crête verte.
    Quoique ça, les bidards qui avez des paletots et des nippes de rechange, ne vous pressez pas trop de quitter vos attifeaux d'hiver. Ce gaillard-là a de sales revenez-y.
    On aura encore de la froidure, nom de Dieu !
    Pourtant, quoique le soleil soit encore pâlot, déjà on se sent plus gaillards : notre sang, kif-kif la sève dans les veines des végétaux, s'éveille et bouillonne.
    Nous voici à la riche saison des bécottages : les oiselets font leurs nids, se fichent en ménage à la bonne franquette et, pour s'embrasser, ne sont pas assez cruchons d'aller demander la permission à un pantouflard ceinturonné de tricolore, comme môssieur le maire, ni à un crasseux amas de graisse ensaché dans une soutane.
    Il s'aiment et ça suffit !
    Aussi, ils récoltent !
    Tandis que, chez les humains, grâce à toutes les salopises légales qui font du mariage la forme la plus répugnante de la prostitution, les gosses ne germent pas vite.
    Quand, au lieu de se marier par intérêt, pour l'infect pognon, les gas seront assez décrassés pour s'unir parce qu'il en pincent l'un pour l'autre, et quand, par ricochet, on aura perdu l'idiote habitude de reluquer de travers une jeunesse qui a un polichinelle dans le tiroir, sans que les autorités aient passé par là, c'en sera fini de la dépopulation.
    Mais pour ça il faut que les abrutisseurs se soient évanouis de notre présence !
    En attendant, à la campluche, on est moins serins : y a des andouillards moralistes qui nous vantent ce qu'ils appellent les «vertus champêtres», qui ne sont qu'une épaisse couche de préjugés.
    Ces escargots, plus moules qu'une dizaine d'huîtres, n'ont jamais vu ni un village, ni un paysan, sans quoi ils sauraient qu'aux champs on est bougrement plus sans façons.
    Quand vient la fenaison, filles et garçons se roulent dans les foins et, sans magnes, ils vont derrière les buissons, sous l'Ïil des oiseaux, faire la bête à deux dos.

    Germinal, rien que le nom vous ragaillardit, nom d'une pipe ! Il semble qu'on entend les nouvelles pousses crever leur coque et sortir leur nez vert hors de terre.
    Ce chouette mois nous amènera le printemps, et l'espoir des beaux jours. Rien que l'espoir, hélas !... Faudra pas trop se presser de faire la nique à l'hiver. En Germinal, y a le premier avril, et gare au poisson, foutre ! Les bons amis chercheront à nous monter le job, et le frio pourra bien s'aviser de nous geler le pif et de semer du grésil où il y a que faire.
    Des croquants, assez finauds pour se mordre les oreilles, chausseront des lunettes bleues pour foutre en déroute la lune rousse : malgré cette riche précaution, qu'ils ne s'épatent pas trop, si leurs bourgeons sont fricassés.
    Pour se rattraper, ceux-là sèmeront des citrouilles. Comme s'il n'y en avait déjà pas assez d'espèces, depuis les actionnaires du Panama, jusqu'aux abouleurs des emprunts Russes.
    Les vaches s'en iront aux prés, et quoique bouffant de la verdure, elles continueront à fienter noir.
    Des vaches qui, pour n'avoir que deux pattes, mériteront rudement qu'on les envoie paître, ce sont les proprios. En Germinal, de même qu'à chaque renouvellement de saison, leur fête tombera sur la gueule des parigots.
    Qué tristesse, cette maudite fête !
    Certes, les déménageurs à la cloche de bois ne chômeront pas, et les bouifles auront un turbin du diable pour rapetasser les bouts des grolons, usés à botter le cul des vautours.
    Ça ne ronflera pourtant pas suffisamment. A preuve, que beaucoup de désespérés ne trouveront pas d'autre moyen de se dépêtrer de leur vampire qu'en allumant un réchaud de charbon.
    Et Germinal mentira à son nom : au lieu de faire pousser la vie, il aura fait germer la mort !

    Floréal, bourdonne la mouche : tout est à la joie : les fleurs font risette au soleil qui est maintenant à peine tiède. Les oiseaux cherchent femme, faisant des mamours aux femelles, et se fichent en ménage sans bénédiction du maire et du curé.
    Bon sang, avec un temps pareil, le populo devient peut-être aussi heureux que les bestioles qui, sans souci, agitent la rosée du matin.
    Il n'en sera rien, foutre !
    C'est ici que les ratichons vont sortir de leurs usines à prières, se baladant à travers champs, et un pinceau à la main, aspergeant d'eau sale les récoltes en fleurs. C'est les rogations ! Quand la frocaille rapliquera, les oiseaux se cacheront, les bestioles tairont leur bec, les chouettes cligneront leur Ïil. Comment le populo pourrait-il être heureux tant qu'il endurera des horreurs pareilles ? Pas plus qu'aux paysans, Floréal n'amènera la joie aux prolos des villes : c'est à peine s'ils verront fleurir les pissenlits.
    Mais voici qu'un matin les usines s'arrêteront de cracher du noir et on reluquera le bleu du ciel, débarbouillé de suie.
    Qu'y aura-t-il donc d'épastrouillant ? Ce qu'il y aura ? C'est que le 1er Mai fera risette au populo. Et sans qu'on sache trop comment, un vent de rebiffe soufflera de partout.
    Ce riche trimballement foutra la trouille aux richards : les pots-de-chambre, les guoguenots, les tinettes renchériront.
    Pour parer à tous ces avaros, la gouvernance nous turlupinera avec des élections. Il s'agira, en province, de renouveler les collections municipales.
    Un tas de bougres qui, sans ce dada, n'auraient songé qu'à étripailler les richards, feront des yeux de merlans frits aux Volières : ils nous serineront que la conquête des municipalités est un truc galbeux.
    A cela, les paysans pourront répondre que c'est de la couille en bâtons : pour ce qui les regarde, y a une quinzaine d'années qu'ils ont fait cette garce de conquête et ils n'en sont pas plus bidards pour ça. Aujourd'hui, dans les campluches, les conseillers cipaux sont tous des bons bougres : les richards leur ont laissé cet os sans moelle à ronger.
    Pour ne rien entendre de ce raisonnement, les conquétards colleront six kilos de ouate dans leurs plats à barbe. Ils auront leur plan, kif-kif Trochu ! S'ils en pincent tant que ça pour se percher dans les Volières, c'est qu'ils voient plus loin : c'est un grade ! Une fois accrochés là, y a mèche de grimper plus haut, de devenir bouffe-galette pour de vrai.
    Les fistons à la redresse ne couperont pas dans un pareil pont : pour voter, ils iront s'affaler derrière une haie. Là, ils s'accroupiront, prendront leurs aises et poseront une belle pêche sur le nez des fleurs ; puis, sortant leur bulletin de vote, ils s'en torcheront proprement.
    Et les baladeurs qui passeront sous le vent, en prenant plus avec leur tube qu'avec une pelle, conclueront : «Décidément, floréal ne fleure pas bon !»

    Prairial, foutra à tous des fourmis dans les pattes. Les plus casaniers auront des envies folles d'aller plumarder dans les prés et les garde-champêtre brailleront comme des pies borgnes en découvrant dans les grandes herbes la bête à deux dos, qui abondera bougrement ce mois-là.
    Les cerises auront le museau rouge et le noyau en dedans ; les dindonneaux sortiront de leur coquille pour n'y plus rentrer ; on ne ramera pas encore les choux ; par contre, la carotte commencera à donner ferme. Il y a une foultitude de variétés dans cette légume ! Sur l'une d'elle, la tabac-carotte, la gouvernance continuera de nous carotter dans les grands prix.
    Les cul-terreux se foutront perruquiers : ils feront la barbe à leurs prés et raseront la laine de leurs moutons.
    Pour ce qui est d'eux-mêmes, ils n'auront pas attendu Prairial pour se faire tondre : c'est du premier de l'an à la sylvestre, qu'ils seront plumés par les messieurs de la ville, les recuteurs d'impôt, les feignasses de tout calibre.
    Avec Prairial s'amènera la saison des villégiatures : les richards s'en iront soiffer des eaux dans les trous chouettes ou nettoyer leur sale peau aux bains de mer.
    En fait de bains, ils n'en méritent qu'un, ces chameaux-là : un plongeon dans les égouts ! Ça leur pend au nez.
    D'ici là, ils jouiront de leurs restes, usant nos chandelles par les deux bouts.
    En même temps qu'eux, les trimardeurs, baluchon sur l'épaule, se foutront carrément en campagne.
    Chacun se met au vert selon ses moyens. Ceux-ci, n'ayant pas la profonde farcie de pépettes, n'auront pas la veine d'aller se pavaner dans les endroits chiques. Pour ce qui est de se faire charrier par la vache noire, ce sera aussi comme des dattes : ils s'embarqueront sur le train onze. De cette manière, ils pourront, tous les kilomètres, faire une croix sur les bornes des chemins.
    Prenant le temps comme il viendra, ils éviteront les grands arbres quand y aura de l'orage à la clé, ils se tasseront sous les buissons lorsqu'il pleuvra, et se foutront le ventre à l'ombre quand le soleil tapera trop dur sur les cocardes.
    Là où ils arriveront, ce sera le bon !
    Quoiqu'ils aient l'air de ne pas craindre le travail fait, ils n'auront pas un trop grand poil dans la main : c'est avec nerf que, pour la fenaison ou autres bricoles, ils donneront un coup d'épaule aux paysans.
    Outre ça, pendant les maigriotes collations, soit dans les granges où l'on plumarde tous en chÏur, ils jaspineront de l'espoir du populo. Dans le siphon des plus bouchés, ils colleront une idée de révolte : ça ne tombera pas en mauvaise terre ! Laissez faire, et que vienne le temps du grabuge : les culs-terreux ne seront pas les derniers à se rebiffer, on a beau leur seriner que la révolution de 89 leur a donné la terre, ils n'ont pas assez de bouze de vache dans les mirettes pour ne pas voir que la bonne terre est accaparée par les richards et les jésuites.


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  • L'Éducation Rationnelle de l'Enfance

    Émilie Lamotte

    Il est une question qui a toujours été considérée comme d'un intérêt primordial depuis que la société existe : c'est l'éducation de l'enfant.
    Tous ceux que préoccupent l'évolution de la société et l'émancipation de l'individu s'intéressent à juste titre à cette passionnante question. Nous savons que le problème social ne pourra être résolu que par l'éducation, seul véritable facteur de transformation et de régénération. Or, on ne change pas les cerveaux en un jour, ni même en vingt ans et la besogne éducatrice peut obtenir des résultats plus fructueux quand elle s'adresse aux jeunes, aux enfants, à ceux qui n'ont pas encore été déformés par les influences abrutissantes du milieu social. L'éducation de l'enfance mérite donc tous nos efforts, elle nous permettra de former des individus plus conscients et plus énergiques.
    Pères, mères, éducateurs ; tous savent ce que c'est qu'un enfant ; un petit être insupportable et merveilleux qui brise beaucoup d'objets et représente l'avenir...
    Une seule catégorie d'individus semble se faire de l'enfance une autre conception : pour eux, l'enfant est un être destiné à représenter la tradition. Aussi s'acharnent-ils à la lui transmettre dans toute sa pureté sévère. Affreux travail où le maître perd sa santé et l'élève les plus belles de ses facultés ! Mais cette besogne d'asservissement moral est trop profitable aux dirigeants et aux exploiteurs de toutes sortes, pour qu'ils n'aient pas toujours rivalisé d'ardeur afin de posséder de façon exclusive cet incomparable outil de domination : l'école. Et ceci explique pourquoi tant de luttes se sont livrées et se livrent encore autour de cette dernière.
    Comment éduquer un enfant ? Comment en faire un homme, et non un esclave ? Il s'agit de trouver des indications sur ce que doit être l'éducation, dans la nature même de l'enfant, dans l'étude de ses goûts et de ses moeurs.
    L'enfant qui fait ce qu'il veut, va, vient, court, crie, jette des pierres dans l'eau, etc. Mais regardez-le de près, examinez l'attention étonnée dont il suit ses "méfaits", observez ses longues contemplations, sa démolition méthodique et vous vous rendrez compte de son but : il se renseigne.
    Il casse vos carreaux, mais pas de la même manière quand il jette sa pierre fort ou doucement. Il a constaté que dans le premier cas, il faisait un trou à l'emporte-pièce et dans l'autre une étoile et il se demande pourquoi l'étoile et pourquoi le rond. Il jette des pavés dans l'eau en s'éclaboussant, mais c'est pour voir les ondes et il acquiert cette notion que l'eau est composée de molécules élastiques capables de propager le choc. Il court après les poules, mais au lieu de vous écrier qu'il est méchant (ce qui ne veut rien dire) regardez-le ; il court après les poules, parce que la poule, poursuivie, allonge le cou, soulève ses ailes, se hérisse, présente un autre aspect et une autre forme qu'au repos. Et s'il dégrade les vieux murs, c'est pour surprendre les moeurs cachés des insectes. Il se renseigne et il essaie ; toute la science, vous dis-je.
    Et c'est une véritable condamnation que vous prononcez contre lui, contre l'avenir, contre le progrès, le jour où, excédé, vous vous écriez : "Ah ! il est temps, gredin, que tu ailles à l'école !"
    L'école c'est l'autorité, c'est l'apprentissage de la docilité. Tout ce qui faisait la richesse de cette jeune nature, va adroitement en être extirpé. Plus d'indépendance joyeuse, l'obéissance passive et servile. Plus d'initiative, plus de fantaisie, plus de recherche individuelle, il faut adopter sans examen les règles et les dogmes imposés. Il faut croire, il faut respecter, il faut se taire et se courber. De l'enfant impétueux, libre et volontaire, on va faire la matière inerte et docile propre à tous les esclavages et à toutes les résignations. On va tuer l'homme, pour faire le citoyen, l'ouvrier, le soldat, l'honnête électeur, l'esclave satisfait de sa servitude Ñ et c'est l'oeuvre de l'école, aux mains des puissants et des maîtres.
    L'enfant tout petit voit des choses merveilleuses et comme il ne peut pas savoir où en est la découverte humaine, puisqu'il arrive, il soupçonne des choses plus merveilleuses encore. On a souvent dit que l'enfant a beaucoup d'imagination, mais ce n'est pas cela : l'enfant a l'imagination illimitée. La limite du possible, il l'ignore. Et c'est lui qui est dans le vrai : l'impossible d'aujourd'hui est le possible de demain, comme le possible d'aujourd'hui était l'impossible hier et, en principe, tout sera possible à l'homme.
    Donc, l'enfant voit des oiseaux, des machines qui roulent, des bateaux, des horloges, des étoiles, l'eau qui suit les pentes, des bêtes qui vivent dans l'eau, des ballons de trois sous qui narguent la pesanteur et des cerfs-volants qui communiquent leurs impressions par une ficelle à ceux qui les tiennent. Quand sa mère allume la lampe, devant l'acte surprenant et magnifique qu'elle accomplit, lui seul s'émerveille, lui seul sait encore combien est grande et pleine de promesses la découverte du feu. Nous l'avons oublié et sottement vaniteux, nous sourions de ses émerveillements qui sont l'impression juste.
    Cependant, si nous consentons à lui laisser son enfance, cet émerveillement, qui est sa vraie éducation, s'accroît, s'intensifie, gagne en clairvoyance, il découvre des choses non encore remarquées (et qui peut-être n'avaient jamais été remarquées encore) ; il souhaite de reproduire ce qu'il voit ; il veut transformer des choses dans le feu ; diriger l'eau, l'enfermer, la faire jaillir ; il ajoute à sa toupie des accessoires destinés, dans sa pensée, à en modifier le mouvement ; il se heurte à l'impossible, alors il pressent...
    (manque une page... ou du moins la page précédente est redoublée, à la place de la suivante... Gallica, faut arrêter de boire !)
    ... nistration, du moins de montrer le savoir de tout le monde.
    Il est impossible de soutenir que le système d'éducation actuel ait un autre effet que de déprimer l'enfant. L'application plus ou moins prolongée à laquelle il tente d'échapper par tous les moyens ; l'uniformité des études (et même de l'ordre des études) pour des capacités intellectuelles et des originalités très différentes ; l'aspect impressionnant du lieu où se donne l'enseignement, agissant de telle sorte qu'en franchissant le seuil de l'école l'enfant se sent autre, n'est plus lui-même ; l'émoussement fatal de ses sens qui cessent d'être exercés dans de bonnes conditions ; le souci constant de faire ce qu'il voit faire ; la démoralisante assurance du maître qui sait tout, n'hésite jamais, ne doute de rien, l'ignorant, et qui est si sérieux, si pondéré, si savant, qu'on ne peut pas lui poser les questions déraisonnables et formidables qui nous hantent Ñ autant de fautes pédagogiques des plus propres à faire perdre à l'écolier le joyeux appétit du savoir et l'allègre confiance en soi. L'école comme le lycée, c'est le patient et soigneux apprentissage de la médiocrité.
     
    Or, je ne sais de quel sourire les pédagogues sérieux m'écraseraient, s'ils m'entendaient, mais je pense que si au lieu de considérer l'enfant comme un être auquel nous devons infuser la science que nous possédons, et qu'attestent les diplômes ; nous le considérions hardiment, comme un génie à qui nous devons fournir la matière de ses découvertes et les instruments de ses expériences, le résultat serait une moisson de génies.
    Cependant comme on l'a fait remarquer, l'enfant le plus ordinaire est un prodige, et, si l'on songe à la quantité d'abrutis parvenus à l'âge d'homme on est bien obligé de conclure à un vice de l'éducation. D'ailleurs supposer l'existence latente du génie chez l'enfant n'a rien de déraisonnable, car de quel nom peut-on appeler le regard divinatoire dont le petit Linné suivait les germes dans l'espace ; la patiente ténacité du petit Franklin qui n'ayant appris qu'à lire, lut tout ce qui pouvait le mettre sur sa voie : le profond pressentiment du petit James Watt devant la vapeur dont il chercha à mesurer la force à l'aide de connaissances géométriques que personnes ne lui avait données ? Je ne cite que ceux-là et s'ils constituent, eux et leurs pareils, des exceptions, il est permis de supposer que chez bien d'autres, le pédagogue s'est trouvé à point pour brutaliser la rêverie passionnée, ou contraindre l'activité féconde. Pour moi, j'en suis convaincue, et ce galopin qui jette pensivement des cailloux dans la mare, je veux le considérer comme occupé à recevoir le lent et large enseignement, qui lui permettra peut-être de formuler, un jour, une découverte qui s'ajoutera à celle de Newton car je n'ai pas la sordide et pédagogique vanité de me dire : "Moi qui suis plus perspicace que mon élève, j'espère, je ne vois rien au jeu où il s'amuse, donc, il perd son temps..."
     
    L'éducateur libertaire doit bien être pénétré de ce principe que l'enseignement où l'enfant n'est pas le premier artisan de son éducation est plus dangereux que profitable. Il est nécessaire que l'enfant s'instruise lui-même, non seulement parce que l'assiduité forcée est nuisible à son développement, non seulement parce que ce qu'il a découvert se fixe mieux dans son esprit que ce qu'il a appris mais surtout parce que la "faculté de découvrir est la première et la plus précieuse de toutes ; celle qui veut être soignée, entretenue, développée avec le plus de soin et le plus de respect." Ne perdons pas de vue que fournir, d'avance, des réponses à l'enfant qui ne s'interroge pas, c'est arrêter l'élan de la recherche, rendre son esprit paresseux, atrophier sa sagacité ; c'est le mettre dans le cas de celui qui, mangeant intempestivement, ne digère plus et le pire service qu'on puisse rendre à un élève, c'est de tout lui apprendre, "parce que ceux à qui l'on a tout appris ne tirent jamais parti de leur savoir". L'épithète de bouffi s'applique avec une égale exactitude au dyspeptique engraissé et impotent et à tel agrégé de sciences physiques ou sociales ; à tous ceux qui sont incapables de s'assimiler, pour en faire oeuvre vive, ce qu'ils ont absorbé, aliments ou savoir.
    Donc, élever l'enfant librement parmi les choses au lieu de l'asseoir (contre son gré), pour faire défiler froidement les choses devant lui ; tel est le principe d'une éducation où l'on ne veut sacrifier aucune des facultés humaines, où l'on veut conserver à l'élève un corps droit, souple et alerte, une vue perçante, une santé robuste et une intelligence ouverte.
    Remarquez que c'est le moyen de faire entrer, et sans fatigue, le plus de matières dans l'enseignement, car l'économie de temps est énorme : tout le monde sait que le petit nomade qui circule à son gré dans la forêt, met quelques jours à connaître tous les végétaux d'une flore nouvelle pour lui, et à les distinguer d'après un détail, tandis qu'il faudra "bûcher" deux durs trimestres à l'élève le mieux doué pour l'apprendre dans les nomenclatures ou d'après la description. Je tiens à faire remarquer, en passant, ce fait assez surprenant, que l'ignorance la plus profonde peut co-exister avec la science la plus hérissée chez les personnes ayant reçu l'instruction ordinaire. Combien de normaliens, capables de vous énumérer les acotylédones, sans en oublier un, resteraient court si on leur demandait de quelle couleur est la fleur du radis !
    L'éducateur qui étudie plus attentivement l'enfant que les programmes, a tout de suite fait cette remarque qu'il n'y a pas de méthode qui convienne à tous les enfants. Chacun réclame une culture appropriée. Toutes les facultés, y compris la mémoire, ont leur mode d'acquisition, variant d'un individu à l'autre ; celui-ci fixe ce qu'il entend, celui-là a besoin de lire pour retenir ; celui-ci observe quand il veut, celui-là quand il peut ; celui-ci les choses exactes et limitées, cet autre, les choses impondérables ; un enfant montrera une habileté égale dans toutes les branches, tandis qu'un autre marquera une tendance à se spécialiser contre laquelle échoueront les efforts les plus loyaux. Naturellement, on ne peut compter que sur l'enfant lui-même pour savoir dans quelle voie il s'engagera avec joie et passion, c'est-à-dire avec profit.
    En outre, le jeune enfant n'aime pas qu'on sollicite sa mémoire. Quand même une connaissance lui est présentée sous forme d'expérience intéressante, si vous lui dites : "Attention ! Je vais vous montrer une chose qu'il faudra vous rappeler.", l'attention se dérobe et la mémoire lui fait défaut. Cet impressionnable se défend d'instinct contre ce qu'on lui impose. C'est pourquoi le seul parti que l'éducateur ait à prendre, c'est de susciter la découverte, de créer l'occasion et de "savoir attendre et recommencer."
    Combien seraient larges et réels les progrès d'un enfant qui, enseigné parmi les choses, comme un petit sauvage serait renseigné par des hommes vraiment civilisés ; naturellement, ce n'est pas parmi vous qu'il faut chercher de tels hommes : pédagogues de la société bourgeoise, idolâtres variés, mercenaires bornés, qui vivez la vie humaine sans la comprendre, imbéciles qui méprisez l'homme des cavernes mais qui respectez le ministre de l'Instruction Publique...
     
    Nous avons donc vu, autant qu'on peut indiquer d'une manière générale et rapide des tendances complexes variées, les véritables aptitudes de l'enfance. Remarquons qu'elles sont profondément en rapport avec la destinée humaine, qui semble être de conquérir les forces naturelles et tâchons de nous faire une idée exacte de ce que doit être l'éducation.
    S'agit-il d'apprendre à l'enfant ce que nous savons, de le mettre au courant de la découverte humaine, au point où elle est arrivée ? Oui, sans doute.
    Mais aux conditions suivantes : 1° Éviter l'ennui, le dégoût, la fatigue. 2° S'assurer toujours qu'il a bien le sentiment n'est pas une chose définitive, mais une route immense et infinie sur laquelle nous l'avons modestement placé, pour qu'il aille de lui-même.
    L'enseignement primaire qu'il conviendrait de prolonger jusque vers douze ou quatorze ans devrait donc être la période d'initiation. Celle où l'élève prenant contact à son gré, selon ses dispositions, avec les choses, acquérait une compréhension originale, en même temps qu'il manifesterait ses aptitudes.
    Donc il s'agit de sortir résolument de l'ornière, de mettre l'élève à même de se renseigner, d'expérimenter lui-même, d'être lui-même le premier artisan de son éducation.
    Mais si, dans une éducation non compressive, il ne peut être question de retenir de force l'élève, ni autour d'un discours, ni autour d'une expérience ; ces tâches superbes et complexes : éveiller son intérêt, satisfaire sa curiosité, mettre de l'ordre dans les connaissances acquises, doivent captiver l'éducateur libertaire.
    Une objection se présente : l'enfant libre ne sera-t-il pas porté à gaspiller son temps et son activité ne se dépensera-t-elle pas en puérilités ? Qu'on soit bien tranquille ! Si l'électeur ramolli ne connaît pas d'autres passe-temps que la manille et d'autres distractions que sa pipe, notre marmot a des préoccupations autrement saines et autrement intéressantes. Il importe simplement d'abord qu'il soit parfaitement bien portant et ensuite qu'il soit placé dans un milieu où il puisse trouver des sujets d'intérêts. Rien ne doit donc être épargné pour sa santé, ni une surveillance continuelle de toutes les fonctions, ni des soins éclairés et prolongés lorsque l'une d'elles cesse de s'accomplir normalement. On peut affirmer toutefois, que l'enfant dont l'alimentation sera légère et rafraîchissante, qui ne boira rien d'excitant et qui prendra autant d'exercice qu'il voudra en prendre, ne sera jamais malade. Dans une éducation qui évite avec horreur les méthodes déprimantes aggravées d'excitations stupides (émotions, leçons à savoir troublant le sommeil, craintes des punitions, etc., etc.) on n'aura presque jamais à intervenir pour rétablir la santé. Bien loin de dorloter nos gaillards et de les plaindre hors de propos, on les félicitera des preuves d'endurance qu'ils pourront donner (tout en les retenant dans la voie des exagérations naturelles à la jeunesse). Car ne l'oublions pas : anarchiste ou non, est plus libre qu'un autre, celui qui sait, le cas échéant, se contenter de l'eau de la fontaine, marcher tant qu'il lui plaît, dormir n'importe où, prêter une attention profonde aux choses qui l'intéressent, mais entendre d'une oreille fraîche les gens se moquer de lui...
    En voyant tout le monde lire et écrire, l'enfant demande généralement de bonne heure à le savoir faire aussi. Non seulement il n'y a aucune raison pour le lui refuser mais il est tout indiqué de profiter de son désir. D'ailleurs il acquerra très rapidement les rudiments de ces connaissances qui lui seront tout de suite très utiles et très agréables. Ce qui est absolument condamnable, c'est la hâte qu'apportent les éducateurs à vouloir que l'enfant possède le plus tôt possible l'orthographe et la grammaire. La littérature d'un enfant de douze ans peut sans grand dommage pour le lecteur, présenter une orthographe fantaisiste. Si son orthographe est bonne je dirai : tant mieux,à la condition qu'on n'ait pas obligé l'élève à apprendre et retenir les règles grammaticales ; tant pis,dans le cas contraire. Car, alors cette étude a sûrement pris la place, le temps des études vivantes et mouvementées qui sollicitaient son humeur pétulante et lui ont ainsi soustrait une part d'énergie.
    Pour justifier l'extravagance de leurs programmes, les pédagogues officiels soutiennent que la physique, la chimie et les sciences naturelles étant plus ardues, réclament un âge plus avancé. Au contraire, ce sont ces sciences qui peuvent être présentées de façon amusante et surtout tangible. Inaccessibles au jeune enfant dans la méthode des bouquins à figures numérotées, elles sont passionnantes pour lui dans la libre étude de la pratique et de l'expérience. Il est certainement très difficile à l'enfant de sept ou huit ans de distinguer, par exemple, le mot qui représente la qualité et qui s'appelle adjectif, tandis qu'il lui est très facile, avec ses sens plus fins que les nôtres et son alerte observation, de distinguer les états de la matière, de reconnaître les phénomènes électriques, etc.
    Donc, on se mettra à sa disposition pour lui apprendre à lire et à écrire correctement, en y consacrant, environ, une demi-heure par jour.
    Mais on n'oubliera pas que la grande affaire pour lui, l'affaire passionnante de sa libre enfance, c'est l'eau, les nuages, le fer qui se courbe, la terre mystérieuse où germent les semences, l'équilibre et les insectes, et non les pièges des participes et des mots composés. Pour plus tard les choses embêtantes, quand dans son corps solide et sain, il logera une volonté assez maîtresse d'elle-même pour s'y astreindre. Et pour la même époque, l'histoire des faits politiques, si profondément étrangère à ses préoccupations.
    Et gardons-nous de le déranger mal à propos. Gardons-nous de rappeler, pour lui donner sa leçon de français, ce petit qui fait un jet d'eau, car la loi de la pression atmosphérique qui lui dicte son existence est susceptible de plus d'applications utiles que les tortueuses conjugaisons de nos verbes barbares. Sachons le laisser faire.
    La véritable place de l'enfant est dans une colonie de travailleurs. Je n'insiste pas sur ce qu'il y a d'extrêmement moralisateur pour lui à voir ses grands camarades donner l'exemple du travail manuel, je ne m'occupe ici que de son développement intellectuel. Or, l'enfant aime beaucoup à regarder travailler, à y prendre part, s'il peut, et si ce travail crée des objets intégraux, sa joie est à son comble. Réfléchissons que le producteur intégral applique continuellement des notions de physique, géométrie, chimie, etc., etc., et cela d'une manière toujours intéressante pour l'enfant. L'élève qui voit une barre de fer s'allonger à mesure qu'elle chauffe, se façonner quand elle est rougie, etc., questionne, et quand même on ne lui répondrait pas, il a désormais acquis le fait qu'il apprendrait péniblement dans le livre. Mais on aura soin de lui répondre et même, on sera plusieurs à lui répondre, car il est utile de le soustraire à la mauvaise méthode qui consiste à donner à l'élève un professeur pour chaque matière (ou pour toutes). Il est indispensable que l'enfant prenne l'habitude de se renseigner sur ce qu'il voit faire auprès de celui qu'il sait être capable de le faire, quitte à venir chercher un complément d'informations auprès d'un autre, qui lui, s'occupera d'étendre et de généraliser les données.
    "Jusqu'à l'époque de son adolescence, l'enfant développera son corps par des promenades et des jeux quotidiens ; il deviendra plus fort, plus agile, plus adroit. Chaque jour il fera quelque travail manuel et il apprendra ainsi à se servir de ses yeux et de ses mains. Il dessinera et ses dessins représenteront des scènes qu'il aura imaginées, ou bien ce seront des ornements tracés sur des objets qu'il aura construit lui-même ; ou encore ce seront les cartes très imparfaites des contrées qu'il connaîtra. Il apprendra à connaître la vie des bêtes et des plantes cependant que peu à peu on lui fera découvrir l'arithmétique, la géométrie, la physique, la cosmographie, bref, la terre et toutes les choses qu'on y voit. L'éducateur, si possible, n'interviendra que pour préparer les circonstances où l'enfant fera ses observations ; ou bien, pour montrer à celui-ci, par quelque question embarrassante, qu'il s'égare. Il ne donnera donc pas à ses élèves, chaque jour, quatre ou cinq leçons proprement dites ; mais il attirera parfois leur attention sur les énoncés de plus en plus généraux qu'eux-mêmes auront formulés. Ce seront les jalons divisant le chemin déjà parcouru. Souvent, pour répondre à la curiosité de l'enfant, l'éducateur dira : "Voici ce que l'homme a fait pour diminuer sa peine et assurer son existence." Et cela constituera chaque fois une leçon d'histoire." (R. Van Eysinga)
    Songeons à tout ce qui est susceptible de frapper l'enfant qui voit faire seulement une roue ! Et s'il voit faire la voiture entière, et s'il la voit essayer, et si elle ne va pas de suite, et si l'on corrige ses défauts devant lui, que de notions aura-t-il acquis sans s'ennuyer un instant !
    Et c'est là que vous entendrez jaillir les questions, de même que vous pourrez profiter de claires et fraîches remarques. Il n'y a aucun inconvénient à rechercher devant l'enfant, avec l'enfant, la réponse à une question qu'il a posée si celle-ci vous embarrasse. Au contraire l'élève qui voit que sa question est prise en considération par vous, et vous incite vous-même à la recherche, ne retire de ce fait que d'excellentes impressions : confiance, goût pour la recherche, connaissance des rapports qui servent entre les constatations et les théories, etc. Ce sont les pédants qui voudraient nous faire croire que l'aveu de l'ignorance de l'éducateur est néfaste à l'élève. Les malheureux ne savent donc pas ce qu'un enfant peut demander ! Quand on redoute les colles,il vaudrait mieux ne pas s'occuper d'éducation...
    (manque une page)
    Malheureusement, les colonies communistes ne sont pas nombreuses, leur réussite est difficultueuse et les petits camarades qui peuvent être élevés par des méthodes rationnelles sont une poignée. L'enseignement reste presque entièrement, aux mains de l'Église et de l'État qui en ont compris l'immense portée. Et ici, nous sommes conduits à insister sur ce point : quel est le rôle de l'enseignement de l'école ?
    D'une façon générale, le rôle de l'enseignement de l'école, de toute école, est de tuer l'originalité. La plupart des grands découvreurs et des grands originaux ont été rebutés par l'école. De nos jours, l'homme qui a inventé tous les instruments radiographiques et radiothérapiques, (ce qui suppose une immense documentation et les connaissances les plus variées) est absolument sans titres. Zola avait échoué au baccalauréat pour insuffisance en français ! Ainsi que Lamartine ! Il serait facile de multiplier des exemples aussi frappants établissant nettement que l'école et le génie sont irréconciliables...
    Bornons-nous pour l'instant, à l'étude de l'enseignement primaire. A l'école primaire, il s'agit de fabriquer des esclaves perfectionnés, il est impossible de le nier. S'occupe-t-on, en effet, de développer les merveilleuses facultés de l'enfant, son observation, son discernement, son imagination ? Jamais de la vie. On lui "apprend" le français, l'orthographe et la syntaxe qui sont absolument sans intérêt pour lui ; l'histoire qui dépasse sa portée et tend à fausser son sentiment, le calcul borné qui ne s'adresse qu'à la mémoire mécanique, comme la géographie, la récitation de pièces niaises, insipides ou à tendances abrutissantes, et la morale.
    Remarquons en passant que l'uniformité des programmes se déroulant dans un ordre prévu d'avance, est l'aveu du but : fabriquer des individus uniformes, modelés sur le type qu'il est utile à nos maîtres d'obtenir.
    Je ne m'appesantirai pas sur l'affreux système de punitions et de récompenses, fait pour favoriser tous les mauvais instincts et ébranler le système nerveux si délicat et si impressionnable des enfants. Je ne ferai remarquer qu'en passant, il est impossible au maître d'obtenir l'attention d'une quantité d'enfants souvent énorme ; toujours exagérée et généralement placée dans de mauvaises conditions d'hygiène. Tous ces attentats sont justifiés par le souci d'imposer une morale à l'enfant. L'École, voilà son véritable rôle, est chargée de préparer le citoyen.
    Chaque fois que la révolte se dresse, elle trouve devant elle l'armée, c'est-à-dire les fils du prolétariat affublés d'une livrée et affectés à la défense des caisses du Capital. On découvre que ce sentiment extraordinaire, ce miracle d'imbécillité sur lequel on ne saurait s'ébahir assez, qui pousse les spoliés à défendre ce qui les opprime contre ceux qui les délivreraient, sort de l'école ; que c'est de l'éducation patriotico-moutonnière que l'État distribue généralement aux enfants du peuple.
    L'École est, en effet, l'admirable instrument qu'ont utilisé supérieurement les bourgeois du dix-neuvième siècle pour fabriquer des esclaves. Naturellement, on a soin de tenir solidement cet instrument en mains. Les instituteurs, au salaire mesuré, soumis eux-mêmes à des déformations préalables, sont attentivement surveillés et impitoyablement rejetés à la moindre velléité d'indépendance. Tout cela est vrai, mais la matière première de ce beau travail ; mais les enfants qui reçoivent l'enseignement primaire et qui en profitent ; ce sont les nôtres. Et sous prétexte que l'enseignement est obligatoire et gratuit, laïque et commode, nous laissons empoisonner nos enfants de respects imbéciles et de criminelles stupidités.
    On se demande beaucoup, depuis quelques années quel est l'esprit qui domine dans l'enseignement primaire. L'instituteur est-il patriote ? Est-il socialiste ? Ne pourrait-il pas être anarchiste ? Ceci n'a aucun intérêt. Je ne veux pas nier qu'il n'y ait des indépendants parmi les instituteurs. Mais la tendance générale des exploités de l'école primaire, c'est la neutralité, c'est l'esprit neutre, neutralitard. Cet esprit imposé par les programmes, d'ailleurs, est une riche trouvaille de la classe repue : Endormons toutes les révoltes, respectons toutes les convictions.
    La neutralité qui est inspirée par l'École Normale aux futurs instituteurs est celle-ci : "N'abordez jamais un sujet sur lequel s'élèvent des dissentiments ; l'enfant doit tout en ignorer. L'opinion invoquée par vous pourrait être contraire à celle de son père ou de son tuteur qui pourraient exprimer devant lui leur conviction contraire. L'esprit de l'élève, tiraillé dans divers sens, risquerait de perdre le respect de votre enseignement. Sur toutes questions, soyez neutres."
    Voici ce que nous pourrions répondre : "Soyons neutres, certes l'esprit de l'enfant ne doit pas être tiraillé dans divers sens, car c'est à lui de décider quel sens sera le sien. Il ne doit pas être entraîné dans aucune voie, car il choisira lui-même la sienne, mais il doit se décider en toute connaissance de cause.
    "C'est pourquoi tous les problèmes seront agités devant lui, c'est pourquoi on lui montrera incessamment le pour et le contre des choses, c'est pourquoi on travaillera sans relâche à éveiller en lui l'esprit de critique et d'examen. Respectons toutes les convictions dont les propagateurs ne sont pas convaincus. Nous ne trouvons pas mauvais qu'il ait le catéchisme entre les mains, mais nous tenons expressément à ce qu'il soit mis en état d'apprécier ce livre. Remarquez qu'il ne s'agit pas des opinions de son père ou de sa tante, mais de former la sienne, pas plus qu'il ne s'agit de lui conserver le respect de votre enseignement, car dès l'instant où il en reçoit un autre enseignement que celui des faits, nous sortons de la neutralité".
    Et ainsi, la neutralité de l'école se trouve en contradiction formelle avec la nôtre, que j'ose appeler la vraie.
    Or, si ce n'est pas dans notre sens que la neutralité reçoit son application, ce n'est pas non plus dans celui que les officiers d'académie qui l'ont inventée prétendent être la leur. Les diverses "Instruction morale et civique" y compris celle qui valut à Albert Bayet la malédiction de son père, comportent en effet, entre autres absurdités, un chapitre sur le patriotisme qui est une violation flagrante à cette neutralité tant respectée, car aujourd'hui personne n'est plus d'accord sur la valeur de l'idée de patrie.
    A l'écolier qui voit dans son livre, qui entend dans sa classe : Nous devons aimer notre patrie, la défendre, mourir pour elle au besoin Ñ demandons : pourquoi cela ? Un sentiment aussi décidé doit voir une raison ? L'enfant répétera tant bien que mal, jamais d'une manière naturelle et sentie, car son sens est trop juste, les nébuleuses raisons de son livre. Précisons-les pour lui, au besoin, et opposons-y les nôtres, en le laissant libre de choisir. Recommandons-lui d'exposer à son maître, soit l'avis qui lui aura semblé le plus probant, soit l'un et l'autre, s'il n'a pu décider.
    Et alors, ou le maître est un homme intelligent et la seule méthode qu'il puisse employer sans improbité lui sera révélée ; ou c'est un esprit fermé et vous avez pris ce soin que vous devez prendre d'avertir l'élève qu'il n'avait pas à tenir compte de son entêtement ; de toute manière vous avez fortement ébranlé le respect de la chose enseignée, ce respect qui nous a si gravement marqués pour l'esclavage.
    Pour notre part, en matière de morale destinée à être inspirée à l'enfant, nous ne demandons qu'à nous taire. Que ceci ne surprenne pas. Nous sommes décidés à combattre la morale de l'école, chez l'écolier même, afin de changer l'esprit scolaire, s'il est possible ; mais nous ne nous y décidons que devant le danger qu'il y aurait à faire autrement et nous ne tenons pas pour normal ce développement de l'enfant. Certes, nous voulons que ces mioches soient demain des individus capables de vivre sans lois et sans maîtres, et c'est pour cela que nous sommes forcés de toujours opposer la critique anarchiste au préjugé bourgeois qu'on s'efforce de leur inculquer. Mais nous n'ignorons pas qu'il y a à cela un immense écueil : c'est que ni le préjugé, ni la critique n'intéressent notre élève, cela n'est pas son affaire. Ce qui le passionne, c'est les bêtes, les machines, les bateaux, les jets d'eaux, les pierres, les folles courses, la chaux qui bouillonne, la glace transparente, la terre cuite, que sais-je ? C'est la connaissance infinie qui nous permettra de réaliser le progrès.
    Et c'est sans morale que nous pensons qu'il convient d'élever l'enfant.
    D'ailleurs, nous sommes en cela fidèles à notre principe de lui laisser découvrir. Il découvrira lui-même les rapports entre les hommes et les définira selon sa conception. Je n'ai nullement peur qu'un enfant sain et normalement développé qui a pris goût de la recherche et acquis la vaste compréhension des lois naturelles, ne sache pas se conduire, bien au contraire, il saura et il pourra.
     
    Ainsi, tandis que, pénétrés de l'utilité de la rénovation de l'enseignement, les anarchistes y consacrent des efforts que nous voudrions voir plus ardents encore, l'Église et l'État redoublent de zèle dans leurs rivalités et apportent à leurs entreprises ce que nous ne saurions y apporter, la monnaie en quantité et l'appui des pouvoirs.
    De sorte que la marmaille d'aujourd'hui se dresse, à nos yeux, en deux parts : les petits camarades qui grandissent selon notre idéal et ceux qu'on empoisonne soigneusement des préjugés antagonistes. Les premiers sont une poignée, les autres une masse innombrable.
    Or, ces mioches, nous les voulons tous pour la liberté. Et la tâche qui s'offre à nous est double : d'une part, nous avons à assurer le développement harmonieux du plus grand nombre possible ; d'autre part, à nous opposer à la perversion et à l'asservissement de ceux dont nous ne pouvons nous charger.
    Occupons-nous d'abord, en ces lignes, des parias. Bientôt, nous reparlerons des privilégiés : on reproche souvent à l'école laïque de mal défendre contre la concurrence des ignorantins. Comment en serait-il autrement ? Les méthodes employées dans l'une et l'autre école sont, aujourd'hui, sensiblement les mêmes, mais si le cher frère, gras et bien nourri, fait des classes de vingt à vingt-cinq élèves, celles de la laïque comprennent rarement moins de soixante et souvent plus de quatre-vingts écoliers !
    L'instituteur primaire, outre qu'il est écrasé par une besogne au dessus des forces humaines, que compliquent presque toujours les soucis de la misère, est garrotté dans un programme qu'il doit parcourir dans l'ordre, et obligé, de par les visites inspectoriales, de faire du trompe l'Ïil (je veux dire de passer d'une connaissance à l'autre, dans un temps prévu d'avance et souvent inférieur à celui qu'il aurait fallu aux écoliers pour s'assimiler ces connaissances). Enfin, quelques uns des élèves apportent de leur famille des habitudes et une moralité telles qu'ils constituent un danger permanent absorbant toute l'attention du maître, et je connais une école de filles de la banlieue où l'institutrice m'a dit avoir vu arriver ivres des enfants de dix ans !
    Or, s'il est absolument impossible d'instruire sans expérience, sans outils, presque sans images et tout à fait sans liberté, soixante ou soixante-dix enfants, plus ou moins bien portants, dans un temps restreint, s'il est matériellement impossible de s'assurer que les leçons ont été comprises par chacun, il est encore bien plus illusoire de compter sur le "travail dans la famille" pour compléter cette instruction. Chaque soir, néanmoins, les enfants emportent devoirs et leçons et achèvent d'apprendre : 1° à bafouiller ; 2° à admettre, sans contrôle, les idées que d'autres ont émises ; 3° à s'assimiler des notions sans netteté, se faisant ainsi un esprit brumeux qu'ils garderont bien souvent et qu'apprécieront beaucoup les politiciens, 4° à travailler sans goût.
    On peut ajouter que l'écolier, chez lui est, la plupart du temps, mal installé, mal éclairé, bousculé par ses petits frères, et que, s'il lui est impossible de s'appliquer, il a toute latitude pour parfaire sur son échine et sur sa vue les déformations scolaires (car le mot existe, évocateur de cages et de supplices moyenâgeux : déformations scolaires !)
    Quelques camarades anarchistes et nous-mêmes avons pensé à grouper les enfants de l'école, après la classe, pour commenter et compléter les leçons du programme de la bonne manière. L'instituteur y trouverait son compte car ces enfants auxquels leurs leçons seraient expliquées, seraient les plus instruits. L'école communale aurait des élèves de douze à treize ans sachant vraiment lire et s'exprimer, ce qui se voit rarement aujourd'hui. Voir une fière et intelligente génération s'élever à la place du troupeau attendu, cela serait certainement une joie pour nos chers dirigeants...
    Ce serait une excellente force et d'une grande portée que de compléter ainsi l'enseignement de l'État.
    Quel avantage si l'on pouvait réunir ces enfants après la classe ! A peu de frais, avec de l'intelligence et de l'ingéniosité, on les installerait convenablement. Une table de six ou huit places, à laquelle ils se succéderaient, suffirait pour une trentaine d'enfants (si l'on songe que les plus petits, ceux de huit à dix ans, ne doivent pas emporter pour plus d'un quart d'heure de travail). Les devoirs seraient expliqués sur des exemples et on y installerait les enfants après s'être assuré que ce ne sera plus pour eux un abrutissement angoissant, mais un exercice intéressant. La matière des leçons serait montrée, offerte à la vue, toutes les fois qu'il est possible et on inviterait les écoliers à définir eux-mêmes ce qu'ils voient ; de telle sorte qu'ils acquerraient ainsi à la fois des notions plus nettes, plus sensibles, plus solides et l'habitude de s'expliquer et de décrire eux-mêmes tandis qu'ils perdraient l'habitude si funeste de définir de mémoire et de décrire d'après les autres.
    Par exemple, si vous avez quelques pierres, un peu de terre, un peu d'eau, vous figurez aux marmots intéressés et joyeux le système de partage des eaux, une île, un volcan, etc., non seulement ils comprendront très vite et même raconteront à leurs camarades ce qu'ils ont vu de semblable dans la nature ; mais ils sauront vous répondre quand ils l'ont sous les yeux et que le livre est au diable, vous aurez à choisir entre bien des définitions dont quelques-uns très pittoresques, à éliminer les vicieuses en disant pourquoi elles le sont, à choisir la plus simple entre les bonnes, etc., ce qui constituera un excellent exercice. Ces enfants auront beaucoup acquis, sans se douter qu'ils travaillent ; tandis que le triste écolier, penché sous la lampe, qui répète jusqu'à ce qu'il s'en souvienne les définitions de M. Foncin, a beaucoup peiné pour n'en acquérir que peu.
    "Mais le maître se salirait !" m'a dit l'un de ces écoliers auxquels je parlais de ces systèmes éducatifs. Et celui-là avait trouvé le vrai mot. Le maître a des manchettes ! La maîtresse a un corset ! Les voyez-vous à quatre pattes, barbotant dans la boue, parmi les gosses ? Et le prestige ?
    Car, ce que l'on enseigne, avant tout à l'École Normale, c'est le prestige. A mesure que le futur instituteur perd son originalité, il devient trop souvent empreint d'une morgue doctrinaire et autoritaire. La preuve, c'est cette parole qu'on entend souvent dire aux petits : "C'est vrai, le maître l'a dit". En voilà un mauvais compliment à faire à son éducateur ! Et je n'insiste pas sur le ton imposant que prend le "pion" malgré qu'il soit susceptible de susciter des accidents nerveux chez l'enfant prédisposé, lui faisant ainsi contracter souvent des affections qui se prolongent la vie entière.
    Naturellement, le livre, loin d'être systématiquement méprisé, sera souvent en mains et nous nous attacherons, non seulement à apprendre à nos gosses vraiment à lire, mais encore à aimer la lecture et à comprendre exactement ce qui est écrit.
    Nous savons trop qu'ils tireront plus tard de cette connaissance, avec d'inestimables joies, d'extraordinaires leçons.
    Qu'on en soit bien convaincu, il ne peut y avoir de besogne plus profondément révolutionnaire que celle d'apprendre aux enfants du peuple à lire véritablement, à écrire, à s'exprimer que de les mettre en état de se renseigner et de se faire comprendre. L'opinion n'est pas de moi et ne date pas d'hier. C'est bien pourquoi l'enseignement officiel est si peu sérieux.
    Bien entendu, il serait encore préférable de pouvoir arracher complètement nos enfants à l'abrutissement pédagogique. La véritable solution serait de nous charger, directement et personnellement, de leur éducation, en dehors de toute autorité et de tout système dogmatique. Mais la besogne est délicate et ardue et il nous faut avouer que les tentatives faites jusqu'à ce jour ne furent guère probantes. D'autre part, tous les camarades ne peuvent se charger de leurs enfants, certains parce qu'ils n'en ont pas le temps, d'autres parce que la capacité leur fait défaut. Il serait donc intéressant, faute de mieux et en attendant de pouvoir faire besogne plus complète, de soustraire les enfants, par une éducation complémentaire, à l'influence pernicieuse de l'école.
    En attendant mieux, il serait très utile que dans chaque centre où se trouvent des camarades, ils puissent réunir leurs enfants dans un local (avec jardin autant que possible) où ils pourraient dépenser leur activité sous la surveillance d'un camarde apte à répondre à leurs questions et à diriger intelligemment leur évolution mentale.
    A mon avis la meilleure solution consisterait donc à soustraire l'enfant à l'école. Mais si cela n'est pas possible, pour une raison quelconque, il ne faut pas accepter sans réagir la besogne de l'instituteur et travailler au contraire à éclairer vraiment la mentalité du jeune élève. Non seulement cela sera indispensable dans l'intérêt de ce dernier, mais cette réaction permettra d'infuser un état d'esprit nouveau au sein même de l'école et d'obtenir sur l'esprit du maître une répercussion plus ou moins salutaire selon les circonstances. Nous pourrions soutenir et aider les instituteurs sympathiques, placés généralement dans une situation pénible à l'égard des dirigeants qui les paient pour effectuer une besogne de déformation morale et qui n'acceptent pas volontiers de leur voir accomplir un autre travail, puisqu'il sera inévitablement nuisible à leur parasitisme. Quant aux autres, aux esprits bornés et aux asservisseurs, nous verrions à leur faire la vie dure.
    Notre action pourrait surtout être fructueuse à l'égard de "l'Instruction morale et civique", cette magnifique morale que l'État bourgeois, au mépris de la neutralité, se hâte tant d'imposer à nos mioches puisqu'ils doivent la posséder à l'âge de onze ans !
    Je pense que sa suppression arriverait le jour où la bande des hauts universitaires aurait trop entendu discuter dans les classes des cours moyens et supérieurs, dans les examens, concours, etc., le respect de la justice, de l'armée, de la patrie, de la propriété, la croyance que la Grande Révolution nous a comblés, que nous sommes parvenus au plus haut point de la civilisation depuis la nuit du 4 août, l'infériorité de l'étranger, etc. Et tout cela serait mis en discussion fatalement, car les soirs où nos enfants auraient eu à apprendre les tirades sentimentales des moralistes scolaires, nous en aurions profité pour leur raconter des histoires dont quelques-unes tirées de l'histoire et même de l'histoire contemporaine.
    Enfin, considération importante, ces enfants dont nous aurions dirigé les commencements tâtonnants resteraient nos amis. Camarades de leur adolescence, nous pourrions continuer à diriger leurs études personnelles, leurs lectures, leurs recherches intellectuellement et moralement développés de bonne heure par l'habitude de la critique et de la réflexion ; préservés par des goûts supérieurs, des habitudes qui abrutissent dès l'apprentissage les jeunes travailleurs illettrés, ils seraient à cet âge merveilleux de vingt ans, des jeunes gens, non du bétail. Et l'on verrait !


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  • Georges Brassens et la “renaissance” de la chanson française
    KEN KNABB
    “Ces gens [Brassens et d’autres chanteurs français d’après-guerre] ne sont responsables non seulement pour la plus grande renaissance de la chanson dans les temps modernes, mais pour le grand changement contreculturel, pour le remplacement de l’instinct de possession par la sensibilité lyrique. . . . Le grand secret de Brassens, c’est qu’il parle sciemment pour les vrais irrécupérables. Dès ses débuts, il savait que ni lui ni ses partisans de plus en plus nombreux ne seraient jamais récupérés, et il savait pourquoi; il le disait dans chacune de ses chansons, quel qu’en fût le thème. Avec lui la contre-culture atteint l’âge mûr.”
    —Kenneth Rexroth, (Aspects subversifs de la chanson populaire)
    Georges Brassens (1921-1981) fut anarchiste pendant toute sa vie, et ses chansons dénotent un esprit vivement antiautoritaire, même si la plupart traitent des simples douleurs et plaisirs de la vie plutôt que de sujets expressément politiques. Malheureusement, peu d’anglophones le connaissent.
    Pour les Français, il est au moins aussi important que l’est Bob Dylan pour nous (ou au moins, qu’il était pour les gens de ma génération). Mais ils ne se ressemblent pas tellement. Brassens se rattache à une culture plus ancienne et à certains égards plus sage. Par manque de telles racines, Dylan fut poussé vers une dissociation mentale et verbale plus extrême, plus apocalyptique, qui rappelle parfois Rimbaud. Je ne crois pas que Brassens, ni personne d’autre, n’étaient près d’égaler l’incandescence de Dylan pendant sa plus grande période (Bringing It All Back Home, Highway 61 Revisited, Blonde on Blonde — 1965-1966). Mais même alors Dylan était inégal, et son sarcasme amer semble souvent mesquin et immature par comparaison à l’humanité de Brassens, avec son humour et son ironie qui viennent de l’expérience du monde.
    Mettant de côté leurs styles musicaux, assez différents, Dylan aurait pu sans doute écrire quelque chose comme “Mourir pour des idées” (qui suggère que ceux qui nous conseillent à mourir pour des idées soient les premiers d’en donner l’exemple) ou “La ballade des gens qui sont nés quelque part” (sur les “imbéciles heureux” qui sont très fiers de leur lieu de naissance, quel qu’il soit). Léonard Cohen aurait pu écrire quelque chose comme “Le petit joueur de flûteau” (fable sur un musicien itinérant qui refuse de renier ses principes) ou “Le blason” (ode au “plus bel apanage” du corps féminin). Mais je ne crois que ni l’un ni l’autre aurait été capable de la joie innocente et exubérante des “Copains d’abord” (célébrant la camaraderie d’une bande de garçons qui naviguaient une mare aux canards dans un petit bateau) ni le caractère simple mais poignant de “Auprès de mon arbre” (où il regrette sa folie d’avoir coupé un vieil arbre, avoir jeté une vieille pipe, et avoir abandonné une vieille amie) ni le comique urbain de “La traîtresse” (la maîtresse qui trahit son amant en se couchant avec son mari) ou “Quatre-vingt-quinze pour cent” (qui prétend que les femmes simulent l’orgasme 95% du temps). D’ailleurs, quel autre Français sauf Brassens aurait pu concevoir de “Fernande” (“La bandaison, papa, ça ne se commande pas”)?
    Je pourrais continuer avec bien d’autres exemples de l’originalité de Brassens, mais il est plus amusant de l’écouter que d’en discuter. Il a écrit environ 150 chansons, et mis en musique un certain nombre de poèmes. La plupart ont parus sur une série de douze disques de 33 tours (1954-1976), qui ont toutes été rééditées en CD. Il y a également quelques disques divers: enregistrements de concerts, etc., ainsi que des compositions posthumes enregistrées par d’autres. Même ceux qui ne connaissent pas le français prendront goût à fredonner ses mélodies.
    Une quantité remarquable de matériaux de et sur Brassens a parue récemment sur le Web. Voici seulement quelques-uns des sites les plus utiles, en commençant avec deux qui intéresseront ceux qui ne connaissent pas le français, ou qui le connaissent très peu:
    http://www.projetbrassens.eclipse.co.uk/georgesbrassens.html (site en langue anglaise, avec liens à plusieurs autres sites sur Brassens en anglais)
    http://www.brassens.org/ (beaucoup de traductions en anglais, parfois avec plusieurs versions différentes d’une seule chanson)
    http://www.brassens.info/UK/ (ici on peut entendre Brassens chantant presque toutes ses chansons, via Windows Media Player)
    http://perso.wanadoo.fr/brassens/commun/cadre_accueil.htm (cliquez “Oeuvres” pour trouver les paroles de toutes ses chansons, accompagnées des mélodies)
    http://perso.wanadoo.fr/jcd66/Brassens/ (explications des phrases argotiques et d’autres références obscures dans une cinquantaine des chansons)
    http://www.brassens.sud.fr/present.html (matières de référence extensives — discographie, bibliographie, partitions, accords, etc.)
    http://www.georgesbrassens.org (site multilingue, avec liens aux musiciens qui interprètent Brassens en d’autres pays et en d’autres langues)
    * * *
    Vous pouvez également trouver agréable d’explorer quelques-uns des autres chanteurs et auteurs de chansons français. La chanson française est un monde riche et fascinant. Pour ne mentionner que quelques-uns de mes favoris, il y a Pierre-Jean Béranger, le chanteur populaire du début du XIXe siècle. Aristide Bruant, l’homme à l’écharpe rouge et à la cape noire représenté sur l’affiche bien connue de Toulouse-Lautrec, qui fût commandée pour la publicité du café où chantait Bruant; ses chansons traitent généralement des quartiers les plus pauvres de Paris. Yvette Guilbert, la célèbre chanteuse de la même période, dite “la Belle Époque” (ca. 1890-1910). Les “chansons réalistes” tragiques et souvent sordides des années 1930 (Fréhel, Damia, la première Piaf). Parmi les autres interprètes divertissantes de la même période sont Mistinguett, Mireille, Patachou. Et le délicieux “fou chantant” Charles Trenet, qu’on a décrit comme une combinaison de Danny Kaye et Salvador Dali. Bien des gens le considère comme le plus grand auteur de chansons françaises. C’est possible, quoique je crois que Brassens le dépasse un peu.
    Puis, il y a la renaissance des grands chanteurs-poètes d’après-guerre dont Rexroth a fait l’éloge, qui, en plus de Brassens, comprend Léo Ferré, Jean-Roger Caussimon, Jacques Brel, Félix Leclerc, Guy Béart et Anne Sylvestre. En plus de ses propres chansons, Ferré a mis en musique Baudelaire, Rimbaud et Apollinaire et a collaboré avec Caussimon (“Le temps du tango” est un exemple excellent de leur oeuvre commune). Je préfère la manière simple et directe de Brassens, par comparaison au style strident et mélodramatique de Brel, mais Brel a certainement écrit de très bonnes chansons. (Par ailleurs, avec l’exception d’Édith Piaf et Maurice Chevalier, il est le seul chanteur francophone qui est, ou au moins qui était, un peu connu aux États-Unis, grâce à la comédie musicale de 1966, Jacques Brel Is Alive and Well in Paris.) Félix Leclerc est canadien français, et ses chansons étranges et obsédantes ont un son plus “au grand air”, évoquant le paysage vaste et hivernal de Québec, par contraste avec le ton urbain de la plupart des autres. Guy Béart est un curieux personnage, mais souvent très entraînant. Anne Sylvestre, peut-être parce qu’elle est femme et aussi parce qu’elle a commencé un peu plus tard que les autres (au milieu des années 1950), est celle dont les intérêts et la sensibilité préfigurent le plus clairement la contre-culture des années soixante.
    La plupart de ces gens étaient anarchistes dans une certaine mesure, mais comme l’a remarqué Rexroth, leur véritable mérite était d’avoir exprimé un mode de vie alternatif plutôt que d’avoir écrit des chansons de protestation explicite. Une des exceptions est “Le déserteur” de Boris Vian, enregistré par Mouloudji en 1954, et qui fut interdite de la radio pendant la guerre de l’Indochine. C’est une chanson très émouvante, mais Mouloudji est un interprète tellement grand qu’il aurait pu rendre émouvant une liste de blanchissage.
    Il y a beaucoup de chanteuses excellentes dans cette période —Juliette Gréco, Monique Morelli, Catherine Sauvage, Barbara — mais ma favortie, et de loin, est Germaine Montero. Ses interprétations de Béranger et de Bruant sont parfaites, mais elle a aussi fait des modernes comme Ferré et Prévert, et le plus beau de tout, 23 chansons de Pierre Mac Orlan. Les enregistrements de Mac Orlan étaient des favoris de Guy Debord et ses amis au début des années 1950, et ils sont disponibles à présent dans une collection de deux CDs entitulée Meilleur. Montero a également enregistré des chansons populaires d’Espagne et des poèmes de García Lorca (elle a étudié le théâtre avec Lorca au début des années 1930), et elle a créé le rôle-titre de Mère Courage de Brecht.
    Bien de ces chansons françaises jouissent toujours d’une certaine popularité. J’ai été dans des bars parisiens pleins à craquer où une interprète commencerait une des vieilles chansons et la moitié de la salle s’est mise immédiatement à la joindre, connaissant toutes les paroles par coeur. Et Brassens, au moins, est maintenant populaires pas seulement en France mais dans bien d’autres pays du monde. En Russie il y a même un “Choeur Georges Brassens”!
    La principale raison pour laquelle ces chansons sont presque inconnues en Amérique est évidemment la différence des langues, mais il y a aussi des distances musicales et culturelles. Pour les gens qui ont grandi sur les rythmes post-be-bop, les mélodies françaises peuvent sembler un peu démodées, au moins au commencement. D’autre part, le manque relatif d’accentuation dans la langue française fait que certains des compositeurs les plus sophistiqués, comme Ferré par exemple, nous semblent assez flous et incohérents. Et les paroles, mêmes des chanteurs d’après-guerre, concernent les thèmes éternels: amour et solitude, amitié et trahison, célébrant les joies de la vie, regrettant son caractère éphémère, satirisant le monde officiel — les mêmes thèmes qu’on peut trouver chez Villon ou les goliards du Moyen Âge (Carmina Burana), rien de particulièrement “post-moderne”.
    Je suppose que certaines des chansons de Bessie Smith ou Billie Holiday peuvent être considérées comme à peu près équivalentes aux chansons réalistes, mais il y a toujours un monde de différences culturelles. Yves Montant chantait les poèmes de Jacques Prévert sans que personne ne l’ait trouvé étrange. L’équivalent américain serait si Frank Sinatra avait enregistré un disque de e.e. cummings ou de Lawrence Ferlinghetti. La combinaison des paroles d’une haute qualité poétique avec la musique populaire, courante en France depuis plus d’un siècle, n’existe guère au pays anglophones avant la contre-culture des années soixante. Avec celle-ci, les choses commencent à confluer mondialement — les belles paroles d’Anne Sylvestre font penser de Léonard Cohen ou de Joni Mitchell (qu’elle a précédé de plusieurs années)...
    Mes intérêts ne vont guère plus tard que cela. Je dois admettre que je n’ai pas vraiment exploré les chanteurs français plus récents. Probablement certains sont bons, mais la plupart de ceux que j’ai entendu ne me semblent pas très différents que leurs contemporains américains, et je n’ai été particulièrement enthousiasmé par aucune musique pop américaine depuis environ 1970.
    Ces remarques ne sont évidemment que des expressions du goût personnel. Je ne prétend pas que mes préférence musicales impliquent quelque chose de radical. En fait, je met en question la croyance de Rexroth sur l’effet subversif de la poésie et de la chanson, sauf dans le sens très vague que de telles oeuvres peuvent parfois nous éveiller, nous donner une suggestion des possibilités de la vie qui sont généralement refoulées. Si j’aime ces chansons françaises, ce n’est pas parce qu’elles auraient des aspects radicaux, mais parce que j’ai plaisir à les chanter et à les écouter.
    J’aime aussi bien plusieurs autres genres de musique — folklorique, jazz, classique, etc. — mais ceux-là sont facilement accessibles à n’importe qui qui veut les explorer. J’ai rédigé cette petite introduction à Brassens et ses compatriotes parce qu’ils sont inconnus à la plupart des gens anglophones, et qu’ils pourraient les apprécier.
    Bon appétit!


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  • Demander l’impossible ?


    C’est en cherchant l’impossible
    que l’homme a toujours réalisé et reconnu le possible,
     et ceux qui se sont sagement limités à ce qui leur paraissait le possible
    n’ont jamais avancé d’un seul pas.
        (Bakounine, « L’empire knouto-germanique »)


    Enquête sur les conceptions
    de la nature humaine chez les anarchistes


    Combien de fois n’avons-nous pas entendu ce discours ? : Les anarchistes, ont une vision beaucoup trop optimiste de la nature humaine. Croire qu’il est possible de créer une société où la violence et l’autorité auraient complètement disparus est une douce utopie complètement absurde. La nature humaine est telle que seule l’existence d’une autorité jouant le rôle d’arbitre peut permettre de gérer les conflits, qui ne manqueront jamais d’apparaître dans quelque société que ce soit, et donc elle seule peut limiter l’apparition illégitime de la domination et de la violence.
    Que ce type de discours sorte de la bouche de politiciens bien-pensants, rien de plus normal, il faut bien qu’ils justifient la domination qu’ils exercent sur le reste de la société. Hélas, ce discours est tout aussi bien tenu par ceux qui ont de l’anarchiste une vision un tout petit peu plus élaborée que la caricature classique de l’enragé - casseur de vitrines - lanceur de bombes - intégriste d'un chaos social appelé « anarchie ». Seulement trop souvent cette vision est remplacée chez bon nombre de sympathisants par une autre caricature de l’anarchiste, celle d’un éternel rêveur incapables d’affronter les « dures réalités de la nature humaine ». Il est donc toujours intéressant de rechercher et de clarifier quelles pourraient être réellement les opinions des anarchistes sur la nature humaine. C'est une telle tentative de clarification qui est proposée ici.

    La nature humaine, contextuelle ou universelle ?

    Avant de commencer à regarder ce que les anarchistes ont à nous dire sur la nature humaine, il est bon de réfléchir brièvement sur ce concept. On pourrait être tenté de rejeter ce concept en affirmant qu’il n’y a pas de « nature humaine », mais seulement une « condition humaine », c’est-à-dire que c’est le milieu dans lequel il est placé qui forme l’être humain. Seulement, ceci n’est rien d’autre qu’une vision contextuelle de la nature humaine car nier l’existence d’une « nature humaine » revient à en adopter une (de la même manière, celui qui, confronté à un dilemme, décide de ne pas choisir entre les deux alternatives auxquelles il est confronté, fait malgré tout un choix). Une autre vision possible de la nature humaine est universelle et considère que certaines caractéristiques sont propres à tous les êtres humains (Le rationalisme par exemple considère que tous les hommes sont doués de raison, et que c’est là ce qui nous distingue des autres êtres vivants).
    Qu’on le veuille ou non, le concept de nature humaine occupe une place fondamentale dans toute discussion sur les sociétés humaines, que ce soit sur leur histoire passée, sur la valeur actuelle de leur organisation, ou encore sur leurs développements futurs, possibles et/ou souhaitables. Particulièrement pour les idéologies, leur conception de la nature humaine joue un rôle déterminant lorsqu’on examine leurs valeurs respectives. La pertinence respective de leur modèle explicatif de l’histoire, de leur projet social futur, ainsi que des moyens proposés pour le réaliser, est directement jugée à partir de leur vision de la nature humaine. Ce jugement se base d’une part sur leur « réalisme », et d’autre part sur la cohérence de cette conception avec son propre projet social ; le concept de nature humaine prédéfini effectivement ce qu’il est possible d’atteindre par l’action sociale. Il est évident que quelle que soit sa conception de la nature humaine et son degré de pertinence, tout discours sur la société (et, en particulier, toute idéologie) se doit de posséder au moins une cohérence interne avec sa propre vision de la nature humaine, ce qui sera discuté plus précisément dans la suite.

    Machiavel et le pouvoir d’État

    Par exemple, un des « mérites » de l’idéologie Machiavélienne à la base du pouvoir d’État, serait, selon certains, sa cohérence et son réalisme concernant la nature humaine. Elle offre en effet une vision assez pessimiste de cette dernière. On peut l’énoncer comme suit : L’instinct mauvais chez l’homme est plus puissant que le bon. L’homme a plus d’entraînement vers le mal que vers le bien ; la crainte et la force ont sur lui plus d’empire que la raison. (…) Les hommes aspirent tous à la domination, et il n’en est point qui ne fût oppresseur, s’il le pouvait ; tous ou presque tous sont prêts à sacrifier les droits d’autrui à leurs intérêts. Les Machiavéliens adoptent donc une conception universelle pessimiste de la nature humaine, sur laquelle ils bâtissent la légitimité du pouvoir d’État. Ce dernier accapare le monopole de la violence physique afin de maintenir l’ordre social qui est l’intérêt commun. Dans les Discours sur la première décade du Tite-Live, Machiavel tente de démontrer comment l’État n’a d’autre fonction que de retourner la méchanceté des hommes contre elle-même pour engendrer l’ordre politique et les valeurs de la vie en commun, il fonde donc le pouvoir politique sur la violence. Ce pessimisme à l’égard d’une nature humaine considérée comme permanente et universelle est essentiel à tous ceux qui veulent justifier le pouvoir d’État, Machiavel lui-même le reconnaît : Tous les écrivains qui se sont occupés de politique (…) s’accordent à dire que quiconque veut fonder un État et lui donner des lois, doit supposer d’avance les hommes méchants, et toujours prêts à montrer leur méchanceté toutes les fois qu’ils en trouveront l’occasion.
    On peut noter que, concernant le droit, Machiavel lui-même a une position distincte de ses successeurs plus « libéraux » qui voudront fonder l’État sur le principe du droit uniquement. Néanmoins, chacun sait que tous les pouvoirs souverains ont eu la force pour origine, ou, ce qui est la même chose, la négation du droit. Et pour leur quotidien, il est semblable à leur origine : à chaque fois que le besoin s’en fait sentir pour les dominants, la « raison d’État » vient à la rescousse et légitime tous les abus. Machiavel a eu au moins le mérite de revendiquer bien haut la légitimité de ces incartades aux principes du droit, alors que nombre de ses successeurs se sont réfugiés dans l’hypocrisie la plus totale en condamnant les principes de ce qu’ils ont appelé le Machiavélisme, et ce pendant qu’ils appliquent ces mêmes principes en sachant très bien qu’il sont indispensables à l’exercice du pouvoir.


    Pour les anarchistes, la nature humaine est …

    Examinons maintenant ce que les anarchistes ont pu adopter comme conception de la nature humaine, cela nous mènera par la même occasion aux objections que les anarchistes opposent généralement à l’analyse Machiavélienne.


    … optimiste ?

    Malgré la grande variété de courants de pensée anarchistes, il semble possible de dégager quelques caractéristiques communes à l’ensemble des penseurs anarchistes quant à leur conception de la nature humaine (C’est du moins possible pour les représentants de l’anarchisme social, dont il sera uniquement question ici).
    Tout d’abord, pour revenir à l’introduction, les anarchistes sont souvent traités d’optimistes irréductibles. On les accuse de prétendre, comme Rousseau, que l’humanité est essentiellement bonne et que c’est la société ou le pouvoir qui la corrompt. Il n’y aurait qu’à éliminer le pouvoir pour que tout rentre dans l’ordre. L’anarchie ne serait donc rien d’autre que l’état de nature, et l’anarchisme serait « primitif », « utopique » et « incompatible avec la complexité des réalités sociales ». Cette accusation d’optimisme immodéré n’est pas sans fondement mais est grossièrement exagérée.
    Kropotkine (1842-1921) est souvent considéré comme le plus optimiste des fondateurs de l’anarchisme. C’est de sa conviction en la nature sociable de l’homme qu’il tirait la possibilité et la nécessité d’une société libertaire :
    Eh bien, nous ne craignons pas de renoncer au juge et à la condamnation. Nous renonçons même (…) à toute espèce de sanction, à toute espèce d’obligation de la morale. Nous ne craignons pas de dire « Fais ce que tu veux, fais comme tu veux » - parce que nous sommes persuadés que l’immense masse des hommes, à mesure qu’ils seront de plus en plus éclairés et se débarrasseront des entraves actuelles, fera et agira toujours dans une direction utile à la société, tout comme nous sommes persuadés d’avance que l’enfant marchera un jour sur deux pieds et non sur quatre pattes, simplement parce qu’il est né de parents appartenant à l’espèce Homme.
    Sa vision de la nature humaine semble donc à la fois contextuelle (ce sont les contraintes matérielles, socio-culturelles, et idéologiques, auxquelles l’homme est soumis dans la société actuelle qui l’amènent à développer les aspects les plus sombres de sa personnalité) et universelle (si l’homme est libéré des entraves dans lesquelles il est placé sa nature fondamentalement sociable se révélera inévitablement). Il est bien évident que cet optimisme inébranlable doit être remis dans le contexte qui est le sien : la fin du dix-neuvième siècle avec l’essor du socialisme sur lesquels se fondaient les espoirs révolutionnaires les plus absolus.
    Kropotkine n’est pas le seul anarchiste a avoir exprimé son optimisme concernant une nature humaine qui serait à la fois contextuelle et universelle. Par exemple, l’anarchiste italien Errico Malatesta (1853-1932) était aussi convaincu qu’il y a heureusement, chez les hommes, un (…) sentiment qui les rapproche de leur prochain : le sentiment de sympathie, de tolérance, d’amour ; et c’est grâce à ce sentiment qui existe à des degrés divers chez tous les êtres humains (…) qu’est née notre idée : faire que la société soit véritablement un ensemble de frères et d’amis qui, tous, travaillent pour le bien de tous.
    Mais ces convictions optimistes n’étaient pas une simple espoir idéaliste « métaphysique ». Pour l’affirmer, Malatesta se basait sur la constatation concrète que s’il n'y avait eu en l'homme que (…) la volonté de dominer les autres et de profiter des autres, l'humanité en serait restée au stade de l'animalité et n'aurait pas pu connaître le développement des différents systèmes historiques et contemporains qui, même dans les pires cas, représentent toujours un compromis entre l’esprit de tyrannie et ce minimum de solidarité sociale sans lequel il n'y aurait pas de vie quelque peu civilisée et évolutive. Le scientifique Kropotkine remarquait également le fait établi que même sous le pire despotisme, la plupart des rapports personnels de l’homme avec ses semblables sont réglés par des habitudes sociales, de libres accords et une coopération mutuelle sans lesquels il n’y aurait pas de vie sociale du tout. Si ce n’était pas le cas, même le mécanisme d’État le plus violemment coercitif ne serait pas capable de maintenir l’ordre social un seul instant.

    … ou pessimiste ?

    Néanmoins, il est extrêmement facile de trouver des contre-exemples à la thèse selon laquelle les anarchistes ont une confiance absolue en la « bonté » de la nature humaine. Commençons avec Malatesta lui-même, qui écrivait : Nous ne croyons pas à l’infaillibilité des masses, et encore moins à leur bonté constante : bien au contraire. Mais nous croyons encore moins à l’infaillibilité et à la bonté de ceux qui s’emparent du pouvoir, légifèrent, consolident et perpétuent les idées et les intérêts qui prévalent à un moment donné. L’américain Paul Goodman (1911-1972), ce poète homosexuel contestataire qui fut l’un des penseurs anarchistes les plus originaux de sa génération, a fort bien résumé la conception pessimiste de la nature humaine des anarchistes : À en croire une idée fausse mais répandue, les anarchistes estiment que « la nature humaine est bonne », et qu’en conséquence on peut faire confiance aux hommes pour se gouverner eux-même. En réalité, nous inclinons à une vision pessimiste, en vertu de laquelle on ne peut faire confiance aux hommes ; et c’est bien pour cela qu’il faut éviter toute concentration de pouvoir. Le socialiste libertaire belge Ernestan (1898-1954) confirme, à sa manière, ce point de vue : C’est parce que l’homme est si dangereux pour l’homme que le socialisme libertaire ne base pas les rapports humains sur l’autorité des uns et l’obéissance des autres, mais sur l’association d’individus égaux en dignité et en droits.
    On peut donc exposer maintenant l’objection majeure que les anarchistes ont de tous temps adressée à tous ceux qui ont suivi Machiavel pour justifier la domination des sociétés humaines par l’État et le principe d’autorité. Elle est expliquée avec clarté par Malatesta : L'homme n'est pas parfait. Mais alors où trouver des hommes non seulement assez bons pour vivre en paix avec les autres, mais encore capables de régenter autoritairement la vie des autres ? L’anarchiste pacifiste Léon Tolstoï (1828-1910) lorsqu’il critique l’appropriation par l’État du monopole de la violence physique légitime est aussi très clair : De deux choses l’une, ou bien les hommes sont des êtres raisonnables ou ils ne le sont pas. S’ils sont des êtres non raisonnables, alors ils sont tous tels, et tout parmi eux doit se résoudre par la violence, et il n’y a pas de motif que les uns aient le droit de violence et que les autres en soient privés, et ainsi la violence du gouvernement est injuste. Si les hommes sont des êtres raisonnables, alors leurs relations doivent être basées sur la raison, sur l’esprit, et non sur la violence des hommes qui par hasard ont accaparé le pouvoir. Et c’est pourquoi la violence du gouvernement ne peut se justifier en aucun cas. Pour justifier la domination exercée par l’État et ses représentants sur le restant de la société, tous les successeurs de Machiavel sont en effet obligés de postuler qu’une certaine classe de personnes aurait une nature différente des autres, capable de dominer et de diriger avec sagesse la société humaine pour son propre bien. Seulement, ceci est en contradiction flagrante avec le caractère universel de leur conception pessimiste de la nature humaine. Autrement dit, le mythe du « dictateur éclairé » était explicite chez Machiavel mais on peut constater aisément aujourd’hui sa présence (cachée cette fois) dans le discours de ses successeurs, les idéologues autoritaires.
    Quoiqu’il en soit, on peut conclure en disant que l’idéologie Machiavélienne, du moins sous sa forme classique, peut être qualifiée d’incohérente, ce qui nous permet de revenir à l’anarchisme.

    … sociable et égoïste ?

    On doit à l’américain Dave Morland d’avoir étudié et précisé quelle pouvait être réellement la vision anarchiste de la nature humaine, qui se révèle être une vision assez réaliste et nuancée, contrairement à tout ce qui a pu être affirmé. Comme il l’explique, cette conception est redevable à une lecture contextualiste et universaliste. De façon plus importante, elle comprend à la fois l’égoïsme et la sociabilité. Une thèse suffisamment simple pour être admise, mais elle a été largement ignorée (…) Le caractère double de la conception anarchiste de la nature humaine peut sembler confus et d’une certaine manière paradoxal. Le paradoxe est surmonté en acceptant simplement que l’anarchisme est ambivalent ou en fait inconsistant concernant la question de la nature humaine. Les anarchistes concèdent que la nature humaine a des propriétés intrinsèques, elles incluent à la fois la sociabilité et l’égoïsme (…) La première lecture (contextualiste et sociable) reflète leur héritage partagé avec le socialisme et explique leur croyance en l’accessibilité ultime d’une société pacifique, harmonieuse qui est débarrassée des structures oppressives qui démarquent la société capitaliste. La deuxième lecture (universaliste et égoïste) est révélatrice de ce qu’ils ont en commun avec le libéralisme. Elle explique pourquoi les anarchistes observent avec précision les effets corrupteurs du pouvoir et pourquoi ils déconseillent le concept Marxiste de dictature du prolétariat ou un État des travailleurs. C’est cette compréhension plus large de la nature humaine qui révèle une des plus grandes forces de l’anarchisme.
    Comme on a pu le constater, lorsqu’ils s’agit de décrire les aspects les plus sombres de la nature humaine, les anarchistes n’ont rien à envier aux Machiavéliens eux-même, et c’est précisément sur cette vision universellement pessimiste qu’il se basent pour préférer un système où il n’y a pas de gouvernement centralisé et autoritaire, où il n’y a pas de monopole de la force, où aucun groupe n’exerce de pouvoir sur un autre, et où les processus de décision sont aussi dispersés que possibles. Néanmoins, apparaît chez eux la nécessité d’évoquer également les aspects foncièrement sociables et positifs de la nature humaine, afin de justifier leurs espoirs sur la possibilité d’un autre futur. Il doit exister un besoin de fraternité et d'amour qui fleurit toujours chez les hommes dès qu’ils sont libérés de la peur d'être écrasés et de manquer du nécessaire, pour eux et leur famille. Peu importe d’où provient ce sentiment de fraternité pour Malatesta, il existe, et c’est sur son développement et sa généralisation que nous fondons tous nos espoirs pour l’avenir de l’humanité.
    Remarquons que lorsqu’il s’agit de choisir les moyens adéquats pour « parfaire » cette société, l’anarchisme se base au contraire sur le côté pessimiste de sa conception universaliste de la nature humaine pour rejeter tout moyen qui ne serait pas en adéquation avec les principes décentralistes et antiautoritaires. C’est là que trouve son origine l’antagonisme irréductible existant entre socialisme autoritaire et socialisme libertaire. avec la célèbre querelle entre Marx et Bakounine au sein de la Ière Internationale. Selon ce dernier, toute autorité politique doit être rejetée, l’action directe populaire organisée sans hiérarchie étant le moyen de réaliser le socialisme ici et maintenant. Car toute « avant-garde éclairée » centralisatrice, même bien intentionnée, sera fatalement victime des effets corrupteurs du pouvoir et ne serait jamais prête à lâcher ses privilèges. C'est pourquoi pour les anarchistes toute « dictature du Prolétariat » est irrémédiablement destiné à se transformer en simple changement de maîtres alors qu’il s’agissait de créer une société socialiste sans classes.
    L’incompréhension de Marx de la nature humaine apparaît de manière flagrante dans des annotations qu’il fit d’un ouvrage de Bakounine. Ce dernier critiquait le suffrage universel comme étant un mensonge au service d’une minorité de privilégié gouvernant réellement la grande majorité du peuple en se proclamant simples représentants de la « volonté populaire ». Marxistes réformistes ou révolutionnaires se revendiquent tous deux de ce système, ne serait-ce que pour la période de transition vers le socialisme. Les Marxistes répondent aux objections de Bakounine que la minorité dirigeante sera constituée de prolétaires, et non plus de capitalistes. Bakounine fait alors remarquer qu’un prolétaire devenant un dirigeant cesse par là même d’être un prolétaire, et que celui qui doute de cela ne comprendra jamais rien à la nature humaine. À quoi Marx rétorque dans ses notes, que l’ouvrier devenu dirigeant ne cessera pas d’être prolétaire, pas plus qu’un industriel ne cesse d’être capitaliste quand il devient un membre du conseil municipal. Seulement, ce que Marx ne voit pas c’est qu’il y a une assymétrie : le capitaliste reste dans une position de pouvoir, tandis que l’ouvrier en acquiert une. Savoir dans quelle mesure cette différence est un facteur pertinent pour expliquer le comportement revient exactement à se demander comment fonctionne la nature humaine. Le problème est que le Marxisme tend à empêcher de penser en ces termes.
    L’analyse marxiste classique méconnaît foncièrement la nature humaine en se concentrant uniquement sur les facteurs socio-économiques et en adoptant une vision déterminisme de l’Histoire. Les comportements ne sont pas uniquement déterminés par l’appartenance de classe ou le mode de gestion économique de la société. Alors que les anarchistes n’ont jamais nié l’importance des facteurs socio-économiques (le socialisme libertaire partage une grande partie de l’analyse socio-économique du capitalisme de Marx), ils ont cependant toujours insisté sur l’importance des facteurs psychologiques, ce qui fut souvent raillé et présenté comme la preuve de l’« idéalisme utopique » de l’anarchisme, dont la pensée serait « métaphysique ».
    Après cette digression sur le Marxisme, venons au bilan que l’on peut dresser sur les conceptions anarchistes de la nature humaine que l’on a rencontré.

    … incohérente ?

        Malgré ses remarques positives sur l’anarchisme, la conclusion finale de Dave Morland est que l’anarchisme doit être considéré comme utopique et incohérent car sa vision de la société future excéderait les capacités de sa propre conception de la nature humaine. En d’autres termes, à cause de son versant profondément pessimiste universaliste, la vision de la nature humaine proposée par les théories sociales anarchistes serait en contradiction avec la société sans État qu’elles défendent. Selon Morland (c’est important), en conséquence, la demande anarchiste pour un société sans État excède ce que sa conception de la nature humaine permettra, mettant par là en péril la validité de (…) son statut d’idéologie lui-même. Voilà qui est fort bien, car, précisément (ce que Morland semble ne pas voir) l’anarchisme n’est pas une idéologie. On peut même dire plus, ses fondements théoriques s’opposent essentiellement à toute forme d’idéologie. En effet, il n’y a pas de pouvoir sans nécessité de justification et, donc, (…) d’idéologie, comme le souligne A. G. Calvo pour qui l’idéologie est la forme froide et détachée de la justification. L’idéologie semble devoir être un discours au service du pouvoir (du pouvoir en place ou de ceux qui ambitionnent d’y accéder). On pourrait donc remercier Morland de fournir un indice supplémentaire de la nature non idéologique de l’anarchisme.
    L’incohérence qu’il désigne est éliminée une fois que l’on réalise que l’anarchisme n’envisage pas l’anarchie comme un ordre social parfait indépassable. Cette dernière idée est en fait directement opposée aux idées fondatrices de l’anarchisme. Pour preuve, ce commentaire de l’anarcho-syndicaliste allemand Rudolf Rocker (1873-1958) : L’anarchisme n’est pas la solution brevetée de tous les problèmes humains, ce n’est pas le pays d’Utopie d’un ordre social parfait (comme on l’a si souvent appelé), puisque, par principe, il rejette tout schéma et tout concept absolus. Il ne croit pas à une vérité absolue ou à des buts finaux précis du développement humain, mais à une perfectibilité illimitée des formes sociales et des conditions de vie de l’homme, qui s’efforcent toujours à de plus hautes formes d’expression. On ne peut pour cette raison leur assigner de termes précis ni leur fixer de but arrêté. Le plus grand mal de toute forme de pouvoir est (…) de toujours essayer d’imposer à la riche diversité de la vie sociale des formes précises et de l’ajuster à  des règles particulières.
    Pour les anarchistes, l’utopie n’est pas un projet social immuable et indépassable, un contrat déterminé avec l’avenir, c’est pour eux le rappel constant du caractère inacceptable de toutes les oppressions présentes alors qu’un autre futur (et donc aussi un autre présent) est possible. Les utopies habitant leur imaginaire constituent les repères indispensables à la construction des alternatives qu’ils tentent de bâtir ici et maintenant.

    … ou indéterminée ?

    Que ce soit encore Paul Goodman [La nature humaine existe et l’une de ses caractéristiques est de sans cesse se faire et se refaire différemment] ou Oscar Wilde (1854-1900) [Il n’existe qu’une certitude définitive sur la nature humaine, elle est changeante], pour ne citer qu’eux, on peut affirmer que les penseurs anarchistes s’accordent unanimement à dire que la nature humaine évolue au cours du temps (du fait de sa contextualité) et il doit donc en être de même pour les principes qui organisent la société. La remarque de Morland sur le fait que l’anarchisme n’apporte pas de réponse définitive sur la nature humaine est justifiée mais elle manque sa cible car l’anarchisme n’a pas pour but de se baser sur une telle réponse pour élaborer ce qui serait une ordre social optimal immuable. Au contraire, pour l’anarchisme, les systèmes qui échouent sont ceux qui misent sur la permanence de la nature humaine plutôt que sur son évolution et son développement. Dès lors, il ne peut y avoir de principe social indépassable pour les anarchistes, la nature humaine et l’organisation sociale sont indissociablement liées et, toutes deux, perfectibles. Le plus grand crime de l’État est, précisément, d’instituer l’autorité et la violence comme fondements de l’organisation sociale, et de priver, par là même, la société de la possibilité de construire un monde meilleur. L’État fige l’imperfection sociale en l’élevant au rang de principe indépassable. La responsabilité dont William Godwin (1756-1836), par exemple, chargeait les gouvernants n’est pas d’avoir introduit le mal où il n’existait point, mais de l’entretenir et de le renforcer en lui donnant une substance et une permanence politique.
    Dave Morland a donc bien raison d’affirmer que la conception pessimiste de la nature humaine des anarchistes proscrit la possibilité d’une société harmonieuse, parfaite, sans aucun conflit, seulement là n’est pas le problème. Il ne s’agit pas de prétendre éliminer toute forme de conflit au sein de la société (utopie totalitaire s’il en est)  mais bien de savoir comment la société compte assumer et gérer les conflits qui surgiront immanquablement. Répétons encore une fois que l’anarchisme ne prétend en effet pas qu’une société parfaite soit possible, il considére plutôt que toute société humaine est perfectible, en se basant sur sa vision contextualiste de la nature humaine (si on change les structures sociales, l’homme et la société peuvent aussi changer) ainsi que sur le versant optimiste et sociable de sa conception universaliste de la nature humaine (comme chez Kropotkine et Malatesta).
    La conception anarchiste de la nature humaine est bien duale, multiple, indéterminée (comme le souligne avec justesse Morland), c’est-à-dire, en quelque sorte, ouverte, libre. Quoi de plus naturel puisque l’anarchisme n’est pas une idéologie figée à vocation totalisante. Il est peut-être plus approprié de le voir comme une méthode, une recherche éthique sur les moyens et la fin, visant à améliorer la société actuelle, quelle qu’elle soit, pour qu’elle permette un développement toujours plus libre des individus qui la composent.
    Cette indétermination fondamentale de la conception fondamentale de la nature humaine peut être interprétée comme une forme de prudence et de scepticisme méthodologique, plus proches de la démarche scientifique que certaines théories sociales révolutionnaires concurrentes se proclamant elle-même « scientifiques ». Plus précisément, de nombreux scientifiques anarchistes, comme le linguiste Noam Chomsky, considèrent que la nature humaine existe réellement, et qu’il est dès lors possible de l’analyser par l’expérience et l’usage de la raison, seulement notre connaissance actuelle en est extrêmement restreinte, ce qui doit justement nous conduire à la plus extrême prudence vis-à-vis de toute utopie totalisante se basant sur une prétendue connaissance bien déterminée de celle-ci.

    L’Anarchie, une utopie ambigüe ?

    L’idée que la conception anarchiste de la nature humaine est incompatible avec l’idée d’une société harmonieuse parfaite et ultime est très importante et n’est pas toujours soulignée avec assez d’insistance, ce qui fut parfois source de confusion dans le mouvement libertaire lui-même, au point que l’Anarchie court toujours le risque éventuel de remplacer l’État dans son rôle de principe indépassable. Pour illustrer cette idée, le roman de science-fiction Les dépossédés de la féministe américaine Ursula Le Guin est tout à fait admirable.
    Ce roman met en scène deux sociétés vivant sur des planètes séparées, Urras et Anarres, dans un lointain système solaire. La société sur Urras possède un système capitaliste patriarcal très prospère économiquement (comparable aux USA actuels, avec le racisme en moins). Celle résidant sur la lune Anarres c’est une société anarcho-communiste (grandement inspirée des idées de Kropotkine et de Goodman) issue de l’exode du mouvement anarcho-syndicaliste de l’autre planète Urras. Ces 2 sociétés ont rompu tout contact sauf pour un convoi de marchandise de temps en temps.
    Le fonctionnement de la société communiste libertaire est décrit de manière élaborée et crédible car imparfait. Ce n’est pas le lieu pour en faire une description détaillée, disons seulement qu’un des points examinés par Ursula Le Guin est que malgré l’absence formelle de coercition ou d’autorité, des formes de pouvoir et d’autorité sont réapparues sur Anarres, contre toute volonté délibérée des habitants, sans même que la majorité d’entre eux ne s’en rendent compte ou ne veuillent l’admettre. Leur société repose sur le postulat, qu’on trouve dans les utopies anarchistes, que la contrainte pourra être remplacée par la pression intériorisée de la conscience sociale. Son inflation, avec les effets de paralysie et de pouvoir qu’elle entraîne est une des lignes de force du roman. L’obéissance aux lois sous la contrainte d’un système répressif étatique, a été remplacée sur Anarres par la peur d’être non-conforme, d’« égotiser » comme disent les Odoniens, les habitants d’Anarres. Leur isolement volontaire est également responsable de sa sclérose ; en se fermant au Vieux Monde, en se repliant sur ses propres principes sans les remettre jamais plus en question, elle s’est interdit la possibilité d’évoluer. Mais plutôt qu’une longue dissertation, voilà deux extraits qui parlent d’eux-mêmes (c’est un « contestataire » qui a la parole) :
    Nous n’avons pas de gouvernement, pas de lois, d’accord. Mais il me semble que les idées n’ont jamais été contrôlées par les lois ou les gouvernements, même sur Urras. Si elles l’avaient été, comment Odo aurait-elle développé les siennes ? Comment l’Odonisme serait-il devenu un mouvement mondial ? Les hiérarchistes ont essayé de l’écraser par la force, et ont échoué. On ne peut pas briser les idées en les réprimant. On ne peut les briser qu’en les ignorant. En refusant de penser, refusant de changer. Et c’est précisément ce que fait notre société ! (…)
    C’est partout sur Anarres (…) partout où une fonction une fonction demande des connaissances techniques et une institution stable. Mais cette stabilité stable ouvre la porte au désir d’autoritarisme. Durant les premières années du Peuplement, nous étions conscients de cela, nous y faisions attention. À cette époque, on faisait une distinction très nette entre administrer les choses et gouverner les gens. Et ils l’ont si bien faite que nous avons oublié que l’envie de dominer est aussi centrale dans les êtres humains que le désir de l’aide mutuelle, qu’il faut l’entretenir dans chaque individu, dans chaque nouvelle génération.
    Le roman Les dépossédés dans lequel certains pourraient voir une critique du communisme libertaire en particulier ou de l’«idéologie anarchiste » en général, semble plutôt devoir être interprété comme un plaidoyer pour la révolution permanente. Même dans une société sans État ni propriété, sans casernes ni prisons, sans patrons ni salariat, certaines formes d’Autorité risquent évidemment de (ré)apparaître, de resurgir insidueusement de notre propre nature humaine. Dès lors, on peut affirmer que même une société « libertaire » aura toujours besoin de ses « anarchistes » pour remettre en cause et secouer l’ordre établi.

    Le principe d’autorité : facteur interne de la servitude volontaire

    Du fait de l’intériorisation sociale millénaire du principe d’Autorité, le danger existe qu’il renaisse de ses cendres, c’est pourquoi le principe d’Autorité s’agitant au sein de notre propre nature humaine constitue peut-être l’ennemi principal de l’anarchisme. L’exemple le plus tragique de cette intériorisation est certainement constitué des dérives totalitaires de type fasciste qu’ont connu vers la même époque divers pays d’Europe occidentale, ainsi que la Russie. Elles trouvent leur source dans la psychologie des masses humaines subissant depuis de millénaires l’oppression du système autoritaire patriarcal, qui poussent les hommes dans certaines périodes de crise à préférer l’oppression et l’esclavage à un climat (même chimérique) de désordre et d’insécurité. Une pure analyse socio-économique, telle l’analyse Marxiste conventionnelle, ne suffit pas examiner en profondeur l’horreur fasciste car elle élimine arbitrairement toute la dimension fondamentalement irrationnelle de la nature humaine. Affirmer cela ne revient pas à nier que les régimes fascistes d’extrême-droite européens ont été la réaction préventive extrêmement violente du système capitaliste contre le danger que constituaient les aspirations sociales du puissant mouvement ouvrier. L’émergence du fascisme s’explique en effet notamment par divers facteurs socio-économiques (le spectre de la révolution russe de 1917 dans le cas de Mussolini, la crise mondiale du capitalisme de 1929 pour Hitler, etc) mais tout ceci n’explique pas l’apparition du fascisme et encore moins sa possibilité même.
    Par contre, on peut affirmer que si le fascisme a pu naître, croître, et vaincre (et simplement exister), c’est parce qu’il exprime la structure autoritaire irrationnelle de l’homme nivelé dans la foule. Un fait psychologique remarquable est que le fascisme n’est pas, comme on a tendance à le croire, un mouvement purement réactionnaire, mais il se présente comme un amalgame d’émotions révolutionnaires et de concepts sociaux réactionnaires, ce qui explique son succès au sein des masses, y compris la classe ouvrière. Définir le fascisme comme le « bras armé du Grand Capital » ne recouvre que la partie visible du fascisme, extérieure à la nature humaine, elle n’explique pas le succès de sa propagande. L’efficacité de la propagande politique ne se rattache en effet pas directement à des processus économiques mais à des structures psychologiques humaines.
    Les idéologies socialistes sont nées et se sont structurée autour d’un espace historique de deux siècles, correspondant à l’épanouissement du machinisme, de la société industrielle et du système capitaliste. Le fascisme a trouvé sa force dans la structure psychologique irrationnelle de l’homme, dans ses pulsions mystiques et sa soif d’autorité, dans la nature humaine contemporaine, fruit  de 4000 à 6000 ans (selon le psychologue Wilheim Reich) de société patriarcale autoritaire. N’oublions pas que tout ordre social produit dans la masse de ses membres les structures dont il a besoin pour parvenir à ses fins. Sans ces structures psychologiques la guerre ou le fascisme seraient impossibles.
    Tout pouvoir, même installé par la force et maintenu par la contrainte, ne peut dominer une société durablement sans la collaboration, active ou résignée, d’une partie notable de la population. C’est dans l’esprit de l’opprimé que tout pouvoir trouve d’abord sa force, plus que dans celle des armes. Rien ne paraît plus surprenant (…) que de voir la facilité avec laquelle le grand nombre est gouverné par le petit, et l’humble soumission avec laquelle les hommes sacrifient leurs sentiments et leurs penchants à ceux de leurs chefs. Au dix-huitième siècle, David Hume nous posait déjà la question de savoir quelle était la cause de cette situation paradoxale, et répondait : Ce n’est pas la force ; les sujets sont toujours les plus forts. Ce ne peut donc être que l’opinion. C’est sur l’opinion que tout gouvernement est fondé, le plus despotique et le plus militaire aussi bien que le plus populaire et le plus libre.
    L’intériorisation sociale du principe d’Autorité depuis des millénaires est donc peut-être l’ennemi premier de l’anarchisme, car de cette intériorisation découlent l’inertie sociale et la servitude volontaire sur lesquels reposent tout pouvoir et toute oppression. Jusqu’à présent, comme l’a fait remarquer un compagnon surréaliste, les anarchistes n’ont pas toujours cerné la puissance purement vitale, fondamentale, à laquelle ils s’attaquaient. Dans leur pureté, ils se sont voilés la face devant cette réalité et ils se sont rassurés en désignant l’ennemi sous une forme plus humaine, plus vulnérable et plus facile à montrer du doigt : la Bourgeoisie, l’Église, le Capital. Mais en réalité, le bourgeois, le curé, le financier, le milicien, le chef de cellule, le général, le policier ne possèdent pas la puissance. Ils en sont les pantins. Et la puissance trouvera toujours ses pantins. Débusquer cette puissance qui est partout, qui est en nous, est le devoir fondamental qui nous incombe.                                                                                                                                                         
        La face pessimiste de la vision universelle et contextuelle de la nature humaine des anarchistes nous rappelle que le principe d’Autorité, avant toute chose, est en chacun de nous (et dans une certaine mesure, il s’y trouve peut-être à jamais). C’est donc autant contre la domination du monde extérieur sur nous qu’il nous faut lutter que contre ces instincts qui sont en nous et qui nous poussent à succomber aux pulsions de domination ou au confort rassurant de la soumission, à notre désir de pouvoir ou à notre peur de la liberté.
    Ceci n’est néanmoins pas une exhortation à un repli sur soi, mais une invitation à un retour sur soi. Pourquoi rendre la quête libertaire individuelle exclusive, alors qu’elle est complémentaire. Il ne faut surtout pas tomber dans l’opposition combien regrettable entre anarchisme individualiste et anarchisme social. Le versant contextuel de l’anarchisme nous rappelle avec force que libération individuelle et collective sont intrinsèquement liées l’une à l’autre, comme le rappelle avec bon sens ce cher Malatesta : Entre l’homme et le mileu social, il y a une action réciproque. Les hommes font la société telle qu’elle est, et la société fait les hommes tels qu’ils sont, d’où une espèce de cercle vicieux. Pour transformer la société, il faut transformer les hommes ; et pour transformer les hommes, il faut transformer la société.

    Fin de l’Histoire et mot de la fin

    En guise de conclusion, on peut noter que l’Histoire a justifié l’évaluation anarchiste de la nature humaine en plus d’une occasion. Les anarchistes aiment à penser que l’histoire de l’Union Soviétique a justifié leurs inquiétudes à propos de l’établissement d’une dictature du prolétariat. Placer le pouvoir dans une élite révolutionnaire ou un parti avant-gardiste attesta le principe de commensurabilité entre moyens et fins (autoritaires contre libertaires), mais confirma aussi leurs suspicions que le pouvoir est une drogue à accoutumance  qui, si elle n’est pas stoppée, mettra en péril le fonctionnement convenable de n’importe quelle société.
    Sans diabolisation ni angélisme, la conception anarchiste de la nature humaine nous offre un futur ouvert à de nombreux possibles ; sans fatalisme, l’homme et son histoire seront ce que nous en ferons.
    Pour les anarchistes, il n’y a pas de fin à l’Histoire ou de stade ultime de la société (y compris une hypothétique « Anarchie »). Ils savent que ni « âge d’or du Socialisme », ni « Royaume de Dieu » n’attendent le long du sentier sinueux tracé par l’humanité hésitante.
    Néanmoins, l’Utopie, ce flambeau de l’impossible, est leur guide, indispensable à la réalisation d'un autre futur. L’Utopie n’est certainement pas pour eux un achèvement ultime, mais au contraire ce qui leur reste toujours à construire, à vivre et à réinventer…
    Le mot de la fin reviendra au poète Oscar Wilde, exilé de l’île d'Utopie :
    Une carte du monde qui ne comprendrait pas l’Utopie ne serait même pas digne d’être regardée car elle laisserait de côté le seul pays où l’Humanité vient toujours accoster. Et après y avoir accosté, l’Humanité regarde autour d’elle et, ayant aperçu un pays meilleur, reprend la mer.



    Je remercie Cocker ainsi que toute la mafia Nivelloise pour les améliorations apportées à ce texte.


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